Histoire de la République de Venise (Vol. 1)

Part 22

Chapter 223,720 wordsPublic domain

L'empereur latin avait pratiqué quelques intelligences avec le gouverneur de Daphnusie, place appartenant à l'empereur grec, sur le Pont-Euxin, à quarante lieues de la capitale. La flotte vénitienne, sous le commandement du podestat de la colonie, Marc Gradenigo, partit pour aller surprendre cette place.

Pendant qu'elle était occupée à cette expédition, Paléologue envoya son général Stratégopule, avec huit cents chevaux et quelque infanterie, au-delà du Bosphore, pour faire une diversion dans la Thrace. Ce général avait ordre, en passant près de Constantinople, d'observer l'état de cette place; mais il n'y avait aucune apparence de tenter, avec une poignée de soldats, une entreprise sur la capitale de l'Orient. Ce détachement grec se grossit de paysans des environs. Stratégopule s'avança près des murs pendant la nuit du 25 juillet 1261, dans l'intention de faire une reconnaissance, laissant même le gros de ses gens derrière lui. Il apprit que la plupart des troupes de Baudouin étaient parties, pour aller assiéger une ville de Thrace. Un Grec, qu'on lui amena, lui offrit d'introduire quelques soldats dans Constantinople par un souterrain. Il fallait pénétrer dans la ville, égorger un corps-de-garde, s'emparer d'une porte, l'ouvrir à sa petite troupe, et devenir maître de cette grande capitale, avant que les Français eussent le temps de se reconnaître. Il fallait sur-tout ne point échouer dans une entreprise pour laquelle on s'écartait des instructions de l'empereur. Quinze soldats se glissent par le souterrain jusque dans la maison du Grec qui les conduisait. Ils partent sur-le-champ et se dirigent vers la porte dorée. Dans leur chemin ils rencontrent une seule sentinelle qu'ils égorgent. Arrivés devant cette porte qui ne s'ouvrait plus depuis long-temps, ils veulent l'abattre à coups de hache, mais elle se trouve maçonnée. La démolition exige beaucoup d'efforts; le temps s'écoule. Ceux qui étaient cachés à l'entrée de la ville attendaient avec impatience le signal convenu: Stratégopule était dans la plus grande anxiété. Le mur tombe, la porte s'ouvre, une poignée de braves se précipite dans les rues voisines. À mesure que la petite armée arrive, elle se range en bataille, s'empare de quelques positions, mais n'avance qu'avec circonspection. On enveloppe et on massacre les faibles détachements de troupes qu'on rencontre. Tout-à-coup la flamme s'élève dans quatre quartiers; la ville est remplie de cris, de feu, de soldats. Les Latins surpris courent aux armes, les assaillants au pillage; les habitants, éveillés en sursaut, se cachent pour attendre l'évènement, ou viennent se ranger sous les drapeaux du vainqueur. Il n'y a point d'ordre dans la défense; la résistance devient impossible. L'empereur se sauve de son palais, se dépouille en courant des marques de sa dignité, se précipite dans une barque. Les bâtiments qui restaient dans le port coupent leurs câbles et s'éloignent de cette ville en flammes, emportant vers Négrepont quelques-unes des principales familles, et cet empereur, nouvel exemple des vicissitudes humaines. Des soldats grecs trouvent sous leurs pas l'épée, le diadême de Baudouin; ces trophées sont portés au bout d'une lance. Au point du jour, l'ennemi se trouve maître de Constantinople.

Le flotte vénitienne arrivait en ce moment de sa fatale expédition de Daphnusie. Elle avait vu pendant une partie de la nuit la lueur d'un vaste incendie, qui lui annonçait un grand désastre; mais elle ne pouvait en soupçonner la cause. Quelques barques avertissent l'amiral; il veut attaquer sur-le-champ; mais ses trente galères, à mesure qu'elles approchent, sont entourées de bateaux chargés de familles fugitives qui viennent demander un asyle. On voit le rivage couvert de malheureux à qui le danger n'avait pas même laissé le temps de se vêtir. On demande aux vainqueurs de leur permettre au moins la retraite; et, dès que cette dernière grâce est obtenue, ils se précipitent en si grand nombre dans des barques, pour atteindre cette flotte mal pourvue de vivres, que plusieurs périssent de misère avant d'arriver à Négrepont. Les chefs de ces familles fugitives et ruinées trouvèrent à Venise non-seulement des secours, mais des honneurs; on en admit dix-neuf dans le grand conseil. Cette république eut constamment la sage politique de bien accueillir les habitants de ses colonies après leurs désastres.

Il y avait cinquante-sept ans que la capitale de l'Orient avait été prise par la bravoure d'une petite armée de Latins; elle venait d'être enlevée par une troupe encore moins nombreuse. Ce n'était là qu'un coup-de-main, un hasard de la fortune; mais plusieurs causes anciennes et permanentes devaient amener tôt ou tard la chute de l'empire fondé par les croisés. Ces croisés étaient une poignée d'aventuriers, dont le nombre avait été diminué considérablement par les premiers combats; il n'en restait pas un au bout de cinquante ans. Aucune nation n'était intéressée à la conservation de cet empire; le gouvernement de Venise et le pape devaient seuls la désirer; mais ni l'un ni l'autre ne pouvaient y envoyer des forces suffisantes pour le soutenir. La protection du pape tenait à l'abdication du schisme, et le schisme était précisément ce qui rendait les vainqueurs plus odieux aux vaincus. Par un défaut de politique assez ordinaire dans les coalitions, on avait conquis un empire, non pour fonder un état capable de résistance, mais pour s'en partager les lambeaux. Il était évident que la population grecque chasserait avec le temps la population latine.

Michel Paléologue s'empressa de venir se faire couronner dans la capitale que la fortune lui avait donnée. Il y trouva les colonies de marchands vénitiens, pisans et génois, qui y étaient restés après la conquête; il leur conserva les priviléges et les franchises dont ils jouissaient, et le droit d'avoir parmi eux des juges de leur nation. Seulement il prit des précautions pour que cette population latine ne pût pas se réunir. Les Génois fiers de s'être déclarés pour l'empereur de Nicée avant sa nouvelle conquête, crurent pouvoir se permettre tout impunément; ils assaillirent et pillèrent le palais du podestat vénitien; l'empereur saisit ce prétexte, pour les obliger de se retirer au-delà du golfe, dans le faubourg de Galata, dont il fit démolir les fortifications. Les Vénitiens cessèrent d'être souverains dans Constantinople; mais ils conservèrent le droit d'avoir un chef de leur nation, sous le titre de bailli ou baile. Ils furent exempts envers l'empereur des corvées dues par les sujets ou par les vassaux; et tel est l'esprit du commerce, que cette colonie a toujours subsisté, malgré les guerres survenues depuis entre la république et Constantinople.

[Note en marge: XI. Observations sur l'établissement des Vénitiens à Constantinople.]

On ne peut pas douter que les Vénitiens n'eussent dès long-temps senti combien leur puissance dans l'Orient était mal affermie. L'emploi continuel de leurs forces en prouvait l'insuffisance. Il n'était pas dans la nature des choses qu'une population étrangère, qui diminuait tous les jours, restât maîtresse paisible d'un grand empire, à qui elle demandait le sacrifice de ses richesses et de sa religion.

Il n'y avait aucune proportion entre la colonie et la métropole. Aussi dit-on que, dès l'année 1225, pendant le règne déplorable du second des Courtenai, on mit en délibération, dans le conseil de Venise, s'il ne convenait pas de transférer le gouvernement et la population tout entière de la république dans ces nouveaux états qu'il s'agissait de défendre. On ajoute que les avis furent tellement partagés sur cette importante question, que la proposition contraire ne prévalut que d'une voix, qu'on appela la voix de la providence. Ce devait être une délibération bien solennelle que celle où l'on agitait le déplacement de la capitale, un changement de patrie. Cependant la plupart des historiens n'en font aucune mention; leur silence ne peut qu'inspirer des doutes sur la réalité de ce fait; d'un autre côté on cite d'anciennes chroniques qui l'attestent[263]. Cette idée est d'ailleurs si naturelle qu'il est impossible qu'elle ne se soit pas présentée à des hommes continuellement occupés de la conservation de cette précieuse conquête. Il ne peut donc y avoir d'incertitude que sur le nombre plus ou moins grand des partisans de cette proposition hardie.

[Note 263: Voyez _Principj di storia civile di Venezia_, de SANDI; les chroniques qu'il cite sont manuscrites; il les désigne sous les noms de _Savina_ et de _Barbaro_.

Dans son _Essai sur l'histoire de Venise_, l'abbé Tentori, tom. IV, chap. 9, cite aussi la même chronique, et une histoire manuscrite; mais il ne croit pas que cette délibération ait jamais eu lieu ni pour Constantinople, ni pour Candie.

L'architecte Thomas Temanza, dans sa _Dissertation topographique, historique et critique_, sur l'ancienne ville de Venise, rapporte les discours attribués au doge Pierre Ziani, qui proposait la translation, et au procurateur Ange Falier qui s'y opposa.]

Quoiqu'on ne puisse pas, sur une simple tradition rapportée dans des manuscrits dont il est difficile d'apprécier l'autorité, admettre un fait si important au nombre des vérités historiques, il peut être de quelque intérêt de consigner ici l'extrait du récit qu'on en lit dans la chronique dite de Barbaro.

Le doge Pierre Ziani, après avoir eu sur ce grand projet des conférences avec les principaux de l'état, assembla le grand conseil et y proposa la délibération. Il commença par faire valoir l'importance des établissements que la république possédait dans le Levant, la force et la fertilité de Corfou, l'étendue et l'heureuse situation de Candie, toutes les côtes de la Grèce, les meilleures îles de l'Archipel soumises aux Vénitiens, le reste occupé par des maîtres si faibles qu'ils seraient trop heureux de se ranger sous la protection du pavillon de Saint-Marc; au fond de cet Archipel, une ville superbe, populeuse, assise entre deux mers. Il n'existait pas dans le monde entier un site plus attrayant et plus avantageux. C'était là qu'avec toutes les commodités de la vie on pouvait se promettre une sûreté parfaite: c'était de là que, par une communication facile avec les colonies, on pouvait les protéger efficacement, ou en tirer des secours au besoin. Ces colonies d'ailleurs, sans cesse révoltées contre une métropole éloignée et située au fond de l'Adriatique, obéiraient sans murmure à la dominatrice naturelle du commerce de l'Europe et de l'Asie. La conservation de toutes ces colonies et les avantages à en tirer dépendaient donc de l'occupation de Constantinople.

Que si l'on considérait l'état précaire d'un reste de Français, leur petit nombre, leurs divisions, leur pénurie, il n'était pas douteux que la république ne fût appelée à la gloire de réunir sous sa domination la totalité d'un empire qu'elle avait fondé. Si elle ne se chargeait de le défendre, elle perdait tout le fruit de ses anciennes victoires, et laissait avorter les bienfaits de la providence. Bientôt les Grecs allaient renverser le trône des Latins; au contraire, ces Grecs ne seraient plus que de faibles ennemis en présence des Vénitiens établis sur le canal du Bosphore.

D'ailleurs, si ce voisinage n'était pas exempt de dangers, la république, dans sa situation actuelle, n'avait-elle rien à craindre? Les Padouans, le patriarche d'Aquilée, le roi de Hongrie, ne l'avaient-ils pas fatiguée de guerres continuelles, depuis sa fondation, et ces guerres pouvaient-elles être regardées comme terminées? «Quand elles le seraient, ajoute l'orateur, quand il serait permis de se confier avec une entière sécurité à une paix suspecte, quelle est notre situation? Nous avons un état et nous n'avons point de territoire; sans territoire comment espérer de voir notre population s'accroître; et sans population comment maintenir notre puissance, comment accomplir les destinées auxquelles nous devons nous croire appelés? Tant que nous resterons renfermés dans ces lagunes, au fond d'un golfe orageux, les peuples que nous avons soumis, et à qui notre domination n'assure aucun avantage, ne pourront se considérer comme formant avec nous une nation; nous en tirerons quelques tributs, mais ils seront absorbés par les efforts continuels que nous aurons à faire pour contenir les tributaires dans l'obéissance. Nous n'avons rien à vendre à nos îles qu'elles ne pussent se procurer avec avantage de par-tout ailleurs. Pour qu'elles nous soient profitables, il faut que nous nous emparions de leurs productions, et que notre commerce soit un monopole; mais ce monopole excite le désespoir des colons, et des révoltes continuelles vous l'attestent.

«Je veux que vous repoussiez vos voisins, que vous conteniez vos sujets, que votre commerce florissant vous procure de nouvelles richesses; comment en jouirez-vous dans ce marais où vous manquez de toutes les choses nécessaires à la vie; où l'air est impur quand les eaux viennent à baisser, où ces mêmes eaux, quand elles s'élèvent, menacent votre ville? déjà elles ont détruit Malamocco qu'il a fallu abandonner. Vos digues renversées tous les ans par des tempêtes, vos îles submergées, vos ports ensablés, vous annoncent que tôt ou tard ces lagunes seront envahies par la mer; et, quand vous voudriez croire ce danger plus éloigné qu'il ne l'est peut-être, n'en est-il pas un autre dont vous avez été souvent avertis? En vain vous vous efforcez de consolider vos habitations sur cette arène mouvante, les tremblements de terre viennent de temps en temps les renverser; tout vous dit que vous êtes sur un sol contre lequel les éléments sont conjurés. Ce n'est point là le siége d'un empire puissant. Il dépend de vous de changer cette plage aride, cette mer orageuse, ces marais infects, où vous vous trouvez loin de vos ressources et au milieu de vos ennemis, pour le plus beau site de l'univers, dont vous interdirez à votre gré l'approche aux Pisans et aux Génois, d'où vous dominerez les îles de l'Archipel, toute la Grèce et les côtes d'Asie, heureuses de vous obéir, et où vous appellerez à vous, sans efforts comme sans rivaux, le commerce du monde.»

Cette perspective brillante, l'attrait de la nouveauté séduisait une partie de l'assemblée, mais les esprits moins hasardeux craignaient de se laisser entraîner dans un avenir inconnu, et les hommes sur qui l'amour de la terre natale et les habitudes conservaient plus d'empire, éprouvaient une répugnance invincible à changer de patrie. Le conseil était agité; un bruit confus de voix annonçait la diversité des opinions, lorsqu'un personnage vénérable, le procurateur Angelo Falier, monta à la tribune.

«Quelque répugnance que j'éprouve, dit-il, à combattre le sentiment du prince à qui je dois obéissance et respect, je le fais cette fois avec confiance, parce que je viens plaider devant vous la cause de la patrie; je me croirais ingrat envers elle, envers cette terre natale où mes aïeux ont été honorés, où moi-même j'ai été nourri, élevé, comblé de bienfaits, si je consentais aujourd'hui à l'abandonner pour aller chercher d'autres biens sur une terre étrangère. Et quels sont-ils donc ces biens? un air plus pur, un site plus riant, un sol plus fertile, la richesse, un commerce plus étendu, une domination plus vaste et plus facile. Ah! lorsque les habitants de Padoue s'enfuirent du plus beau pays de la terre pour venir chercher un asyle dans les lagunes, ils surent gré à ces plages d'être stériles, incultes, inhabitées, situées au milieu des eaux. Si elles eussent été riches, si elles n'eussent été cachées par la mer qui les environne, nos pères n'y auraient pas trouvé leur sûreté, notre république, notre patrie n'existerait pas, nous serions nés sujets de quelqu'un des petits princes de l'Italie, et nous ne nous verrions pas aujourd'hui occupés à délibérer s'il nous convient de trahir notre mère commune pour aller dominer dans l'orient. Nos pères songèrent-ils à la quitter lorsqu'ils n'eurent plus besoin d'un asyle? ils s'attachèrent à ces tristes plages en reconnaissance du bienfait qu'ils en avaient reçu. Ils travaillèrent pendant huit cents ans à les assainir, à s'y fortifier contre leurs ennemis et contre les tempêtes; ils les couvrirent d'édifices somptueux; ils y appelèrent toutes les commodités de la vie; ils y suspendirent dans les temples les trophées de leurs victoires; et nous qui jouissons de tous ces biens, nous voulons les méconnaître pour en chercher de nouveaux. Nous reprochons à notre terre natale son insalubrité; et, aveugles que nous sommes, nous oublions que les contagions les plus redoutables viennent de l'Orient, où l'on veut nous conduire! Nous nous plaignons de la stérilité de notre sol, comme si quelque chose manquait à nos besoins, à nos caprices: comme si les eaux qui nous environnent ne nous fournissaient pas à-la-fois et une nourriture abondante, et un moyen d'industrie. On nous parle de tremblements de terre: Eh! quel pays y est plus exposé que Constantinople? Des inondations: les Romains quittèrent-ils leur ville, parce que le Tibre menaçait d'en renverser les remparts? De sûreté, de richesses: n'est-ce pas ici que vous avez trouvé votre sûreté? que vous avez acquis ces richesses qui vous rendent ambitieux? De colonies: et sur qui donc avons-nous conquis les plus belles de celles que nous possédons? sur les maîtres de cet empire à qui ces colonies tiennent, dit-on, indissolublement. Nos colonies grecques sont importantes sans doute; mais sont-elles les seules que nous ayons à conserver? L'Istrie, la Dalmatie, n'auraient-elles plus de prix à nos yeux? Et si nous allions à Constantinople pour être plus à portée de surveiller Candie et la Grèce, ne serait-ce pas abandonner au roi de Hongrie nos provinces de l'Adriatique?

«Ce prince est un voisin dangereux; la jalousie des Padouans et l'inimitié du patriarche d'Aquilée vous fatiguent; vous allez mettre les mers entre eux et vous; mais dans quel pays allez-vous vous fixer où l'ambition de la domination et des richesses ne vous suscitent bientôt des ennemis? Déjà il s'agit de transporter le siége de votre nouvel état dans une ville que nous ne possédons pas tout entière. Il faudra commencer par en chasser ou par assujettir les Français; ensuite, vous aurez à vous assurer de l'obéissance des naturels du pays; enfin, il vous restera à repousser vos nouveaux voisins, c'est-à-dire le roi des Bulgares, le prince de Thessalie, l'empereur de Trébizonde et celui de Nicée, dont le territoire s'étend jusqu'aux faubourgs de Constantinople. Il y a plus, on parle d'un nouveau peuple déjà établi dans la Natolie, peuple redoutable par son courage, par son fanatisme, et par la haine qu'il a vouée au nom chrétien.

«Voilà pourtant les ennemis que vous iriez chercher pour échapper à l'incommodité d'avoir pour voisins les Padouans et le patriarche d'Aquilée.

«Avez-vous formé le projet de vivre en paix avec tous ces peuples dont vous allez vous rapprocher? Mais l'amitié des Grecs est toujours suspecte; celle des Français, impuissante et onéreuse; enfin, je suppose que vous conserviez la paix avec les uns et les autres; quel moyen de la conserver avec les infidèles?

«De deux choses l'une, ou vous partez pour faire des conquêtes, et alors les projets de votre politique sont subordonnés aux évènements; ou bien vous allez vous établir paisiblement dans un quartier de Constantinople; mais conçoit-on l'existence de deux gouvernements dans l'enceinte d'une même ville? Où sera notre sûreté dans un pareil établissement? Quelle sera la condition de nos concitoyens transplantés sur cette terre nouvelle? Quelle sera la destinée de nos vieillards, de nos parents, de tout ce que nous laisserons ici? Abandonnés au fond de ce golfe, c'est alors qu'ils s'apercevront que ces plages sont tristes et stériles. Le commerce, la richesse, la puissance, s'évanouiront à-la-fois; un voisin ambitieux ne tardera pas à se montrer entreprenant: nous apprendrons de loin que notre patrie est devenue sujette. Ceux d'entre nous qui pourront encore y aborder trouveront la ville dépeuplée, les canaux ensablés, les digues renversées, les lagunes infectes, nos édifices démolis, leurs débris précieux transportés ailleurs, nos trophées dispersés chez l'étranger, quelques religieux errants sur les ruines de monastères autrefois magnifiques, le peuple sans travail et sans pain, la religion sans pompe, le magistrat de quelque ville voisine dictant des lois dans ce palais où nous délibérons; et l'histoire dira que, pour écouter une ambition inquiète et peu réfléchie, nous avons renoncé aux bienfaits les plus signalés de la providence, et détruit l'un des monuments les plus admirables de l'industrie humaine.» «Non», s'écria l'orateur, en se jetant aux pieds d'un Christ qui écorait la salle, «Non, vous ne permettrez pas, ô notre divin Sauveur, que nous abandonnions la patrie que vous nous aviez assignée; c'est vous qui en avez posé les fondements sur l'abyme des mers; c'est vous qui l'avez défendue et gouvernée. Daignez toucher le coeur de ce peuple qui vous fut toujours fidèle; qu'il ne se montre pas ingrat envers vous, et qu'il accomplisse, sous une protection dont il a reçu tant de témoignages, les destinées que vous lui réservez.»

Falier descendit alors de la tribune, les yeux pleins de larmes; on alla aux voix: et une boule ou deux décidèrent du sort de Venise.

Sous une infinité de rapports, la situation de Constantinople était certainement préférable. Mais de tels avantages ne sont que relatifs, et, si les Vénitiens délibérèrent en effet sur le choix, ils firent sagement de préférer une position moins brillante, où ils trouvaient leur sûreté, et que leurs forces maritimes suffisaient à défendre. Transporté dans l'Orient, ce peuple de commerçants et de marins, plus braves sans doute que les Grecs, mais moins lettrés, et considérés par eux comme des barbares, n'aurait pu y être supporté qu'en se confondant avec la population indigène et en en prenant la mollesse. Mais les différences de religion, de langue et d'intérêts, étaient autant d'obstacles à cette fusion. Jamais ils n'auraient eu assez de bras pour contenir la population, pour détruire trois ou quatre empereurs inquiets de leur voisinage, ni sur-tout pour arrêter le nouveau torrent de barbares qui devaient bientôt fondre sur ces belles contrées. Ce n'était pas avec une trentaine de galères qu'on pouvait défendre une ville comme Constantinople. D'ailleurs les Vénitiens ne possédèrent jamais que le quart de la ville, et quand ils auraient pu devenir maîtres de toute cette capitale, que serait devenu le gouvernement de Venise au milieu de cette nouvelle population? Un gouvernement municipal pouvait convenir à un état qui était tout entier dans une ville. On peut admettre même chez une grande nation un gouvernement collectif; mais il faut que les intérêts du peuple et ceux de l'administration soient homogènes; il faut que ceux qui exercent les droits de tous, soient revêtus de leur magistrature par la confiance; que les patriciens, s'il y en a, soient dès long-temps environnés de considération: or conçoit-on ce que serait une poignée de citadins et de nobles, qui viendraient dans un pays, où leurs noms ne seraient pas même connus, imposer silence à toutes les vanités? De deux choses l'une: ou on aurait appelé les habitants du pays à siéger dans les conseils investis de la souveraineté, et alors les Vénitiens n'auraient plus été que des Grecs, et l'empire d'Orient aurait été une république; ou bien les Vénitiens auraient prétendu gouverner sans partage, et pour soutenir un tel gouvernement (en supposant la chose possible), il aurait nécessairement fallu donner une telle puissance à celui qui en aurait été le chef, que bientôt les conquérants n'auraient pas été plus libres que le peuple conquis.