Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 3/6

Part 24

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Le _lenocinium_, ce fidèle et inséparable compagnon du _meretricium_, eut plus de peine à changer de nom; comme il était ordinairement exercé par des femmes, on le transforma d'abord en _lenonia_, qui passa dans la langue du douzième siècle en se francisant et en devenant _lenoine_. Mais le peuple, qui règne en souverain dans les bas-fonds de la langue, inventa bientôt un autre mot, qu'il tira des habitudes mêmes des courtiers de Prostitution. Ce mot était _maquerellagium_, dont le vieux français a fait _maquerellage_, qui subsiste encore dans le langage des halles, et qui a pourtant place au dictionnaire de l'Académie. Avant _maquerellagium_, on avait créé _maquerellus_ et _maquerella_, _maquereau_ et _maquerelle_. Les plus doctes abstracteurs d'étymologie s'en sont donné à coeur joie pour découvrir l'origine de ces mots qui n'avaient de latin que leur terminaison. Nicot et Ménage, en recherchant les analogies qui pouvaient se présenter entre le poisson nommé _maquereau_ et l'homme ou la femme qui spécule sur la Prostitution d'autrui, ont supposé que _maquereau_ avait été formé de _maculæ_, parce que le poisson est bariolé de taches noirâtres et bleues transversales, et parce que chez les anciens le costume théâtral du lénon ou de la lène offrait aussi un bariolage de différentes couleurs. Tripaut, se souvenant que l'_aquariolus_ ou porteur d'eau romain avait à Rome le privilége du _lenocinium_, a pensé que la simple addition d'une lettre initiale, formée par la prononciation gutturale des Francs, avait produit _maquariolus_, qui se rapprochait assez bien de _maquerellus_. D'autres enfin, avec plus de naïveté, ont mis en avant le verbe hébreu _machar_, qui signifie _vendre_ et qui ne convient pas trop mal au métier de vendeur de chair humaine. Ces derniers étymologistes auraient dû, à l'appui de leur système, faire valoir cette induction que leur fournissaient certains documents du moyen âge, dans lesquels on attribue aux juifs le courtage des chevaux et des femmes.

Nous nous étonnons qu'on se soit préoccupé de l'étymologie du mot appliqué à l'homme, avant d'avoir trouvé celle qui convient au poisson; car il est tout naturel que le poisson ait été d'abord nommé _maquerellus_ et que l'homme, par quelque similitude, se soit vu qualifié du nom de ce poisson. Quelle est la première étymologie qui s'offre à nous, sans efforts d'imagination et de linguistique? La pêche du maquereau était plus abondante autrefois sur les côtes de l'Océan, qu'elle ne l'est aujourd'hui: ce scombre arrivait à la suite des bancs de harengs et partageait leur sort après avoir vécu à leurs dépens. Son nom danois ou normand, qui s'est maintenu dans la langue hollandaise, nous ramène à l'époque où il a été latinisé: _mackereel_ est certainement bien antérieur à _maquerellus_ et à _makarellus_. Les savants, peu satisfaits de la consonnance barbare de ce mot, l'avaient corrompu pour le rendre moins sauvage à l'oreille: on ne s'explique pas autrement la formation de _magarellus_, qui apparaît dans plusieurs chartes des rois d'Angleterre. Sur les côtes du Nord, on disait _makevus_, ou plutôt _makerus_, s'il nous est permis de soupçonner une erreur dans Ducange. Quant à prêter le nom du poisson à l'espèce d'homme qui en imitait les moeurs, ce fut d'abord un jeu de mots, une épigramme qui entra profondément dans l'esprit de la langue populaire et qui perdit par degrés son sens figuré. On finit par ne plus savoir quel point de ressemblance avait fait confondre l'homme avec le poisson. Il est aisé pourtant de comprendre que le lénon, errant autour des femmes pour en tirer profit et les poussant en quelque sorte dans la nasse du corrupteur, joue un rôle analogue à celui du maquereau qui escorte les harengs et s'engraisse avec eux. Quoi qu'il en soit, cette expression figurée, désignant les proxénètes de l'un et de l'autre sexe, était admise dans tous les genres de style et ne semblait pas même déplacée dans les ordonnances des rois de France. Elle a reçu désormais son stigmate déshonnête, mais elle est invétérée dans la langue énergique de la populace. Ce n'est cependant qu'un nom de poisson qui se montre sur toutes les tables et qui payait jadis quatre deniers par mille à l'évêque ou au comte dans la suzeraineté duquel il arrivait. Si ce poisson n'eût pas reçu son nom des peuples du Nord, nous ne serions pas éloigné de faire bon accueil à une étymologie, plus ingénieuse que plausible, qui forgerait avec le verbe _moechari_ le substantif _moecharellus_, pour qualifier l'instigateur de la débauche (_moechi conciliator_).

De même que le lénocinium et le mérétricium, le _lupanar_ n'avait plus droit de cité, que dans la langue des écrivains; la langue vulgaire le repoussait comme une tradition gallo-romaine qui n'avait pas de raison d'être. Rien ne ressemblait moins aux lupanars de Rome que les repaires de la Prostitution dans les villes de France. On caractérisa ces bouges infâmes, en leur donnant sans distinction les noms de _borda_ et _bordellum_, qui jetèrent _borde_, _bordel_ et _bordeau_, dans le nouveau dialecte du douzième siècle. Ce mot latin n'est que le mot saxon _bord_ latinisé; ce mot saxon ne voulait rien dire de plus que le français, qui est tout à fait identique: c'est donc imaginer une étymologie purement gratuite, que de voir dans _bordel_ les mots _bord_ et _el_, parce que, dit-on, les lieux de débauche étaient alors situés au bord de l'eau! La situation de ces mauvais lieux n'était pas inévitablement voisine d'une rivière; ce qui n'aurait eu aucun but moral ni sanitaire; ce qui ne s'expliquerait, d'ailleurs, d'aucune façon satisfaisante; mais aussi, dans bien des circonstances, la Prostitution s'était logée au bord de l'eau, surtout quand la navigation du fleuve amenait un grand concours de marchands, de passagers et de bateliers qui faisaient les chalands ordinaires des femmes _bordellières_ (_bordellariæ_). On appelait plus particulièrement _borda_ une cabane isolée, un gîte de nuit, situé de préférence au bord d'un chemin ou d'une rivière, hors de l'enceinte d'une ville, dans un faubourg ou dans la campagne. La _borde_ était distincte de la _maison_, comme on le voit dans ce vers du roman d'_Aubery_:

Ne trouvissiez ni borde ne maison;

et dans cet autre vers du roman de _Garin_:

Ni a meson ne borde ne mesnil.

Généralement, cette _borde_ se trouvait annexée à un petit clos ou à un champ: car, dans un contrat de l'an 1292, que cite Ducange dans son Glossaire, il est dit que l'abbé et le couvent sont tenus de concéder sur leurs domaines un arpent de terre à tout habitant de la ville qui voudrait y faire une borde (_ad faciendum ibi bordam_). La Prostitution, chassée des villes, se réfugia dans ces bordes, qui se trouvaient loin des yeux de la police urbaine, et qui ne laissaient pas percer le scandale. Ces résidences rurales n'étaient habitées qu'en certaines saisons et à certains jours par les tenanciers ou locataires; mais la Prostitution y avait, pour tous les temps, un abri assuré; voilà pourquoi les femmes publiques prirent à bail les bordes où elles résidaient, quand elles ne se contentaient pas d'y venir au crépuscule pour y faire un séjour de quelques heures. Les débauchés, qui allaient là les rejoindre, sortaient de la ville, sous prétexte d'une promenade, et arrivaient à leur honteuse destination par un chemin détourné. La _borde_ se changea de la sorte en _bordel_, son diminutif, qui devint insensiblement le nom générique de tous les asiles de débauche, qu'ils fussent, ou non, dans la campagne ou dans l'intérieur des villes. On doit attribuer à des variations de patois les différentes formes que prit ce nom, qu'on prononçait _bordeel_ et qui dégénéra en _bordiau_ et _bourdeau_, _bordelet_ et _bordeliau_.

Tant que les bordels furent hors des villes, la Prostitution errante compta dans son armée secrète une foule de pauvres recrues, qui n'avaient pas même le moyen de prendre une borde à loyer et qui, à l'instar des _lupæ_ et des _suburranæ_ de Rome, arrêtaient les passants le long des chemins, derrière les haies, dans les vignes et les blés: on les nommait _femmes séant aux haies, ès issues des villages, filles de chemin, femmes de champs_. (Voy. Carpentier, dans son supplément à Ducange, aux mots BORDA et CHEMINUS.) Celles qui ne sortaient pas de leurs tanières et qui tendaient leurs lacs à la fenêtre, s'appelaient _claustrariæ_, _cloistrières_. (Voy. Carpentier, au mot CLAUSURÆ.) Leurs cloîtres, _claustra_, pourraient bien être les héritiers des _lustra_ de l'antiquité, d'autant plus que ces _claustra montium_ ne furent établis que dans des lieux écartés, au fond des bois et dans les gorges des montagnes.

Les femmes perdues qui étaient à demeure dans les _bordes_ ou _bordels_ furent désignées par l'épithète de _bordelières_ ou _bourdelières_. Mais ce ne fut pas leur unique dénomination; nous avons vu plus haut qu'on les nommait _putes_ et _putains_, en signe de mépris. On ne leur épargnait pas les noms injurieux, et on ne les distinguait pas, comme dans l'antiquité, par des qualifications qui révélaient souvent leurs habitudes impudiques, leur genre de vie, leur origine et leur costume. Dès la fin du douzième siècle, on leur appliquait en mauvaise part le nom collectif de _garzia_ ou _gartia_, en français _garce_ ou _garse_, qui est resté jusqu'à nos jours dans le vocabulaire des gens de campagne pour désigner toute espèce de fille non mariée. On lit, dans les preuves de l'Histoire de Bresse par Guichenon (p. 203): _Si leno vel meretrix, si gartio vel gartia alicui burgensi convitium dixerit_; et dans la charte des priviléges de la ville de Seissel en 1285: _Si gartia dicat aliquid probo homini et mulieri_. Cette expression, qui reparaît à chaque page dans la prose et les vers du treizième au dix-septième siècle, n'est détournée que par exception de son sens primitif, et ne devient une injure que dans certains cas où elle est accompagnée d'une épithète malsonnante; au reste, on voit, d'après l'extrait de Guichenon cité plus haut, que la qualification de _garce_ (_gartia_), même employée en mauvaise part, différait de celle de prostituée (_meretrix_), en ce qu'elle s'entendait plutôt d'une fille vagabonde, d'une coureuse, d'une servante. Ét. Guichard, qui voulait prouver que toutes les langues sont descendues de l'hébraïque, avait imaginé de rapprocher du mot _garce_ un verbe hébreu analogue de consonnance et signifiant _se prostituer_; il ne remarquait pas que les mots _garce_ et _garzia_ sont bien plus anciens que la signification obscène qu'on leur a donnée. Ainsi, dans le procès-verbal de la vie et des miracles de saint Yves, au treizième siècle, _garcia_ se trouve avoir le sens de _servante_, _ancilla_. (Voy. les Bollandistes, _Sanct. maii_, t. IV, 553.) Il est bien plus simple de dire que _garce_ est le féminin de _gars_, qui, malgré les plus belles étymologies, paraît être un mot gaulois, _wars_, et avoir signifié tout d'abord un jeune guerrier, un mâle nubile. De _gars_, on fit, en bas latin, _garsio_ et _garzio_, qui fut appliqué aux valets, aux voleurs, aux gens de néant, aux goujats d'armée, aux libertins. On ne peut pas mieux montrer comment un mot, originairement honnête et décent, s'est perverti graduellement et a pris dans la langue une attribution honteuse, qu'en rappelant une phrase où Montaigne l'emploie avec l'acception qu'il avait de son temps: «Il s'est trouvé une nation où on prostituoit des garces à la porte des temples, pour assouvir la concupiscence.»

Ce n'était pas la seule expression injurieuse qui fût en usage au moyen âge, pour désigner les prostituées: on les appelait _fornicariæ_ et _fornicatrices_, _prostibulariæ_, _prostantes_, _gyneciariæ_, _lupanariæ_, _ganeariæ_, dans la basse latinité. Ces trois derniers noms étaient synonymes; ils indiquaient les lieux où se tenaient les femmes de mauvaise vie: _ganea_, _lupanar_ et _gynecium_. Les _prostantes_ se vendaient (du verbe _prostare_), les _prostibulariæ_ se prostituaient, les _fornicariæ_ forniquaient, les _fornicatrices_ faisaient forniquer. Ces différents termes ne passèrent pas dans la langue française, mais on y fit entrer ceux qui avaient une tournure moins latine: de là, _ribaude_, _meschine_, _femme folle_, _femme de vie_. La _femme de vie_, _femina vitæ_, nous semble, en dépit de son déguisement latin, avoir pour racine une obscénité gauloise. La _femme folle_ ou _folieuse_, _mulier follis_ ou _fatua_, devait son nom à cette fameuse fête des Fous, que nous décrirons ailleurs comme un dernier reflet des mystères de la Prostitution antique. La _meschine_ était, dans le principe, une petite servante, une esclave; la _ribaude_ une suivante d'armée, une fille de soudard, une femme de goujat. Nous dirons, dans un autre chapitre, ce qu'étaient les _ribauds_ de Philippe-Auguste; en établissant la véritable origine de leur _roi_. Nous ne rapporterons pas les nombreuses étymologies qu'on a doctement accumulées pour rechercher la racine du mot _ribaud_, qui existe dans toutes les langues de l'Europe. Nous serions assez disposé à voir cette racine dans le mot gaulois _baux_ ou _baud_, qui signifiait _joyeux_ et qui a laissé dans notre vieille langue, que Borel appelait _gauloise_, le substantif _baude_, joie, et le verbe _ébaudir_, réjouir. Le nom de la famille des _Baux_ ou _joyeux_, que la tradition languedocienne faisait remonter au sixième siècle, donnerait un âge assez respectable au mot celtique _baux_ ou _baud_. Ce mot a changé de signification, sans changer de forme, en passant dans la langue anglaise, où _baud_ est synonyme de _lénon_. Le nom de _baldo_, en italien, n'a pas été autant altéré, car ce mot, dérivé de _baux_, se prenait pour _hardi_ ou _impudent_. _Rebaldus_ a traduit en latin _rebaux_, composé de la préposition emphatique _re_ et du mot original _baux_, _baud_ ou _bauld_. _Ribaud_ et _ribaldus_ se sont latinisés et francisés en même temps. Ces mots-là étaient employés en bonne part avant le règne de Philippe-Auguste, où ils tombèrent dans le mépris, par suite des excès d'une sorte de gens qui avaient voulu être les _ribauds_ par excellence. Précédemment, l'épithète de _ribaud_ impliquait la force physique et la constitution robuste d'un homme gaillard et dispos. Depuis, ce fut la désignation spéciale des vauriens et des débauchés. Toutes les langues adoptèrent à la fois la dégradation du _ribaux_ et de ses composés. _Ribaudie_, en français, devint synonyme de _Prostitution_, ainsi que _ribaldaglia_, que Mathieu Villani emploie dans ce sens (_Chron._, lib. IV, cap. 91). _Ribaud_ produisit alors _ribaude_, _ribalda_, qui n'eut jamais une signification honorable. Selon la coutume de Bergerac, c'était une insulte épouvantable, quand elle s'adressait à une personne de naissance ou de condition noble; mais c'était peu de chose, si cette personne-là usait de cette injure à l'égard d'une femme de bas étage, en n'accompagnant pas l'injure de voies de fait. Ce singulier passage de la Coutume de Bergerac est rapporté par les bénédictins continuateurs de Ducange. _Ribaude_, qui amena très-naturellement _ribaudaille_ et _ribauderie_, continue de personnifier avec énergie toute femme dont les moeurs sont déréglées ou dépravées.

Le mot _meschine_, qui fut très-habituellement appliqué aux _femmes folles de leur corps_, avait d'ordinaire un caractère plus bienveillant qu'injurieux; meschine ne fut en usage qu'après _meschin_. Ce mot, essentiellement gaulois ou franc, que notre langue conserve encore dans le mot _mesquin_, dont le sens ne s'est pas trop éloigné de sa racine, voulait dire d'abord _petit esclave_, _jeune serviteur_. _Meschinus_ et _mischinus_ se trouvent, dès le dixième siècle, dans les cartulaires monastiques, comme Ducange en fournit plusieurs preuves: ils signifient _jeunes serfs_ et par extension _valets_. C'est ce dernier sens que le mot _meschin_ affecte plus particulièrement dans la langue du douzième siècle; mais alors il ne se prend qu'en bonne part et il équivaut à _jeune gars_, à _jouvenceau_. Il revient souvent dans le roman de _Garin_ et toujours honorablement; comme dans ce vers:

Vous estes jones jovenciaux et meschins.

Le féminin _meschine_, _meschina_, n'eut pas d'abord un emploi moins honorable; témoin ce vers du même roman de _Garin_:

Au matin lievent meschines et pucelles.

Mais déjà, vers le treizième siècle, les _meschines_ étaient bien déchues de leur bonne renommée, car Guillaume Guiart, dans sa _Branche des royaux lignages_, les représente sous des couleurs peu flatteuses: voici quatre vers qui font d'elles de véritables femmes perdues, puisque ce sont les compagnes des _Cottereaux_, en 1183:

Des sains corporaux des yglises Fesoient volez et chemises Communément à leurs meschines, En dépit des oeuvres divines.

Dès lors, _meschine_, dans le langage usuel comme dans la poésie, ne désigne plus qu'une servante. Ducange cite un vieux poëte, d'après un Ms. de la bibliothèque de Coislin, pour prouver qu'on opposait volontiers _dame_ et _meschine_; ce même poëte, dans un autre endroit, définit ainsi le rôle de la _meschine_:

En la chambre ot une meschine Qui moult est de gentille orine.

Dans une ordonnance relative à l'abbé de Bonne-Espérance, on assigne à cet abbé une somme de 20 livres «pour son gouvernement, pour un serviteur et une _meschine_.» Le mot _meschine_ se plie simultanément à deux acceptions bien différentes: ici c'est une simple servante, exerçant les devoirs de son état et, comme le dit Louis XI dans ses _Cent nouvelles nouvelles_: «Elle estoit meschine, fesant le ménage commun, comme les lits, le pain et autres tels affaires;» là, c'est une femme débauchée, qui se met au service du premier venu et qui se vend en détail. On comprend que le _meschinage_, qui est d'abord synonyme de _service_, arrive successivement à spécifier le service le plus malhonnête. Au reste, le _meschinage_ des tavernes et des tripots était réputé infâme dans les _Établissements_ de saint Louis, comme dans la loi romaine; néanmoins, saint Louis veut que «la fille folle qui s'en est allée en _meschinage_ ou en autre lieu ailleurs, pour soy louer» soit admise par droit, aussi bien que ses frères et soeurs, au partage de la succession paternelle. (Liv. I, ch. 138.)

Complétons cette nomenclature franco-latine de la Prostitution au moyen âge, par l'examen d'un terme très-usité, qui passe pour être né en Italie et qui avait été importé en France par les troubadours, dès le onzième siècle. La consonnance du mot _ruffian_ indique au premier coup d'oeil une origine méridionale et non barbare. Ménage le fait dériver du nom d'un fameux lénon italien, qui s'appelait _Rufo_, sans s'apercevoir que ce Rufo est assurément bien postérieur à l'usage du mot qu'on rapporte à lui. D'autres étymologistes, ne se contentant pas du _Rufo_ problématique, ont trouvé dans Térence un Rufus qui faisait le même métier. On a même, par abus d'érudition, rapproché ce mot de _fornicator_, en le tirant de l'allemand _ruef_, qui signifie _voûte_ et qui ferait ainsi la traduction de _fornix_. Mais Ducange est plus près de la vérité, en faisant remarquer que les prostituées romaines, portant des perruques blondes ou rousses, étaient appelées _ruffæ_, suivant l'observation de François Pithou et de Woverenus sur Pétrone. Nous compléterons la remarque judicieuse de Ducange, en disant que, sans aucun doute, le mot _ruffianus_ a été formé, dans les bas siècles, de _rufi_ et de _anus_, deux mots réunis en un sans aucune ellipse, ou de _rufia_ et _anûs_, deux autres mots également accouplés à l'aide d'une ellipse. Quant à chercher une analogie entre _ruffian_ et _fien_, _foenum_ ou _fimum_, fumier, il faut ignorer qu'on ne peut soumettre la syllabe _ruf_ à l'interprétation étymologique inventée par je ne sais quel rêveur, qui voit dans _ruffian_ un valet d'étable, _quod eruit fimum_.

L'accouplement de _rufi_ et d'_anus_ ou bien de _rufia_ et d'_anûs_ conviendrait beaucoup mieux au vrai sens du mot _ruffian_, _ruffianus_, qui n'est pas seulement un lénon, un proxénète, mais plutôt un débauché, un habitué de mauvais lieu, un souteneur de filles. Nous n'avons pas, comme Ménage et surtout Le Duchat, l'effronterie ou la candeur de l'étymologie; nous n'essayerons pas de démontrer pourquoi, _rufia_ signifiant une peau tannée, et _anus_ une vieille; _anus_ signifiant aussi le rectum, et _rufus_ un _roux_, un bardache; ces mots nous mènent droit à la profession du _ruffian_, profession qui s'étendait à la _ruffiane_. Quoi qu'il en soit, les vocables _ruffianus_ et _ruffiana_ ne figurent guère, au moyen âge, que dans les écrivains italiques, qui nous présentent partout, de compagnie, ruffians et prostituées (_ruffiani_ et _meretrices_). Ducange et Carpentier citent plusieurs passages intéressants de ces écrivains; dans un de ces passages, il est dit positivement que _ruffian_ est synonyme de _lénon_ (_quilibet et quælibet leno, qui et quæ vulgariter ruffiani dicuntur_). _Ruffian_ ne semble pas s'être introduit en France avant le treizième siècle, et, encore, n'a-t-il été très en vogue qu'à la fin du quinzième siècle, quand l'italianisme déborda de toutes parts dans l'idiome gaulois. Ce mot, qui s'employait avec diverses nuances d'application, n'a jamais envahi la langue oratoire et ne s'est pas relevé de son abjection.

Enfin, mentionnons encore un mot que nous avons oublié à sa place et qui témoigne des habitudes mystérieuses de la Prostitution. Les lieux de débauche, les _bordels_, se nommaient, au figuré, des _clapiers_, _claperii_, parce que les filles de joie s'y cachaient comme des lapins, _cuniculi_ (en vieux français _conins_), dans leurs terriers. _Clapier_, selon Ménage, viendrait de _lepus_, transformé en _lapus_ et _lapinus_, qu'on a pu prononcer _clapinus_; de là, _lapiarium_ et _clapiarium_. Selon Ducange, le piége à prendre les lapins était appelé _clapa_, et, comme il se plaçait à l'entrée des terriers, ceux-ci usurpèrent son nom, qui représentait sans doute par une onomatopée le bruit ou _clappement_ de la machine, au moment où le lapin était pris. Selon d'autres savants, _clapier_ dérivait du grec +kleptein+, qui signifie _se cacher_; du latin _lapis_, parce que les gîtes de lapins ne sont souvent que des tas de pierres ou des terrains pierreux, etc. L'étymologie nous importe peu; signalons toutefois, avec beaucoup de réserve, la similitude obscène que la gaieté française avait entrevue dans les mots _cunnus_ et _cunniculus_ ou _cuniculus_, dont Martial n'a pas soupçonné l'indécente équivoque. Il est certain que nos ancêtres goguenards trouvaient une image lubrique dans cette comparaison d'un repaire de prostituées avec un clapier de lapins.

CHAPITRE VII.

SOMMAIRE. --Les moeurs publiques sous les rois antérieurs à Louis IX. --Hideux progrès de la sodomie. --Tableau des moeurs de Paris à la fin du douzième siècle. --Les écoliers. --Le Pré-aux-Clercs. --Les Thermes de Julien. --Le cimetière des Saints-Innocents. --Les libertins et les prostituées de la _Croix-Benoiste_. --Les premières religieuses de l'abbaye de Saint-Antoine-des-Champs. --La _patronne_ des filles publiques. --Les statuts de la corporation des _filles amoureuses_. --Le _baiser de paix_ de la prostituée royale. --La chapelle de la rue de la Jussienne. --Efforts de saint Louis pour combattre et diminuer la Prostitution. --La maison des _Filles-Dieu_. --Comment saint Louis punit un chevalier qui avait été surpris dans une maison de débauche. --Suppression des lieux de débauche et bannissement des femmes de mauvaise vie.