Part 23
Les péchés contre nature avaient d'innombrables variétés aux yeux du confesseur qui leur appliquait aussi des pénitences très-variées. La sodomie simple (_si quis fornicaverit sicut sodomitæ_, dit le Pénitentiel romain) entraînait quatre ans de pénitence; mais l'âge des pécheurs établissait bien des différences entre eux. L'enfant, l'adolescent, l'homme fait, n'étaient pas punis de même, lorsqu'ils péchaient de la même façon. Les souillures de l'extrême jeunesse ressemblaient souvent à celles de la vieillesse la plus dépravée; mais elles s'effaçaient plus aisément et se corrigeaient avec les années (_Pueri sese invicem manibus inquinantes, dies 40 poeniteat. Si vero pueri sese inter femora sordidant, dies centum; majores verò, tribus quadragesimis._ Pénitentiel d'Angers). Les erreurs antiphysiques des femmes étaient punies aussi sévèrement que celles des hommes, comme si la chasteté fût plus nécessaire chez le sexe qui a en soi un charme irrésistible pour attirer l'autre sexe. Les femmes, même les religieuses, se livraient entre elles à des orgies, où reparaissait le _fascinum_ romain et où l'art fellatoire n'avait rien oublié des leçons impudiques de l'antiquité (_Mulier cum alterâ fornicans, tres annos. Sanctimonialis femina cum sanctimoniali per machinatum polluta, annos septem._ Pénitentiel d'Angers.--_Mulier qualicumque molimine aut per ipsam aut cum altera fornicans._ Pénitentiel de Fleury.--_Si quis semen in os miserit, septem annos poeniteat._ Ibid.). Quelquefois l'inceste venait se mêler au crime contre nature et en aggraver l'infamie et le châtiment: la sodomie entre frères ne pouvait être rachetée que par quinze ans d'abstinence (_qui cum fratre naturali fornicaverit per commixtionem carnis, ab omni carne se abstineat quindecim annis._ Pénitentiel de Fleury).
Tous les genres de bestialité, on ose à peine le croire, figurent dans les Pénitentiels et ne donnent lieu qu'à une pénitence temporaire, quoique la loi civile condamnât le criminel à périr avec la bête qu'il avait choisie pour complice. Toutes les bêtes semblaient propres à cette détestable mésalliance (_cum jumento, cum quadrupede, cum animalibus_, dit le Pénitentiel romain; _cum jumento, cum pecude_, dit le Pénitentiel d'Angers; _cum pecoribus_, dit le Recueil de Reginon). Rien ne fut plus commun au moyen âge, que ce crime qu'on punissait de mort, quand il était patent et confirmé par une sentence du tribunal. Les Registres du Parlement sont remplis de ces malheureux qu'on brûlait avec leur chien, avec leur chèvre, avec leur vache, avec leur pourceau, avec leur oie! Mais nous ne voyons, que dans la lettre de Raban Maur à Regimbold, archevêque de Mayence, la discussion canonique de ces énormités qui alors n'étonnaient personne (_Tertia quæstio de eo fuit, qui cani feminæ inrationabiliter se miscuit, et quarta de illo, qui cum vaccis sæpius fornicatus est? Qui cum jumento vel pecore coierit, morte moriatur. Mulier quæ succubuerit cuilibet jumento, simul interficiatur cum eo._ Capitul. de Baluze, t. II, append., col. 1378). Dans les capitulaires d'Ansegise, les évêques et les prêtres sont invités particulièrement à combattre cette dépravation qu'on regardait comme un reste du paganisme et qui se perpétua plus longtemps dans les campagnes que dans les villes; mais tous les législateurs reconnaissent qu'un pareil crime, qui ravale l'homme au niveau de la bête, mérite la mort. On aurait volontiers pardonné à la bête plutôt qu'à l'homme, mais on la tuait et l'on jetait sa chair à la voirie, de peur qu'elle ne vînt à engendrer, par l'artifice du démon, un monstrueux assemblage de la bête et de l'homme.
Enfin, pour donner une idée plus complète encore de l'obstination des débauchés dans leurs détestables habitudes, nous rappellerons ici un procès criminel qui se rapporte à une débauche contre nature, qu'on appelait _fornicatio inter femora_. C'est Ducange qui nous fournit ce singulier document tiré d'une charte d'Édouard Ier, roi d'Angleterre. Cette charte est datée probablement des premières années du dixième siècle. Un nommé Simon entretenait une concubine, nommée Mathilde, avec qui jamais il n'avait eu de rapports complets. Un jour, il fut surpris en flagrant délit de commerce illicite par les amis de cette concubine qui voulait se venger de lui en se faisant épouser. Elle déclara devant les juges qu'elle avait longtemps vécu conjugalement avec lui, mais qu'il ne l'avait pas encore épousée (_Juratores dicunt quod prædictus Simon semper tenuit dictam Matildam ut uxorem suam, et dicunt quod numquam dictam Matildam desponsavit_). Alors, Simon eut à choisir entre trois sortes de châtiment ou de réparation: donner sa foi à Mathilde, ou perdre la vie, ou rendre à Mathilde les devoirs qu'un mari rend à sa femme (_vel ipsam Matildam retro osculare_). Simon fit son choix aussitôt: il donna sa foi à Mathilde, mais il ne voulut jamais l'épouser autrement qu'il n'avait fait jusqu'alors (_inter femora_). Ducange a extrait cette curieuse anecdote du Dictionnaire des lois de l'Angleterre (_Nomolex anglicana_), par Thomas Blount.
A l'époque d'Edouard Ier et de Charles le Simple, son gendre, les moeurs de la France et de l'Angleterre offraient une triste analogie, et quelque poëte de la cour saxonne d'Édouard aurait pu dire de l'Angleterre ce que le poëte Abbon disait alors de la France dans son poëme fameux sur le Siége de Paris: «O France, pourquoi te caches-tu? où sont ces forces antiques qui ont assuré ton triomphe sur de plus puissants ennemis? Tu expies trois vices principaux: l'orgueil, les honteuses délices de Vénus, et la recherche de tes habits. Tu n'écartes pas même de ton lit les femmes mariées, les nonnes consacrées au Seigneur. Bien plus, tu as des femmes à satiété, et tu outrages la nature!» Deux siècles plus tard, Pierre, abbé de Celles, dans ses lettres (liv. IV, ép. 10), adressait à la ville de Paris les mêmes reproches qu'Abbon avait adressés à la France, et il l'accusait de pervertir les moeurs de ses habitants: «O Paris, que tu es séduisant et corrupteur! disait-il. Que de piéges tes propres vices tendent à la jeunesse imprudente! Que de crimes tu fais commettre!» La Prostitution fut, à toutes les époques, la conseillère et la provocatrice des autres vices qui ne marchent pas sans elle et qui s'attachent à ses flancs, comme des louveteaux pendus aux mamelles de leur dévorante mère.
CHAPITRE VI.
SOMMAIRE. --Situation des femmes de mauvaise vie avant le règne de Louis VIII. --Vocabulaire de la Prostitution au onzième siècle. --Le _putagium_. --_Putus_ et _puta_. --Les puits communaux. --Le _Puits d'Amour_. --La _Cour d'Amour_ ou _Cour céleste_ de Soissons. --_Putage_, _putinage_ et _putasserie_. --_Lenoine._ --_Maquerellagium_, _maquerellus_ et _maquerella_. --De l'origine du mot _maquereau_. --_Borde_, _bordel_ et _bordeau_. --Les femmes _bordellières_. --Les _femmes séant aux haies_. --Les _cloistrières_. --_Garcio_ et _garcia_. --_Ribaldus_ et _ribalda_. --_Meschines_ et _meschinage_. --_Ruffians._ --_Clapiers._
Si la dépravation des moeurs, à cette époque du moyen âge, avait dépassé tout ce que des époques plus barbares s'étaient permis en fait de débauche et de crime, la Prostitution légale, celle qui s'exerce comme une industrie et qui fait la sauvegarde des honnêtes femmes en offrant aux appétits sensuels une satisfaction toujours prête et facile, cette Prostitution régulière et organisée n'existait pas encore, du moins sous l'oeil et la main de la police féodale. Elle n'était point admise en principe ni en droit; elle ne pouvait s'exercer qu'en fraude et en secret, aux risques et périls des femmes que la misère ou le libertinage encourageait à ce vil métier; elle ne rencontrait nulle part appui et protection dans la magistrature des villes érigées en communes, ni auprès des justices seigneuriales. On ne la jugeait point nécessaire ni même utile, et on la regardait comme un outrage public à l'honnêteté de chacun. Cependant, il fallait bien la tolérer et fermer les yeux sur un fait brutal, qui se reproduisait sans cesse et partout, en se cachant, ou plutôt en se déguisant, malgré les plus sévères prohibitions, malgré la pénalité la plus rigoureuse. Nous sommes convaincu que cette Prostitution légale dut conquérir sa place honteuse dans la société, par sa persévérance à braver les lois et les châtiments, par son adresse à prendre tous les masques, par sa force et sa ténacité, par son caractère vivace et envahisseur. On peut comparer la situation des femmes de mauvaise vie, au milieu de cette société qui leur était hostile et qui ne pouvait toutefois s'en passer, qui les persécutait continuellement et qui ne parvenait jamais à les faire disparaître; on peut comparer cette situation anormale à celle des juifs, qui avaient aussi contre eux la législation civile et ecclésiastique, qui se voyaient tous les jours emprisonnés, dépouillés, chassés, et qui pourtant revenaient sans cesse à leurs banques, à leurs usures et à leurs gains énormes. La Prostitution n'eut pas une existence avouée dans l'État et reconnue, sinon autorisée, avant le règne de Louis VIII, ou celui de Philippe-Auguste peut-être, car le roi des ribauds (_rex ribaldorum_), qui était évidemment le gouverneur suprême des agents de la Prostitution, fut créé par Philippe-Auguste, comme nous le verrons plus tard.
Il est bien difficile de retrouver quelles étaient les habitudes et la physionomie de la Prostitution mercenaire, dans ces temps de corruption générale, qui ne permettaient pourtant pas de pratiquer librement cette méprisable industrie. L'abbé, l'évêque, le baron, le seigneur feudataire, pouvaient avoir dans leur maison une espèce de sérail ou de lupanar, entretenu aux dépens de leurs vassaux; selon l'expression d'un écrivain du onzième siècle, chaque possesseur de fief nourrissait dans son gynécée autant de ribaudes que de chiens dans son chenil; mais le lupanar public, ouvert à tout venant, sous la direction d'un homme ou d'une femme exploitant cet impur commerce, ne subsistait que dans un petit nombre de localités, où l'administration seigneuriale et municipale se relâchait de ses anciennes coutumes et feignait d'être aveugle pour se montrer tolérante. C'était donc à Paris et en quelques grandes villes, que l'établissement des mauvais lieux, dans les faubourgs et dans certains quartiers désignés, ne souffrait pas trop d'obstacles, jusqu'au jour où le scandale rendait à la loi sa vigueur et amenait la suppression plus ou moins radicale de ces centres de débauche. Il y avait aussi des prostituées, qui n'appartenaient pas à l'exploitation d'un fermier lupanaire, et qui se réservaient tous les profits de la vente de leur corps: elles se mêlaient d'ordinaire à la population honnête, et, quoique vivant de leur impur trafic, elles avaient soin de n'en laisser rien transpirer, sous peine de tomber aussitôt dans la disgrâce de leurs voisins et d'être obligées de se faire justice elles-mêmes en disparaissant. On comprend donc que la vie intérieure des mauvais lieux et la vie privée des femmes publiques aient eu bien peu d'échos dans les monuments écrits de ces époques obscures. La Prostitution, du huitième au douzième siècle, n'a pas même de traits qui la caractérisent d'une manière saillante, quoiqu'elle diffère absolument de la Prostitution du Bas-Empire. Il faut se contenter, pour la peindre, de quelques faits isolés, qui n'ont pas de liens entre eux et qui témoignent de la variété des usages locaux. Encore, ces faits, que nous fournissent des chartes de commune et des ordonnances de police urbaine, sont-ils trop rares, pour qu'on puisse en former un vaste tableau d'ensemble. Ainsi, ce n'est pas d'après cette réunion de faits épars et détachés, qu'il est possible de constater les moeurs secrètes de la Prostitution dans la France féodale.
Mais la langue populaire du onzième siècle, la basse latinité, qui allait créer la langue française, sous l'empire des dialectes du Nord et du Midi, cette langue appliquant de nouveaux mots à des choses et à des idées nouvelles, nous présente, dans la formation de ces mots eux-mêmes, une foule de renseignements précieux, parmi lesquels nous trouverons bien des notions relatives à notre sujet. A partir du neuvième siècle, le vocabulaire de la Prostitution a complétement changé; il est singulièrement restreint, mais il se compose de locutions, tout à fait neuves, qui semblent sorties de la bouche du peuple, plutôt que de la plume des écrivains; ces locutions, empreintes de l'esprit gallo-franc, et parfois frappées au coin de l'idiome tudesque, sont faites pour exprimer ce que nous nommerons le _matériel_ de la Prostitution. Il est clair que les mots latins n'avaient plus de sens vis-à-vis de circonstances et de particularités qui n'existaient pas au moment où ils furent créés; le peuple, dans son langage usuel, ne voulut point accepter ces mots qu'on employait toujours dans la langue littéraire, mais qui ne représentaient plus rien dans l'habitude de la vie; le peuple, avec le génie qui lui est propre, fit les expressions qui lui manquaient et leur donna le cachet spécial qu'elles devaient avoir. Ainsi, nous voyons apparaître dans le latin vulgaire la plupart des mots, qui reçurent plus tard une transformation française, et qui se sont depuis conservés dans la langue du peuple, car la Prostitution ne peut aspirer à faire admettre par la langue noble les grossières et impudentes formules de son idiome. Remarquons, une fois pour toutes, que les écrivains sérieux, les poëtes et les historiens continuent à se servir des termes généraux que le latin classique leur offrait pour désigner les actes et les individus de la Prostitution; mais, dans les documents émanés d'une main illettrée ou destinés à la connaissance du populaire, on n'emploie que des termes précis et techniques, qui étaient à la portée de tout le monde et qui n'exigeaient pas, pour être entendus, la moindre notion de l'antiquité classique. Sans doute, cette langue de la Prostitution est sordide et digne des choses qu'elle exprime et des personnes qu'elle qualifie, mais on ne doit pas oublier qu'au moyen âge tous les mots de la langue usuelle avaient droit à une égale estime, et se produisaient, sans aucune réserve, dans les écrits comme dans les discours. On n'avait pas encore noté d'infamie certaines expressions qui se rapportent à des objets infâmes, et on n'attachait pas d'importance à la modestie du langage parlé ou écrit. Voilà pourquoi notre vieux français est si riche en mots ingénieux ou piquants, qui forment le vocabulaire de la Prostitution, et qui ont été, à partir du siècle de Louis XIV, bannis de la langue des gens d'honneur, comme on disait autrefois.
La Prostitution, que les lettrés appelaient toujours _meretricium_, dont les novateurs avaient fait _meretricatio_ et _meretricatus_, se nommait, dans le peuple et en langage vulgaire, _putagium_, et, par extension, _puteum_ et _putaria_. Ce mot-là nous paraît avoir une origine toute moderne, et nous ne croyons pas, malgré l'autorité du docte Scaliger, dans une de ses notes sur les _Catalecta_ de Virgile, qu'on doive faire remonter _putagium_ au mot latin _putus_, qui se trouve, dans les auteurs de la haute latinité, avec le sens de _petit_. Chez les anciens, il est vrai, _putus_, surtout, était donné comme nom d'affection, comme qualification flatteuse adressée à un jeune enfant. Le maître n'appelait pas autrement son mignon: était-ce une fille au lieu d'un garçon, on disait _puta_. Les diminutifs _putillus_ et _putilla_ s'étaient formés naturellement, et Plaute, dans son _Asinaria_ (act. III, sc. 3), met _mon petit_, _putillus_, sur le même pied que _ma colombe_, _mon chat_, _mon hirondelle_, _mon moineau_, dans le langage des amoureux. Cependant, on usait plutôt, comme le fait Horace (_Sat._, l. II, 3), de _pusus_ et de _pusa_, qui avaient aussi leur _pusillus_ et leur _pusilla_. Néanmoins, nous ferons venir _putagium_ de _puteus_, puits, parce que cette étymologie s'entend et se justifie également au propre et au figuré. Si, d'une part, la Prostitution publique peut se comparer à un puits banal où chacun est libre d'aller puiser de l'eau, d'autre part, dans chaque ville, dans chaque quartier, le puits communal ou seigneurial était le rendez-vous de toutes les filles qui cherchaient aventure. Il y avait toujours un puits, aux endroits fréquentés par les prostituées, dans les _Cours des miracles_ où elles logeaient, dans les carrefours qui leur servaient de champ de foire. Elles se souvenaient peut-être que Jésus-Christ avait rencontré la Madeleine auprès d'un puits. Ces puits, dont l'usage appartenait à tous les habitants du lieu, réunissaient tous les soirs autour de leur margelle un nombreux aréopage de femmes qui parlaient entre elles de leurs amours et qui les avançaient en chemin sous prétexte de faire provision d'eau. On savait ce que c'était que d'aller au puits: les amants y arrivaient de tous côtés, pour se rejoindre. Ce puits-là était le témoin de bien des soupirs et de bien des larmes. Piganiol, en parlant du Puits d'Amour qui avait donné son nom à une rue de Paris, située près de la rue de la Truanderie, où la Prostitution avait son siége principal, dit que ce puits fameux devait son nom «à une raison qui lui est commune avec tous les puits qui sont dans des villes ou dans des lieux habités, c'est qu'il servoit de rendez-vous aux valets et aux servantes, qui, sous prétexte d'y venir puiser de l'eau, y venoient faire l'amour.» Ce puits, qui n'a été comblé qu'à la fin du dix-septième siècle, avait vu se dénouer plus d'un drame amoureux, et la tradition racontait de diverses façons l'histoire d'une demoiselle noble, de la famille Hallebic, qui s'y était noyée sous le règne de Philippe-Auguste. On citait aussi plusieurs amants qui s'y étaient jetés par dépit ou par jalousie, sans y trouver la mort. D'autres amants, par reconnaissance, avaient voulu attribuer au Puits d'Amour une part dans leur bonheur: l'un renouvelait les seaux, l'autre la corde; celui-ci y fit poser une balustrade en fer; celui-là y mit une margelle neuve, sur laquelle on lisait en lettres gothiques: _Amour m'a refait en 525 tout à fait_.
On ferait un curieux relevé de tous les puits qui ont joué un rôle dans l'histoire de la Prostitution, et l'on en trouverait un dans chaque ville, pour démontrer que le _putagium_, au moyen âge, était presque inséparable des puits banaux qui ont disparu la plupart aujourd'hui. On prouverait sans peine, que des puits de cette espèce ont existé, à Paris, dans les rues ou près des rues où demeuraient les femmes de mauvaise vie. Bornons-nous à rapporter que les _ribaudes de Soissons_, qui avaient une célébrité proverbiale au douzième siècle (_Dictons populaires_ publiés par Crapelet, page 64), tenaient leurs assises autour d'un puits qui a survécu à la _ribauderie_ soissonnaise. «La _Cour d'Amour_ ou _Cour céleste_ de Soissons (disent MM. P. Lacroix et Henri Martin, dans leur _Hist. de Soissons_) est située à l'entrée de la rue du Pont: c'est une cour étroite, entourée de bâtiments peu élevés, où l'on monte par des escaliers de pierre extérieurs. Cette cour, dans laquelle on pénètre par une allée obscure, descendait autrefois jusqu'à la rivière: au milieu, est un puits d'une construction singulière, la margelle débordant carrément l'orifice rond et étroit que surmonte une voûte conique.» Nous ne chercherons pas d'autres arguments, pour démontrer que _putagium_, _puteum_ et _putaria_ impliquaient l'action d'aller le soir au Puits d'Amour. _Putaria_ se disait de préférence, dans les provinces méridionales. On lit dans les statuts de la ville d'Asti (_Collat. 12_, cap. 7): _Si uxor alicujus civis Astensis olim aufugit pro putaria cum aliquo_... _Puteum_ était plus usité dans la langue poétique, qui, prenant la cause pour l'effet, faisait de _puteum_ le synonyme de _putagium_. Quant à ce mot-là, qui doit être le premier en date, il s'était consacré en s'introduisant dans la langue légale. Ainsi, on le trouve souvent employé par les jurisconsultes, et il figure dans plus d'une ordonnance de nos rois de la troisième race: il suffit de mentionner une de ces ordonnances, dans laquelle il est dit que le _putagium_ de la mère n'enlève pas au fils ses droits d'héritier, attendu que le fils né dans l'état de mariage est toujours légitime (_quod generaliter dici solet, quod putagium hæreditatem non adimit, intelligitur de putagio matris_). Le mot _putagium_ ne s'entendait que de la prostitution d'une femme. La langue française n'eut pas plutôt bégayé quelques mots, qu'elle traduisit _putagium_ en _putage_, _puta_ en _pute_ et _putena_ en _putain_. Ces deux derniers mots sont contemporains, puisque la Chronique d'Orderic Vital fait mention, au livre XII, de la fondation d'une ville qui fut nommée _Mataputena_ (_id est devincens meretricem_), en dérision de la comtesse Hedwige.
_Putage_ revient sans cesse, avec le sens de _putagium_, dans la vieille langue française, surtout dans les romans et les fabliaux des trouvères. Les citations, choisies par Ducange, donnent la valeur exacte de cette expression, qui n'est pas même restée dans la langue triviale et qui ne saurait pourtant être remplacée par les mots _putinage_ et _putasserie_, que le vocabulaire du bas peuple a conservés, sans se rendre compte des nuances de leur signification relative. Ces deux vers du roman de _Vacces_ établissent la véritable acception de putage:
Maint homme a essillié et torné à servage, Et mis par povreté mainte feme au putage.
Le roman du _Renard_ prête à _putage_ un sens qui se rapproche du _putanisme_ de la langue moderne:
Grant deshonnour et grant hontage Fistes-vous et grant putage.
Le roman d'_Amile et Amy_ se sert du même mot pour exprimer la même chose:
A mal putaige doit li siens cors livrez!
Enfin, le roman d'_Athis_, en usant de ce mot, désigne l'état ou la condition d'une femme qui se prostitue:
Et sa femme estoit mariée, Benoite ne espousée Qui puis la trairoit à putage, A mauvaistié ne à hontage Qu'on le fesist mourir à honte, Sans en faire nul autre conte.
Nous ne multiplierons pas les citations pour le mot _pute_, qui a maintenu son emploi et son sens originaire dans le bas langage. Ce mot avait toujours une acception injurieuse, comme on le voit dans ces vers du roman de Garin le Loherain.
Or, m'avez-vos lesdengiée vilment, Et clamé pute, oyant toute la gent.
Nous dirons plus tard comment cette injure adressée à toutes les femmes en général, faillit coûter cher au poëte Jean de Meung.