Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 3/6

Part 8

Chapter 83,653 wordsPublic domain

Il faut attribuer ces mauvaises moeurs, qui régnaient dans un si grand nombre de communautés de femmes, à l'influence démoralisatrice d'une foule de moines errants et séculiers que la débauche et la paresse multipliaient partout. Ces hérétiques vivaient joyeusement dans le siècle, sans résidence fixe, sans occupation sédentaire, sans moyens d'existence; ils se divisaient en une foule de sectes qui ne se distinguaient entre elles que par des variétés de libertinage; ils menaient tous le même genre de vie oisive et vagabonde, allant de ville en ville, ou plutôt de couvent en couvent; car, avant l'institution régulière des ordres monastiques, les vierges vouées et consacrées vivaient ensemble dans la retraite et la prière, fuyant le contact et la vue des païens, mais fréquentant volontiers les prêtres et les fidèles. Entre ces sectes de fainéants et de débauchés, on remarquait celle des sarabaïtes, qui sont nommés _remoboth_ par saint Jérôme et _gyrovagues_ par les historiens du cinquième siècle. Les sarabaïtes, dont le nom signifiait en langue égyptienne _indisciplinés_, faisaient remonter leur origine au Juif Ananias, que saint Pierre punit de son mensonge en le frappant de mort subite avec sa jeune femme Saphira. Quoique soi-disant chrétiens, ils ne renonçaient pas à la circoncision, qui favorisait leurs impures habitudes: «Tout chez eux respire l'affectation, écrivait à Eustochie, en 384, saint Jérôme, qui n'a garde de les confondre avec les cénobites et les anachorètes: ils ont des manches et des chaussures larges, un vêtement encore plus grossier; ils poussent de fréquents soupirs, sont exacts à visiter les vierges, déchirent la réputation des clercs, et les jours de fête ils se livrent aux excès de l'intempérance la plus effrénée (_saturantur ad vomitum_).» Dans les commencements, ils formaient des associations fraternelles, deux par deux ou trois par trois, et ils demandaient au travail de leurs mains une nourriture frugale et commune; mais ils avaient de fréquentes disputes, qui provenaient, selon saint Jérôme, de ce que, vivant de leur chétive industrie, ils ne pouvaient souffrir de maître: mais la cause de ces altercations, qui se terminaient souvent par des voies de fait, résultait plutôt de leurs jalousies et de leurs rivalités amoureuses. Ils ne tardèrent pas à s'isoler et à chercher fortune chacun de son côté. Cassien, dans ses Commentaires (_Collat._ XVIII, c. 8), représente sous les traits les plus hideux la conduite impudente de ces moines dissolus qui se propagèrent dans l'Égypte et jusqu'au fond des déserts de la Thébaïde, et qui n'avaient pas encore disparu au neuvième siècle, puisque Charlemagne fit une loi pour les détruire (_Capitul. reg. Francor._, t. I, p. 370). Nous ne sommes nullement portés à défendre et à justifier les sarabaïtes, comme a essayé de le faire, dans les Mémoires de l'Académie de Gottingue (t. VI, 1775), le savant François Walch, qui veut distinguer d'eux les _gyrovagues_, en appliquant à ces derniers tous les débordements qu'on impute aux sarabaïtes. Cassien, que nous préférons suivre dans nos jugements sur ces hérétiques, les avait vus à l'oeuvre dans la haute Égypte, où la seule ville d'Oxiringue renfermait plus de dix mille vierges, et où la population entière ne se composait que de cénobites et de moines. Quatre siècles plus tard, alors que les ordres religieux étaient répandus par tout le monde chrétien et que la règle monastique fermait la porte des cloîtres aux dangereux apôtres de la Prostitution hospitalière, saint Benoît recommande à ses disciples de se défier de ces corrupteurs: «Il y a une troisième et très-mauvaise classe de moines, dit-il; c'est celle des sarabaïtes, qui, ne s'astreignant à aucune règle, sourds aux conseils de l'expérience, conservant toujours les goûts du siècle, osent mentir à Dieu, usurpant les ordres sacrés. Réunis par deux, par trois, quelquefois même seuls, ils vivent sans pasteur, renfermés non dans le bercail du Seigneur, mais dans leur propre bergerie. Leur désir est leur loi; ils appellent saint tout ce qui est de leur choix; ce qu'ils n'aiment point, ils le regardent comme défendu.» La règle de saint Benoît parle aussi des gyrovagues qui n'avaient ni feu ni lieu, et qui s'en allaient à l'aventure, mangeant, buvant et logeant dans les couvents, où ils ne laissaient que trop de souvenirs de leur intempérance, de leur irréligion et de leur impureté (_per diversarum cellas hospitantur, semper vagi et nunquam stabiles et propriis voluptatibus et gulæ illecebris servientes_).

Pour rechercher et découvrir les dernières traces de la Prostitution hospitalière, il faudrait approfondir l'histoire monastique, et constater les nombreux égarements qui ont prouvé la fragilité de la vertu humaine et l'impuissance des voeux les plus sacrés. Nous verrions que, dans les monastères de femmes, la réception des gens d'église et l'hospitalité octroyée aux moines de passage entraînaient parfois des désordres qui n'éclataient pas toujours en scandales, et qui ne sortaient guère du silence de la vie religieuse. L'Église, comme une mère indulgente, étouffait sous son manteau les infractions à la règle et les déportements de son jeune troupeau. Elle avait, d'ailleurs, les yeux ouverts sur les excès qui se cachaient en vain dans l'ombre de ces asiles de pénitence. C'est moins dans les Actes des conciles et dans les chroniques monacales, que dans la tradition appuyée sur le témoignage des romans et des poésies populaires; c'est moins d'après des faits nombreux et signalés que d'après le vague murmure des échos du passé, qu'il serait possible de dépeindre les moeurs relâchées de certaines abbayes, où l'arrivée d'un pèlerin ou d'un moine évoquait des réminiscences joyeuses de l'hérésie des sarabaïtes. Le peuple, qui avait des yeux et des oreilles, pour ainsi dire, dans l'intérieur de ces asiles impénétrables, en racontait la légende scandaleuse, et disait merveilles de l'hospitalité des couvents. Le fabliau du comte Ory, qu'on retrouve sous différents noms dans presque toutes les littératures du moyen âge, est une gracieuse indiscrétion qui nous en apprend beaucoup plus sur cette hospitalité, que les actes authentiques de la réformation de plusieurs couvents de femmes, dans lesquels le désordre s'était introduit avec des hôtes aimables et audacieux. Nous ne croyons pas devoir insister davantage sur la question délicate du relâchement des moeurs claustrales et sur les dangers de l'hospitalité monastique.

Quant à la Prostitution sacrée, qui appartenait exclusivement aux religions de l'idolâtrie, et qui y avait imprimé ses souillures allégoriques, on s'étonnera, on s'indignera sans doute qu'elle ait cherché à revivre ou du moins à ne pas mourir tout entière dans une religion fondée sur la morale la plus pure et remplie des plus nobles aspirations de l'âme. On s'expliquera cependant que le culte des images ait gardé çà et là quelques traces de cette affligeante Prostitution: l'église succédait au temple; les chastes statues du Sauveur, de la Vierge et des saints remplaçaient les statues effrontées de Bacchus, de Vénus, d'Hercule et de Priape; mais le peuple avait de la peine à changer à la fois de dieux et de culte: elle conserva donc de l'ancien culte tout ce qu'elle pût mêler grossièrement au culte du vrai Dieu. Les prêtres, de leur côté, ne se firent pas scrupule de s'approprier certaines formes de cérémonies religieuses qu'ils avaient revêtues d'une signification chrétienne; mais ils n'empêchèrent pas l'intrusion de certaines pratiques essentiellement idolâtres, outrageantes même pour la foi nouvelle. Parmi ces premiers ordonnateurs du culte, il y eut sans doute aussi des esprits pervers ou corrompus qui abusèrent de la candeur des néophytes. Ainsi voyons-nous, en ces temps de fondation ecclésiastique, l'hérésie qui s'empare de toutes les issues du christianisme, et qui ose y jeter encore les racines de la Prostitution sacrée: ici, ce sont les danses et la musique, ces insidieux auxiliaires de la volupté; là, ce sont les agapes où viennent se refléter les obscénités des Bacchanales; ailleurs, ce sont les saints déguisés en divinités dont ils portent les attributs; bien plus, les sacrements eux-mêmes ne sont pas exempts de ces honteuses imitations: au baptême, comme saint Jean Chrysostome l'écrivait au pape Innocent Ier, les femmes étaient nues, sans qu'on leur permît même de voiler leur sexe; à la messe, les assistants s'entre-baisaient sur la bouche; dans les processions, les vierges voilées portaient des amulettes et des idoles qui auraient convenu au culte d'Isis ou de Mythra; les gâteaux obscènes des fêtes du paganisme, les _coliphia_ et les _siligines_, avaient à peine modifié leurs formes et leurs usages. En un mot, la Prostitution sacrée s'attachait de toutes parts, comme un lierre parasite, non pas au dogme, mais à la liturgie. Il fallut que les Pères de l'Église et les conciles amenassent par degrés les esprits et les coeurs à subir le joug divin de la morale évangélique.

Mais si le culte catholique épurait et rejetait l'ivraie païenne qui avait germé dans son sein, le paganisme se perpétuait dans certaines croyances, dans certaines cérémonies, qui touchaient de près à la vieille souche de la Prostitution sacrée. Voilà comment le culte secret des dieux domestiques se retrancha dans le _lararium_ comme dans un fort, et y resta inviolable pendant des siècles après l'établissement du christianisme; voilà pourquoi Vénus, Priape, le dieu Terme, les faunes et les sylvains eurent des autels et des sacrifices jusque dans le moyen âge. Les amants et les vierges sont les derniers soutiens de la théogonie qui avait déifié les sens et les passions; mais ce ne sont plus des adorateurs exclusifs et timorés de l'idole qu'ils encensent au pied d'un arbre séculaire, au bord d'une fontaine, dans le fond d'une grotte, au sommet d'une montagne: ils réclament, d'un ton impérieux et parfois avec des menaces, les secours et la protection de ces dieux déchus, que l'espérance tolère encore sur leur piédestal, et qui tomberont en morceaux à la première épreuve de leur impuissance. Les filles qui veulent avoir des amants ou des maris vouent leur virginité au génie du fleuve, de la forêt, d'un arbre ou d'une pierre, mais elles n'offrent pas à ces génies invisibles le tribut matériel de leur virginité, qui s'immole elle-même sur le gazon fleuri quand un pâtre aussi beau que Daphnis se trouve là pour recevoir la victime. C'est toujours Vénus qui est l'âme de l'univers, c'est Vénus qui conserve son culte éternel en présence de la nature.

Les nouveaux convertis ne se séparent pas aisément de ces divinités avec lesquelles ils se sentent jeunes et pleins d'ardeur: ils sont baptisés, ils vont dans les églises, ils participent aux agapes, ils sentent avec une douce émotion couler dans leur âme la morale de l'Évangile, mais ils se rattachent, par quelque lien sensuel, par quelque instinct physique, aux images divinisées de leurs passions, aux analogies divines de leur corps. Vénus avait été la première personnification de l'idolâtrie sous les noms de Mylitta, d'Uranie et d'Astarté: elle en fut la dernière, sous son nom de Vénus, que ses grossiers et rustiques desservants prononçaient _Bénus_. On a découvert à Pompéi une curieuse inscription, qui montre bien que, dès le milieu du premier siècle de Jésus-Christ, le culte de Vénus avait déjà des sacriléges. C'est un amant malheureux qui voudrait se venger de ses peines de coeur sur la déesse de l'amour elle-même: «Qu'il vienne ici celui qui aime! je veux rompre les côtes de Vénus et lui casser les reins à coups de bâton. Elle a bien pu briser mon sensible coeur, la cruelle déesse: pourquoi, en revanche, ne lui briserais-je pas la tête?»

Quisquis amat, veniat! Benere, vole frangere costas Fustibus et lumbos debilitare deæ. Si potest illa mihi tenerum pertundere pectus, Quin ergo non possim caput deæ frangere?

Cette idolâtrie se glissa dans le culte de différents saints, qui furent choisis par le caprice populaire pour remplacer des dieux familiers qu'on invoquait dans les circonstances les plus ordinaires de la vie. Nous n'avons pas à nous étendre, malgré le droit de la science, sur un sujet qui côtoie les choses les plus respectables, et qui leur prêterait un reflet déshonnête; mais il est impossible de ne pas constater que la Prostitution sacrée s'était réfugiée sous les auspices de ces saints, que le peuple avait créés à l'image de divers faux dieux, et que tous les efforts de l'Église ne réussirent pas à faire tomber dans le mépris public, avant que le peuple eût appris à rougir de ses ignobles superstitions. Tels étaient les saints apocryphes, qui avaient le bienheureux privilége de guérir la stérilité chez les femmes et l'impuissance chez les hommes. On ne saurait douter que ces saints-là ne soient issus en ligne directe de Priape et de ses impudiques assesseurs, le dieu Terme, Mutinus, Tychon, etc. Jamais l'autorité ecclésiastique n'a protégé de pareils saints, qu'on laissait comme des fétiches à l'adoration du vulgaire, et qui n'exerçaient leur influence régénératrice, que dans un rayon très-borné, à la faveur de la crédule confiance des pauvres gens qu'une tradition immémoriale avait convaincus des mérites de ces étranges patrons. Ce n'étaient la plupart que des Priapes déguisés, et l'archéologie a démontré que, dans tous les endroits où ce culte indécent a été établi, il y avait eu autrefois un temple ou une statue ou un emblème de Priape.

Nous ne passerons pas en revue les saints, qu'invoquaient naguère les femmes stériles, les maris impuissants et les _maléficiés_. Calvin les a dénoncés à l'honnêteté publique, dans son fameux _Traité des Reliques_; Henri Estienne, dans son _Apologie pour Hérodote_, les a mis à l'index, et bien avant ces protestations satiriques, la religion avait condamné comme superstitieux et scandaleux le culte de ces impuretés. Nous n'avons donc pas besoin de dire que le paganisme, en ce qu'il avait de plus obscène, s'était perpétué dans le culte particulier qu'on rendait en divers endroits aux saints Paterne, René, Prix, Gilles, Renaud, Guignolet, etc. Mais ce dernier, plus célèbre que les autres, doit fixer aussi plus curieusement notre attention, parce qu'il avait hérité de tous les attributs de Priape, et qu'il était encore en France, avant la Révolution de 1789, le dernier symbole de la Prostitution sacrée.

«Au fond du port de Brest, raconte Harmand de la Meuse dans ses _Anecdotes relatives à la Révolution_, au delà des fortifications, en remontant la rivière, il existait une chapelle auprès d'une fontaine et d'un petit bois qui couvre la colline, et dans cette chapelle était une statue de pierre honorée du nom de saint. Si la décence permettait de décrire Priape avec ses indécents attributs, je peindrais cette statue. Lorsque je l'ai vue, la chapelle était à moitié démolie et découverte, la statue en dehors étendue par terre et sans être brisée, de sorte qu'elle subsistait en entier et même avec des réparations qui me la firent paraître encore plus scandaleuse. Les femmes stériles ou qui craignaient de l'être allaient à cette statue, et, après avoir gratté ou raclé ce que je n'ose nommer, et bu cette poudre infusée dans un verre d'eau de la fontaine, ces femmes s'en retournaient avec l'espoir d'être fertiles.» Ainsi voilà le culte de Priape en plein exercice, à l'époque de la Révolution, dans la province la plus religieuse de la France.

La légende de saint Guignolet n'a cependant pas d'analogie avec la fable de Priape dans la mythologie hellénique. Ce saint, nommé Winvaloeus, qu'on a traduit par _Guignolet_, _Guenolé_, _Guingulois_ et _Wignevalay_, fut le premier abbé de Landevenec, au milieu du cinquième siècle, et vécut dans une grande austérité, sans communiquer jamais avec les femmes. Sa légende nous semble néanmoins entachée de symbolisme érotique, et plusieurs de ses miracles directs affectent une spécialité que ses reliques et ses statues ont gardée pendant près de treize siècles. On aura la clef de son culte à Brest, en établissant l'étymologie du nom de l'abbaye de Landevenec, située à trois lieues de cette ville: _Landevenec_ renferme évidemment _landa Veneris_, et il est certain que cette lande ou plaine, riveraine de la mer, possédait, à une époque reculée, un temple ou _fanum_ de Vénus, fort renommé surtout chez les matelots bretons, qui, au retour de leurs courses maritimes, ne manquaient pas d'aller sacrifier à la déesse et de lui recommander la fertilité de leurs femmes. A Landevenec comme dans tous les lieux consacrés au culte de Vénus, le christianisme purifia le temple païen et sanctifia l'idole; mais l'obstination populaire attribua au saint les qualités du faux dieu, et Guignolet continua Priape. Les reliques de ce saint breton étaient honorées ailleurs, notamment à l'abbaye de Blandinberg près de Gand et à Montreuil en Picardie. Le nom de la ville de Montreuil se rapporte probablement à la légende de Guignolet et aux symboles de Priape. Selon la légende, une oie avait avalé l'oeil de la soeur de Guignolet: celui-ci ouvrit le ventre de l'oie, y reprit l'oeil et le remit intact à sa place. Or, on sait ce que figurait l'oeil mystique dans les religions de l'antiquité, spécialement dans le culte d'Isis, auquel s'était mêlé celui de Vénus; quant à l'oie, c'était l'oiseau symbolique de Priape. Cambry raconte le miracle dans son _Voyage au Finistère_, mais il n'en cherche point le sens primitif et il ne paraît pas se douter de ce que pouvaient avoir de commun entre eux l'oie de Priape et l'oeil d'Isis. La statue de saint Guignolet à Montreuil était plus indécente encore que celle que les marins adoraient à Brest. Dulaure, dont le témoignage, il est vrai, n'est pas trop recommandable dans une question de ce genre, avait vu cette statue, encore vénérée en 1789, et il n'hésite pas à la décrire dans sa _Description des principaux lieux de la France_. Elle était de pierre et représentait le saint, entièrement nu, couché sur le dos, avec un phallus monstrueux. Ce phallus formait une pièce postiche qu'on poussait par derrière, à mesure que la dévotion des femmes en diminuait les proportions à force de le racler. Nous regardons cette particularité comme une vilaine plaisanterie de Dulaure, qui ne perdait aucune occasion de tourner en ridicule les pratiques superstitieuses.

Saint Guignolet, comme nous l'avons dit, n'était pas le seul qui eût conservé quelque chose de la physionomie et du caractère de Priape. La Bretagne avait surtout une dévotion spéciale dans les saints de cette famille: elle possédait un saint Paterne ou Paternel, qu'on invoquait à Vannes et qui se mêlait des mystères de la paternité. Henri Estienne a recueilli l'hagiographie des autres successeurs de Priape à qui les inscriptions ithyphalliques décernent l'épithète de _paternus_ et de _pantheus_: «Quant au mal de stérilité (auquel les médecins se trouvent si empeschez), dit l'auteur de l'_Apologie pour Hérodote_, il y a force saints qui en guarissent, faisans avoir des enfans aux femmes, voire par une seule apprehension devotieuse. Et premièrement, saint Guerlichon, qui est en une abbaye de la ville de Bourg-de-Dieu, en tirant à Romorantin et en plusieurs autres lieux, se vante d'engrosser autant de femmes qu'il en vient, pourveu que pendant le temps de leur neuvaine ne faillent à s'estendre par dévotion sur la benoiste idole qui est gisante de plat et non point debout comme les autres. Outre cela, il est requis que chacun jour elles boivent un certain breuvage meslé de la poudre raclée de quelque endroit d'icelle et mesmement du plus deshonneste à nommer.» Henri Estienne, qui s'indigne avec raison de trouver une si honteuse dévotion en usage chez des chrétiens, ajoute que la partie de la statue qu'on raclait de préférence était bien usée, à l'époque où cette image priapique fut examinée par une personne digne de foi, qu'il ne nomme pas, mais qui lui certifia l'authenticité du fait, vers 1550 environ.

«Il y a aussi au pays de Constantin en Normandie (qu'on dit communément Contantin), ajoute-t-il, un saint Gilles qui n'a pas eu moins de crédit en ces affaires, quelque vieil et caduc qu'il fust, selon le commun proverbe de ceux-là mesme qui s'amusent à tels abus et qui les vendent aux autres, qu'il n'est miracle que de vieux saints. J'ay aussi ouy parler d'un certain saint René, en Anjou, qui se mesle de ce mestier; mais comment les femmes se gouvernent autour de luy (qui leur monstre aussy ce que l'honnesteté commande de cacher), comme j'aurois honte de l'escrire, aussy les lecteurs auroyent honte de le lire.» Il est incontestable que la destination de ces saints de pierre était la même que celle de l'idole de Mutinus (voyez ci-dessus, t. 1, page 383), que nous retrouverons dans les religions de l'Inde, comme nous l'avons déjà reconnue dans celles de la Phénicie et de l'Égypte. Il serait facile de rattacher par l'étymologie saint Gilles et saint Guerlichon à Priape et à ses auxiliaires. Quant à René ou Renaud, il fait allusion aux _reins_, _rena_, et un poëte du seizième siècle avait en vue ce rapprochement étymologique dans un vers goguenard où il invoque

Et saint Renaud pour les rognons.

On peut encore faire remonter à Priape la généalogie de saint Prix, en latin _Projectus_, qu'on avait traduit dans la langue vulgaire par _Prey_ et _Priet_. Il serait aisé de reconnaître _Priapus_ dans _Projectus_, qu'on écrivait _Proiectus_. Néanmoins, ce saint Projet était un évêque de Clermont en Auvergne, martyrisé au septième siècle; ses reliques furent très-répandues, ainsi que ses images, et les femmes stériles lui rendaient un culte scandaleux, dont le pieux évêque n'a jamais été responsable. Les Actes du saint sont imprimés dans le Recueil des Bollandistes; mais on n'y trouve rien, bien entendu, qui puisse justifier les indécences de cette superstition populaire à son égard; elle n'existait, d'ailleurs, que dans un petit nombre de chapelles de campagne, tandis que plus de quatre cents églises honoraient saint Projet ou saint Prix avec beaucoup de convenance. Au village de Cormeil, près Paris, on vit longtemps une image de saint Prix, qui avait pu être originairement une statue de Priape, et qui, dans tous les cas, aurait été faite d'après le modèle du dieu païen. Il est tout simple que, dans l'origine du culte catholique, les statues n'aient fait que changer de nom, de même que les temples devenaient des églises. Enfin, le savant le Duchat, dans ses remarques sur l'_Apologie pour Hérodote_, ajoute à notre catalogue de saints ithyphalliques un saint Arnaud qu'on adorait à Saint-Auban (nous ne saurions dire en quelle province était située cette localité): «La statue de saint Arnaud, dit-il, portoit un tablier qui lui cachoit les parties génitales. Les femmes stériles supposant qu'à cause de quelque ressemblance de nom, saint Arnaud devoit avoir la même vertu que le saint Renaud des Bourguignons, levoient le tablier de cette statue, comme si la seule inspection d'un tel objet avoit dû les rendre fécondes.» Nous trouverions peut-être dans le culte antique de Priape ou d'Horus quelque usage analogue, qui s'était invétéré parmi les croyances du petit peuple, et qui avait persisté de siècle en siècle, dans l'intérêt des unions stériles.