Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 3/6

Part 19

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Jusqu'au règne de Charlemagne, selon l'abbé de Cordemoy, dans son _Histoire de France_: «La qualité de _concubine_, réduite aux termes de l'honnêteté, désignoit une femme mariée avec honneur et de laquelle le mariage, quoique fait avec moins de formalités que celui qu'on appeloit _solennel_, ne laissoit pas d'être valable. Le plus instruit de nos jurisconsultes (Cujas) dit que le concubinage étoit un lien si légitime, que la concubine pouvoit être accusée d'adultère aussi bien que la femme; que la loi permettoit d'épouser, à titre de concubines, certaines personnes que l'on considéroit comme inégales par le défaut de quelques qualités qu'il falloit pour soutenir le plein honneur du mariage; et que, encore que le mariage fût au-dessus du concubinage pour la dignité et pour les effets civils, le nom de _concubine_ étoit pourtant un nom d'honneur bien différent de celui de _maîtresse_; mais qu'enfin le vulgaire en France avoit confondu ces deux mots, faute d'entendre ce que c'étoit que le concubinage, quoiqu'il soit fort en usage dans quelques endroits, où il s'appelle _demi-mariage_, et en d'autres termes, _mariage de la main gauche_.» L'abbé de Cordemoy, en s'appuyant sur l'autorité de Cujas, ne s'est pas souvenu que ce savant jurisconsulte avait étudié le droit romain plutôt que le droit barbare. Le concubinage, chez les Francs et les Gallo-Romains, qui ne tardèrent pas à imiter leurs maîtres, n'avait pas toujours ce caractère de demi-mariage que lui assigna la jurisprudence romaine. Il s'écartait d'autant plus de ce demi-mariage, qu'il se renouvelait sans cesse et qu'il comprenait quelquefois un certain nombre de femmes sous le même régime concubinaire. Dans quelques circonstances, il est vrai, un roi, un magnat, un noble, qui épousait une femme de condition inférieure, ne lui accordait pas le titre d'épouse, mais celui de concubine, qui n'impliquait point avec lui la célébration du mariage chrétien. Ordinairement la concubine était une servante, une esclave, qui entrait dans le lit de son maître et seigneur. Cette concubine pouvait se prévaloir d'une sorte de légitimité nuptiale, tant qu'elle ne partageait pas ses attributions les plus délicates avec une autre femme. Les Francs, surtout leurs chefs, prenaient des concubines qu'ils épousaient à la manière franque, par le sou et le denier, afin de n'être pas, en cas de divorce ou de répudiation, arrêtés par les entraves du mariage religieux. L'Église n'avait rien à voir dans les unions qu'elle n'avait pas faites, et si elle s'en mêlait parfois à contre-coeur, quand un scandale éclatant l'empêchait de garder la neutralité, elle ne se heurtait pas à de terribles questions de sacrilége et de bigamie chrétienne: elle ne se prononçait alors, entre les parties, que sur le chef d'incontinence et de fornication. Nous persistons à croire que, sous la première et même la seconde race de nos rois, on appelait _épouse_ la femme mariée suivant le rite de l'Église, et _concubine_, la femme mariée seulement selon la loi salique: _Secundum legem salicam et antiquam consuetudinem_, disent les _Formules de Marculphe_, au sujet du sou et du denier, qui constituaient le mariage civil des Francs.

Les concubinages, étant de leur nature étrangers à la sanction ecclésiastique, ne dépendaient que du caprice des personnes qui les contractaient à leur fantaisie, et qui les rompaient sans plus de scrupule. Tel fut pendant plus de trois siècles l'état de la famille en France: à côté de la femme légitime, seule reconnue par l'Église, il y avait une ou plusieurs concubines, à qui le maître de la maison accordait plus ou moins d'égards, en raison de leur naissance, de leur conduite ou de l'affection qu'il avait pour elles. Quelquefois ces concubines étaient si nombreuses sous le même toit, que l'homme qui les nourrissait et les entretenait à ses dépens, se voyait forcé d'en congédier quelques-unes pour qu'elles ne mourussent pas toutes de faim. Le mariage salique ne fut en usage que pour les filles d'origine franque, qui épousaient concubinairement des hommes de leur race. Ces concubines, en général, se rendaient compte de leur position inférieure vis-à-vis de la femme légitime mariée catholiquement, et celle-ci, satisfaite de son rang et de sa part d'épouse, les laissait sous ses yeux remplir leur rôle concubinaire. Les enfants issus de ces concubinages n'étaient pas admis aux mêmes droits que les enfants nés de l'épouse légitime; mais ils avaient pourtant une demi-légitimité, et leur bâtardise ne leur imprimait aucune tache de honte, puisqu'ils s'en faisaient honneur et s'intitulaient bâtards de la maison; ils restaient toutefois dans un état d'infériorité et de respectueuse soumission vis-à-vis de leurs frères nés de l'épouse véritable, lesquels représentaient seuls la branche héréditaire et se partageaient entre eux les biens de leur père. Les concubines semblaient n'avoir d'autre destination que de suppléer aux insuffisances et aux empêchements de l'épouse, lorsque celle-ci était éloignée du lit conjugal par son indisposition mensuelle, par la maladie ou par la nourriture d'un nouveau-né. Il y avait aussi bien des degrés entre les concubines: les unes, de condition libre et de race franque, s'estimaient aussi bien mariées que si l'Église eût sanctionné le contrat du sou et du denier; les autres, de condition serve et de race étrangère, ne pouvaient jamais prendre des airs de femme légitime. Une servante, qui n'avait fait que passer dans la couche du maître, conservait seulement une sorte d'autorité sur ses compagnes, qui lui accordaient quelque déférence: cette autorité augmentait à mesure que le temps lui donnait plus de poids et que le maître (_dominus_) la confirmait par la bienveillance dont il honorait une vieille maîtresse.

Toutes les femmes attachées à une maison, en qualité d'épouses, de concubines et de servantes, vivaient ensemble dans l'intérieur du logis, où nul homme ne pénétrait sans la permission du maître. Le local réservé aux femmes se nommait _gynécée_, chez les Francs comme chez les Gallo-Romains (en latin _gynæceum_, en grec +gynaikeon+). Le mot _gynæceum_ s'était corrompu de plusieurs manières, selon les dialectes barbares qui l'avaient adopté, et nous le voyons écrit _genecium_, _genicium_, _genecæum_ et _genizeum_, dans les auteurs de la basse latinité. Ce local était plus ou moins spacieux, en raison de l'importance de la maison. Il se composait de plusieurs chambres ou de plusieurs corps de bâtiment; il renfermait souvent différents ateliers et un grand dortoir, qui rapprochait toutes les conditions et tous les âges. La maîtresse de la maison, soit l'épouse, soit la principale concubine, avait sous sa direction les travaux du gynécée. Ces travaux comprenaient plus particulièrement ceux qui regardent l'industrie de la fabrique des étoffes et de la confection des vêtements. En ce temps-là, de même que dans toute l'antiquité, les hommes auraient rougi de mettre la main à ces ouvrages de femme (_muliebre opus_), et, dans les arts domestiques, ils ne s'appliquaient qu'à des oeuvres de cognée et de marteau. Les anciens glossaires sont d'accord sur ce point, que l'apprêt des laines appartenait surtout au gynécée du Nord; le filage de la soie au gynécée du Midi. Papias dit que le gynécée s'appelle _textrinum_ (atelier), «parce que les femmes qui y sont réunies travaillent à la laine» (_quod ibi conventus feminarum ad opus lanificii exercendum conveniat_). Pollux dit que le gynécée peut être appelé _sayrie_, parce que c'est là que les femmes travaillent à la soie. Ces gynécées existaient, avec destination analogue, chez les Romains de l'empire d'Orient; ils étaient même établis sur une plus vaste échelle à Constantinople, et l'on ne peut plus douter qu'ils n'aient donné naissance aux sérails, que le mahométisme ne fit pas aussi laborieux, en les consacrant exclusivement au mariage. Chez les Romains d'Orient, il y avait des gynécées pour les deux sexes, qui y travaillaient séparément ou collectivement, selon le bon plaisir du maître; mais, dans ces gynécées considérables, on ne recevait que des esclaves qui subissaient la contrainte la plus rigoureuse et qui s'inclinaient sous le fouet et le bâton. Aussi, les gynécées des empereurs, des magistrats et des officiers impériaux, étaient-ils des ateliers pénitentiaires où l'on envoyait, pendant un temps fixé par l'arrêt de condamnation, les pauvres et les vagabonds qui avaient commis un délit et qui ne pouvaient payer l'amende. Il est dit dans la Passion de saint Romain que le saint fut revêtu d'une chemise de laine et enfermé dans un gynécée, en signe de mépris (_ad injuriam_). Lactance, dans son livre _De la mort des persécuteurs_, dit que les mères de famille et les dames patriciennes qu'on soupçonnait de s'être converties à la foi des chrétiens étaient jetées honteusement dans un gynécée (_in gynæceum rapiebantur_).

A l'instar des empereurs de Byzance, les rois mérovingiens et carlovingiens eurent des gynécées dans leurs habitations rurales, et ces gynécées renfermaient toute une population de femmes, parmi lesquelles ces souverains ne dédaignaient pas de choisir les plaisirs capricieux de leur lit royal. Le capitulaire _de Villis_ énumère les différents ouvrages qui s'exécutaient dans ces vastes ateliers où travaillaient aussi des esclaves et des eunuques: «Qu'en nos gynécées, dit Charlemagne, se trouve tout ce qu'il faut pour travailler, c'est-à-dire le lin, la laine, la gaude, la cochenille, la garance, les peignes, les laminoirs, les cardes, le savon, l'huile, les vases et toutes les choses qui sont nécessaires dans ce lieu-là.» Un autre capitulaire, de l'année 813, ajoute: «Que nos femmes, qui sont employées à notre service (_feminæ nostræ quæ ad opus nostrum servientes sunt_), tirent de nos magasins la laine et le chanvre, avec lesquels elles fabriqueront des capes et des chemises.» On voit, dans le livre des Miracles de saint Bertin (_Act. SS. Bened._, t. I, p. 131), que les jeunes enfants étaient mis en apprentissage dans les gynécées des grands, où ils apprenaient à filer, à tisser, à coudre, à faire toutes sortes d'ouvrages de femme (_in genecio ipsius, nendi, cusandi, texendi, omnique artificio muliebris operis edoctus_), Un maître, quel qu'il fût, était fort jaloux de ses gynéciaires, et il ne permettait à personne l'entrée de son gynécée, que protégeait, comme un sanctuaire, la législation des barbares. «Si quelqu'un, dit la loi des Allemands, a couché avec une fille d'un gynécée qui ne lui appartient pas, et cela contre la volonté de cette fille, qu'il soit taxé à 6 sous d'or (_si cum puellâ de genecio priore concubuerit aliquis contra voluntatem ejus_).» Le texte de la loi diffère dans les manuscrits, mais le sens ne varie pas beaucoup; seulement, Charlemagne, dans une nouvelle rédaction de cette loi, jointe à ses capitulaires, en punissant le viol accompli et non les tentatives de séduction (_si quis alterius puellam de genicio violaverit_) a fait disparaître l'incertitude qui s'attachait à l'espèce de violence que la gynéciaire pouvait dire avoir été exercée _contre sa volonté_.

Il est certain que les gynécées n'étaient pas tous du même ordre, ou du moins qu'ils avaient différentes catégories que réglait la nature des travaux plus pénibles ou moins désagréables les uns que les autres. Ainsi, les plus rudes devaient être attribués à des esclaves subalternes ou à des ateliers de discipline. Ce n'est pas à dire cependant, comme Ducange essaie de le prouver dans son Glossaire (au mot _Gynæceum_), que la plupart des gynécées suppléaient aux lupanars, et n'étaient que des foyers de Prostitution. Le texte, que Ducange emprunte à la loi des Lombards, ne conclut pas à l'induction qu'il veut en tirer: «Nous avons statué que si une femme, sous un déguisement quelconque, est saisie en flagrant délit de débauche (_si femina, quæ vestem habet mutatam, moecha deprehensa fuerit_), elle ne soit pas mise au gynécée, comme ç'a été la coutume jusqu'ici, attendu qu'après s'être prostituée à un seul homme, elle ne perdrait pas l'occasion de se prostituer à plusieurs.» Ce texte prouverait, au contraire, que la loi veillait à la pureté des moeurs gynéciaires. Cependant les gynécées, ceux des particuliers comme ceux des rois, méritèrent souvent leur mauvaise réputation et même, au dixième siècle, leur nom devint synonyme de lieu de débauche. Le maître de maison n'avait que faire d'un pacte concubinaire avec ses servantes et ses ouvrières, qui se disputaient l'honneur de partager sa couche: «Si quelqu'un, dit Réginon (_De Eccles. discip._, l. II, c. 5), consent à commettre un adultère dans sa propre maison avec ses servantes ou ses gynéciaires...» Ce passage paraît indiquer que les gynécées, outre les servantes, admettaient des femmes pensionnaires qui se louaient à certaines conditions. L'entretien d'un gynécée coûtait donc fort cher: le chapitre 75 d'un synode de Meaux, cité par Ducange, parle de laïques qui avaient des chapelles à eux, et qui s'autorisaient de cela pour lever des dîmes qui leur servaient à nourrir des chiens et des gynéciaires (_inde canes et gyneciarias suas pascant_). Les gynécées se restreignirent à des proportions moins ambitieuses, à mesure que les manufactures s'établirent et que le commerce, en distribuant partout ses produits, rendit inutile la fabrication d'une foule de tissus et d'objets dans le domicile des particuliers. Mais la vie des femmes ne cessa pas d'être commune, et, malgré l'émancipation que la chevalerie leur avait apportée en certaines circonstances solennelles, la vie privée resta murée; alors il n'y avait plus de concubines dans ces sanctuaires de la famille, où la femme légitime, entourée de ses servantes et de ses enfants, leur donnait l'exemple du travail, de la décence et de la vertu.

CHAPITRE IV.

SOMMAIRE. --Débordements concubinaires des rois francs. --Clotaire Ier. --Ingonde et Aregonde. --Incontinence adultère de Caribert, roi de Paris. --Marcoviève et Méroflède. --Caribert répudie sa femme Ingoberge. --Theudechilde. --Les frères de Caribert. --Gontran, roi d'Orléans et de Bourgogne. --Chilpéric, roi de Soissons. --Audowère. --Frédégonde. --Galeswinde. --Dagobert Ier. --Pépin et sa concubine Alpaïs. --Meurtre de saint Lambert par Dodon, frère d'Alpaïs. --Moeurs dissolues de Bertchram, évêque de Bordeaux. --Brunehaut. --Charlemagne. --Ses concubines Maltegarde, Gersuinde, Régina et Adallinde. --Ses filles. --Le cartulaire de l'abbaye de Lorsch. --Légende des amours d'Éginhard et d'Imma, fille de Charlemagne. --Capitulaire de Charlemagne concernant les complices de la Prostitution. --Origine des fonctions du prévôt de l'hôtel du roi et de l'office du _roi des ribauds_. --Recherches minutieuses des individus suspects et des prostituées ordonnées par Charlemagne. --Châtiment infligé aux femmes de mauvaise vie et à leurs complices. --Les juifs, courtiers de Prostitution. --Le _pied de roi_. --Dissertation sur la stature de Charlemagne. --Légende de _la femme morte et la pierre constellée_. --Le capitulaire de l'an 805. --Les hommes _nus_. --Les _mangones_ et les _cociones_. --Les _maquignons_. --Légende de saint Lenogésilus. --Les successeurs de Charlemagne. --Louis-le-Débonnaire. --L'_épreuve de la croix_. --L'épreuve du _congrès_. --L'impératrice Judith. --Theutberge, femme de Lothaire, roi de Lorraine, accusée d'inceste. --Le champion ou _vicaire_ de Theutberge sort triomphant de l'_épreuve de l'eau chaude_. --Theutberge, justifiée, est traduite devant un consistoire présidé par Lothaire. --Elle s'accuse, puis rétracte ses aveux. --Le concile de Metz. --Lothaire est excommunié. --Sacrilége de Lothaire. --Sa mort.

Les rois de la première race furent sans cesse en lutte avec l'Église, à cause de leurs concubines, qu'ils prenaient et répudiaient tour à tour, sans consulter les évêques, et ceux-ci, malgré leurs menaces et leurs anathèmes, ne parvenaient pas à faire respecter aux Francs l'institution religieuse du mariage, car les nouveaux convertis restaient païens dans leurs moeurs et supportaient avec peine le joug évangélique. L'histoire de ces rois est remplie de leurs guerres, de leurs crimes et de leurs excès; mais c'est surtout dans leurs amours qu'ils ont à se plaindre de l'importune police du pouvoir ecclésiastique, qui ne leur accorde ni paix ni trêve, et qui ne tolère pas chez eux l'exemple de la Prostitution. Pourtant, le scandale demeure ordinairement enclos dans le sein du gynécée, et la rumeur publique révèle à peine ce qui s'y passe. Dès qu'un écho de ces désordres avait transpiré aux oreilles du confesseur, celui-ci s'armait de ses foudres excommunicatoires et tenait le pécheur éloigné de la sainte table, jusqu'à ce qu'il eût purifié son lit et rompu avec le démon féminin. On ne comprendra bien les débordements concubinaires des rois francs, qu'en lisant, dans Grégoire de Tours, le récit naïf d'un des mariages du roi Clotaire, fils de Clovis, lequel eut sept femmes ou concubines avouées. «Il avait déjà pour épouse Ingonde, et l'aimait uniquement, lorsqu'elle lui fit cette demande: «Mon seigneur a fait de moi ce qu'il a voulu; il m'a reçue dans son lit; maintenant, pour mettre le comble à ses faveurs, que mon seigneur roi daigne écouter ce que sa servante lui demande. Je vous prie de vouloir bien chercher pour ma soeur, votre esclave, un homme capable et riche qui m'élève au lieu de m'abaisser, et qui me donne les moyens de vous servir avec plus d'attachement encore?» A ces mots, Clotaire, déjà trop enclin à la volupté, s'enflamme d'amour pour Aregonde, se rend à la campagne où elle résidait, et se l'attache par le mariage. Quand elle fut à lui, il retourna vers Ingonde, et lui dit: «J'ai travaillé à te procurer cette suprême faveur que m'a demandée ta douce personne, et en cherchant un homme riche et sage qui méritât d'être uni à ta soeur, je n'ai trouvé rien de mieux que moi-même; sache donc que je l'ai prise pour épouse; je ne crois pas que cela te déplaise?--Ce qui paraît bien aux yeux de mon maître, répondit-elle, qu'il le fasse; seulement, que sa servante vive toujours en grâce avec le roi!» Ce curieux tableau de moeurs nous montre comment allaient les choses dans les gynécées des rois.

Les fils de Clotaire Ier furent comme lui polygames, et plus que lui adonnés à leur incontinence adultère. L'aîné, Caribert, roi de Paris, était marié à Ingoberge, que sa naissance illustre élevait au-dessus de ses rivales: «Elle avait à son service deux jeunes filles nées d'un pauvre artisan; l'une, nommée Marcoviève, portait l'habit religieux; la seconde s'appelait Méroflède, et le roi en était éperdument amoureux.» Ingoberge, jalouse de l'intérêt qu'elles inspiraient au roi, eut la fâcheuse idée de vouloir déprécier ces deux soeurs, en mettant sous les yeux de Caribert la condition servile de leur père, qui cardait de la laine dans le préau du palais; mais Caribert, irrité contre sa femme, qui s'était proposé de le faire rougir, la répudia, et prit successivement Méroflède et Marcoviève; mais il ne s'en contenta pas; bientôt, il leur préféra une autre servante, nommée Theudechilde, dont le père était berger. Celle-ci, quoique concubine de dernier ordre, s'empara du trésor de Caribert, quand ce prince mourut, sans laisser d'héritier, entre les bras de Theudechilde, de Marcoviève et de Méroflède, qui s'étaient partagé ses dernières caresses. Les frères de Caribert avaient aussi au même degré le vice de l'incontinence. Gontran, roi d'Orléans et de Bourgogne, tout dévot qu'il était, changea de femmes autant de fois que Caribert, et eut des concubines de basse extraction, sans que les évêques, qui l'appelaient le _bon_ Gontran (_bonus_) le troublassent dans ses amours. Chilpéric, roi de Soissons, est celui auquel les chroniqueurs contemporains attribuent le plus grand nombre de femmes, épousées d'après la loi des Francs, par l'anneau, le sou et le denier. Une de ces femmes, nommée Audowère, avait à son service Frédégonde, jeune fille d'origine franque, aussi remarquable par sa beauté que par son astuce. Chilpéric ne l'eut pas plutôt vue, qu'il en fut épris; mais Frédégonde avait trop d'ambition pour être satisfaite du rôle de concubine subalterne. Audowère étant accouchée en l'absence du roi son mari, Frédégonde, de concert avec un évêque qu'elle avait mis dans ses intérêts, abusa de la simplicité de la reine au point de la déterminer à tenir elle-même sur les fonts baptismaux son propre enfant. Or la qualité de marraine était incompatible avec celle d'épouse, selon la doctrine de l'Église. Lorsque Chilpéric revint de la guerre, toutes les filles de son domaine royal allèrent à sa rencontre, portant des fleurs et chantant ses louanges. Frédégonde se présenta la première: «Avec qui mon seigneur couchera-t-il cette nuit? lui dit-elle effrontément (_Cum quâ dominus meus rex dormiet hac nocte?_); car la reine, ma maîtresse, est aujourd'hui sa commère, étant marraine de sa fille.--Eh bien! répondit Chilpéric d'un ton jovial, si je ne puis coucher avec elle, je coucherai avec toi.» Audowère arrivait à lui, son enfant entre les bras: «Femme, lui dit le roi, tu as commis un crime par simplicité d'esprit, tu es ma commère et ne peux plus être mon épouse.» Il la répudia sur-le-champ et lui fit prendre le voile dans un couvent. Frédégonde n'occupa la place d'Audowère, que pendant quelques mois. Chilpéric demanda en mariage Galeswinde, fille du roi des Goths, et, pour obtenir la main de cette princesse, il répudia ses femmes et congédia ses maîtresses, même Frédégonde, qu'il n'avait pas cessé d'aimer. Mais il ne tarda pas à se rapprocher de cette belle concubine, et à lui sacrifier la reine, qu'il fit étrangler pendant qu'elle dormait. Frédégonde, qu'il épousa ensuite, l'enveloppa dans un réseau de voluptés, qui le réduisit à la merci de sa criminelle compagne.