Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 3/6

Part 10

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La malice de la femme apparut dans toute sa noirceur, au concile de Tyr, en 353, où les Ariens suscitèrent plusieurs fausses dénonciations contre saint Athanase, patriarche d'Alexandrie. Une femme de mauvaise vie, connue par ses débauches (_muliercula libidinosa ac petulans_, dit le P. Labbe, en suivant les meilleures autorités), fut introduite dans l'assemblée des Pères du concile; elle déclara hautement qu'elle avait fait voeu de virginité, et qu'Athanase, pour la récompenser de l'hospitalité qu'il avait reçue chez elle, s'était oublié jusqu'à lui faire violence. Athanase, accompagné d'un prêtre nommé Timothée, fut alors introduit. On l'interrogea sur le fait du viol qui lui était imputé; il n'eut pas l'air d'entendre et ne répondit pas, comme s'il fût étranger aux questions qu'on lui adressait. Mais Timothée prit la parole à sa place et dit avec douceur: «Je ne suis jamais entré dans ta maison, femme!» Elle, plus impudente, se récrie, se dispute avec Timothée, étend la main, jure par un anneau qu'elle prétendait tenir d'Athanase: «Tu m'as ôté ma virginité! dit-elle avec emportement, tu m'as dépouillée de ma pureté!» Elle se sert des termes et des injures que les mérétrices seules avaient l'habitude d'employer, sans qu'Athanase daigne réfuter ces odieuses accusations. Enfin les Pères du concile eurent honte de ce scandale et firent sortir cette malheureuse qui outrageait leur pudeur. Athanase n'en fut pas moins condamné à vingt ans d'exil. Le concile décida ensuite que l'entrée des maisons où demeuraient les clercs serait absolument interdite aux femmes, quelles qu'elles fussent. Le concile de Carthage, en 397, renchérit sur cette mesure de prudence, en ordonnant que les clercs et ceux qui auraient fait voeu de continence n'iraient pas voir les vierges ou les veuves, sans la permission d'un évêque ou d'un prêtre, et que, dans tous les cas, ils iraient, par prudence, dûment accompagnés.

La conversion des pécheresses était la préoccupation constante des premiers chrétiens, et ils choisissaient, de préférence, dans les rangs de la Prostitution, les âmes pénitentes qu'ils offraient à Dieu en holocauste. Mais, dans cette précipitation à faire des catéchumènes, les diacres admettaient trop souvent des femmes impures, qui n'avaient pas abjuré leur honteux genre de vie et qui retournaient au péché en sortant de la communion. Les conciles exigèrent donc des garanties de repentir et d'expiation, avant de changer des courtisanes en épouses de Jésus-Christ. Saint Augustin résume, à cet égard, la doctrine expresse des conciles, en disant (_Lib. de fide et oper._, c. XI) qu'on ne saurait trouver aucune Église qui admette au baptême les femmes publiques (_publicas meretrices_), avant qu'elles aient été délivrées de la turpitude de leur métier. Dans un autre endroit (_De octo ad Dulcit. quæst._), il dit la même chose presque dans les mêmes termes (_nisi ab illa primitus prostitutione liberatas_). Mais, une fois cette réconciliation faite dans la forme prescrite, le baptême et la communion reçus, une fille de joie pouvait être, devant Dieu et devant le chrétien qui l'épousait, aussi pure qu'une vierge, pourvu qu'elle ne conservât aucune habitude de sa vie passée dans l'état du mariage. Telle est l'opinion du concile de Tolède en 750: _Licet fuerit meretrix, licet prostituta, licet multis corruptoribus exposita, si nuptiale incontaminatum foedus servaverit, prioris vitæ maculas posterior munditia diluit_. Le même concile ne reconnaît pas d'adultère antérieur au mariage, ni pour l'homme ni pour la femme absous par la pénitence, attendu que tout commerce illicite qui aura précédé le mariage doit être considéré comme un fait de luxure et non d'adultère (_et quidem talis coitus luxuriæ, sed non adulterii_).

Les conversions des femmes de mauvaise vie étaient plus fréquentes que toutes les autres, car la courtisane s'étonnait aisément d'une réhabilitation qui la mettait tout à coup sur le pied des vierges et qui lui promettait le refuge du mariage. Mais l'Église n'effaçait que les péchés d'impureté commis avant le baptême, et ceux qui auraient suivi le sacrement laissaient une tache indélébile, puisque nul agent de Prostitution ne pouvait être reçu dans les ordres de la cléricature, si sa souillure n'était pas lavée par le baptême. Tarisius, évêque de Constantinople, dans une lettre adressée au second concile de Nicée en 787, dit expressément qu'il a vu des courtisanes et des débauchés réconciliés par la pénitence (_meretrices et publicanos receptos per poenitentiam_, dit la traduction de cette lettre écrite en grec); mais que si depuis le baptême quelqu'un, homme ou femme, avait été surpris en flagrant délit de Prostitution ou d'adultère (_in scortatione aut adulterio_), il n'était plus admissible aux fonctions sacerdotales. Parmi les Pères et les docteurs qui travaillaient particulièrement à la réconciliation des femmes perdues, nous citerons un saint patriarche, nommé Polémon, que les historiens ecclésiastiques ont eu le tort de passer sous silence, et dont le portrait faisait encore de semblables conversions après sa mort. (Voy. _la Collect. des conciles_, édit. de Cossart, t. VII, p. 206 et suiv.) Saint Grégoire de Nazianze a raconté en beaux vers grecs un miracle de ce genre, qui eut beaucoup de retentissement à la fin du quatrième siècle. Un jeune homme, tourmenté du démon de l'incontinence, appela une mérétrice devant une église dont la porte était ouverte. Cette femme, en accourant à l'appel de la débauche, aperçut dans l'église un portrait du vénérable Polémon, qui avait les yeux fixés sur elle. A l'aspect de ce portrait menaçant, elle se troubla et s'enfuit en baissant la tête: le lendemain elle s'était convertie, et elle mourut en odeur de sainteté. Saint Basile, évêque d'Ancyre, glorifia en plein concile cet admirable portrait, qui avait une telle vertu, que le libertin le plus endurci n'aurait pu voir cette sainte figure sans rougir de honte et sans renoncer à l'incontinence: _ex illa patrata est, nisi enim vidisset scortum iconem Polemonis, nequaquam a stupro cessasset_. Dans le même concile, saint Nicéphore, évêque de Dyrrachium, dit que cette merveilleuse image devait être vénérée par les fidèles, puisqu'elle avait eu la puissance d'empêcher une fille de joie de vaquer à son exécrable métier (_quoniam potuit mulierculam liberare ab execrabili et turpi operatione_).

On pourrait même croire, d'après certains passages des Pères et des conciles, que l'incontinence était autrefois plus ardente, plus irrésistible qu'elle ne l'est aujourd'hui. Peut-être la licence des moeurs dans l'antiquité avait-elle développé chez les hommes la faculté de subvenir à ce prodigieux abus de virilité; peut-être aussi l'excès de la continence chrétienne produisait-il dans quelques natures énergiques une terrible révolte des sens. Saint Augustin, dans ses _Confessions_, a dépeint avec éloquence les formidables luttes qu'il avait à soutenir contre le démon de la chair: «Mon coeur, dit-il, était tout brûlant, tout bouillant et tout écumant d'impudicité; il se répandait, il se débordait, il se fondait en débauches (_et jactabar, et effundebar, et ebulliebam per fornicationes meas_).» Saint Jérôme, dans son épître à Furia, dépeint énergiquement les tempêtes des sens chez de jeunes libertins exaltés par les fumées du vin et enflammés par la bonne chère: «Non Ætnæi ignes, dit-il, non Vulcania tellus, non Vesuvius et Olympus tantis ardoribus æstuant, ut juveniles medullæ vino plenæ et dapibus inflammatæ; nihil hic inflammat corpora aut titillat membra genitalia, sicut indigestus cibus ructusque convulsus.» Il résulte, de ces autorités ecclésiastiques, que si l'on mangeait et buvait avec fureur, on n'en était que plus impatient à la débauche. L'Église cherchait donc à éteindre les feux de la concupiscence en la soumettant au régime de la sobriété la plus frugale; car elle n'ignorait pas combien il était difficile de changer en quelque sorte le tempérament humain et les idées et les usages du monde païen, qui ne regardait pas la fornication comme mauvaise en soi ni illicite (_simplicem fornicationem non esse per se malam neque illicitam_, dit saint Augustin, _Contra Faust._, II, c. 13). Les emportements de la sensualité étaient si violents chez les premiers chrétiens, que quelquefois ils allaient de l'église au lupanar, et se souillaient au contact infâme d'une courtisane après avoir reçu le corps divin de Jésus-Christ. C'était là cet horrible adultère que l'Église exprimait en ces termes: _Infame meretricis et Christi corpus uno et eodem tempore contractare_.

Les évêques, les diacres, les autres desservants de l'autel, n'avaient pas toujours la force de se défendre de ces souillures et, suivant une belle expression d'un concile, ils osaient étaler devant Dieu l'impureté de leurs mains. Le concile de Carthage, en 390, recommande à tous les prêtres, ou autres qui administrent les sacrements, d'être austères gardiens de leur pudeur, et de s'abstenir de l'approche de leurs femmes, en cas qu'ils fussent mariés (_pudicitiæ custodes, etiam ab uxoribus se abstineant, ut in omnibus et ab omnibus pudicitia custodiatur, qui altari deserviunt_). Il est probable que cette continence du lit conjugal n'était prescrite aux prêtres mariés, que pour certains temps où ils devaient administrer les sacrements et toucher les vases sacrés; car l'Église ne prohibait pas l'exercice honnête et modéré des devoirs du mariage. Le concile de Gangre en Paphlagonie prononce l'anathème contre quiconque blâme le mariage, en disant qu'une femme cohabitant avec un homme ne peut être sauvée. Le même concile, tout en reconnaissant l'excellence de la virginité chrétienne, ne veut pas qu'une femme s'habille en homme, sous prétexte de garder plus facilement la continence sous cet habit. L'Église ne refusait pourtant pas à ses enfants les moyens d'échapper aux dangers de l'occasion du péché; ainsi, dans les agapes, que les Constitutions apostoliques appellent festins de charité ou d'amour (_caritas_), comme les deux sexes se trouvaient réunis et que ce rapprochement charnel pouvait avoir de sérieux inconvénients sous l'influence excitatrice de la gourmandise, on invitait de pauvres vieilles et on les plaçait, comme de salutaires obstacles, entre les jeunes gens de l'un et de l'autre sexe (_Const. apost._, l. II, c. 28). Cependant l'Église, si sévère qu'elle fût pour maintenir la chasteté dans la communion des fidèles, paraît avoir autorisé, du moins jusqu'au cinquième siècle, tout laïque chrétien à prendre une concubine et à donner ainsi satisfaction à sa chair, sans dépasser la mesure du mariage chrétien. Le dix-septième canon du concile de Tolède, en 400, porte que celui qui a femme et concubine à la fois sera excommunié, mais non celui qui se contente, soit d'une femme de passage, soit d'une concubine sédentaire pour les besoins de son tempérament: _Qui non habet uxorem et pro uxore concubinam habet, a communione non repellatur; tantum ut unius mulieris aut uxoris aut concubinæ (ut ei placuerit) sit conjunctione contentus_. Le concile de Rome, en 1059, voyait encore avec les mêmes yeux l'habitude des relations concubinaires chez les chrétiens, car le douzième canon de ce concile ne condamne que la cohabitation simultanée d'une épouse et d'une concubine. L'Église tolérait donc jusqu'à un certain point les rapports illicites entre un homme et une femme non mariés, mais unis l'un à l'autre par ces liens de convention mutuelle que le code romain avait presque approuvés comme légitimes. Dans l'esprit du catholicisme, l'adultère ou la fornication pour l'homme commençait à l'usage de deux femmes, quels que fussent, d'ailleurs, leurs droits et leurs qualités; la fréquentation de plusieurs ou d'un grand nombre d'hommes établissait ensuite les degrés de la Prostitution pour la femme, qui, suivant la bizarre doctrine d'un casuiste du moyen âge, ne devait être reconnue mérétrix qu'après avoir affronté vingt-trois mille corrupteurs différents. Selon d'autres docteurs plus réservés sur les chiffres, le _meretricium_ n'exigeait que quarante à soixante preuves de la même nature, après lesquelles le cas d'impureté publique se trouvait suffisamment constaté chez une femme qui encourait alors la pénitence des prostituées.

Quant à la Prostitution elle-même, on ne voit pas que les conciles aient rien tenté pour la faire disparaître de la vie civile des sociétés chrétiennes. Ils semblent plutôt l'avoir acceptée comme un mal nécessaire destiné à obvier à de plus grands maux; ils ont évité néanmoins de formuler à cet égard une opinion qui eût donné un démenti à la morale de l'Évangile, tout en se conciliant avec les lois organiques de la civilisation humaine. Saint Thomas avait touché indirectement le point délicat de la question, lorsqu'il disait que l'homme cherchait en vain à réaliser la perfection dans un monde où le Créateur avait permis au mal d'avoir et de tenir une grande place. C'était admettre implicitement l'existence de la Prostitution légale, que de considérer l'existence du mal comme une condition inévitable, essentielle de l'humanité. (Voy. la _Collection des Conciles_, édit. de Labbe, t. XII, col. 1165.) La nécessité de cette Prostitution étant admise par l'autorité ecclésiastique, les conciles ne dédaignèrent donc pas de venir en aide à l'autorité séculière, et de lui suggérer les règlements les plus propres à contenir le mal dans des limites restreintes et à le dissimuler aux yeux des honnêtes gens. «Un des Pères du concile de Bâle, dit le savant historien de la Prostitution au moyen âge, M. Rabutaux, exposa, en 1431, devant les Pères de cette assemblée, dans un discours où il se préoccupait des moyens de corriger les moeurs de son temps, les principes qui avaient inspiré la législation du moyen âge et les représenta comme les gardiens les moins impuissants de la décence publique.» Il est remarquable que la prévoyance de la législation canonique n'ait pas ajouté quelques dispositions salutaires à la jurisprudence romaine, qui réglait encore l'exercice de la Prostitution dans la plupart des pays de l'Europe. On dirait que les conciles, même en s'occupant d'une affaire de police qui leur répugnait, ont évité avec soin de se prononcer au point de vue moral et religieux. Il faut donc descendre jusqu'au milieu du seizième siècle, pour rencontrer dans les Actes des conciles une pièce qui mette en évidence le système de tolérance que l'Église avait adopté à l'égard de la Prostitution considérée comme institution d'utilité publique. Cette pièce, malgré sa date assez récente, peut établir le véritable caractère de neutralité que l'Église avait voulu garder dans cette importante question sociale. Ce fut au concile de Milan, sous l'épiscopat de saint Charles Borromée, que les Pères du concile introduisirent, dans le texte des Constitutions qu'ils avaient sanctionnées, un titre spécial affecté aux mérétrices et aux lénons (tit. 65, _De meretricibus et lenonibus_). Voici la traduction de ce chapitre où se reflète la jurisprudence de Théodose et de Justinien, mise sous les auspices des évêques, des princes et des magistrats de chaque pays et de chaque ville de la chrétienté.

«Afin que les mérétrices soient tout à fait distinctes des femmes honnêtes, les évêques veilleront à ce qu'elles soient vêtues, en public, de quelque habit qui fasse connaître leur condition honteuse et leur genre de vie. Il ne faut pas leur permettre, si elles sont étrangères à la localité, de passer la nuit ou de demeurer dans les cabarets ou dans les auberges (_in meritoriis tabernis vel publicis cauponis_), à moins que leur route ne les y autorise, et encore, sera-ce pour un seul jour. Dans chaque ville, les évêques auront soin d'assigner à ces impures un lieu de séjour, éloigné des cathédrales et des quartiers fréquentés, dans lequel lieu il leur sera permis d'habiter toutes ensemble, sous cette réserve que si elles prennent domicile hors des limites de ce lieu-là, et si elles résident plus d'un seul jour dans quelque autre maison de la ville, pour quelque cause que ce soit, elles soient sévèrement punies, ainsi que les maîtres ou locataires des maisons où elles auront séjourné. Cette mesure de police est confiée particulièrement à la piété éclairée des princes et des magistrats. C'est à eux aussi que nous nous adressons pour qu'ils interdisent aux femmes de mauvaise vie l'usage des pierres précieuses, de l'or, de l'argent et de la soie dans leurs vêtements. C'est à eux que nous demandons surtout l'expulsion de tous les infâmes qui exercent le métier de proxénète (_omnes qui lenocinio quæstum faciunt_).»

Nous avons rapporté en entier ce chapitre des Constitutions du concile de Milan, parce qu'il est unique dans l'histoire des conciles, et qu'il nous montre le pouvoir ecclésiastique en parfaite intelligence avec le pouvoir légal, pour organiser, régler et réprimer la Prostitution publique, sans la détruire et même sans la frapper d'anathème.

CHAPITRE VII.

SOMMAIRE. --Les vestibules du lupanar. --La tragédie héroïque est remplacée par la comédie libertine. --L'Église ne pouvait laisser subsister le théâtre vis-à-vis de la chaire évangélique. --Son indulgence pour les auteurs et les complices des désordres scéniques. --Part de la Prostitution dans les habitudes du théâtre. --Les _dicélies_. --Les _magodies_. --Les _mimes_. --Les pantomimes. --Les atellanes. --Pantomime d'_Ariane et Bacchus_. --Les comédiennes. --Les danses érotiques de la Grèce. --L'_epiphallos_. --L'_hédion_ et l'_heducomos_. --La _brydalica_. --La _lamptrotera_. --Le _strobilos_. --Le _kidaris_. --L'_apokinos_. --Le _sybaritiké_. --Le _mothon_, etc. --Les danses romaines. --La _cordace_. --Les équilibristes et les funambules. --Immoralité théâtrale.

L'autorité ecclésiastique, qui se prononçait par la voix des conciles et par les écrits des Pères, si tolérante qu'elle fût pour la Prostitution légale, cette impérieuse infirmité du corps social et politique, cherchait à en atteindre et à en détruire les causes, avec un zèle et une sévérité qui ne se ralentirent jamais. Parmi ces causes plus ou moins immédiates, que le christianisme avait signalées à l'aversion des fidèles, il faut citer au premier rang les jeux du cirque et du théâtre, qui comprenaient les danses, la pantomime et la musique profane. Nous avons déjà parlé de l'obscénité de ces danses et de ces pantomimes; nous avons dit que le cirque et le théâtre n'étaient que les vestibules du lupanar (t. II, p. 9); nous avons indiqué quel était le véritable métier des joueuses de flûte, des citharèdes, des psaltérionistes, des danseuses et des saltatrices; mais le sujet a été à peine effleuré dans le petit nombre de passages où il n'offrait qu'une de ses faces, et nous ne pouvons nous dispenser d'y revenir ici avec plus de détails, pour faire entrevoir le terrible foyer de Prostitution, que l'Église chrétienne avait à étouffer ou du moins à restreindre. Il est incontestable que le théâtre chez les Grecs et les Romains avait une action funeste sur les moeurs publiques et ouvrait, pour ainsi dire, une école permanente de Prostitution. On s'expliquera mieux l'acharnement des docteurs de l'Église contre le théâtre et contre tout ce qui en dépendait, lorsqu'on se rendra compte de la démoralisation profonde, engendrée et développée par la passion du théâtre dans la société païenne, qui se précipitait, sans règle et sans frein, à la poursuite des plaisirs sensuels.

Quoique le polythéisme ait eu certainement une grande part dans la création du théâtre antique, quoique la mythologie se fût incarnée dans les drames populaires de la Grèce et de l'Italie, quoique la tragédie, à son origine, n'ait été qu'une forme des mystères religieux, l'Église aurait sans doute pardonné aux oeuvres tragiques et lyriques d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, et le théâtre, que nous appellerons héroïque, eût trouvé grâce devant la censure la plus rigoureuse; mais, par suite du relâchement des moeurs, à l'époque où le christianisme eut besoin de se fonder sur la morale, la tragédie, cette vieille et chaste muse qui enseignait jadis la vertu au peuple ému d'admiration et de respect, la tragédie semblait descendue de son trépied et bannie de son temple: la comédie l'avait remplacée, la comédie, cette muse folâtre et libertine qui, sous prétexte de corriger les vices, s'amusait à les peindre sous des couleurs engageantes, et qui mettait effrontément sur la scène les turpitudes cachées dans l'intérieur des familles et dans le secret des coeurs. L'école satirique d'Aristophane et d'Eupolis, tout en se permettant de nombreuses indécences dans son langage, avait surtout éveillé la malice des spectateurs plutôt que leur libertinage; l'école joyeuse et plaisante de Ménandre et de Plaute avait donné à rire et à réfléchir en même temps au public éclairé qui se plaisait à la représentation de ces chefs-d'oeuvre comiques; mais ni Ménandre, ni Philémon, ni Plaute, ni leurs émules et leurs imitateurs, ne s'étaient guère préoccupés de la décence que la comédie ne paraissait pas comporter alors, et ils s'abandonnèrent, au contraire, à toute la licence de leur imagination, à toute la pétulance de leur esprit, sans craindre d'offenser les yeux et les oreilles de leurs auditeurs. Leur but était peut-être, en exposant des tableaux pleins de hardiesse et de crudité, de faire rougir, comme devant un miroir, les modèles de ces peintures cyniques et honteuses; ils ne ménageaient pas les expressions, pour caractériser les amours ridicules des vieillards, les passions et les folies de la jeunesse, la bassesse des parasites, l'avidité des usuriers, la perfidie des valets, les infamies des marchands d'esclaves et des lénons, les ruses et les artifices des courtisanes. Ces gens-là, d'ailleurs, parlaient leur langue au théâtre, et jamais la crainte du scandale n'avait arrêté un bon mot malhonnête sous la plume du poëte comique. Jamais aussi les applaudissements frénétiques du vulgaire n'avaient fait défaut à ces impudiques trivialités.