Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 3/6

Part 16

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On ne possède que des notions incertaines sur la théogonie gauloise, et l'on ne saurait, par conséquent, faire ressortir les attributions érotiques des divinités qui ne nous sont connues que de nom. Cependant on peut présumer, d'après la découverte de certains monuments, que ces divinités n'étaient souvent pas plus décentes dans leurs images et dans leurs priviléges, que celles de l'Italie et de la Grèce. Ainsi, la déesse Onouava, que les archéologues du dix-septième siècle avaient confondue avec la Mithra des Perses, était figurée par une tête de femme, accompagnée de deux grandes ailes déployées, de deux larges écailles en guise d'oreilles, et de deux serpents qui la couronnaient avec leurs queues entrelacées. Cette image représentait allégoriquement la volupté, qui voltige çà et là, qui a toujours les yeux ouverts et les oreilles fermées, et qui se glisse partout pour enlacer et dévorer sa proie. Quelquefois, on la représentait par une tête de femme, sortant d'une pierre brute sur laquelle était sculptée une couleuvre qui se dresse. Le serpent emblématique jouait, d'ailleurs, un rôle important dans la religion des druides, et l'on attachait une idée de bonheur à la découverte et à la possession d'une pierre fossile, ovale, de couleur brune ou blanche, qu'on appelait _oeuf de serpent_. Cet oeuf-là passait pour communiquer aux personnes qui le portaient sur elle une singulière puissance prolifique. Le dieu Gourm était représenté sous les traits d'un hermaphrodite nu, à tête de chien. La déesse de l'amour physique, dont les Romains défigurèrent le nom gaulois en _Murcia_, lorsqu'ils relièrent son culte à celui de Vénus, n'avait pas d'autre représentation figurée, que des pierres noires ou des rochers de granit taillés en forme de cône et debout au bord des chemins. Le dieu Maroun (_Marunus_), que les Romains avaient aussi travesti en Mercure, présidait aux voyages dans les montagnes, surtout dans les Alpes: il avait la figure d'un paysan gaulois couvert du bardocuculle, grosse cape sans manches, avec cagoule ou capuce: ce bardocuculle s'enlevait et mettait en évidence un phallus monté sur deux jambes chaussées et liées de courroies. C'était une idole de la race domestique, de même que les _mairs_ ou _nornes_, qui avaient mission de veiller à la naissance des enfants et de les douer dans leur berceau.

Quant aux moeurs des dieux gaulois, on ne les connaît point assez pour pouvoir apprécier si elles étaient plus ou moins entachées de Prostitution. Seulement on sait que les gaurics, monstrueux géants qu'on rencontrait la nuit auprès des dolmens et des pulvans, surtout en Bretagne, se livraient entre eux à d'exécrables dépravations. On sait que les sulèves (_sulvi_ ou _sulfi_) étaient des génies imberbes, à la voix douce et persuasive, qui guettaient le soir les voyageurs pour en obtenir de honteuses caresses, moitié par force, moitié par peur. On sait enfin que les thusses et les dusiens (_dusii_) venaient visiter la vierge dans son sommeil et lui enlever sa virginité, ou bien offrir à l'ardent jeune homme le rêve d'une nuit d'amour, ou même essayer leur puissance corruptrice sur de vils animaux. «C'est une opinion répandue partout, dit saint Augustin dans sa _Cité de Dieu_, que certains démons, que les Gaulois nomment _dusiens_, exercent d'impurs attentats sur les personnes endormies (_hanc assidue immunditiam et tentare et efficere_).» Saint Augustin ajoute que tant de gens témoigneraient de l'existence de ces démons libertins, qu'on n'a pas le droit de la révoquer en doute. L'Église, en effet, admit, au nombre des oeuvres du diable, les surprises nocturnes des incubes et des succubes, qui avaient une origine toute gauloise. Il est probable que, malgré la rigide vertu des femmes de la Gaule, les démons de la convoitise leur tendaient des piéges auxquels ces vertueuses matrones n'échappaient pas toujours. Ainsi, Strabon (lib. IV) nous parle de leur passion pour les joyaux, passion que partageaient également les hommes, car les uns et les autres se paraient de chaînes, de colliers, de bracelets, de bagues et de ceintures d'or. Les plus élevés en dignité et les plus illustres de naissance portaient même des diadèmes, des couronnes et des mitres d'or, enrichis de pierreries. On peut dire que, de tout temps et dans tous les pays, l'orfévrerie a été une des plus puissantes armes de la Prostitution.

Nous avons vu par l'exemple de Chiomara, que la fidélité conjugale était une des vertus ordinaires chez les femmes gauloises. Plutarque raconte encore l'histoire d'une autre Galate, nommée Camma, une des plus belles de sa nation. Le Gaulois Sinorix en devint amoureux, et sachant qu'il ne la ferait céder ni de gré, ni de force, tant que son mari vivrait, il tua ce mari, qui était Romain et se nommait Sinatus. Camma se réfugia dans le temple de Diane. Ce fut là que Sinorix vint la poursuivre d'un amour qu'elle repoussait avec horreur. Elle se fit violence pourtant et feignit de consentir à épouser le meurtrier de Sinatus. Mais, le jour du mariage, elle lui présenta la coupe nuptiale qu'elle avait empoisonnée, et elle acheva de vider cette coupe qu'il lui rendit à moitié pleine: «Grande déesse, s'écria-t-elle en se tournant vers l'autel de Diane, vous savez combien la mort de Sinatus m'a été sensible; vous m'êtes témoin que le désir de le venger m'a seul fait survivre; je meurs contente. Et toi, lâche, dit-elle à Sinorix, toi qui as voulu triompher de sa mort et de ma fidélité, ne cherche plus un lit, mais un tombeau!» Le dévouement d'Éponine à son mari Sabinus est encore plus sublime que celui de Camma, parce qu'il se prolongea pendant dix ans. Et pourtant ces Gaulois, qui inspiraient à leurs femmes une tendresse si dévouée et si incorruptible, n'étaient pas aussi réservés pour leur propre compte, et n'entendaient pas la fidélité dans sa plus scrupuleuse acception. Le grand historien Michelet nous les peint, dans son _Histoire de France_, «dissolus par légèreté, se roulant à l'aveugle, au hasard, dans des plaisirs infâmes.» En effet, si les Gaulois respectaient leurs femmes, ils ne se respectaient pas eux-mêmes, et à l'instar des peuples osques de l'Italie, ils s'abandonnaient aux plus horribles désordres contre nature, principalement à la suite des festins, où ils avaient fait un usage immodéré de boissons fermentées. Ces désordres n'étaient pas, comme chez les Romains et les Grecs, le produit d'une civilisation exagérée, et le vice de l'imagination plutôt que des sens: ils répondaient à un grossier besoin d'incontinence qui s'éveillait sous l'influence de l'ivrognerie, et qui ressemblait à un excès de démence furieuse. Le festin, longtemps prolongé au bruit des défis bachiques et des éclats de rire obscènes, se terminait en une confuse orgie où régnait dans les ténèbres l'égalité de la Prostitution. Diodore de Sicile prétend même que les Gaulois associaient leurs concubines à ces nuits d'aveugle débauche; voici la traduction latine du texte grec, qui constate une aberration étrange du sens moral chez ces barbares: _Feminæ licet elegantes habebant, nimium tamen illorum consuetudine afficiuntur, quin potius nefariis masculorum stupris, et humi ferarum pellibus incubantes, ab utroque latere cum concubinis volutantur. Et quod omnium indignissimum est, proprii decoris ratione posthabitâ, corporis venustatem aliis levissimè prostituunt, nec in vitio illud ponunt, sed potius cum quis oblatam ab ipsis gratiam non acceperit, inhonestum sibi id esse dicunt._ Le lendemain, au retour de la lumière, chacun oubliait ce qui s'était passé, pour n'avoir pas à rougir de soi. Enfin, la bestialité la plus immonde ne prenait pas même la peine de se cacher au jour, et les Celtes de bonne race (_ingenui_) aimaient leurs juments et leurs chiennes comme des compagnes de leur vie aventureuse et guerrière.

Telle était la situation morale de la Gaule, lorsque Jules César y fonda la domination romaine. Les Gaulois, d'un naturel léger et impressionnable, se modelèrent si vite sur leurs vainqueurs, qu'ils devinrent Romains, en conservant leurs défauts et leurs qualités sous cette brillante servitude. Déjà ils étaient un peu Grecs, au voisinage de Marseille et des villes phocéennes; mais l'influence de Rome se fit encore mieux sentir jusqu'au fond de la Gaule Belgique, et toutes les principales villes, Lyon, Autun, Bordeaux, Vienne, Lutèce, n'eurent bientôt plus rien de gaulois, surtout après la destruction du druidisme et des druides. Il resta, pendant plus de deux siècles, quelques traces égarées des institutions druidiques; on trouvait encore des prophétesses au fond des bois; les nornes dansaient toujours, au clair de lune, dans les clairières; mais la religion des Grecs et des Romains était pratiquée dans les Gaules avec plus de ferveur que dans le reste de l'empire; la législation avait suivi la religion, et tout, dans les habitudes gauloises, se façonnait à la grecque et à la romaine. Nous n'avons aucun renseignement spécial sur cet état de la Prostitution chez les Gallo-Romains, mais nous pouvons présumer avec certitude que cet état ne différait nullement de ce qu'il était à Rome et dans les provinces asiatiques. Seulement, les femmes gauloises avaient gardé ce respect d'elles-mêmes, cette fierté hautaine qui les caractérise dans l'histoire, et elles ne devaient pas fournir beaucoup d'éléments à la débauche publique. Mais les étrangères ne manquaient pas plus au delà des Alpes qu'en deçà, et les gouverneurs, les magistrats, les chefs militaires, que Rome envoyait dans les Gaules, amenaient avec eux tous les raffinements de luxe auxquels ils étaient accoutumés. Ils ne se fussent pas privés volontiers de leurs cinèdes, de leurs eunuques, de leurs danseuses, de leurs citharèdes et de tout leur personnel de libertinage. Bientôt, l'humeur gauloise y aidant, il y eut une recrudescence de luxe convivial dans la Gaule en toge (_Togata_), comme dans la Gaule chevelue (_Comata_), et les repas de Julius Sabinus à Langres n'eurent pas à envier ceux de Lucullus à Rome.

Sans doute, la métamorphose, que l'occupation romaine avait fait subir à la Gaule, fut moins sensible dans les campagnes que dans les villes; mais les dieux et les déesses de Rome furent accueillis partout avec le même empressement. Quelques-uns de ces dieux et déesses eurent la préférence, comme plus sympathiques au caractère des habitants et aux moeurs du pays. Hercule, Bacchus, Vénus, Isis, Priape, avaient des temples et des statues qui attiraient une multitude d'offrandes. Le Gaulois avait choisi, par similitude de goût, les divinités les moins sévères, et celles qui parlaient le mieux à ses sens: il était las des mystères terribles de Teutatès, et il ne demandait qu'à se divertir en l'honneur des nouveaux dieux que Rome lui avait envoyés. Ce fut pour la Prostitution légale une époque brillante de prospérité, et, ainsi que tous les peuples qui sont initiés tout à coup aux délices de la civilisation, les races celtiques arrivèrent promptement au dernier degré de la corruption sociale. Il faut lire les poésies d'Ausone, ce vénérable professeur de Bordeaux, qui fut le maître de l'empereur Gratien, pour se rendre compte de la profonde démoralisation qui s'était emparée de la société gauloise: Ausone n'approuve pas, bien entendu, les horreurs de lubricité qu'il étale devant les yeux de son lecteur, mais il les décrit en homme qui les comprend, pour les avoir expérimentées. La manière même dont il les flétrit est plus obscène encore que les plus énergiques passages de Juvénal et d'Horace. Ce ne sont que voluptés fétides et monstrueuses qui outragent la nature: tout ce que peut inventer la perversité des sens, tout, hormis la bestialité, est énuméré et retracé dans quelques épigrammes du poëte gallo-romain, qui adressait des prières en vers au Christ, la vérité de la vérité, la lumière de la lumière (_ex vero verus, de lumine lumen_)! On s'étonne, après avoir lu ces pieuses oraisons chrétiennes, qu'Ausone se soit sali l'esprit à peindre les contorsions lubriques de la fameuse courtisane Crispa.

Quand les Sicambres se précipitèrent de la Germanie sur la Gaule romaine, quand les Barbares du Nord descendirent dans les provinces les plus florissantes de l'Empire avec leurs chariots, qui portaient leurs dieux, leurs femmes et leurs enfants, ils ne se mêlèrent pas à cette civilisation, que leur passage épouvantait, et qui semblait se dessécher à leur approche comme une rivière dont la source est tarie. Ces hordes innombrables se renouvelaient sans cesse, à mesure qu'elles se répandaient dans les Gaules, en menaçant d'engloutir la population gallo-romaine. La tribu salienne s'était mise en marche la dernière, mais elle voulait se fixer sur le sol déjà ravagé par tant d'invasions successives. Les Salisques ou Saliens, cette redoutable famille des Francs, qui avait fait une halte vers les bouches de l'Yssel, commencèrent leur établissement dans la Gaule-Belgique, au milieu du cinquième siècle, et s'avancèrent de ville en ville vers Lutèce. Ils étaient beaux et nobles, de haute taille, avec les yeux bleus et les cheveux blonds; ils avaient l'air doux et intelligent; cependant ils dévastaient, ils pillaient, ils tuaient, mais ils ne violaient pas. C'était de leur part dédain plutôt que pitié pour les populations vaincues. Les moeurs des Francs demeurèrent quelque temps intactes, sous la sauvegarde de leur religion et de leurs lois; ils eussent dédaigné de se faire Romains ou Gaulois: ils se préservèrent ainsi de la souillure de la Prostitution, qui n'avait jamais pénétré, ni dans leurs temples d'Irmensul, ni sous leur tente hospitalière, ni dans leurs villages fortifiés. La loi salique ne reconnaissait pas de courtisane parmi la nation franque.

CHAPITRE II.

SOMMAIRE. --Les Francs. --Les femmes libres et les _serves_. --Condition des _ingénues_ ou femmes libres franques. --Condition des femmes serves. --La Prostitution légale n'existait pas chez les Francs. --Les concubines. --Vie privée des femmes libres. --La Prostitution sacrée était inconnue des Francs. --Débauches religieuses du mois de février. --Origine de la fête des Fous. --Les _stries_ ou sorcières. --L'hospitalité franque. --Condition des femmes veuves. --Prix de la virginité d'une Burgonde libre. --La pièce de mariage. --Loi protectrice de la pudeur des femmes. --_Sorcière_ et _mérétrice_. --_Valet de sorcière_ et _faussaire_. --Le code de Rotharis. --_Chouette_ et _corneille_. --L'attentat capillaire, l'attouchement libertin et les violences impudiques. --Le _marché de Prostitution_. --Rigueur de la loi des Ripuaires contre les auteurs de violences impures envers les femmes. --Les deux degrés du supplice de la castration. --Lois des barbares contre l'adultère. --Loi du Sleswig concernant l'inceste. --Jurisprudence des barbares, en matière de Prostitution. --Décret de Récarède, roi des Wisigoths.

Les Francs, dont le nom ne signifie pas _libre_ dans la langue teutonique, mais _fier_ et _indomptable_, comme le mot latin _ferox_ correspond à _frek_ ou _frenck_, n'avaient point accepté, ainsi que les Germains et les Gaulois leurs ancêtres, la domination des femmes, et n'accordaient aucune suprématie à ce sexe qu'ils jugeaient inférieur au leur. C'est là un des traits distinctifs de la tribu franque, qui faisait consister la noblesse dans la force de corps et dans l'énergie de l'âme. La femme, chez ces barbares impatients de guerre et insouciants de la mort, ne s'entourait pas du prestige et du respect religieux qu'on lui attribuait chez les Gaulois et les Germains depuis les temps les plus reculés; elle avait conscience de sa faiblesse et elle se tenait à l'écart du gouvernement des affaires publiques, sous la sujétion paternelle et conjugale. La Prostitution, de quelque nature qu'elle fût, n'aurait donc pas eu de raison d'être dans une société régie par des lois brutales et cruelles, remplie d'habitudes guerrières, ignorante des arts corrupteurs de la civilisation, indifférente aux plaisirs de la mollesse, et dédaigneuse de toute mésalliance charnelle. Nous verrons tout à l'heure que, si la Prostitution existait quelquefois, elle se cachait toujours et ne s'avouait pas à elle-même.

La race franque se divisait en deux catégories d'individus: les personnes de condition libre, les _ingenui_ des Latins, et les esclaves ou serfs, _servi_. Ces derniers descendaient probablement d'une population saxonne ou teutonique, que les Sicambres ou Saliens avaient réduite en servitude, et qui s'était mêlée avec ses vainqueurs, après plusieurs générations. Quoi qu'il en fût, la séparation était profondément tranchée entre les femmes libres et les serves. Celles-ci appartenaient à un maître, les autres n'appartenaient qu'à leurs parents ou à leurs maris. Une femme, fille, mariée ou veuve, n'avait jamais la liberté de disposer d'elle-même; elle était, pour ainsi dire, en tutelle ou en esclavage. La tribu tout entière pouvait lui demander compte de sa conduite, lorsqu'elle n'avait plus à en répondre devant un mari ou devant un père. Dans cet état de soumission permanent, les _ingénues_ franques n'eussent point osé se livrer à des actes de Prostitution, qui les auraient fait descendre au rang des esclaves, et celles-ci, ayant chacune son maître et seigneur, ne pouvaient se prostituer à tout venant, sans s'exposer à des peines corporelles, et sans faire peser gravement sur leurs complices la responsabilité de leurs désordres. D'ailleurs, en tous les temps, comme en tous les pays, les femmes ne sont que ce que les font les hommes, et les Francs, malgré leur courage féroce, leur ardeur belliqueuse et leur pétulante vivacité, n'étaient pas très-portés, par tempérament, pour la satisfaction des sens. Ils avaient des unions indissolubles, dont le but unique était la production des enfants mâles; on comprend que, dans ce but, ils eussent volontiers plusieurs concubines à côté de leurs femmes; ces concubines, comme le dit expressément le savant dom Bouquet (_Histoire des Gaules_, t. II, p. 422, note), n'étaient ordinairement que des serves, qui arrivaient par degrés à être honorées à titre d'épouse, en passant par les nobles fonctions de mère de famille. Les femmes franques vivaient fort retirées dans l'intérieur de leur ménage, nourrissant, élevant leurs nombreux enfants, filant le lin et la laine, fabriquant les tissus et cousant les vêtements, préparant le lit et la table de leurs époux, qu'elles ne suivaient pas à la guerre, ni à la chasse, ni dans les assemblées juridiques, ni dans les jeux équestres. Elles osaient à peine entr'ouvrir leurs tentes ou regarder de loin, entre les palissades de leur fort, pour connaître l'issue du combat, ou des joutes, ou de la chasse. Elles vivaient entre elles, s'observant et se gardant mutuellement, de telle sorte que la pensée même de l'incontinence ne pénétrait pas jusqu'à leur esprit.

Rien non plus dans la religion des Francs ne favorisait la Prostitution sacrée. Cette religion était un grossier paganisme qui avait prêté des formes horribles et monstrueuses à la représentation des éléments naturels, l'eau, le feu, la terre, la tempête, la lune et le soleil. Ils n'adoraient pas d'autres dieux et ils leur rendaient un culte extravagant, accompagné de chants, de danses, de grimaces, de contorsions et de mascarades. On ne sait pas, d'ailleurs, en quoi consistait ce culte, que Grégoire de Tours qualifie d'insensé (_fanaticis cultibus_), et qui avait laissé diverses superstitions dans le christianisme. Par exemple, dans un inventaire des pratiques païennes, dressé à la suite du synode de Leptines en Hainaut, l'an 743, on remarque des débauches du mois de février (_De spurcalibus in februario_), dans lesquelles on pourrait reconnaître l'origine du carnaval; on lit aussi dans le même inventaire: _De pagano cursu quem yrias nominant_. «Aux calendes de janvier, dit l'abbé Desroches, dans les _Mémoires de l'Académie de Bruxelles_, les femmes se travestissaient en hommes, et les hommes en femmes; d'autres, prenant des peaux et des cornes, se transformaient en bêtes: tous couraient par les rues, hurlant, sautant et commettant mille extravagances.» Tel fut le point de départ de la fameuse fête des Fous, qui subsista dans l'Église chrétienne jusqu'au dix-huitième siècle. Enfin, l'_Indiculus_ des superstitions, qui nous paraissent franques plutôt que gauloises, parle des femmes qui commandaient à la lune, et qui dévoraient le coeur des hommes. C'étaient les stries ou sorcières, que les Francs regardaient comme si redoutables, et qu'ils accusaient d'être d'intelligence avec les puissances du mal. Nous prouverons bientôt que ces stries, qui habitaient dans les repaires les plus impénétrables des forêts, y exerçaient, sous le bénéfice de la terreur qu'elles inspiraient, une espèce de Prostitution qu'elles se vantaient de pratiquer aussi avec les génies malfaisants.

Les Francs n'avaient pas de respect pour la foi jurée (_familiare est ridendo fidem frangere_, dit Flavius Vopiscus), et cependant ils étaient fidèles gardiens de l'hospitalité, suivant Salvien. Cette hospitalité n'entraînait nullement le commerce de l'hôte, avec l'épouse, ou la concubine, ou la servante du lieu; celles-ci évitaient même de se montrer, pendant que les deux hôtes buvaient dans la même coupe, échangeaient leur poignard ou leurs bracelets, s'animaient à des jeux de hasard, et finissaient par dormir dans le même lit. Le voyageur qui s'arrêtait dans un camp ou dans un village salien, n'avait pas d'autre prétention que de se reposer et d'apaiser sa faim ou sa soif, pour être en état de reprendre sa route le lendemain. Ce voyageur n'avait donc pas besoin de trouver sur son chemin une récréation sensuelle, qui n'eût été qu'une nouvelle fatigue pour lui et qui ne figurait pas, d'ailleurs, dans le programme de l'hospitalité franque. Il ne demandait rien de plus que d'échapper à la pesante framée et au lourd cimeterre de l'ennemi, qu'il avait pu rencontrer sur le champ de bataille et qui l'accueillait avec générosité dans ses foyers. Non-seulement, le Franc n'exigeait pas la Prostitution de sa femme, ou de sa fille, ou de son esclave, au profit de l'hôte qu'il recevait comme un frère et un ami; mais encore, il les tenait à distance, et il ne leur permettait pas la vue d'un étranger dans la crainte de troubler leur pudeur. Les lois des barbares nous prouvent qu'ils étaient très-jaloux de la vertu de leurs femmes et qu'ils n'y souffraient pas la plus légère atteinte. Le mari, le père et le maître avaient droit de vie et de mort sur l'esclave, la fille et l'épouse; on punissait à peine les excès d'autorité; par exemple, un mari qui tuait sa femme pour en épouser une autre, n'encourait pas d'autre peine, selon les anciens capitulaires, que d'être privé de porter ses armes (_armis depositis_). Une femme tuée pour crime d'adultère, c'était la loi générale, et cette loi n'entraînait ni lenteurs ni hésitations; souvent le mari n'attendait pas que le crime eût été commis, et il donnait d'abord satisfaction à sa jalousie, avant de savoir si elle était fondée ou non. Le capitulaire se contente de désarmer un Franc qui a tué sa femme sans raison valable (_sine causa_).