Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 3/6

Part 12

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Le christianisme, en proscrivant tous les jeux scéniques, avait moins en vue la comédie que la danse à laquelle se rattachaient tous les genres de Prostitution. «La danse, comme le dit Lucien dans son dialogue sur cet art voluptueux, remonte au berceau du monde et naquit avec l'amour.» Lucien rapporte, à ce sujet, une fable bithynienne qui voulait que Priape, chargé de l'éducation de Mars enfant, l'eût formé à la danse plutôt qu'à l'exercice des armes, pour développer à la fois les forces physiques et le caractère belliqueux de son élève. Voilà pourquoi, disait la morale de cette fable allégorique, la dixième partie du butin fait par Mars à la guerre retourne toujours au profit de Priape. Les Pères de l'Église ne trouvèrent pas que cette origine guerrière pût absoudre la danse érotique. En effet, depuis longtemps, on ne dansait plus la pyrrhique et les autres danses martiales, qui avaient jadis exalté le courage de Lacédémone, et enivré la Grèce aux sons des boucliers; les danses religieuses elles-mêmes semblaient froides et muettes. Mais partout, dans les théâtres, dans les gymnases, dans les festins, on avait introduit la danse lascive et la pantomime mythologique. C'était une fureur chez les vieillards ainsi que chez les jeunes gens: on ne se lassait pas de voir danser des baladins depuis le lever jusqu'au coucher du soleil (_ab orto sole ad occasum_, dit la traduction de saint Basile, Hom. IV, _ad Examer._). Ces danses excitaient une sorte de délire dans les rangs des spectateurs, qui, fussent-ils chauves et portassent-ils une longue barbe blanche, s'agitaient en cadence sur leurs siéges et poussaient de honteuses acclamations, en applaudissant les danseurs, ces vils histrions d'impudicité, ces hommes dégradés et ces femmes perdues, marqués du sceau de l'infamie par la loi romaine. C'est ainsi que Lucien nous représente un vieux philosophe au milieu des courtisanes et des débauchés, secouant sa tête blanchie et se pâmant de plaisir vis-à-vis d'un misérable efféminé, indigne du nom d'homme: «Vous allez vous asseoir à l'orchestre, dit Craton à Lucien qu'il gourmande, pour enivrer vos oreilles et du chant, et des sons de la flûte, pour charmer vos yeux au spectacle d'un infâme, qui, revêtu des habits de la mollesse et obéissant à des cantilènes lascives, imite, dans tous leurs excès, les passions de quelques femmes éhontées telles que Phèdre, Parthénope, Rhodope, et gesticule aux sons mourants de la lyre, au bruit des pieds qui marquent la cadence!» Lucien qui prend parti pour l'art de la danse, et qui le proclame utile autant qu'agréable, ne peut cependant se dispenser de parler des gymnopédies et d'autres danses grecques, dans lesquelles figuraient nus des vierges et des enfants: «La danse, dit-il, doit peindre au vif les moeurs et les passions... La danse n'a point de limites: elle embrasse tous les objets; c'est un spectacle qui réunit tous les autres, les instruments, le rhythme, la mesure, les voix et les choeurs.» On s'explique alors l'empire suprême qu'exerçait un pareil art sur des sens toujours préparés à la volupté; on s'explique, en même temps, pourquoi les évêques chrétiens avaient tant à coeur d'étouffer les séductions irrésistibles de la danse.

Il serait trop long de citer ici tous les genres de danses théâtrales ou conviviales, qui avaient sollicité la sévère vigilance de l'Église, et qui lui semblaient surtout entachées de Prostitution, nous avons déjà indiqué plus particulièrement celles qui rappelaient quelque fait mythologique des amours de l'Olympe. Les plus connues et les moins décentes étaient les danses de Vénus, +aphroditê+, sorte d'épopée licencieuse qui se composait d'une foule de scènes de pantomime accompagnées de chants obscènes et de musique énervante. L'histoire entière de Vénus et ses innombrables adultères étaient reproduits avec une impure vérité, tellement que le poëte de la _Métamorphose_ et de l'_Art d'aimer_, le voluptueux Ovide, rougissait de retrouver ses vers traduits en mouvements, en gestes et en postures érotiques: _Scribere si fas est imitantes turpia mimos_, disait-il étonné de la licence de pareils tableaux. Athénée nous donne les noms d'un certain nombre de danses de la même espèce, qu'il ne décrit pas, mais dont il caractérise plus ou moins l'indécence. Telles étaient l'_epiphallos_, qui descendait directement des fêtes et des jeux phalliques; l'_hédion_ et l'_heducomos_, danses mêlées de chansons lubriques; la _brydalica_, originaire de Laconie, dansée par des femmes qui avaient des masques ridicules d'une monstrueuse indécence; la _lamptrotera_, dont les danseuses entièrement nues, se provoquaient par des propos libertins; le _strobilos_ ou l'ouragan, qui soulevait les robes des acteurs par-dessus leurs têtes; le _kidaris_ ou le chapeau, danse immodeste des Arcadiens; l'_apokinos_, qui consistait dans un prodigieux frémissement des hanches; le _sybaritiké_, qui justifiait complétement son nom; le _mothon_ ou l'esclave, qui se permettait bien des libertés; le _ricnoustai_ et _diaricnoustai_, qui avaient à leur service une quantité de titillements et de tressaillements du corps, etc. Le savant Meursius a fait un volume de dissertations sur les danses des Grecs, et il est loin d'avoir épuisé ce sujet délicat, en ce qui concerne les danses de l'amour.

Les Romains avaient encore renchéri sur la mollesse et sur l'impudence de ces danses qui se produisaient sans voile sur les théâtres, et qui favorisaient journellement la corruption des moeurs. Chaque danseur, chaque danseuse, en vogue, inventait la sienne et lui appliquait son nom: c'est ainsi que Bathylle, Pylade, Phabaton et d'autres célèbres pantomimes furent des créateurs de diverses danses qui ne le cédaient pas en lasciveté aux danses de l'Égypte et de la Grèce. Mais la danse la plus estimée à Rome, celle dont raffolaient les Romains, c'était la cordace, qui devait ses succès à un merveilleux remuement des reins et des cuisses. Sénèque se plaint de ce que cette danse libidineuse avait été introduite sur la scène (_Nat. Quæst._ l. I, c. 16). Il paraîtrait, d'après l'étymologie du nom de cette danse grecque, que les premiers danseurs se suspendaient à un câble et se balançaient dans l'air avec mille postures bouffonnes et malhonnêtes: c'était un souvenir traditionnel de ces _oscilla_, qu'on faisait brimbaler dans les fêtes de Bacchus, et qui affectaient parfois de si singulières formes.

Presque toutes les danses scéniques d'ailleurs demandaient une incroyable agilité du corps et une souplesse extraordinaire des membres. Les danseurs étaient tous plus ou moins équilibristes et funambules. Dans le _Banquet_ de Xénophon, nous voyons une petite danseuse qui fait la roue en arrière rapprochant sa tête des talons, tandis qu'un bouffon fait la roue en avant, aux sons de la double flûte. Les danseurs font une telle dépense de mouvements désordonnés, en tournant sur eux-mêmes, qu'ils tombent épuisés de lassitude à force de se remuer en tous sens. Dès la plus haute antiquité, ces danseurs étaient nus, les uns chargés d'amulettes indécentes, les autres barbouillés de cumin ou de safran, les uns simulant le sexe féminin, les autres augmentant les proportions de leur sexe, tous la tête et le menton rasés, beaucoup coiffés du pétase, en signe de moeurs efféminées. Cette nudité ordinaire des coryphées de la danse ajoutait particulièrement à son caractère honteux. Une fresque d'Herculanum représente une danseuse enfantine, tout à fait nue, qui danse dans la main d'un flûteur, assis au pied d'un lit de festin où deux convives s'animent mutuellement à ce spectacle lubrique. Suidas mentionne une autre danse nue, dans laquelle les acteurs appendaient autour de leurs reins ou bien à leur cou, d'énormes vessies colorées en rouge, ayant l'aspect des _oscilla_ et prenant à chaque mouvement de la danse une physionomie impudique. (Voy. le passage de Suidas, dans le traité du _Théâtre_, par Boullenger, l. I, c. 52.)

Il est tout naturel que les mercenaires qui se prêtaient à de pareils jeux de Prostitution fussent notés d'infamie, et compris dans la classe des mérétrices et des cinædes. Aussi, dans les premiers siècles du théâtre latin, les acteurs qui s'exposèrent de la sorte au mépris public, furent non-seulement exclus du rang des citoyens, mais encore purent être chassés de Rome par ordre des censeurs. A cette époque de pudeur censoriale, on n'admettait pas sur la scène un homme en habit de femme, et la différence des sexes ne s'établissait aux yeux du spectateur que par le caractère spécial du masque de théâtre. Mais, nonobstant les décisions des magistrats, l'immoralité théâtrale avait bientôt rompu toutes les digues, et la Prostitution s'était installée en reine dans ces impures assemblées. Hormis certaines exceptions que le talent de l'acteur et le caractère de l'homme pouvaient seuls déterminer, tout ce qui figurait sur la scène était infâme et diffamé. Les applaudissements du peuple ne faisaient que consacrer cette infamie. Parmi les acteurs, il n'y eut que des eunuques, des cinædes, des _patients_, des spadons et d'autres complices de la débauche contre nature; parmi les actrices, ce n'étaient que prostituées de tous les genres. Arnobe s'exprime, à cet égard, avec une énergie que la traduction la plus exacte ne saurait égaler; il parle des effets corrupteurs de la musique et de la pantomime: «Ces femmes, dit-il, deviennent mérétrices, joueuses de harpe et d'instruments, pour livrer leur corps à un ignoble trafic, pour afficher leur ignominie devant un peuple qui leur appartient, promptes à se jeter dans les lupanars, cherchant aventure sous les voûtes du théâtre, ne se refusant à aucune impureté et offrant leur bouche à la débauche: _In feminis fierent meretrices, sambucistriæ, psaltriæ, venalia ut prosternerent corpora, vilitatem sui populo publicarent, in lupanaribus promptæ, in fornicibus obviæ, nihil pati renuentes, ad oris stuprum paratæ_.» Et pourtant ce fut parmi ces femmes déshonorées, que le christianisme recruta des martyres et des saintes.

Les fondateurs du christianisme avaient senti la nécessité de s'attaquer en face au théâtre païen, pour arriver à la réforme des moeurs; ils réunirent toutes leurs forces, toute leur autorité, toute leur éloquence contre cet ennemi formidable qui se défendait avec les armes puissantes de la sensualité, du plaisir et de la Prostitution; mais, pendant plus de six siècles, le théâtre soutint ces assauts, et il ne s'écroula qu'après les derniers autels du polythéisme. La Prostitution ne fut pas écrasée néanmoins sous les débris de la scène.

CHAPITRE VIII.

SOMMAIRE. --But du christianisme dans la réforme des moeurs publiques. --Du _vectigal_, ou _impôt lustral_, que payaient les prostituées dans l'empire romain. --Les _travaux de jour_ et les _travaux de nuit_. --Le vectigal obscène. --La taxe mérétricienne sous Héliogabale. --L'_aurum lustrale_. --Les percepteurs du vectigal de la prostitution. --Épitaphe d'un agent de cette espèce. --Alexandre Sévère décide que l'_or lustral_ sera employé à des fondations d'utilité publique. --Suppression du droit d'exercice pour la prostitution masculine. --Le _chrysargyre_. --La capitation lustrale limitée à cinq années. --Les collecteurs du _chrysargyre_. --Épitaphe du premier _lustral_ de l'empire. --Sa fille _Verecundina_, ou _Pudibonde_. --Dissertation sur l'origine du mot _lustral_. --Constantin-le-Grand n'est pas le créateur du chrysargyre. --Édits de cet empereur sur la _collation lustrale_. --Protestation des philosophes contre le tribut de la Prostitution. --Théodose II supprime la taxe des lénons dans la collation lustrale. --Les prolégomènes de sa novelle _De lenonibus_. --Les courtisanes restent tributaires du fisc. --Recensement des prostituées. --Explication de la constitution du chrysargyre, par Cédrénus. --Rigueurs des collecteurs des deniers du vectigal impur. --Comment s'y prenaient ces agents pour établir les rôles de la Prostitution. --L'empereur Anastase abolit le chrysargyre. --Projets des percepteurs et des fermiers de cet impôt pour en obtenir le rétablissement. --Comment Anastase s'y prit pour déjouer leurs espérances. --Le chrysargyre reparaît sous Justinien. --Indulgence de cet empereur pour les prostituées. --L'impératrice Théodora. --Maison de retraite et de pénitence pour les femmes publiques. --Les cinq cents recluses de l'impératrice.

Il nous reste à examiner l'influence que le christianisme exerça sur la jurisprudence romaine et sur les décrets des empereurs, au point de vue de la Prostitution. Cette influence notable, qui émanait des conciles, ne s'écartait pas de leur doctrine, et tous les empereurs chrétiens, depuis Constantin jusqu'à Justinien, se sont appliqués à renfermer la Prostitution dans des limites plus étroites, sous une surveillance plus sévère, sans compromettre, en essayant de la supprimer tout à fait, la sécurité de la vie sociale. On ne saurait donc douter que les empereurs, n'aient été dirigés, en cette occasion, par la raison éclairée des Pères de l'Église, qui admettaient l'existence de la Prostitution dans un État, comme un mal nécessaire et incurable, comme une plaie qu'il ne faut pas cicatriser, mais seulement restreindre et dissimuler. Mais, en revanche, par le même système, ils cherchaient à détruire le mal dans son principe, en opposant la pénalité la plus rigoureuse à tous les actes du _lenocinium_. On peut donc résumer ainsi le but du christianisme dans la réforme des moeurs publiques, par la législation impériale: arrêter les progrès de la Prostitution, diminuer et circonscrire son domaine, en écarter tous ses parasites impurs, la laisser subsister dans l'ombre du mépris pour l'usage de quelques pervers, la rendre, s'il était possible, plus honteuse, plus dégradante encore, et mettre entre elle et la vie honnête une ligne de démarcation plus profonde et plus marquée.

Mais avant d'aborder ce que nous nommerons la Police chrétienne de la Prostitution sous Constantin et ses successeurs, nous devons traiter un sujet qui s'y rattache et qui mérite d'être étudié à part. Nous voulons parler du vectigal ou de l'impôt lustral que payaient les prostituées dans tout l'empire romain, depuis le règne de Caligula, qui avait établi cet impôt. Il est remarquable que ce scandaleux vectigal, prélevé sur la dépravation sociale, ait subsisté jusqu'à Anastase Ier, et que les empereurs chrétiens antérieurs à ce prince aient consenti à souiller leurs mains, en puisant l'or à cette source immorale. Il est vrai qu'ils semblent avoir voulu épurer cet or infâme, par des fondations pieuses et utiles, entre lesquelles nous trouvons l'établissement d'une maison de refuge ou de pénitence pour les prostituées. La taxe de la Prostitution, dans l'antiquité, est un fait d'autant plus intéressant, que nous la verrons reparaître plus régulière et moins arbitraire dans les temps modernes, sous le régime d'une administration qui se prétend fondée sur la morale et la religion.

Les Romains donnaient le nom de _vectigal_ à toute espèce d'impôt tiré (_vectus_) de la substance du peuple qui y contribuait: tout était matière à vectigal dans les choses et les habitudes de la vie sociale; mais il ne paraît pas que la Prostitution ait été taxée avant Caligula, qui ordonna que chaque prostituée payerait au fisc la huitième partie de ses gains journaliers (_ex capturis_), ce qui produisait un impôt proportionnel qui suivait le cours de la Prostitution et qui montait ou descendait avec elle. Nous n'acceptons pas cependant la distinction que le savant commentateur de Suétone, Torrentius, croit devoir établir entre les travaux de nuit et ceux de jour des prostituées, en disant que ces derniers seuls étaient assimilés aux travaux des portefaix et soumis à la fiscalité impériale. Le mot _captura_ ne porte pas cette distinction beaucoup trop subtile, et Caligula n'était pas assez innocent pour se priver de la meilleure part de ses revenus pornoboliques. Ce n'est pas tout; Caligula, pour augmenter encore les produits du vectigal obscène, y fit contribuer aussi tous ceux qui, hommes ou femmes, avaient exercé le mérétricium ou le lénocinium; mais Suétone ne nous apprend pas quel était ce droit, qui, sans doute, n'avait rien de fixe ni de permanent, puisque les mariages étaient également frappés d'un droit du même genre (_nec non et matrimonia obnoxia essent_). Ce vectigal n'avait certainement pas pour objet de modérer les abus de la Prostitution en la rendant plus onéreuse. C'était, au contraire, une prime de garantie de tolérance que l'autorité exigeait de tous les agents de la dépravation publique. Il y avait loin de là aux lois prohibitives de Tibère, qui exilait ou déportait les prostituées patriciennes et les débauchés de l'ordre équestre, pour punir les premières de s'être fait inscrire sur les listes des courtisanes, et les seconds, d'avoir osé paraître sur le théâtre ou dans l'arène. L'impôt créé par Caligula ne fut pas aboli sous les règnes suivants, mais on en changea plusieurs fois l'assiette et la forme, de manière à lui faire produire davantage et à y soumettre le plus grand nombre possible de contribuables.

Nous avons vu (t. II, ch. 29) que l'exécrable Héliogabale avait imaginé, pour accroître les produits de la Prostitution, d'ouvrir des lupanars dans son palais même et d'élever arbitrairement les tarifs de ces lupanars impériaux, dans lesquels accouraient les matrones, et les chevaliers romains, jaloux de grossir les revenus de César. Mais la taxe mérétricienne n'avait plus alors aucune mesure, et les percepteurs chargés de la prélever la fixaient suivant leur caprice ou selon la fortune des individus. Xiphilin emploie un mot grec analogue au mot latin _captura_, de Suétone, en décrivant les institutions lupanaires d'Héliogabale: +chrêmata te par' autôn synelege, kai egaurounto tais empolais+. Le vectigal de la Prostitution, _meretricium_, comprenait les droits de tous genres, qu'on percevait sur quiconque faisait profession de débauche, quel que fût son sexe, ou son âge, ou son rang: les lénons et les lènes n'étaient pas ménagés dans cette contribution arbitraire, et les enfants rapportaient de plus fortes sommes que les femmes, parce qu'ils étaient plus nombreux. Cet impôt honteux, pour n'être pas confondu avec les autres _vectigalia_ de toute nature qui écrasaient la population honnête, se déguisa dès lors sous la dénomination d'_aurum lustrale_, soit qu'on entendît par là que la taxe avait un caractère d'expiation ou équivalait à la purification du fait obscène, soit plutôt qu'on fît allusion à la provenance même de l'impôt, qui sortait surtout des lupanars appelés _lustra_. La perception de cet impôt devait être très-difficile, et les receveurs qui avaient mission de le toucher se trouvaient sans doute armés d'une sorte d'autorité, à l'aide de laquelle ils pouvaient venir à bout du mauvais vouloir des créatures dégradées qu'on avait mises sous leur surveillance. Au reste, il est certain que les fonctions de collecteur de l'or lustral n'entraînaient pas la note d'ignominie, pour ceux qui remplissaient cette pénible charge publique; car on trouve, dans les Inscriptions de Gruter, no 347, l'épitaphe d'un agent de cette espèce, qui est qualifié ainsi: P. AELIO T. F. AVRI LVSTRALIS COACTORI.

L'impôt de l'or lustral rendait de trop grandes sommes au trésor public, pour qu'on y renonçât aisément. Aussi, Alexandre Sévère, qui avait horreur de cet or entaché d'infamie, décida qu'on le purifierait en l'employant à des fondations d'utilité publique: il l'appliqua donc à la restauration du Théâtre, du Cirque, de l'Amphithéâtre et du Stade, afin que ces monuments, consacrés aux plaisirs du peuple, fussent entretenus aux frais de la Prostitution. (_Lenonum vectigal_, dit Suétone, _et meretricum et exoletorum, in sacrum ærarium inferri vetuit_.) Lampride, en racontant cette honnête réforme qui signala le règne d'Alexandre Sévère, ajoute que ce prince austère et vertueux avait eu la pensée de faire disparaître entièrement les jeunes auxiliaires de la débauche publique (_habuit in animo ut exoletos vetaret_); mais l'empereur craignit que cette mesure ne convertît un opprobre public en un débordement de passions particulières, «parce que, dit l'historien des Césars, les hommes désirent plus vivement ce qui leur est interdit et s'y portent avec une sorte de fureur.» Au reste, comme Alexandre Sévère diminua tous les impôts (_vectigalia_) et les réduisit à la trentième partie de ce qu'ils étaient sous Héliogabale, on doit croire qu'il laissa subsister à l'ancien taux celui de l'or lustral. Cet impôt subit pourtant différentes modifications, auxquelles il est impossible d'assigner une époque. Sous l'empereur Philippe, qui ne cachait pas ses préoccupations chrétiennes, la Prostitution masculine cessa de payer un droit d'exercice, car elle fut entièrement abolie en principe, sinon en fait, par un édit impérial. (Voy. Lampride, ch. 23 de la Vie d'Alexandre Sévère.) Plus tard, le vectigal impudique ne se paya plus que tous les cinq ans, comme d'autres taxes résultant du métier et de la condition des personnes. Il fut appelé alors _chrysargyrum_, mot formé du grec et qui comprend les deux mots +chrysos+ et +argyrion+, _or_ et _argent_, pour exprimer sans doute que les uns rachetaient leur infâme industrie au poids de l'or, les autres au poids de l'argent, et que la taxe était inégale pour tous, quoique le motif en fût homogène et que la différence de la Prostitution ne réglât pas la différence du tarif légal.

On n'a pas, d'ailleurs, de notions précises sur la quotité de la capitation lustrale, qui était exigible au commencement de la cinquième année de cette espèce de bail contracté entre l'État et les agents directs ou indirects de la Prostitution. Le payement de l'impôt était, en quelque sorte, une autorisation acquise d'exercer le scandaleux métier pour lequel il fallait avoir un privilége et une patente, s'il est possible de caractériser par ces expressions modernes un fait ancien qu'elles représentent exactement. Le privilége lustral était ainsi limité à cinq années, afin que les trafiquants de Prostitution pussent toujours, avant l'expiration du délai de rigueur, déclarer qu'ils abandonnaient l'exercice de leur métier ignoble et rentraient dans la vie honnête. La collation des deniers du chrysargyre était confiée à des officiers de bonnes moeurs, chargés d'établir les taxes et de les faire tomber dans les caisses du trésor public. Ces officiers avaient le titre de _lustralis_, comme on le voit dans une inscription du recueil de Fabricius: PRIMIGENIO LVSTRALI AVGG. N. N. ALFIA VERECVNDINA PATRI PIENTISSIMO. Cette inscription, qui doit être du quatrième siècle, nous montre le principal gouverneur de la recette lustrale ou plutôt le premier _lustral_ de l'Empire; mais elle ne le nomme pas, en le qualifiant, au nom de sa fille, de père très-tendre pour ses enfants, _patri pientissimo_. Le nom de la fille de ce fermier de Prostitution mérite d'être remarqué: _Verecundina_ équivaut à _pudibonde_, et un pareil nom n'est pas de trop, pour justifier la position équivoque d'une fille qui avait été élevée au milieu des impures attributions de la maison paternelle. Nous ne croyons pas qu'il faille rapporter l'origine du mot _lustralis_ à la période de cinq ans, pendant laquelle la Prostitution n'avait rien à payer au fisc; Ulpien a pu employer _lustralis_ dans le sens de _quinquennal_ (de _lustrum_, lustre), sans ôter à ce mot sa signification primitive qui comportait une espèce de pénalité expiatoire.