Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 3/6

Part 13

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Zosime, historien grec très-partial contre les chrétiens, reproche amèrement à Constantin le Grand d'avoir frappé d'un nouvel impôt le mérétricium, parce que le mot _chrysargyre_ semble n'avoir été employé que vers cette époque; mais Zosime ne fournit aucune preuve à l'appui de l'accusation qu'il dirige contre la morale même de l'Évangile, en attribuant au premier empereur chrétien la création d'un impôt scandaleux et corrupteur. Il est certain que cet impôt existait depuis Caligula et n'avait jamais été aboli, mais circonscrit et réglementé. Constantin avait eu le projet de supprimer à la fois l'impôt et la tolérance impure qui en était le prétexte: il publia de nouveaux édits sur la _collation lustrale_, qui comprenait tous les genres de taxe, exigée de toute nature de commerce, et il laissa subsister les lénons et les courtisanes parmi les trafiquants qui devaient au fisc une part de leurs bénéfices. C'était fermer les yeux sur un abus contraire à l'esprit du christianisme et même à la simple philosophie, mais ce n'était pas créer ni approuver cet abus, qui ne fut réformé en partie que sous Théodose le Jeune. Au reste, dès le deuxième siècle, les philosophes avaient déjà protesté de toute leur indignation contre l'odieux impôt qui assurait l'impunité de la débauche, et qui plaçait ses actes les plus avilissants sous la garantie du gouvernement. Justin, dans son _Apologie pour les chrétiens_, écrite au milieu du deuxième siècle, accuse énergiquement les empereurs de recevoir le tribut de la Prostitution: «Comme les anciens, dit-il, nourrissaient de grands troupeaux de boeufs et de chèvres, de même aujourd'hui on élève des enfants destinés à l'infamie et des femmes de bonne volonté (_muliebrem patientiam_, selon la traduction latine), et cette multitude de femmes, de cinædes et de fellateurs à la bouche impure (_apicorum spurco ore_) payent des redevances que vous n'avez pas honte d'accepter!»

Ce fut Théodose II qui exécuta en partie ce que Constantin avait projeté, et qui supprima la taxe des lénons dans la collation lustrale; il n'aurait pu conserver cette taxe et défendre le lénocinium. En mettant fin à ce hideux commerce et en le proscrivant, sous les peines les plus sévères, il ne pardonna pas à l'incurie de ses prédécesseurs, et il la leur reprocha hautement dans les prolégomènes de la novelle _De lenonibus_, promulguée en 439: «L'insouciance de nos aïeux s'était laissé circonvenir, dit-il, par la damnable habileté des lénons, qui, sous prétexte de certaine prestation lustrale, étaient autorisés à faire commerce de corruption et de débauche (_ut, sub cujusdam lustralis prestationis obtentu, corrumpendi pudoris liceret exercere commercium_).» Dans cette même novelle, l'empereur se demande s'il pouvait être permis aux lénons d'habiter dans la capitale de l'empire d'Orient, et si le trésor devait s'enrichir de leur infâme industrie (_aut eorum turpissimo quæstu ærarium videretur augeri_). Théodose retrancha donc les lénons de la collation lustrale; mais il n'en exempta pas les courtisanes, qui restèrent tributaires du fisc. Le chrysargyre continua d'être perçu avec beaucoup de sévérité sur tous ceux qui s'occupaient de négoce à quelque titre que ce fût: les lénons et les jeunes artisans de débauche ne furent plus compris dans le recensement qui avait lieu tous les quatre ans et non, comme avant le règne de Constantin, tous les cinq ans. Ce recensement se faisait très-scrupuleusement dans tous les quartiers et dans toutes les maisons, en sorte que chaque habitant avait à justifier de ses moyens d'existence et à faire la part de l'empereur. Ceux qui ne pouvaient payer la taxe, à cause de leur extrême pauvreté, n'échappaient pas aux mauvais traitements que leur faisait souffrir l'exacteur. Zosime nous apprend que la levée des deniers était faite, sous Constantin, avec tant de rigueur, que les mères vendaient leurs enfants et que les pères prostituaient leurs filles, pour acquitter l'impôt du chrysargyre, le plus onéreux et le plus injuste de tous les impôts. On voit que le vectigal impur n'avait pas cessé de s'étendre et d'envelopper dans ses filets toute la population mercenaire des cités.

Les historiens ne sont pas d'accord entre eux sur l'application de cette taxe, qui n'atteignait pas seulement les agents de la Prostitution urbaine, et qui avait fini par devenir annuelle, au lieu d'être exigible de quatre ans en quatre ans. Cependant Cédrénus, qui compilait au onzième siècle son _Histoire universelle_ d'après des chroniqueurs aujourd'hui perdus, a pris soin d'expliquer, à son point de vue, la constitution du chrysargyre tel qu'il existait à la fin du cinquième siècle. «Tout mendiant, dit-il, toute prostituée (+pornê+), toute femme répudiée, tout esclave, tout affranchi, payaient certaine redevance au trésor. On avait imposé aussi les mulets, les singes, les juments et les chiens, fussent-ils en ville ou à la campagne. Homme ou femme, chaque individu soumis à la taxe payait une pièce d'argent; on en exigeait autant de chaque cheval, de chaque boeuf et de chaque mulet, mais l'âne et le chien n'étaient taxés qu'à six oboles par tête.» Cédrénus semble oublier, dans cette nomenclature, les négociants de toute espèce (_negociatores_) qui participaient plus ou moins au chrysargyre, et qui sont désignés collectivement par les décrets relatifs à la taxe lustrale. Tous les historiens sont unanimes en ce qui concerne la dureté des exacteurs, qu'ils représentent, d'ailleurs, comme de hauts personnages honorés de la confiance particulière de l'empereur. Cédrénus dit, à ce sujet, qu'un immense gémissement s'élevait de la ville, des faubourgs et des campagnes voisines, au moment où le fisc envoyait à la curée une implacable armée de collecteurs, semblables à une nuée de sauterelles. Il paraît néanmoins que les prostituées et leur vile escorte avaient plus à souffrir que tous les autres contribuables, probablement parce que l'exaction s'exerçait sur ces malheureuses sans aucun contrôle et à la merci des officiers du fisc. Évagrius, dans son _Histoire ecclésiastique_ (Liv. III, ch. 39), raconte qu'on allait à la recherche des courtisanes et des débauchés dans les lupanars et dans les cabarets; qu'on employait la ruse et la violence pour les convaincre du fait de Prostitution, et qu'on ne leur donnait la liberté d'user de leur corps qu'après leur avoir délivré un brevet (_charta_) qui constatait à la fois leur vilain métier et le solde de l'impôt lustral.

Il était réservé à l'empereur Anastase d'accomplir une réforme que réclamait depuis des siècles l'Église chrétienne, et que Constantin le Grand n'avait pu effectuer malgré le désir qu'il en eut. Tel est le témoignage d'un écrivain anonyme, auteur d'une relation _de Synodis_, que cite Ducange dans son _Glossarium ad scriptores mediæ et infimæ græcitatis_. Évagrius fait un récit curieux de l'abolition du chrysargyre par Anastase, au commencement du sixième siècle. «Cette exécrable taxe, dit-il, était un outrage à Dieu, une honte pour les gentils eux-mêmes et un affront pour l'empire chrétien, puisqu'elle autorisait les infamies dont elle partageait le lucre honteux.» Les collecteurs qui présidaient à la perception du chrysargyre étaient pourtant des hommes honorables, qui, après s'être enrichis aux dépens du vice, remplissaient dans l'État les fonctions les plus imposantes, et ne rougissaient pas des turpitudes que leurs secrétaires et leurs agents avaient faites en leur nom et sous leur autorité. Anastase fut instruit de toutes les horreurs qui se commettaient dans la collation lustrale, et il résolut aussitôt de mettre fin à ce scandale. Vainement, un habile homme, appelé Thucydide, essaya de prendre la défense du chrysargyre et de prouver qu'il était aussi juste que nécessaire, Anastase le dénonça comme immoral et inique devant le sénat et l'abolit par une loi, en ordonnant de brûler les registres des percepteurs et des fermiers de l'impôt. Ceux-ci se promirent bien d'obtenir le rétablissement du chrysargyre, qui leur avait procuré de si beaux bénéfices, et ils n'attendaient qu'un nouveau règne pour reconstituer l'assiette de cet impôt à l'aide des chartes originales qu'ils avaient conservées ou qu'ils savaient pouvoir retrouver au besoin. Mais Anastase, averti de leurs espérances et de leurs projets, voulut leur porter un dernier coup.

Il feignit de regretter la précipitation avec laquelle il avait agi, en se privant d'une source si productive de revenus publics; il s'accusa tout haut d'imprudence et il se plaignit de n'avoir point écouté les conseils de Thucydide, qui le suppliait de respecter un impôt que les empereurs, depuis Caligula, avaient considéré comme la richesse du trésor impérial. Est-ce que cet or n'était pas purifié par l'usage qu'on en faisait, lorsqu'on l'appliquait aux dépenses de l'armée et du culte? Là-dessus, Anastase témoigne l'intention de rétablir l'impôt. Il mande auprès de lui les percepteurs du chrysargyre et leur déclare qu'il se repent d'avoir appauvri l'État par la suppression de la taxe lustrale. Tous les assistants se réjouissent de voir l'empereur dans de telles dispositions, et ils ne lui cachent pas qu'on peut encore rassembler les chartes et les titres originaux d'après lesquels on rétablira les registres du fisc. Anastase les félicite de leur zèle et les encourage à n'épargner ni soins, ni peines pour réunir tous les titres qui existent encore. Les fermiers du chrysargyre s'empressent d'obéir et vont à la recherche de ces titres, pendant que la désolation s'empare de la gent mérétricienne, qui s'était vue délivrée d'une odieuse servitude. On ne se rendait pas compte du motif qui avait déterminé l'empereur à revenir sur un acte approuvé et applaudi par tous les vrais chrétiens. On savait que les moines de Jérusalem avaient envoyé à Constantinople une députation chargée de solliciter, au nom de l'Église, l'abolition du chrysargyre; or les envoyés monastiques avaient été reçus avec beaucoup d'égards chez l'empereur, qui s'était même beaucoup intéressé à la représentation d'une tragédie grecque, dans laquelle Timothée de Gaza, non moins recommandable par sa réputation de sagesse que par son talent de poëte, avait caractérisé les abominations de cet impôt, digne de Caligula, son créateur. Anastase dissimula, jusqu'à ce que les chartes originales lui eussent été livrées, à la diligence des receveurs, qui parvinrent à les découvrir dans les archives et chez les particuliers. «Est-ce là tout?» demanda-t-il au premier _lustral_ de l'empire. Sur la réponse affirmative de cet officier, il fit publier, au son des trompettes, que le peuple était invité à se rendre au cirque pour y voir un spectacle qu'on n'avait jamais vu et qu'on ne reverrait jamais. Le peuple ne manqua point à l'appel: toutes les chartes de l'impôt avaient été amassées au milieu du cirque; un héraut annonça aux assistants que le chrysargyre était condamné au feu, comme impie et infâme. Tout fut brûlé, en effet, aux acclamations de la multitude, et les cendres de cet amas de papyrus retombèrent sur la tête des courtisanes et des lénons, qui n'avaient pas été les derniers à envahir les gradins du cirque.

Il paraîtrait cependant que le chrysargyre ne fut pas complétement anéanti dans les flammes, et qu'il ressuscita sous une autre forme, de manière à fournir encore des sommes considérables au trésor public. Il existait sous le règne de Justinien, qui évita pourtant de le spécifier dans le règlement des collecteurs d'impôts (_De exactoribus tributorum_, C. Just., lib. X, tit. 19). Justinien ne le mentionne pas davantage dans sa novelle contre les lénons, qui avaient relevé la tête et qui s'adonnaient ouvertement à leur horrible commerce. On doit supposer que les femmes seules étaient admises aux oeuvres et à la taxe de la Prostitution légale, où ne figuraient plus, du moins ostensiblement, les courtiers et les agents passibles de la débauche. Nous remarquerons que Justinien est plus indulgent que Théodose, pour la Prostitution et pour les malheureuses qui l'exercent: il a révoqué les lois romaines, en vertu desquelles il n'était pas permis aux citoyens d'épouser des femmes de théâtre notées d'infamie; il a épousé Théodora, naguère fameuse entre les prostituées, fille d'une courtisane de bas étage, et digne des leçons de sa mère; Justinien a couvert du manteau impérial les souillures de cette baladine, qui avait promené sa honte de ville en ville, avant de monter sur le trône des impératrices; mais Justinien se souvient toujours que sa femme avait servi sur la scène aux plaisirs de la populace, et s'était vue expulsée par les magistrats, qui l'accusaient de corrompre la jeunesse. Théodora ne l'avait peut-être pas oublié elle-même, et ce fut pour expier les débordements de sa jeunesse, qu'elle fonda une maison de retraite et de pénitence pour ses anciennes compagnes d'impureté. Il est probable que cette fondation pieuse, que lui avaient conseillée les réminiscences de son premier état, fut faite des deniers de l'impôt lustral. Procope n'en dit rien, lorsqu'il parle de ce couvent d'un nouveau genre, dans son Traité des édifices construits sous le règne de Justinien; mais on a tout lieu de supposer que, depuis Alexandre Sévère, le produit du vectigal impur s'appliquait spécialement à des travaux d'utilité publique. Il était dans l'esprit du christianisme d'employer l'argent de la Prostitution, à la combattre et à réparer ses funestes effets. Mais Théodora échoua dans l'exécution de son idée, qui devait produire d'heureux résultats dans d'autres tentatives analogues que nous verrons se reproduire souvent au moyen âge. Cette courtisane couronnée eut l'imprudence de recourir à la violence plutôt qu'à la persuasion. Cinq cents femmes publiques furent enlevées dans les rues de Constantinople et transportées dans un ancien palais situé sur la rive asiatique du Bosphore. Ce palais avait été magnifiquement disposé pour recevoir les recluses; on y avait rassemblé tout ce qui pouvait les consoler de la perte de leur liberté et de leur état; l'impératrice n'avait rien négligé pour que les pénitentes trouvassent là de quoi se distraire d'une manière édifiante; mais ces malheureuses, séparées de leurs amants et de leurs orgies, préférèrent une prompte mort à une vie solitaire, privée des joies sensuelles; la plupart se précipitèrent dans la mer, dès la première nuit, et celles qui restèrent dans leur prison dorée moururent de langueur ou de désespoir. Procope ne nous apprend point si Théodora persista dans un essai de moralisation forcée qui lui avait si mal réussi. Les pauvres victimes, qu'elle faisait enfermer ainsi de vive force, seraient retournées joyeusement à la Prostitution, si on les eût laissées libres de sortir du triste refuge que Théodora leur avait donné.

CHAPITRE IX.

SOMMAIRE. --Législation des empereurs chrétiens concernant la Prostitution. --Le mérétricium est considéré comme un commerce légal. --La note d'infamie imposée aux filles des lénons et des lupanaires. --Le mérétricium antiphysique est retranché de l'impôt lustral. --Loi concernant l'enlèvement des filles nubiles. --Les maîtresses et servantes de cabaret sont exemptées des peines de l'adultère. --Prohibition de la vente des esclaves chrétiennes pour l'usage de la débauche. --Les péchés contre nature punis de mort. --Théodose le Jeune se fait le défenseur des victimes du lénocinium. --Le vectigal impur est aboli à l'instigation de Florentius, préteur de Constantinople. --L'empereur Justinien. --Sa novelle contre le lénocinium. --Tableau effrayant du commerce occulte des lénons à Constantinople. --Loi concernant les bains publics. --Les successeurs de Justinien.

La législation des empereurs chrétiens ne changea presque rien à l'ancienne jurisprudence romaine concernant la Prostitution: cette plaie attachée à l'existence du corps social ne pouvait être guérie par des lois de répression et de prohibition rigoureuses; il fallait, au contraire, la laisser ouverte et saignante dans l'ombre, comme un exutoire des mauvaises passions et des vices impurs, car elle était nécessaire pour empêcher le viol, l'adultère, et la séduction des femmes de bien (_ad vitandum_, dit Lactance, _matronarum sollicitationes, stupra et adulteria_, lib. VI, c. 23). Tel fut, de tout temps, le sentiment de l'Église primitive; tel devait être aussi le sage tempérament adopté par la puissance temporelle, qui se réglait presque toujours sur les conseils de la puissance spirituelle. Nous avons expliqué comment les conciles s'étaient abstenus, avec beaucoup de prudence, d'abolir en fait la Prostitution, qu'ils condamnaient en principe; nous avons montré la marche indirecte qu'ils avaient suivie pour arriver graduellement à la réforme des moeurs. Les empereurs, depuis Constantin, ne suivirent pas une marche différente et attaquèrent la Prostitution dans ses causes et ses excès. Voilà pourquoi, dans les codes de Théodose et de Justinien, on ne trouve aucune loi particulière à la Prostitution en général, mais on rencontre çà et là un grand nombre de titres qui s'y rapportent et qui la réglementent, en lui imposant des limites de plus en plus restreintes. La tolérance est complète pour le mérétricium proprement dit, qui est assimilé à un négoce et qui paye tribut au trésor; puis, on exclut du mérétricium, sous les peines les plus sévères, la débauche masculine, qui en avait toujours fait partie, et enfin on renferme la Prostitution dans ses bornes naturelles, en lui défendant de se répandre désormais sur le terrain vague du lénocinium. C'est le lénocinium, que les successeurs de Constantin s'acharnent à poursuivre et à combattre sous toutes les formes; c'est le lénocinium, que l'Église dénonce aux rigueurs implacables de la loi, comme la source principale de la Prostitution, comme le foyer permanent de ce fléau public.

Ainsi, sous l'influence du christianisme, le droit romain ne se modifie pas en ce qui concerne l'exercice légal de la Prostitution, et la courtisane, en tant que courtisane, peut encore invoquer la protection des magistrats. Ulpien décide, comme un païen, et non comme un chrétien, qu'une mérétrix est à l'abri de toute répétition pour les sommes qu'elle a reçues en qualité de mérétrix, attendu que, si elle a fait une chose honteuse en travaillant de son vil métier, elle n'a pas reçu honteusement son salaire de mérétrix. (_Illam enim turpiter facere, quod sit meretrix, non turpiter accipere, cum sit meretrix_, Digest., XII, tit. 5.) Ce commentaire subtil sur la nature d'un don ou d'un salaire prouve que le mérétricium était considéré légalement comme un commerce soumis à certaines règles de police et ayant sa jurisprudence spéciale, ainsi que tout autre commerce. En poussant plus loin l'investigation du commentaire sur ce texte de loi, _De condictione ob turpem vel injustam causam_, le jurisconsulte déclare que la mérétrix ne saurait réclamer en justice l'exécution d'une promesse qui lui aurait été faite dans son rôle de mérétrix, parce qu'une pareille promesse ne pouvait avoir qu'une cause honteuse. Enfin, on arrive de la sorte à conclure que la mérétrix use de son droit de mérétrix en recevant un salaire, et qu'elle reçoit même ce salaire honnêtement, quoiqu'elle le demande et le gagne d'une manière déshonnête (_Cod. Justin._, tit. _De legib._ L. _Non dubium_; tit. _De cond. ob turpem_; tit. _De donat. ante nupt._). On ne s'étonnera donc pas que les jurisconsultes, d'accord sans doute avec les docteurs catholiques, aient effacé en faveur des courtisanes la note d'infamie qui flétrissait tous les agents de la Prostitution légale et se soient arrêtés à cette bizarre distinction qui réhabilitait la femme dans la mérétrix. «La femme de mauvaise vie est une personne déshonnête, mais pourtant elle n'est pas infâme, à moins qu'elle ne soit prise en flagrant délit d'adultère (_Meretrix est turpis persona, non tamen est infamis, nisi in adulterio esset deprehensa._ L. _Si quis à parente_).»

La note d'infamie avait subsisté pour les courtisanes jusqu'à l'avénement des empereurs chrétiens. Avant Constantin, les anciennes lois relatives à cette note d'infamie avaient été remises en vigueur par Dioclétien et Maximien, qui voulurent opposer une digue au débordement des moeurs publiques. Ces lois défendaient aux citoyens de condition libre d'épouser des affranchies qui auraient vécu ou non dans la débauche; elles défendaient aux sénateurs et à leurs fils de contracter mariage avec des femmes patriciennes qui se seraient livrées à la Prostitution (_Corp. Jur. Ulp._, tit. 13; _Cod. Justin._, tit. 9, lib. IX, § 20, ad leg. Jul. _de adult._). Plus tard, la note d'infamie fut imposée aux filles des lénons et des lupanaires, pour mettre obstacle aux mariages scandaleux qui unissaient à des sénateurs ces filles enrichies par la Prostitution et le lénocinium (_Cod. Just._, lib. 5, tit. 5, l. 7). Au reste, cette note d'infamie ne faisait que descendre des pères aux filles; car les lénons et les maîtres de maisons de débauche n'avaient pas encore d'autre punition que d'être notés d'infamie par le préteur (l. 1 et l. 4, § _Ut prætor_, D. _de not. infam._). La loi Julia les avait d'ailleurs épargnés, à moins qu'ils ne fussent complices d'un adultère, même à leur insu. Depuis Constantin ils furent recherchés et punis avec une rigidité qui ne les rendait que plus adroits dans leurs négociations et qui ne leur ôtait pas l'envie de cesser leur horrible métier, plus lucratif que celui de leurs malheureuses victimes.

Constantin retrancha d'un seul coup la moitié de la Prostitution, en faisant rentrer dans les ténèbres le crime de la pédérastie, qui s'était jusque-là produit au grand jour et qui promenait partout ses troupeaux de cinædes et de patients impudiques. Dès lors, ce qui n'avait été regardé que comme une intempérance des sens devint un acte honteux et coupable, détesté des honnêtes gens et justiciable des lois humaines. Cette grande réforme, qu'Alexandre Sévère avait tentée déjà pour l'honneur de la morale et de la philosophie, fut appuyée et soutenue par le christianisme, qui frappait de son anathème ceux que le préteur châtiait avec des peines corporelles et pécuniaires. Sans doute, la prison, l'amende et le déshonneur n'étaient pas un remède immédiat et radical pour un vice affreux, qui, depuis tant de siècles, avait corrompu toutes les classes de la société; mais, du moins, le gouvernement n'autorisait plus par son silence les infâmes habitudes de la dépravation la plus effrontée, et le scandale n'aidait plus à la propagande du mal. Comme nous l'avons démontré dans le chapitre précédent, Constantin ne supprima pas entièrement l'impôt lustral, mais il le purifia, en défendant de l'appliquer désormais au mérétricium antiphysique et au lénocinium patent ou caché. Ce n'est pas tout; il aggrava la pénalité du sénatus-consulte Claudien, rendu contre les femmes ingénues ou libres qui s'abandonnaient à des esclaves ou à des affranchis: il voulait aussi atteindre une des prostitutions les plus ordinaires chez les patriciennes éhontées qui allaient choisir leurs robustes amants parmi les cochers du cirque et les gladiateurs de l'amphithéâtre, quand elles ne les prenaient plus discrètement dans leur escorte d'eunuques spadons ou de bouffons contrefaits.