Part 4
Un passage de la Vie de saint Siméon Stylite, qui passa plus de quarante ans sur le chapiteau d'une colonne, où il avait établi sa cellule d'anachorète (mort en 460), nous fait connaître l'empressement que mettaient les courtisanes de tous les pays à venir repaître leurs yeux du spectacle émouvant de ses austérités, et leurs oreilles des encouragements de la parole divine. Saint Siméon, du haut de sa colonne, convertit une multitude d'hommes vicieux ou pervers, qui accouraient de toutes parts à ses prédications. Les mérétrices, que la renommée du saint attirait en foule, ne l'avaient pas plutôt aperçu priant et bénissant sur sa colonne, qu'elles renonçaient à leur genre de vie, à leurs pompeux habits, à leurs parfums et à leurs voluptés, pour entrer dans un monastère, où elles devenaient des saintes, à force de répandre des larmes et de détester leurs péchés: _Quid porro de meretricibus dicam, quæ, ex diversis procul terris, ad servi Dei septum profectæ, postquam illum conspexere, patriam suam deseruere, et severiorem ascetarum disciplinam in monasterio professæ, sanctorum honorem commeruerunt, posteaquam, Domino largiente, præteritorum criminum chirographa suis lacrymis_ (_Acta Sanctorum_, t. II, p. 344). On pourrait inférer de ce passage curieux, que les courtisanes, qui se laissaient toucher par la grâce, devaient faire une confession générale de leurs péchés et en dresser un inventaire détaillé, qu'elles avaient toujours présent sous les yeux pendant leur longue pénitence, pour ne pas oublier leurs anciens méfaits et les pleurer éternellement. Au reste, les courtisanes pénitentes pouvaient être catéchumènes, dès qu'elles avaient abjuré leur état de Prostitution; ainsi, dans la Vie de sainte Pélagie (Arnaud d'Andilly, t. I, p. 572), on voit cette fameuse comédienne, qui n'avait pas encore renoncé au siècle, assister à une instruction religieuse dans l'église d'Antioche, où elle n'était jamais entrée auparavant; et pourtant, elle avait donné un terrible scandale à l'évêque et à ses suffragants, assis à la porte de l'église de Saint-Julien, lorsqu'elle passa auprès d'eux, toute étincelante de pierres précieuses, de perles et d'or, qui brillaient jusque sur ses brodequins, toute parfumée d'essences, toute fière de sa merveilleuse beauté, devant laquelle le saint évêque et ses assesseurs battirent en retraite, les yeux baissés et l'âme gémissante, pour ne pas voir cette figure diabolique, ces épaules, ce sein, ces bras nus, que la tentatrice offrait à leurs chastes regards.
Cette sainte Pélagie n'est pas celle qui se nommait Porphyre dans sa vie de courtisane, et qui vécut à Tyr, deux ou trois siècles plus tard. Un jour, celle-ci aperçut dans la rue deux solitaires qui venaient quêter pour les pauvres et les malades. Porphyre reçut tout à coup un trait enflammé de la grâce; elle courut à la rencontre de ces bons pères, et s'adressant au plus vieux: «Sauvez-moi, mon père, s'écria-t-elle avec un élan du coeur, sauvez-moi, ainsi que Jésus-Christ sauva la pécheresse!» Le solitaire, à qui elle parlait ainsi, leva les yeux vers elle et la contempla d'un air doux et mélancolique. «Suivez-moi!» lui dit-il. Elle le suivit à distance avec humilité et respect; mais, lui, alla droit à elle, la prit par la main et la conduisit publiquement à travers la ville. Quand ils en furent dehors, ils entrèrent dans une église qui s'offrit à eux, et Porphyre y trouva un enfant nouveau-né, qu'elle adopta. Le solitaire et la courtisane s'en allèrent donc avec l'enfant, mais on les soupçonna d'avoir à se reprocher la naissance de cet enfant; et ce fut un scandale que le solitaire fit cesser, en portant des charbons ardents dans sa robe, pour prouver son innocence. Porphyre avait pris le nom de Pélagie et s'était renfermée dans un monastère. Son exemple fit une telle impression sur l'esprit des courtisanes de Tyr, qu'elles voulurent l'imiter et que plusieurs d'entre elles se consacrèrent à Dieu, pour laver leur robe d'innocence et devenir épouses de Jésus-Christ.
La première sainte Pélagie périt à Antioche, pendant la persécution de Licinius, en 308: elle se jeta du haut d'un toit, pour échapper aux soldats qui venaient s'emparer d'elle et qui menaçaient d'attenter à son voeu de chasteté. Pendant la même persécution, il y eut des courtisanes qui souffrirent le martyre, entre autres Théodote, Afra et ses suivantes, qui exerçaient également la Prostitution. Le savant Ruinart, qui a placé sous cette date les actes de sainte Théodote, fait cette observation, qu'il aurait dû appuyer de quelques autorités: «On ne voit pas, dit-il, qu'une courtisane ait été admise dans la communion des fidèles et reçue à l'église, avant les temps de la persécution de Licinius, et l'on ne saurait nier que Théodote ait fait trafic de son corps (_quæstum corpore fecisse_).» Le martyre de sainte Afra fut même plus remarquable que celui de Théodote, qui eut l'affront d'être condamnée à reprendre son honteux métier. Afra comparut devant le juge Gaius, qui l'accueillit en souriant: «Comme je l'apprends, tu es mérétrix, lui dit-il. Sacrifie aux dieux! Tu le feras d'autant plus volontiers, qu'une mérétrix n'a rien à démêler avec le Dieu des chrétiens?» Afra garde le silence et se recommande tout bas à Jésus-Christ. «Sacrifie, reprend le juge, sacrifie, pour que les dieux t'accordent d'être aimée de tes amants comme ils t'ont aimée jusqu'à présent! Sacrifie, pour que tes amants t'apportent beaucoup d'argent!»
Afra rougit de cette allusion à sa vie passée: «Je n'accepterais pas désormais cet argent exécrable, s'écrie-t-elle avec un geste d'horreur, car l'argent que j'avais amassé ainsi, je l'ai rejeté loin de moi, parce qu'il n'était pas de bonne conscience (_de bonâ conscientiâ_). J'ai prié un de mes frères pauvres, qui ne voulait pas l'accepter, de le purifier en l'acceptant et en priant pour moi. Si je me suis défait d'un bien mal acquis, qui me pesait sur le coeur, comment puis-je songer à en acquérir de la même manière?--Christ ne te trouve pas digne, reprend Gaius. C'est donc sans raison que tu l'appelles ton Dieu; quant à lui, il ne te reconnaît pas pour sienne; car une femme qui est mérétrix ne peut se dire chrétienne.--En effet, je ne mérite pas le nom de chrétienne! Cependant la miséricorde de Dieu, qui juge non mes mérites mais ma foi, voudra bien me recevoir dans le paradis.» Le juge Gaius prononça alors son jugement: «Nous ordonnons que la courtisane Afra (_publicam meretricem_), qui s'est confessée chrétienne et qui n'a pas voulu participer aux sacrifices, soit brûlée vive!»
Afra marcha au supplice, tandis que ses deux suivantes, Eunomia et Eutropia, qui avaient été baptisées comme elle par l'évêque Narcissus, se tenaient, voilées et silencieuses, au bord du fleuve, en espérant partager le martyre de leur maîtresse, ainsi qu'elles avaient partagé son péché (_simulque fuerant in peccato_). Afra, en montant sur le bûcher, fait cette prière, qu'on avait adoptée au moyen âge comme l'oraison des prostituées repentantes:
«Seigneur Dieu tout-puissant, Jésus-Christ, qui n'es pas venu appeler les justes, mais les pécheurs, à la pénitence; Jésus, dont la promesse est vraie et manifeste, parce que tu as daigné dire que dès qu'un pécheur se sera converti de ses iniquités, à cette heure même tu ne te souviendras plus des péchés de ce pénitent; reçois donc à cette heure l'expiation de ma mort (_Accipe in hac horâ passionis meæ poenitentiam_)!»
Une courtisane martyrisée au nom du Christ arrachait toujours une foule de victimes à la Prostitution et enfantait de nouveaux martyrs.
CHAPITRE III.
SOMMAIRE. --Pourquoi les gentils infligeaient aux femmes chrétiennes le supplice de la Prostitution publique. --Légende des _Sept vierges_ d'Ancyre. --Agonie d'une virginité vouée à l'outrage de l'impudicité païenne, dépeinte par le poëte Aurelius Prudentius. --Sainte Agnès est dénoncée comme chrétienne. --Jugement du préfet Symphronius. --Agnès est conduite dans une maison de débauche. --Mort miraculeuse du fils de Symphronius. --Particularités importantes pour l'histoire de la Prostitution. --Sainte Théodore, dénoncée comme chrétienne, est condamnée au supplice du lupanar. --Dévouement sublime de Didyme. --Décapitation de Théodore et de Didyme. --Fait analogue rapporté par Palladius. --Légende de sainte Théodote. --Sainte Denise livrée à deux libertins par ordre du proconsul Optimus. --Délivrance miraculeuse de sainte Denise. --Légende de sainte Euphémie.
Les chrétiens étaient si fiers de leur chasteté, ils y attachaient tant de prix, ils craignaient tellement de perdre ou d'altérer ce trésor, que leurs persécuteurs se firent un malin plaisir de les tourmenter dans la possession d'un bien qu'on n'eût jamais songé à leur enlever, s'ils n'avaient pas porté, de la sorte, un défi à la religion et à la philosophie païennes. On s'explique ainsi cet étrange supplice, qui consistait à livrer une femme chrétienne, vierge ou non, aux brutalités infâmes de la Prostitution publique. Il est trop souvent question d'un pareil supplice dans les Actes des saints, pour qu'on puisse le révoquer en doute et le regarder comme un emblème des excès de l'idolâtrie. Les hagiographes entrent à cet égard dans les détails les plus singuliers, et saint Ambroise, au liv. III de son _Traité des Vierges_, où il raconte avec complaisance le martyre de sainte Théodore, nous donne à entendre que cette pénible épreuve était presque toujours réservée aux vierges qui refusaient de sacrifier aux dieux. Au reste, comme nous l'avons déjà dit, ce n'était peut-être que l'application de la vieille loi romaine qui défendait de mettre à mort une vierge, et qui abandonnait celle-ci à une espèce de dégradation, que le bourreau avait le droit d'exercer sur sa victime avant d'exécuter l'arrêt. Mais, à cet antique usage de la pénalité, se joignait certainement l'intention de déshonorer la chrétienne à ses propres yeux comme aux yeux de ses coreligionnaires.
Le sacrifice aux dieux qu'on imposait à toute femme accusée d'être chrétienne, n'était pour celle-ci qu'un acheminement à la Prostitution, car la plupart des dieux et des déesses semblaient avoir été inventés pour déifier les passions sensuelles et pour faire un appel permanent à la débauche: «Les gentils, dit saint Clément d'Alexandrie, renonçant à tout sentiment de modestie et de pudeur, gardent dans leurs maisons des tableaux où leurs dieux sont représentés au milieu des plus infâmes transports que puisse causer la volupté; ils parent leurs chambres à coucher de ces peintures déshonnêtes, et prennent pour une sorte de piété la plus monstrueuse incontinence. Vous regardez de vos lits l'image de Venus et l'oiseau qui vole vers Léda; plus un tableau est impudique, plus il vous paraît excellent: vous en faites graver le dessin, et vous avez pour cachet les débordements de Jupiter! Voilà les modèles de votre mollesse, voilà les idées infâmes que vous avez de vos dieux, voilà la doctrine criminelle qu'ils vous enseignent et qu'ils pratiquent avec vous!... Vous commettez la fornication et l'adultère par les yeux et par les oreilles, avant que de les commettre en réalité; vous faites outrage à la nature de l'homme et vous anéantissez la Divinité par vos indignes actions!» Les chrétiennes auraient cru donc commettre une fornication ou un adultère, en sacrifiant aux dieux du paganisme, en s'approchant de leurs autels, en y jetant un grain d'encens, en levant les yeux vers ces statues qui bravaient souvent la pudeur et qui enseignaient le péché par leurs attributs et leurs muettes provocations. Les vierges détournaient la vue ou se voilaient avec horreur en présence de ces impures divinités, et le juge alors, comme pour les préparer à sacrifier à Vénus, à Isis, à Bacchus ou à quelque autre idole, les envoyait faire un rude apprentissage dans une maison de Prostitution.
C'était avec un profond désespoir que les saintes femmes subissaient ces horribles violences: elles demandaient à leur divin Époux de les appeler à lui, avant que leur chère pureté fût la proie des impies; elles s'abîmaient dans la prière et la contrition, pour ne pas être témoins de leur propre avilissement; elles auraient préféré mille morts, mille tortures, à la perte de leur innocence. Il paraîtrait que l'exposition des chrétiennes à la merci des libertins ne fut point mise en pratique avant la terrible persécution de Marc-Aurèle, car Tertullien, dans son _Apologétique_, parle de ce genre de supplice comme d'une invention récente due à un raffinement de cruauté (_exquisitior crudelitas_). «En condamnant dernièrement une vierge au lénon plutôt qu'au lion, dit-il avec un amer jeu de mots, vous avez confessé qu'un outrage à la pudeur était réputé chez les chrétiens plus atroce que tous les supplices et tous les genres de mort. (_Proximè ad lenonem damnando christianam, potiusquam ad leonem, confessi estis labem pudicitiæ apud nos atrociorem omni poena et omni morte reputari_).» Mais Jésus-Christ eut souvent pitié de ses chastes épouses, et tantôt il leur accordait la grâce de mourir saines et sauves, tantôt il faisait descendre ses anges auprès d'elles pour les défendre et les exhorter, tantôt il frappait d'impuissance les bourreaux les plus formidables, ou bien il en faisait tout à coup des chrétiens et des confesseurs. «Lorsque l'implacable persécution était dans toute sa force, raconte saint Basile (_De verâ virginitate_, no 52), des vierges choisies à cause de leur foi en leur divin Époux, ayant été livrées comme des jouets aux regards des impies, gardèrent la pureté de leurs corps, et cela n'arriva que par la grâce de Jésus-Christ, qui voulut montrer que tous les efforts des impies ne parviendraient pas à souiller la chair de ces vierges, et que leurs corps restaient inviolables, sous sa sauvegarde, par l'effet d'un miracle.» Il faudrait peut-être, dans le texte latin de ce passage, corriger un mot, et mettre _liminibus_ au lieu de _luminibus_, ce qui donnerait un sens plus conforme aux usages de la persécution, dans cette phrase: «_Electæ virgines propter Sponsi fidem, ad illudendum impiis luminibus traditæ, corporibus inviolatæ perdurarunt_.» Il est probable que saint Basile avait désigné les dictérions ou les lupanars, qui recevaient ordinairement les vierges chrétiennes condamnées à la Prostitution; mais le traducteur latin ayant remplacé le mot grec par une périphrase, _impiis liminibus_, qui caractérise assez bien ces mauvais lieux, une faute de copiste a changé le sens, que nous proposons de rétablir, sans sortir de notre sujet.
Nous n'avons pas l'espace nécessaire pour relater ici tous les martyres qui ont commencé ou fini par la Prostitution violente. Il y aurait un livre entier à faire sur la matière, en dépouillant, à ce point de vue unique, l'immense recueil des Bollandistes et en étudiant les Actes des saintes qui ont été plus ou moins persécutées dans leur virginité ou leur chasteté. Nous grouperons seulement quelques faits analogues, pour faire apprécier dans quel but et dans quelle forme le paganisme attentait à la pudeur chrétienne. On comprendra ainsi avec quel pur amour les saintes femmes se donnaient à Jésus-Christ, en voyant le gracieux portrait que saint Augustin a fait de la chasteté chrétienne, dans ses _Confessions_: «La Chasteté se présentait à moi avec un visage plein de majesté et de douceur, et joignant à un gracieux souris des caresses sans afféterie, afin de me donner la hardiesse de m'approcher d'elle, elle étendait, pour me recevoir et m'embrasser, ses bras charitables, entre lesquels je voyais tant de personnes qui pouvaient me servir d'exemples. Il y avait un grand nombre de jeunes garçons et de jeunes filles, des hommes et des femmes de tout âge, des veuves vénérables et des vierges arrivées presque à la vieillesse. Et cette excellente vertu n'est pas stérile, mais féconde dans ces bonnes âmes, puisqu'elle est mère de tant de célestes désirs, qu'elle conçoit de vous, ô mon Dieu, qui êtes son véritable et son saint époux!» Cette chasteté était aussi jalouse de sa conservation dans la vieillesse que dans l'enfance, et la persécution n'avait aucun égard à l'âge, lorsqu'elle destinait une victime aux outrages de la Prostitution. Sainte Agnès n'avait pas treize ans, et les sept vierges d'Ancyre ne se souvenaient plus d'avoir été jeunes.
Ces sept vierges, quoique âgées de soixante-dix à quatre-vingts ans chacune, furent condamnées, comme chrétiennes, à être livrées aux débauchés d'Ancyre. Ces débauchés n'eurent pourtant pas le courage de se faire les instruments de la cruauté des persécuteurs; un seul d'entre eux osa tenter l'aventure, mais l'esprit de Dieu se mit entre lui et les saintes vierges. Le préfet d'Ancyre, furieux de voir que son jugement n'était pas exécuté, les condamna, par malice, à cause de leur invincible virginité, au service du temple de Diane. Par une singularité que le légendaire ne justifie pas, elles furent mises toutes nues pour aller laver la statue de la déesse dans un lac sacré, voisin de la ville que traversa le cortége, dans lequel leur nudité avait lieu de surprendre les spectateurs. Ce fut dans les eaux du lac qu'elles trouvèrent un refuge contre les regards curieux de la foule. Cet étrange martyre daterait du quatrième siècle, selon Nilus, qui nous en a conservé l'incroyable récit. Les autres saintes qui ont également été exposées à la brutalité païenne, sont presque toutes de la même époque. Théodore, Irène, Agnès, Euphémie, furent éprouvées de la même façon, dans l'horrible persécution ordonnée par Dioclétien en 303, persécution qui dura jusqu'en 311, et qui fit plus de martyrs que les précédentes. Jamais on n'avait imaginé des supplices plus douloureux pour la chasteté chrétienne. Ainsi, en Thébaïde, on attachait les femmes par un pied, et on les élevait en l'air avec des machines, afin qu'elles demeurassent suspendues, la tête en bas, entièrement nues. Le génie de la Prostitution semblait inspirer aux juges et aux bourreaux un luxe prodigieux de tortures infâmes.
Le poëte Aurélius Prudentius, qui écrivait plus de soixante ans après les horreurs de cette persécution, en avait recueilli sans doute les souvenirs, lorsqu'il a dépeint l'agonie d'une virginité vouée à l'outrage de l'impudicité païenne. Si la vierge n'appuyait pas sa tête contre l'autel de Minerve et ne demandait pas sa grâce à la déesse, on l'insultait, dès qu'elle se mettait en marche pour se rendre au lupanar. Alors toute une jeunesse ardente s'élançait sur les pas de l'infortunée et se disputait le droit de l'insulter (_novum ludibriorum mancipium petat_). On lui criait de s'arrêter, au détour de chaque rue; mais la vierge fuyait plus vite, en détournant la tête et en cachant son visage, poursuivie par une foule impatiente; elle craignait que quelque libertin ne portât la main sur elle et ne fît un cruel affront à son sexe (_ne petulantiùs quisquam verendum conspiceret locum_); et sous la menace de ce péril, elle se hâtait de mettre à l'abri sa virginité dans le lupanar, comme si elle devait y être en sûreté, comme si le lupanar ne pouvait qu'être chaste et inviolable pour elle. Rien n'est plus touchant que ce tableau de la pudeur chrétienne.
Sainte Agnès, en effet, ne perdit pas sa virginité, pour avoir été conduite dans un lupanar de Rome. Elle appartenait à une des premières familles de cette ville, et quoique âgée de treize ans à peine, elle avait été déjà recherchée en mariage par plusieurs jeunes patriciens. Sa grande beauté ne la détourna pas de la vie austère qu'elle avait embrassée. Elle fut dénoncée comme chrétienne au préfet Symphronius par le fils même de ce préfet, qu'elle avait dédaigné comme les autres prétendants; elle proclama hautement sa croyance et déclara qu'elle avait consacré sa virginité à Jésus-Christ. «Choisis entre deux partis à prendre, lui dit le juge: ou sacrifie à Vesta avec les Vestales, ou prostitue-toi avec les courtisanes dans un lupanar de soldats, où tu n'auras pas recours aux chrétiens qui t'ont séduite (_aut cum meretricibus scortaberis in contubernio lupanari_).» Agnès répondit à Symphronius, en le bravant. Celui-ci, irrité de cette audace, ordonne qu'elle soit dépouillée de ses vêtements et menée nue au lupanar, précédée d'un héraut criant à son de trompe: «Agnès, vierge sacrilége, ayant blasphémé les dieux, est livrée à la Prostitution publique (_scortum lupanaribus datam_).» On exécute l'ordre du préfet. Mais à peine Agnès est-elle mise à nu, que ses cheveux poussent à l'instant et forment un voile autour de son corps. Un ange marche à ses côtés et l'environne d'une splendeur divine. Elle entre au lupanar, toute resplendissante de clarté, mais déjà sa pudeur est garantie par une robe, de blancheur éblouissante, qui la couvre de la tête aux pieds. Les débauchés, qui l'attendaient dans le mauvais lieu, n'osent pas s'approcher d'elle et la contemplent avec terreur, jusqu'à ce qu'ils se jettent à ses pieds en implorant son pardon. Le fils du préfet accourt avec ses compagnons de plaisir, pour s'emparer de la belle proie qu'il s'est promise; mais dès qu'il étend la main vers Agnès, il tombe mort, comme frappé de la foudre.
Tel est le récit de saint Ambroise, dans ses Épîtres (liv. IV, ép. 34); mais les Actes de la sainte, publiés par Ruinart, ajoutent à ce récit bien des particularités importantes pour l'histoire de la Prostitution. Selon ces Actes, dès que la sainte fut arrivée au lupanar, on la revêtit d'une chemise de gaze transparente, que les filles de joie portaient dans l'intérieur des mauvais lieux, pour mieux solliciter la luxure, en laissant entrevoir ou deviner tout ce qui pouvait l'enflammer. Aussitôt la populace envahit le lupanar, et chacun s'empresse de faire valoir son droit de premier venu; mais aussitôt cette ardeur impudique s'éteint et s'évanouit: les libertins restent immobiles, tremblants, indécis, sans force et sans volonté; ils rougissent de honte et se retirent, sans avoir touché la sainte, qui les regarde avec calme. Le lupanar ne se vide que pour se remplir de nouveau; mais le miracle se renouvelle, et les affronteurs demeurent interdits, avant d'avoir fait une tentative de violence que la jeune Agnès ne semble pas redouter. Tous s'éloignent avec terreur, avec respect, et personne n'ose plus pénétrer dans le repaire de Prostitution. Un seul se présente encore: le bruit se répand que c'est le propre fils de Symphronius; il ne doute pas du succès de sa honteuse entreprise; il s'élance seul derrière le rideau qui ferme l'entrée du lupanar; il s'avance impétueusement vers Agnès, il étend les bras pour la saisir, mais il tombe mort à ses pieds. Cependant ses amis l'attendaient à la porte, curieux, inquiets de savoir si ce loup ravissant s'était emparé de la brebis du Christ, selon les paroles mêmes de la légende. Comme on ne le voit pas reparaître, comme on n'entend rien dans la cellule d'Agnès, quelqu'un se hasarde à y entrer: à l'aspect du mort, il se trouble, il invoque la pitié de la sainte, il est converti. Nul ne sera désormais assez hardi pour vouloir se faire l'exécuteur de l'arrêt de Symphronius, devant qui l'on ramène Agnès encore munie de sa virginité. Agnès consent à ressusciter le mort, qu'elle avait sacrifié à la défense de sa pudeur, et le ressuscité ne se soucie plus de s'en prendre aux vierges chrétiennes; mais cette résurrection miraculeuse est attribuée à des invocations magiques, et Agnès, condamnée à être brûlée vive, emporte avec elle sa fleur virginale dans les flammes du bûcher. Le savant éditeur de cette légende mentionne la tradition qui plaçait, sous les voûtes du Cirque Agonal ou destiné aux jeux publics, ce lupanar où la virginité d'Agnès avait remporté la victoire sur ses impurs ennemis.