Part 15
Ce ne fut pas la dernière mesure législative, prise par l'empereur Justinien, pour réformer les moeurs de l'empire, et arriver autant que possible à guérir les plaies de la Prostitution. Il ne manqua pas, par exemple, de faire observer rigoureusement l'ancienne législation sur les bains publics, et il y ajouta certaines prescriptions morales qui avaient pour but d'éloigner toute occasion de débauche. Ainsi, quoique les bains publics des hommes fussent séparés de ceux des femmes, il voulut que la même séparation existât dans les bains particuliers, et il défendit expressément aux deux sexes de se baigner ensemble, à moins que le mari ne se mît au bain avec sa femme. Mais celle-ci ne pouvait se baigner avec d'autres hommes, ni même avec des enfants, sous peine de se voir répudiée et privée de son douaire. Quant aux maris qui se baignaient avec des femmes étrangères, ils étaient punis par la perte de toutes les donations qu'ils pouvaient attendre de leurs femmes légitimes (_Cod. Just._, _De repud._, l. 1, et nov. 22, _De nupt._). On pourrait extraire du _Code Justinien_ plusieurs autres dispositions qui s'adressaient plus ou moins aux actes du libertinage public, et qui atteignaient indirectement ces faits répréhensibles aux yeux de la morale plutôt que vis-à-vis de la loi. L'influence de l'impératrice Théodora ne fut nullement pernicieuse à la police des moeurs; mais on reconnaît partout l'indulgence du législateur pour les tristes victimes de la Prostitution, lorsqu'il recherche et poursuit avec sévérité l'instigation à la débauche.
Les successeurs de Justinien ne firent que peu d'additions à sa jurisprudence: on augmenta seulement la pénalité à l'égard du lénocinium, qui se cachait toujours derrière le mérétricium, et qui risquait même le supplice pour s'enrichir; quant aux mérétrices, elles étaient réellement protégées, quoique surveillées et soumises à de rigoureuses conditions de police, surtout à Constantinople et dans les grandes villes. La Prostitution légale fut régie à peu près de la même manière dans le monde chrétien, qui allait «changer de face sans changer de vice,» suivant l'expression du savant M. Rabutaux, le premier historien de la Prostitution en Europe.
FIN DE L'INTRODUCTION.
HISTOIRE DE LA PROSTITUTION.
ÈRE CHRÉTIENNE.
FRANCE.
CHAPITRE PREMIER.
SOMMAIRE. --Les Galls et les Kimris avant la conquête de Jules César. --La Prostitution ne pouvait avoir chez eux une existence régulière et permanente. --De quelle manière les Germains traitaient les femmes convaincues de s'être prostituées. --Le mariage chez les Celtes. --Sénat féminin. --Supériorité accordée au sexe féminin par les Gaulois. --Épreuve de la paternité suspecte. --Le Rhin juge et vengeur du mariage. --Vie privée des femmes gauloises. --Principes régulateurs de leur conduite. --La vertueuse Chiomara. --Tribunal de femmes chargé de juger les causes d'honneur et de prononcer sur les délits d'injures. --Horreur des Germains et des Gaulois pour les prostituées. --L'hospitalité chez les Gaulois. --Druidisme, druides et druidesses. --Les femmes de l'île de Mona. --Les divinités secondaires des Gaulois. --Les _fées_. --Les _ogres_, les _gnomes_, les _ondins_, etc. --Théogonie gauloise. --La déesse Onouava. --L'_oeuf de serpent_. --Le dieu Gourm. --La déesse de l'amour physique. --Le dieu Maroun. --Les mairs ou nornes. --Moeurs des dieux gaulois. --Les _Gaurics_. --Les _Sulèves_. --Les _Thusses_ et les _Dusiens_. --Les incubes et les succubes. --Histoire de la belle Camma. --Dévouement d'Éponine à son mari Sabinus. --Moeurs dissolues des Gaulois. --Conquête de la Gaule par Jules César. --Destruction du druidisme et des druides. --Le paganisme dans les Gaules. --La Prostitution chez les Gallo-Romains. --Divinités du paganisme que les Gaulois choisirent de préférence pour remplacer Teutatès. --Corruption sociale des races celtiques. --La courtisane Crispa. --Invasion des Francs. --Pureté de moeurs de la nation franque. --La loi salique.
Il est presque impossible d'établir, d'après des inductions historiques, le caractère moral des Galls et des Kimris, qui avaient peuplé la Gaule quinze ou seize siècles avant l'ère chrétienne; nous ne savons pas même d'une manière certaine l'origine de ces peuplades sauvages que les plus doctes investigateurs de notre histoire s'accordent pourtant à faire venir du Nord plutôt que de l'Orient; nous ne pouvons pas remonter à leur berceau, pour y découvrir leurs instincts et leurs habitudes, au point de vue social. Il faut donc recourir à des hypothèses, peut-être hasardées, pour retrouver, à des époques si obscures, quelques vestiges fugitifs et indécis de la Prostitution, dans la vie privée des Gaulois, antérieurement à la conquête de Jules César. C'est après avoir passé en revue le petit nombre d'autorités grecques et latines qui ont conservé la tradition des premiers habitants de la Gaule, que nous prétendons mettre hors de doute que chez eux la Prostitution n'existait pas et ne pouvait exister à l'état légal; mais nous avons cru rencontrer, dans la religion druidique, la trace évidente de la Prostitution sacrée: quant à la Prostitution hospitalière, elle ne paraît pas s'être mêlée aux idées nobles et généreuses que ces peuples fiers attachaient au culte de l'hospitalité. Néanmoins, les moeurs des Gaulois entre eux étaient loin d'être toujours austères et irréprochables.
La Prostitution proprement dite pouvait-elle avoir une existence régulière et permanente parmi une nation qui avait fait de la femme un être privilégié, une sorte de divinité terrestre, un lien vivant entre la terre et le ciel? Dans cette condition tout exceptionnelle, la femme n'avait pas même le droit de se donner ou de se vendre à tout venant, sous peine de perdre son auréole divine; l'homme qui aurait été le complice de cette espèce d'attentat à la dignité féminine, eût passé pour sacrilége. La Prostitution ne fut donc jamais qu'un fait isolé, fort rare, et entouré toujours d'un mystère que la sûreté des coupables rendait impénétrable. Sans doute, il y avait, chez les Galls et les Kimris, des femmes vicieuses par emportement des sens ou par cupidité; il y avait aussi des hommes d'une nature ardente et libertine, auxquels ne suffisait pas le genre de compensations sensuelles que les vieux et les jeunes ne rougissaient pas de prendre en se déshonorant l'un l'autre par respect pour le sexe féminin. Mais les actes de Prostitution ne s'accomplissaient que loin de l'enceinte du camp ou de la cité, dans la profondeur des forêts, à la faveur de la nuit. Il n'y eut jamais de prostituées en titre, qui exerçassent ce honteux métier ouvertement ou qui avouassent l'exercer, car on eût chassé avec ignominie la femme dégradée qui se serait dépouillée ainsi de son caractère divin et vouée elle-même au mépris public. Les Germains, qui n'étaient autres que les frères des Gaulois, malgré leurs inimitiés et leurs guerres mutuelles, n'en agissaient pas d'une façon différente avec les femmes surprises en flagrant délit de Prostitution ou convaincues de n'y être pas étrangères: on les faisait sortir du village qu'elles souillaient de leur présence, et chaque habitant de la tribu s'armait d'une pierre pour la leur jeter. Ordinairement on laissait s'enfuir ces misérables, qui n'osaient plus reparaître et qui ensevelissaient leur honte au fond des bois; mais quelquefois la malheureuse, renversée d'un coup de pierre au moment où elle obéissait à la sentence d'expulsion, se trouvait lapidée en un instant, au bruit des huées et des éclats de rire de tout le peuple. Dans la pensée des Germains, ce châtiment était analogue au méfait; de manière que la courtisane, qui avait vécu des dons de tous, mourait écrasée sous les pierres que tous lui jetaient avec fureur, animés qu'ils étaient par les cris de leurs femmes, qui ne se pardonnaient pas entre elles l'oubli de leurs devoirs.
Les Celtes avaient pour les femmes, en général, un respect qui excluait toute idée de Prostitution. Dans la plupart de leurs tribus, suivant Athénée (l. XIII, c. 4), les jeunes filles choisissaient librement leurs maris. C'était dans un festin offert aux jeunes hommes qui étaient en âge de se marier, que les parents d'une fille nubile la mettaient à même de faire son choix parmi ces prétendants qui racontaient leurs hauts faits de guerre ou de chasse et qui buvaient le cidre et l'hydromel en chantant de vieux bardits nationaux. A la fin du repas, la fille proclamait l'époux qu'elle avait choisi comme le plus beau ou comme le plus brave, en allant porter de l'eau à un des convives et en lui donnant à laver, pour employer l'expression que la chevalerie avait adoptée avec cet usage antique. Il est probable que cette ablution manuelle figurait, dans le langage emblématique des Celtes, l'oubli du passé et la pureté de la vie conjugale. La femme mariée exerçait une espèce de sacerdoce dans la tribu, d'autant plus qu'on attribuait le génie prophétique à la nature féminine et qu'on était toujours prêt à voir une déesse dans la femme la plus vulgaire: c'était elle qui faisait prévaloir son avis dans toutes les assemblées où l'on discutait les questions de paix ou de guerre; c'était elle qui s'interposait dans les querelles et les combats nés au milieu des orgies: c'était elle, enfin, que tout le monde écoutait ou consultait comme un oracle. Il y eut même un sénat de femmes, composé de soixante membres représentant les soixante principales tribus des Gaules; et ce sénat, dont l'existence semble remonter au douzième siècle avant J.-C., gouvernait souverainement les confédérations galliques. Cette supériorité accordée au sexe féminin ne permet pas d'admettre la possibilité d'une Prostitution organisée, tolérée en secret ou avouée et reconnue. Les femmes ne pouvaient être considérées comme des instruments de plaisir ni affectées à des besoins de débauche.
Cependant le mari avait droit de vie et de mort sur son épouse, ainsi que sur ses enfants; et l'on doit supposer qu'en certaines circonstances délicates il faisait une cruelle application de ce droit suprême. Ainsi, quand il avait conçu des doutes au sujet de sa paternité, il recevait le nouveau-né au moment où la mère lui donnait le jour et il l'exposait nu sur un grand bouclier d'osier qu'il abandonnait au courant du fleuve voisin. Si le courant poussait le bouclier avec l'enfant sur la rive où la mère lui tendait les bras, celle-ci n'avait rien à craindre de la jalousie de son époux: car le génie du fleuve venait de proclamer la légitimité de l'enfant et l'innocence de sa mère. Au contraire, lorsque l'enfant était submergé sous les eaux, comme si le fleuve n'eût pas voulu porter le fruit de l'adultère, la mère devait mourir à son tour, convaincue d'avoir trahi la foi conjugale, et le mari outragé la tuait de sa propre main ou la plongeait dans le gouffre qui avait dévoré son enfant. Cette terrible épreuve d'une paternité suspecte prouverait pourtant que les femmes gauloises n'étaient pas à l'abri des erreurs du coeur ni de l'entraînement des sens. Entre tous les fleuves, le Rhin fut le plus renommé pour son aversion contre les bâtards; jamais un mari n'eût osé revenir sur un des arrêts que ce fleuve sacré avait prononcés en sauvant un berceau. L'empereur Julien rapporte, dans une de ses lettres, cette antique superstition attachée au cours du Rhin, que les Celtes avaient divinisé: «C'est le Rhin, dit une épigramme de l'_Anthologie_, c'est ce fleuve au cours impétueux, qui éprouve chez les Gaulois la sainteté du lit conjugal. A peine le nouveau-né, descendu du sein maternel, a-t-il poussé le premier cri, que l'époux s'en empare; il le couche sur un bouclier, il court l'exposer aux caprices des flots, car il ne sentira point dans sa poitrine battre un coeur de père avant que le fleuve, juge et vengeur du mariage, ait prononcé le fatal arrêt.» Les adultères devaient être extrêmement rares chez les Gaulois, de même que chez les Germains: _Severa illic matrimonia_, dit Tacite; et le mari n'avait pas besoin de demander justice à un tribunal, car il était à la fois le juge et l'exécuteur dans sa propre cause.
Les Gaulois n'avaient généralement qu'une seule femme; néanmoins, les chefs et les hommes les plus éminents de la tribu se donnaient plusieurs femmes, non par libertinage, mais comme marque de suprématie (_non libidine, sed ob nobilitatem_, dit Tacite). En effet, le climat de la Gaule, couvert alors de marécages et de forêts, étant froid et humide en toutes saisons, le tempérament des peuplades qui l'habitaient se ressentait de cette atmosphère brumeuse et ne s'échauffait qu'aux intempérances de la table. Les femmes, d'ailleurs, vivaient retirées et cachées, loin du regard des hommes, excepté dans les cérémonies publiques, religieuses ou militaires, qui les faisaient sortir de leur retraite de mères de famille. Ces femmes, occupées de leurs enfants et de leur ménage, n'entrevoyaient pas d'horizon au delà et restaient fidèlement enchaînées à l'obéissance de leurs sévères époux. _Nec ulla cogitatio ultra_, dit Tacite, _nec longior cupiditas_. Elles avaient, d'ailleurs, l'âme fière et indépendante; elles eussent préféré la mort à la honte, et c'eût été trop que d'avoir à rougir vis-à-vis d'elles-mêmes. On comprendra qu'elles fussent bonnes gardiennes, les unes, de leur virginité, les autres, de la fidélité conjugale, en rappelant ce principe qui servait de base à leur moralité: «Une femme qui s'est donnée à un homme ne peut passer dans les bras d'un autre.» D'après ce principe régulateur de leur conduite, elles ne se croyaient pas même autorisées à convoler en secondes noces. La loi pourtant ne les empêchait pas de se remarier, notamment dans quelques tribus où l'usage était constaté par cette formule proverbiale: «Une femme qui a couché avec deux hommes est coupable s'ils sont tous les deux debout à la fois.» La vertueuse Chiomara, citée par Plutarque dans son _Traité des femmes illustres_, préféra manquer à la sainteté du droit des gens, plutôt que de laisser vivre l'auteur et le témoin de son déshonneur. Chiomara était la femme d'Ortiagonte, chef des Galates, ou Gaulois d'Asie, qui furent défaits et soumis par les Romains l'an de Rome 565. Plutarque ne nous dit pas si Chiomara était belle; mais il nous apprend qu'elle fut violée par le centurion romain qui l'avait faite prisonnière. Elle eut l'air de se résigner à cet affront, et quand les envoyés de son mari apportèrent sa rançon, elle leur dit, en langue gauloise, qu'elle avait aussi une rançon à exiger. Elle eut l'adresse d'attirer dans un piége le centurion qui l'avait outragée, et là elle lui fit couper la tête par les Galates, qui la ramenèrent à Ortiagonte. Celui-ci, à qui elle offrit la tête sanglante du pauvre centurion, s'indigna d'un meurtre commis au mépris de la foi jurée: «Je suis parjure, en effet, dit-elle, mais il ne devait y avoir debout sur la terre qu'un seul homme qui pût se vanter de m'avoir possédée.»
Si l'adultère était presque inconnu chez les Gaulois, on est fondé à croire que la Prostitution y était plus rare encore; car l'adultère outrageait un seul mari, tandis que la Prostitution étendait l'outrage à toutes les femmes, qui se sentaient offensées également par l'inconduite d'une personne de leur sexe. Or, la loi des druides attribuait aux femmes la permission de juger les affaires particulières pour le fait d'injure. Duclos, qui relate cette singularité dans un mémoire sur les Druides, ajoute que, dans un traité conclu entre les Gaulois et les Carthaginois, du temps d'Annibal, il était dit que si un Gaulois se plaignait d'un Carthaginois pour des injures, la cause serait portée devant le magistrat de Carthage; mais que si c'était un Carthaginois qui se plaignît, les femmes gauloises seraient juges du différend. Il existait donc un tribunal de femmes, chargé de juger les causes d'honneur et de prononcer sur les délits d'injures. Les peuples barbares n'étaient pas moins susceptibles que les Grecs et les Romains à cet égard, et de toutes les injures qu'on pût adresser à une femme, celle de _prostituée_ passait pour la plus grave. Nous verrons plus tard que Rotharis, roi des Lombards, frappa d'une forte amende cette injure, qui paraît avoir été d'autant plus fréquente qu'elle était moins méritée. Les femmes gauloises furent donc naturellement les juges de tout ce qui avait un caractère injurieux pour les personnes, et elles eurent ainsi à connaître des faits de Prostitution. Par exemple, lorsqu'un Gaulois, noble ou plébéien, avait épousé, à son insu ou bien avec connaissance de cause, une femme de mauvaise vie, les femmes s'assemblaient pour aviser et faire une enquête sur l'indignité de l'épouse. Tacite avait remarqué chez les Germains cette horreur pour les prostituées, horreur que partageaient les Gaulois: _Non solum senatoribus_, dit-il, _sed et plebeis hominibus meretrices uxores ducendi jus denegabatur; cum virgines solum duci posse_. Les femmes réunies étaient sans doute appelées quelquefois à se prononcer sur des questions de galanterie et de sentiment, qui reparurent au moyen âge avec les Cours d'amour.
L'hospitalité, comme nous l'avons dit plus haut, était mieux établie chez les Gaulois que chez tous les peuples, car ils regardaient comme un crime, digne de la foudre, de fermer sa porte à un étranger ou de faire tort à un hôte après l'avoir reçu. L'hôte devenait un frère, un ami, un dépôt sacré; mais son premier devoir était de respecter le lit de l'homme qui l'accueillait avec cordialité. Le Gaulois se montrait trop jaloux de son honneur de mari, pour se prêter jamais aux lâches concessions de la Prostitution hospitalière. Quant à la Prostitution sacrée, elle n'avait pas de place certainement dans la religion des druides, religion toute métaphysique qui renfermait les dogmes les plus élevés des religions de l'Égypte et de l'Inde, culte mystérieux qui s'entourait de ténèbres et de terreur, sans chercher à offrir des séductions matérielles à ses prêtres et à ses desservants. Les druides étaient des philosophes, la plupart éprouvés par l'âge, vivant en communauté, au fond de solitudes impénétrables: ils ne communiquaient avec les profanes, que dans un petit nombre de circonstances, à l'époque des fêtes solennelles, qui n'avaient rien d'attrayant ni de voluptueux, et qui souvent s'achevaient au milieu des sacrifices humains. Les druides, d'ailleurs, n'étaient pas seulement les ministres du culte: à eux seuls appartenaient la législation, le gouvernement, l'éducation publique; ils enseignaient les sciences exactes et les sciences sacrées ou philosophiques. Leur vie ne pouvait qu'être austère comme leur doctrine, et ils se gardaient bien de faire déchoir la vénération dont ils étaient l'objet, en mêlant aux choses du culte la débauche ou le plaisir. Ils avaient, d'ailleurs, dans leurs colléges, des prophétesses, des vierges, qui ne se bornaient peut-être pas à servir aux cérémonies du druidisme. Ces druidesses, que l'on voit çà et là passer dans l'histoire des Gaules comme de sombres apparitions, se cachaient dans des grottes et dans les creux des chênes séculaires: elles fuyaient l'approche des hommes et ne rendaient leurs oracles que la nuit, à la lueur des éclairs, au fracas du tonnerre et au bruit de l'orage. Malgré le prestige dont l'épopée a revêtu la belle et touchante Velléda, on pourrait avancer que ces _vacies_ étaient ordinairement vieilles et hideuses, à l'instar des sibylles du paganisme romain. Elles semblaient avoir oublié leur sexe avec tout sentiment de pudeur, car dans certaines cérémonies druidiques, elles se montraient entièrement nues, le corps frotté d'huile et teint en noir, comme pour imiter la couleur de la peau éthiopienne. (_Tota corpore oblitæ_, dit Pline dans le livre XXII de son _Histoire naturelle_, _quibusdam in sacris et nudæ incedunt, Æthiopum colorem imitantes_.) Quand les Romains, après la révolte des Iceni en Angleterre, voulurent s'emparer de l'île de Mona (Anglesey), qui était un des foyers du druidisme, les femmes de l'île, noires comme des furies, se précipitèrent, nues, le flambeau à la main, au milieu des combattants. Les Romains furent plus effrayés de cette apparition, que des cris et de la furieuse résistance de leurs ennemis.
Si la Prostitution sacrée n'avait aucune raison d'être dans le culte supérieur des druides, soit parmi leurs leçons de philosophie et leur enseignement métaphysique, soit vis-à-vis de leurs augures, tirés des entrailles palpitantes d'un homme écorché, soit à travers la fumée qui s'élevait du bûcher des victimes humaines enfermées dans des colosses d'osier; on peut supposer, avec beaucoup de probabilité, qu'elle existait en fait ou en principe dans le culte inférieur, c'est-à-dire autour des autels sauvages de certaines divinités secondaires qui avaient été créées par la superstition du peuple, et que les druides ne jugeaient pas hostiles à leur religion transcendante. Chez les Gaulois, il y avait sans doute des esprits dépravés, des natures hystériques, des instincts charnels, comme chez tout autre peuple, bien qu'ils fussent plus rares et moins effrontés. Ceux qui, par exception, éprouvaient cet appétit des sens et cette vague curiosité de libertinage, évoquèrent, pour les satisfaire, le honteux prétexte de la Prostitution. Ils inventèrent des dieux à qui le sacrifice de la virginité était une offrande agréable; ils encouragèrent la luxure, en lui créant des sanctuaires et en l'autorisant à titre de consécration divine. Il est permis de supposer que, parmi les _vacies_, que la tradition populaire rendit célèbres sous le nom de _fées_, il y en eut qui exigeaient, quand on venait les consulter au fond de leurs repaires, une preuve de complaisance et de bonne volonté, que leur vieillesse, leur laideur et leur caractère redoutable ne favorisaient pas trop. Toutes les légendes merveilleuses du moyen âge font foi de ces étranges marchés, que les druidesses concluaient avec leurs audacieux visiteurs, qui ne croyaient jamais avoir assez payé leurs oracles. Ce que faisaient ces vieilles sibylles gauloises, certains eubages, certains simnothées, certains membres dégénérés des colléges druidiques, le faisaient à leur profit et s'instituaient, de leur plein pouvoir, dieux ou gardiens des fleuves, des sources, des bois, des montagnes et des pierres. Ils avaient élu résidence dans le lieu même où leur culte était établi, et ils prélevaient un tribut obscène sur les imprudents, hommes ou femmes, qui traversaient leur domaine ou s'approchaient de leur fort. C'étaient eux qui guidaient le voyageur attardé ou perdu à travers la lande déserte, sur le morne escarpé, dans le défilé dangereux; c'étaient eux qui avaient des barques sur les lacs les plus sombres et qui gardaient les ponts jetés au-dessus des précipices. Malheur à la jeune fille que son mauvais sort livrait à la merci de ces féroces mangeurs de chair fraîche! Nos contes de fées sont encore remplis de l'écho lointain et déguisé des violences inouïes, que se permettaient les ogres, les gnomes, les ondins et les autres génies de la solitude celtique. Mais il n'y a rien de précis ni d'authentique dans ces anciennes et bizarres légendes de la Prostitution sacrée, qui se sont conservées dans la mémoire du vulgaire, après tant de générations éteintes. Un vaste champ est ouvert aux suppositions et aux conjectures, au sujet des fées et des ogres, qui furent certainement, à des époques inappréciables, les acteurs ou les intermédiaires de la Prostitution sacrée.