Part 7
Une partie des intrigues et des intelligences qui se nouaient sur la voie publique avait lieu par signes. On sait que la pantomime était un art très-raffiné et très-compliqué qui s'apprenait surtout au théâtre, et qui se perfectionnait selon l'usage qu'on en faisait. De là le talent merveilleux des courtisanes, dans ce qui constituait la langue muette du _meretricium_. Il y avait aussi les différents dialectes de la pantomime amoureuse. Souvent l'expression la plus éloquente de cette langue lascive brillait ou éclatait dans un regard. Les yeux se parlaient d'autant mieux, qu'une excellente vue et une prodigieuse spontanéité d'esprit suivaient, devançaient même les éclairs de la prunelle. Si l'oeil n'était pas compris par l'oeil, les mouvements des lèvres et des doigts servaient de truchement plus intelligible, mais moins décent, entre des personnes qui eussent parfois rougi de faire usage de la parole. Ainsi, le signe adopté généralement par les sectateurs de la plus infâme débauche masculine consistait dans l'érection du doigt du milieu, à la base duquel les autres doigts de la main se groupaient en faisceau, pour figurer le honteux attribut de Priape. Suétone, dans la _Vie de Caligula_, nous représente cet empereur qui offre sa main à baiser, en lui donnant une forme et un mouvement obscènes (_formatam commotamque in obscenum modum_). Lampridius, dans la _Vie d'Héliogabale_, nous dit que ce monstrueux débauché ne se permettait jamais une parole indécente, lors même que le jeu de ses doigts indiquait une infamie (_nec unquam verbis pepercit infamiam, quum digitis infamiam ostentaret_). Ces gestes obscènes s'exécutaient avec une étonnante rapidité qui échappait d'ordinaire au regard des indifférents. On pourrait supposer, d'après plusieurs passages de l'_Histoire d'Auguste_, que le _signum infame_ n'était pas toléré sous tous les empereurs, et que les plus célèbres par leurs désordres avaient appliqué une pénalité sévère à ce signe de débauche, qui laissa au doigt du milieu le surnom de _doigt infâme_. Au reste, les Athéniens ne se montraient pas plus indulgents à l'égard de ce doigt, qu'ils nommaient _catapygon_, et qu'ils auraient eu honte de réhabiliter en lui confiant un anneau. Le médius avait été voué à l'infamie, en Grèce, parce que les villageois s'en servaient pour savoir si leurs poules avaient des oeufs dans le ventre, ce qui donna naissance au verbe grec +skimalizein+, inventé tout exprès pour qualifier le fait de ces villageois. «Moque-toi bien, Sextillus, dit Martial, moque-toi de celui qui t'appelle _cinæde_, et présente-lui le doigt du milieu.» La présentation de ce doigt indiquait à la fois la demande et la réponse, dans le langage tacite de ces honteux débauchés. Ils avaient encore un autre signe d'intelligence où le doigt du milieu changeait de rôle: ils portaient ce doigt à leur tête, soit au front, soit au crâne, et faisaient mine de se gratter: «Ce qui dénote l'impudique, dit Sénèque dans sa cinquante-deuxième lettre, c'est sa démarche, c'est sa main qu'il remue, c'est son doigt qu'il porte à sa tête, c'est son clignement d'yeux.» Juvénal nous autorise à supposer que ce grattement de la tête avec un doigt, avait remplacé, dans la langue du geste, l'élévation du médius hors de la main fermée: «Vois, dit-il, vois affluer de toutes parts à Rome, sur des chars, sur des vaisseaux, tous ces efféminés qui se grattent la tête d'un seul doigt (_qui digito scalpunt uno caput_).» Mais les courtisanes parlaient plus volontiers de l'oeil que du doigt, et rien n'égalait l'éloquence, la persuasion, l'attraction de leur regard oblique (_oculus limus_). Le grave rhéteur Quintilien veut que l'orateur, en certaines occasions, ait les regards baignés d'une douce volupté, obliques, et, pour ainsi dire, amoureux (_venerei_). Apulée, dans son roman érotique, peint une courtisane qui lance des coups d'oeil obliques et mordants (_limis atque morsicantibus oculis_). C'était là ce que les courtisanes nommaient _chasser à l'oeil_ (_oculis venari_): «La vois-tu, dit le _Soldat_ de Plaute, faire la chasse au courre avec les yeux, et la chasse au vol avec les oreilles? (_Viden' tu illam oculis venaturam facere atque aucupium auribus?_)»
Ce langage muet, que les courtisanes excellaient partout à parler et à comprendre, était devenu si familier à toutes les femmes de Rome, que ces dernières n'en avaient pas d'autres pour les affaires de plaisir. Un vieux poëte latin compare cet échange rapide de regards, de gestes, de signes, entre une _précieuse_ et ses amants, à un jeu de balle, dans lequel un bon joueur renvoie de l'un à l'autre la pelote qu'il reçoit de toutes mains: «Elle tient l'un, dit-il, et fait signe à l'autre; sa main est occupée avec celui-ci, et elle repousse le pied de celui-là; elle met son anneau entre ses lèvres et le montre à l'un, pour appeler l'autre; quand elle chante avec l'un, elle s'adresse aux autres en remuant le doigt.» Le grand maître de l'art d'aimer, Ovide, dans son poëme écrit sur les genoux des courtisanes, et souvent sous leur dictée, a mis dans la bouche d'une de ses muses ces leçons de la pantomime amoureuse: «Regarde-moi, dit cette habile _gesticularia_, regarde mes mouvements de tête, l'expression de mon visage, remarque et répète après moi ces signes furtifs (_furtivas notas_). Je te dirai, par un froncement de sourcils, des paroles éloquentes qui n'ont que faire de la voix; tu liras ces paroles sur mes doigts, comme si elles y étaient notées. Quand les plaisirs de notre amour te viendront à l'esprit, touche doucement avec le pouce tes joues roses; s'il y a dans ton coeur quelque écho qui te parle de moi, porte la main à l'extrémité d'une oreille. O lumière de mon âme, quand tu trouveras bien ce que je dirai ou ferai, promène ton anneau dans tes doigts. Touche la table avec la main, à la manière de ceux qui font un voeu, lorsque tu souhaiteras tous les maux du monde à mon maudit jaloux.» Les poëtes sont pleins de ces dialogues tacites des amants, et Tibulle surtout vante l'habileté de sa maîtresse à parler par signes en présence d'un témoin importun, et à cacher de tendres paroles sous une ingénieuse pantomime (_blandaque compositis abdere verba notis_). Cette langue universelle était d'autant plus nécessaire à Rome, que souvent on n'aurait pu s'entendre autrement, car la plupart des courtisanes étaient étrangères et beaucoup ne trouvaient pas à parler leur langue natale au milieu de cette population rassemblée de tous les pays de l'univers connu. Un grand nombre de ces femmes de plaisir n'avaient d'ailleurs reçu aucune éducation, et n'eussent pas su plaire en défigurant le latin de Cicéron et de Virgile, quoique, selon un poëte romain, l'amour ou le plaisir ne fasse pas de solécismes. Il y avait aussi, dans l'habitude du langage de Rome, une réserve singulière qui ne permettait jamais l'emploi d'un mot ou d'une image obscène. Les écrivains, poëtes ou prosateurs, même les plus graves, n'avaient garde de s'astreindre à cette chasteté d'expression, comme si l'oreille seule était blessée de ce qui n'offensait jamais les yeux. On évitait, dans la conversation la plus libre, non-seulement les mots graveleux, mais encore les alliances de mots qui pouvaient amener la pensée sur des analogies malhonnêtes. Cicéron dit que si les mots ne sentent pas mauvais, ils affectent désagréablement l'ouïe et la vue: «Tout ce qui est bon à faire, suivant le proverbe latin, n'est pas bon à dire (_tam bonum facere quam malum dicere_).»
La langue érotique latine était pourtant très-riche et très-perfectionnée; elle avait pris dans le grec tout ce qu'elle put s'approprier sans nuire à son génie particulier; elle se développait et s'animait sans cesse, en se prêtant à toutes les fantaisies libidineuses de ses poëtes amoureux; elle repoussait les néologismes barbares, et elle procédait plutôt par figures, par allusions, par double sens, de sorte qu'elle faisait passer dans son vocabulaire celui de la guerre, de la marine et de l'agriculture. Elle n'avait, d'ailleurs, qu'un petit nombre de mots techniques, la plupart de racine étrangère, qui lui fussent propres, et elle préférait détourner de leur acception les mots les plus honnêtes, les plus usuels, pour les marquer à son cachet, au moyen d'un trope souvent ingénieux et poétique. Mais cette langue-là, qui ne connaissait pas de réticences dans les élégies de Catulle, dans les épigrammes de Martial, dans les histoires de Suétone, dans les romans d'Apulée, n'était réellement parlée que dans les réunions de débauche et dans les mystères du tête à tête. Il est remarquable que les courtisanes, les moins décentes dans leur toilette et dans leurs moeurs, auraient rougi de proférer en public un mot indécent. Cette pudeur de langage les empêchait de paraître souvent ce qu'elles étaient, et les poëtes, qui faisaient leur cour ordinaire, pouvaient s'imaginer qu'ils avaient affaire à des vierges. Les petits noms de tendresse que se donnaient entre eux amants et maîtresses n'étaient pas moins convenables, moins chastes, moins innocente, quand la maîtresse était une courtisane, quand l'amant était un poëte érotique. Celui-ci la nommait sa rose, sa reine, sa déesse, sa colombe, sa lumière, son astre; celle-ci répondait à ces douceurs, en l'appelant son bijou (_bacciballum_), son miel, son moineau (_passer_), son ambroisie, la prunelle de ses yeux (_oculissimus_), son aménité (_amoenitas_), et jamais avec interjections licencieuses, mais seulement _j'aimerai!_ (_amabo_), exclamation fréquente qui résumait toute une vie, toute une vocation. Dès que des rapports intimes avaient existé entre deux personnes de l'un et de l'autre sexe, dès que ces rapports commençaient à s'établir, on se traitait réciproquement de _frère_ et _soeur_. Cette qualification était générale chez toutes les courtisanes, chez les plus humbles comme chez les plus fières. «Qui te défend de choisir une soeur?» dit une des héroïnes de Pétrone; et ailleurs, c'est un homme qui dit à un autre: «Je te donne mon _frère_.» Quelquefois, en désignant une maîtresse qu'on avait eue, on la nommait _soeur du côté gauche_ (_læva soror_, dit Plaute), et une mérétrice donnait le nom badin de _petit frère_ à quiconque faisait marché avec elle.
On ne saurait trop s'étonner de la décence, même de la pudibonderie du langage parlé, contraste perpétuel avec l'immodestie des gestes et l'audace des actes. De là cette locution qui revenait à tout propos dans le discours, en forme de conseil: _Respectez les oreilles_ (_parcite auribus_). Quant aux yeux, on ne leur épargnait rien et ils ne se scandalisaient pas de tout ce qu'on leur montrait. Ils n'avaient donc pas de répugnance à s'arrêter sur les pages d'un de ces livres obscènes, de ces écrits érotiques ou sotadiques, en vers ou en prose, que les libertins de Rome aimaient à lire pendant la nuit (_pagina nocturna_, dit Martial). C'était un genre de littérature très-cultivé chez les Romains, quoique peu goûté des honnêtes gens. Les auteurs de cette littérature, chère aux courtisanes, semblaient vouloir, par leurs ouvrages, se faire un nom dans les fastes de la débauche et honorer par là les dieux impudiques auxquels ils se consacraient. Mais ce n'étaient pas seulement des libertins de profession qui composaient ces livres lubriques (_molles libri_); c'étaient parfois les poëtes, les écrivains les plus estimés, qui se laissaient entraîner à ce dévergondage d'imagination et de talent; c'était ordinairement de leur part une sorte d'offrande faite à Vénus; c'était, en certains cas, un simple jeu littéraire, un sacrifice au goût du jour. «Pline, qui est généralement estimé, dit Ausone (dans le _Centon Nuptial_), a fait des poésies lascives, et jamais ses moeurs n'ont fourni matière à la censure. Le recueil de Sulpitia respire la volupté, et cette digne matrone ne se déridait pourtant pas souvent. Apulée, dont la vie était celle d'un sage, se montre trop amoureux dans ses épigrammes: la sévérité règne dans tous ses préceptes, la licence dans ses lettres à Coerellia. Le Symphosion de Platon contient des poëmes qu'on dirait composés dans les mauvais lieux (_in ephebos_). Que dirai-je de l'Erotopægnion du vieux poëte Lævius, des vers satiriques (_fescenninos_) d'Ænnius? Faut-il citer Evenus, que Ménandre a surnommé _le sage_? Faut-il citer Ménandre lui-même et tous les auteurs comiques? Leur manière de vivre est austère, leurs oeuvres sont badines. Et Virgile, qui fut appelé _Parthénie_, à cause de sa chasteté, n'a-t-il pas décrit dans le huitième livre de son Énéide les amours de Vénus et de Vulcain, avec une indécente pudeur? N'a-t-il pas, dans le troisième livre de ses Géorgiques, accouplé aussi décemment que possible des hommes changés en bêtes?» Pline, pour s'excuser d'une débauche d'esprit qu'il n'avait pas l'air de se reprocher, disait: «Mon livre est obscène, ma vie est pure (_lasciva est nobis pagina, vita proba_).»
La bibliothèque secrète des courtisanes et de leurs amis devait être considérable, mais à peine est-il resté le nom des principaux auteurs qui la composaient. Chez les Romains de même que chez les Grecs, ce sont les érotiques qui ont eu le plus à souffrir des proscriptions de la morale chrétienne. Vainement la poésie demandait grâce pour eux; vainement ils se réfugiaient sous la protection éclairée et libérale des doctes amateurs de l'antiquité; vainement ils se perpétuaient de bouche en bouche dans la mémoire des voluptueux et des femmes galantes: le christianisme les poursuivait impitoyablement jusque dans les souvenirs de la tradition. Ils disparurent, ils s'effacèrent tous, à l'exception de ceux que protégeait, comme Martial et Catulle, l'heureux privilége de leur réputation poétique. Le scrupule religieux alla même jusqu'à déchirer bien des pages dans les oeuvres des meilleurs écrivains. Les lettres latines ont perdu ainsi la plupart des poëtes de l'amour païen, et cette destruction systématique fut l'oeuvre des Pères de l'Église. Nous ne possédons plus rien de Proculus, qui, suivant Ovide, avait marché sur les traces de Callimaque; rien des orateurs Hortensius et Servius Sulpitius, qui avaient fait de si beaux vers licencieux; rien de Sisenna, qui avait traduit du grec les Milésiennes (_Milesii libri_) d'Aristide; rien de Mémonius et de Ticida, qui, au dire d'Ovide, ne s'étaient pas plus souciés de la pudeur dans les mots que dans les choses; rien de Sabellus, qui avait chanté les arcanes du plaisir, à l'instar de la poëtesse grecque Eléphantis; rien de Cornificius, ni d'Eubius, ni de l'impudent Anser, ni de Porcius, ni d'Ædituus, ni de tous ces érotiques qui faisaient les délices des courtisanes et des bonnes mérétrices de Rome. Les nouveaux chrétiens ne pardonnèrent pas davantage aux Grecs qu'ils comprenaient moins encore, ni à l'ignoble Sotadès, qui donna son nom aux poésies inspirées par l'amour contre la nature; ni à Minnerme de Smyrne, dont les vers, dit Properce, valaient mieux en amour que ceux d'Homère; ni à l'impure Hemiteon de Sybaris, qui avait résumé l'expérience de ses débauches dans un poëme nommé _Sybaritis_; ni à l'effrontée Nico, qui avait mis en vers ses actes de courtisane; ni au célèbre Musée, dont la lyre, égale de celle d'Orphée, avait évoqué toutes les passions vénéréiques. Ainsi fut anéanti presque complétement le panthéon de la Prostitution grecque et romaine, après deux ou trois siècles de censure persévérante et d'implacable proscription. Les courtisanes et les libertins furent moins acharnés que les savants pour défendre leurs auteurs favoris; car libertins et courtisanes, en devenant vieux, devenaient dévots et brûlaient leurs livres. Ce sont les savants qui nous ont conservé Horace, Catulle, Martial et Pétrone.
CHAPITRE XX.
SOMMAIRE. --Maladies secrètes et honteuses des anciens. --_Impura Venus._ --Les auteurs anciens ont évité de parler de ces maladies. --Invasion de la _luxure asiatique_ à Rome. --A quelles causes on doit attribuer la propagation des vices contre nature chez les anciens. --Maladies sexuelles des femmes. --Les médecins de l'antiquité se refusaient à traiter les maladies vénériennes. --Pourquoi. --Les enchanteurs et les charlatans. --La grande lèpre. --La petite lèpre ou _mal de Vénus_. --Importation de ce mal à Rome par Cneius Manlius. --Le _morbus indecens_. --La plupart des médecins étaient des esclaves et des affranchis. --Pourquoi, dans l'antiquité, les maladies vénériennes sont entourées de mystère. --L'existence de ces maladies constatée dans le _Traité médical_ de Celse. --Leur description. --Leurs curations. --Manuscrit du treizième siècle décrivant les affections de la syphilis. --Apparition de l'_éléphantiasis_ à Rome. --Asclépiade de Bithynie. --T. Aufidius. --Musa, médecin d'Auguste. --Mégès de Sidon. --Description effrayante de l'éléphantiasis, d'après Arétée de Cappadoce. --Son analogie avec la syphilis du quinzième siècle. --Le _campanus morbus_ ou mal de Campanie. --_Spinturnicium._ --Les _fics_, les _marisques_ et les _chies_. --La _Familia ficosa_. --La _rubigo_. --Le _satyriasis_. --Junon-_Fluonia_. --Dissertation sur l'origine des mots _ancunnuentæ_, _bubonium_, _imbubinat_ et _imbulbitat_. --Les _clazomènes_. --Des maladies nationales apportées à Rome par les étrangers. --Les médecins grecs. --Vettius Vales. --Themison. --Thessalus de Tralles. --Soranus d'Ephèse. --Les empiriques, les antidotaires et les pharmacopoles. --Ménécrate. --Servilius Damocrate. --Asclépiade Pharmacion. --Apollonius de Pergame. --Criton. --Andromachus et Dioscoride. --Les médecins pneumatistes. --Galien et Oribase. --Archigène. --Hérodote. --Léonidas d'Alexandrie. --Les _archiatres_. --_Archiatri pallatini_ et _archiatri populares_. --L'institution des archiatres régularisée et complétée par Antonin-le-Pieux. --Eutychus, médecin des _jeux du matin_. --Les sages-femmes et les _medicæ_. --Épigramme de Martial contre Lesbie. --Le _solium_ ou bidet, et de son usage à Rome. --Pourquoi les malades atteints de maladies honteuses ne se faisaient pas soigner par les médecins romains. --Mort de Festus, ami de Domitien. --Des drogues que vendaient les charlatans pour la guérison des maladies vénériennes. --Superstitions religieuses. --Offrandes aux dieux et aux déesses. --Les prêtres médecins. --La _Quartilla_ de Pétrone. --Abominable apophthegme des _pædicones_.
Cet épouvantable amas de Prostitutions de tous genres, dans la fange desquelles se vautrait la société romaine, ne pouvait manquer de corrompre la santé publique. Quoique les poëtes, les historiens et même les médecins de l'antiquité se taisent sur ce sujet, qu'ils auraient craint de présenter sous un jour déshonorant, quoique les fâcheuses conséquences de ce qu'un écrivain du treizième siècle appelle l'amour impur (_impura Venus_) aient laissé fort peu de traces dans les écrits satiriques, comme dans les traités de matière médicale, il est impossible de méconnaître que la dépravation des moeurs avait multiplié chez les Romains le germe et les ravages des maladies de Vénus. Ces maladies étaient certainement très-nombreuses, toujours fort tenaces et souvent terribles; mais elles ont été à peu près négligées ou du moins rejetées dans l'ombre par les médecins et les naturalistes grecs et romains. Nous ne pouvons hasarder que des conjectures philosophiques sur les causes de cet oubli et de ce silence général. En l'absence de toute indication claire et formelle à cet égard, nous sommes réduits à supposer que des motifs religieux empêchaient d'admettre parmi les maladies ostensibles celles qui affectaient les organes de la génération et qui avaient pour origine une débauche quelconque. Les anciens ne voulaient pas faire injure aux dieux, qui avaient accordé aux hommes le bienfait de l'amour, en accusant ces mêmes dieux d'avoir mêlé un poison éternel à cette éternelle ambroisie; les anciens ne voulaient pas qu'Esculape, l'inventeur et le dieu de la médecine, entrât en lutte ouverte avec Vénus, en essayant de porter remède aux vengeances et aux châtiments de la déesse. En un mot, les maladies des organes sexuels, peu connues, peu étudiées en Grèce comme à Rome, se cachaient, se déguisaient, comme si elles frappaient d'infamie ceux qui en étaient atteints et qui se soignaient en cachette avec le secours des magiciennes et des vendeuses de philtres.
Les maladies vénériennes furent sans doute moins fréquentes et moins compliquées chez les Grecs que chez les Romains, parce que la Prostitution était loin de faire les mêmes ravages à Athènes qu'à Rome. Il n'y avait pas en Grèce, comme dans la capitale du monde romain, une effroyable promiscuité de tous les sexes, de tous les âges, de toutes les nations. Le libertinage grec, que relevait un certain prestige de sentiment et d'amour idéal, n'avait pas ouvert les bras, comme le libertinage romain, à toutes les débauches étrangères: le premier avait toujours, même dans ses plus grands excès, conservé ses instincts de délicatesse, tandis que le second s'était abandonné à ses plus grossiers appétits, et avait poussé aux dernières limites la brutalité matérielle. On ne peut douter que de graves accidents de contagion secrète n'aient accompagné l'invasion de la _luxure asiatique_ dans Rome. Ce fut vers l'an de Rome 568, 187 ans avant Jésus-Christ, que cette luxure asiatique, comme l'appelle saint Augustin dans son livre de la _Cité de Dieu_, fut apportée en Italie par le proconsul Cneius Manlius, qui avait soumis la Gallo-Grèce et vaincu Antiochus-le-Grand, roi de Syrie. Cneius Manlius, jaloux d'obtenir les honneurs du triomphe, qui ne lui fut pourtant pas décerné, avait amené avec lui des danseuses, des joueuses de flûte, des courtisanes, des eunuques, des efféminés et tous les honteux auxiliaires d'une débauche inconnue jusqu'alors dans la République romaine. Les premiers fruits de cette débauche furent évidemment des maladies sans nom qui attaquèrent les organes de la génération, et qui se répandirent dans le peuple, en s'aggravant, en se compliquant l'une par l'autre: «Alors, dit saint Augustin, alors seulement, des lits incrustés d'or, des tapis précieux apparaissent; alors, des joueuses d'instruments sont introduites dans les festins, et avec elles beaucoup de perversités licencieuses (_tunc, inductæ in convivia psalteriæ et aliæ licentiosæ nequitiæ_).» Ces joueuses d'instruments venaient de Tyr, de Babylone et des villes de la Syrie, où, depuis une époque immémoriale, les sources de la vie étaient gâtées par d'horribles maladies nées de l'impudicité. Les livres de Moïse témoignent de l'existence de ces maladies chez les Juifs, qui les avaient prises en Égypte et qui les avaient retrouvées plus redoutables parmi les populations de la Terre promise. Les Hébreux détruisirent presque complétement ces populations ammonites, madianites, chananéennes; mais celles-ci, en disparaissant devant eux, leur avaient légué, comme pour se venger, une foule d'impuretés qui altérèrent à la fois leurs moeurs et leur sang. Il n'y eut bientôt pas au monde une race d'hommes plus vicieuse et plus malsaine que la race juive. Les peuples voisins de la Judée, ces antiques desservants de la Prostitution sacrée, mettaient du moins plus de raffinements et de délicatesse dans leurs débordements, et, par conséquent, chacun était meilleur gardien de son corps et de sa santé. La Syrie tout entière, néanmoins, il faut le constater, renfermait un foyer permanent de peste, de lèpre et de mal vénérien (_lues venerea_). Ce fut à ce dangereux foyer que Rome alla chercher des plaisirs nouveaux et des maladies nouvelles.