Part 26
Pétrone était pourtant un voluptueux des plus habiles et des plus raffinés; Tacite l'appelle l'arbitre du bon goût, et ce surnom lui est resté (_arbiter_), sans impliquer une approbation de ses moeurs, que la cour de Néron pouvait seule justifier. Pétrone, il est vrai, ne se piquait pas, comme Juvénal, d'être un sage incorruptible: il ne nombrait pas du doigt les infamies de son temps, pour en éloigner ceux qui n'y trempaient pas encore; il ne s'indignait nullement des scandales que chacun étalait avec cynisme; il s'en amusait, au contraire; il en riait le premier, et il avait l'air de regretter de n'en pas dire davantage. Son livre est un affreux tableau de la licence de Rome, et, quand on songe que nous ne possédons pas la dixième partie de ce roman d'aventures obscènes, il est facile de supposer que nous avons perdu les épisodes les plus révoltants, les descriptions les plus infâmes, les saletés les plus caractérisées, puisque l'oeuvre de Pétrone a été mutilée par la censure chrétienne, qui n'a pas réussi à l'anéantir entièrement. Il reste assez d'impuretés de tout genre dans les fragments que nous avons conservés, pour juger à la fois l'ouvrage qui faisait les délices de la jeunesse romaine, l'auteur qui avait exécuté cet ouvrage d'après ses propres souvenirs et au reflet de ses impressions personnelles, enfin l'époque elle-même qui formait de tels auteurs et qui tolérait de tels livres. Il y a vingt passages dans le _Satyricon_ qui sembleraient avoir été écrits dans un mauvais lieu, et la verve, l'entrain, la pétulance du romancier, accusent encore l'excitation qu'il avait cherchée dans les bras de l'amour, avant de prendre sa plume. Nous ne rappellerons pas les principales scènes de ce drame érotique et sotadique, ni l'orgie de Quartilla, ni celle de Trimalcion, ni celle de Circé; car, en cet étrange roman, l'orgie succède à l'orgie avec une terrible puissance, et les personnages se meuvent constamment dans une atmosphère embrasée de luxure! Ascylte et Giton, que Pétrone s'est plu à représenter sous les couleurs les plus séduisantes, sont pourtant des types de bassesse et de perversité. L'un, suivant les expressions mêmes de l'auteur, est un jeune adolescent que toutes les débauches ont souillé, affranchi par la Prostitution, citoyen par elle (_stupro liber, stupro ingenuus_), dont le sort des dés disposait comme d'un enjeu et qui se louait pour fille à ceux mêmes qui le croyaient homme; l'autre, l'exécrable Giton, prit la robe de femme en guise de toge virile, dit Pétrone, et, croyant devoir dès le berceau n'être point de son sexe, fit oeuvre de prostituée dans un bouge d'esclaves (_opus muliebre in ergastulo fecit_). Après de semblables portraits, on ne peut que s'étonner de ne pas les trouver tenant mieux parole et répondant à ce qu'ils avaient promis. Ainsi, le mariage de la petite fille de sept ans Pannychis, avec Giton, offrait sans doute des détails extraordinaires, qui auront empêché de dormir quelque rhéteur devenu Père de l'Église, et que sa chaste main aura fait disparaître sans faire grâce à l'originalité et à la richesse du récit. Il est possible de juger ce qui manque à cet endroit, par la prodigieuse scène qui se passa dans le sanctuaire du temple de Priape, lorsque le héros du lieu, ayant eu l'imprudence de tuer les oies sacrées qui le harcelaient, se voit à la merci de la prêtresse du dieu Ænothée et de sa compagne Proselenos. Le latin seul a le privilége incontesté de mettre en relief de pareilles horreurs, que le français rougirait de reproduire même en les enveloppant de gaze transparente. Voici les singulières et malhonnêtes représailles que les deux vieilles tirent du pauvre tueur d'oies: «_Profert Ænothea scorteum fascinum, quod ut oleo et minuto pipere, atque urticæ trito circumdedit semine, paulatim coepit inserere ano meo. Hoc crudelissima anus spargit subinde humore femina mea. Masturisi succum cum abrotono miscet, perfusisque inguinibus meis, viridis urticæ fascem comprehendit, omniaque infra umbilicum coepit lenta manu._» C'est peut-être le seul passage d'un auteur ancien dans lequel il soit question, au point de vue érotique, de la flagellation avec des orties vertes. On ne s'explique pas que les moines des premiers siècles, qui faisaient une si aveugle guerre aux oeuvres profanes de l'antiquité, aient laissé subsister dans Pétrone ce passage effroyable.
Presque tous les aspects de la Prostitution antique se retrouvent dans le _Satyricon_, où l'on ne rencontre que prostituées, mignons, courtiers d'amour, tout ce qu'il y a d'impur dans le trafic de la femme et de l'homme. Parmi les entremetteuses, figure une matrone des plus respectées nommée Philumène qui, grâce aux complaisances de sa jeunesse, avait escroqué plus d'un testament; qui, après que l'âge eut flétri ses charmes, prodiguait son fils et sa fille aux vieillards sans postérité, et soutenait par ces successeurs l'honneur de son premier métier. Cette Philumène envoya les deux enfants dans la maison d'Eumolpe, grave personnage plein d'ardeur et de caprice, qui aurait pris des libertés avec une vestale, et qui ne balança pas à inviter la petite aux mystères de Vénus Callipyge (_non distulit puellam invitare ad Pygisiaca sacra_). Puis, le narrateur, qui parle latin, par bonheur, entre dans les détails, que nous ne traduisons pas en style pudique et incolore. Eumolpe avait dit à tout le monde, qu'il était goutteux et perclus des reins: «_Itaque, ut constaret mendacio fides, puellam quidem exoravit, ut sederet supra commendatam bonitatem. Coraci autem imperavit, ut lectum, in quo ipse jacebat, subiret, positisque in pavimento manibus, dominum lumbis suis commoveret. Ille lento parebat imperio, puellæque artificium pari motu remunerabat._» Tel est, en quelque sorte, le tableau final du roman. Les petites pièces de vers, qu'on a recueillies à la suite et qui faisaient partie, prétend-on, du texte en prose supprimé ou perdu, renferment quelques pièces amoureuses adressées évidemment à des courtisanes, qu'elles nous font connaître par des éloges plutôt que par des épigrammes à la manière de Martial. Pétrone était trop ami des choses douces et agréables pour s'envenimer l'esprit à l'endroit de ces créatures, auprès desquelles il ne cherchait que son plaisir. Sertoria est la seule qu'il maltraite un peu, et peut-être dans une bonne intention, pour la corriger de se farder sans en avoir besoin: «C'est perdre en même temps, lui dit-il, ton fard et ton visage!» Quand Martia lui envoie de la campagne et châtaignes épineuses et oranges parfumées, il lui écrit d'apporter elle-même ses présents ou de joindre un envoi de baisers à celui des fruits: «Je les mangerai ensemble (_vorabo lubens_),» dit-il à cette aimable campagnarde. Mais une autre est à ses côtés, une autre qu'il ne nomme pas; elle porte une rose sur sa gorge: «Cette rose, dit-il galamment, tire de ton sein une rosée d'ambroisie, et c'est alors qu'elle sentira vraiment la rose.» La nuit, il s'éveille à demi, sous le charme d'un songe charmant; il entend la voix de Délie, qui lui parle d'amour et qui lui laisse un baiser imprimé sur le front; il l'appelle à son tour, il étend les bras; mais il ne trouve plus autour de lui que la nuit et le silence: «Hélas! murmure-t-il, c'était un écho de mon coeur et de mon oreille!» Mais à Délie succède Aréthuse, l'ardente Aréthuse aux cheveux dorés, qui pénètre à pas discrets dans la chambre de son amant et qui est déjà frémissante auprès de lui; elle ne s'endormira pas, la folle maîtresse! elle imite curieusement les poses et les inventions voluptueuses qu'elle a étudiées dans le fameux code du plaisir et dans les dessins qui l'accompagnent (_dulces imitata tabellas_): «Ne rougis de rien, lui dit Pétrone, qui l'encourage, sois plus libertine que moi!» (_Nec pudeat quidquam, sed me quoque nequior ipsa._) Bassilissa ne lui en offrait pas autant: elle n'accordait ses faveurs, qu'ayant été prévenue à l'avance (_et nisi præmonui, te dare posse negas_). Pétrone lui vante les délices de l'imprévu: «Les plaisirs nés du hasard, lui dit-il avec humeur, valent mieux que ceux qui ont été prémédités par lettres.» Ce fut probablement pour se venger des résistances calculées de Bassilissa, qu'il lui reprochait de mettre trop de rouge à ses joues et trop de pommade dans ses cheveux: «Se déguiser sans cesse, lui dit-il rudement, n'est pas se fier à l'amour (_fingere te semper non est confidere amori_).» Pétrone, riche et généreux, beau et bien fait, impatient de jouissances et infatigable, multipliait ses amours et changeait tous les jours de maîtresse. Il serait mort d'épuisement et de débauche, si la colère de Néron ne l'avait contraint à se faire ouvrir les veines pour échapper à la crainte du supplice qui troublait sa vie menacée; il eût préféré une mort plus lente et plus voluptueuse, car il avait coutume de répéter cet axiome, qu'il mettait si largement en pratique: «Les bains, les vins, l'amour détruisent la santé du corps, et ce qui fait le bonheur de la vie, ce sont les bains, les vins et l'amour.»
Balnea, vina, Venus, corrumpunt corpora sana; Et vitam faciunt balnea, vina, Venus.
CHAPITRE XXVIII.
SOMMAIRE. --Les empereurs romains. --Influence perverse de leurs moeurs dépravées. --Rigueur des lois relatives à la moralité publique avant l'avénement des empereurs. --L'édile Quintus Fabius Gurgès. --Les édiles Vilius Rapullus et M. Fundanius. --Le consul Postumius. --Le chevalier Ebutius et sa maîtresse, la courtisane Hispala Fecenia. --Jules César. --Déportements de cet empereur. --Femmes distinguées qu'il séduisit. --Ses maîtresses Eunoé et Cléopâtre. --Infamie de ses adultères. --César et Nicomède, roi de Bithynie. --Chanson des soldats romains contre César. --Octave, empereur. --Son impudicité. --Épisode singulier des amours tyranniques d'Auguste. --Répugnance d'Auguste pour l'adultère. --Son inceste avec sa fille Julie. --Son goût immodéré pour les vierges. --Sa passion pour le jeu. --Ses femmes Claudia, Scribonia et Livia Drusilla. --Le _Festin des douze divinités_. --Apollon _bourreau_. --Tibère, empereur. --Son penchant pour l'ivrognerie. --Sévérité de ses lois contre l'adultère. --Étranges contradictions qu'offrirent la vie publique et la vie privée de cet empereur. --Tibère _Caprineus_. --Abominable vie que menait ce monstre dans son repaire de l'île de Caprée. --Le tableau de Parrhasius. --Portrait physique de Tibère. --Caligula, empereur. --Ses amours infâmes avec Marcus Lépidus et le comédien Mnester. --Sa passion pour la courtisane Pyrallis. --Comment cet empereur agissait envers les femmes de distinction. --Le _vectigal_ de la Prostitution. --Ouverture d'un lupanar dans le palais impérial. --Le préfet des voluptés. --Claude, empereur. --Honteuses débauches de ses femmes Urgulanilla et Messaline. --Néron, empereur. --Sa jeunesse. --Ses soupers publics au Champ-de-Mars et au grand Cirque. --Les hôtelleries du golfe de Baïes. --Pétrone, _arbitre du plaisir_. --Abominables impudicités de Néron. --Son mariage avec Sporus. --Sa passion incestueuse pour sa mère Agrippine. --Les _métamorphoses des dieux_. --Acté, concubine de Néron. --Galba, empereur. --Infamie de ses habitudes. --Othon, empereur. --Ses moeurs corrompues. --Vitellius, empereur. --Ses débordements. --Son amour pour l'affranchi Asiaticus. --Son insatiable gloutonnerie. --Vespasien, empereur. --Retenue de ses moeurs. --Cénis, sa maîtresse. --Titus, empereur. --Sa jeunesse impudique. --Son règne exemplaire. --Domitia et l'histrion Pâris. --Domitien, empereur. --Ses déportements. --Peines terribles contre l'inceste des Vestales. --Nerva, Trajan et Adrien, empereurs. --Antonin-le-Pieux et Marc-Aurèle.
Ce fut sous les empereurs, ce fut par l'influence perverse de leurs moeurs dépravées, ce fut par leur exemple et à leur instigation malfaisante, que la société romaine fit d'effrayants progrès dans la corruption, qui acheva de la désorganiser et de préparer les voies au triomphe de la morale chrétienne. Cette pure et sainte morale avait bien jeté quelques éclairs précurseurs dans la philosophie du paganisme; mais ses conseils étaient sans force et sans portée, parce qu'ils n'émanaient pas encore de l'autorité religieuse, parce qu'ils ne découlaient pas du dogme lui-même, parce qu'ils restaient étrangers au culte. La religion des faux dieux, au contraire, semblait donner un démenti permanent aux doctrines philosophiques, qui tendaient à rendre l'homme meilleur, en lui apprenant à se laisser diriger par l'estime de soi et à mériter aussi l'estime des autres. Cette religion, toute matérielle et toute sensuelle, ne pouvait suffire aux esprits élevés et aux nobles coeurs, que l'Évangile du Christ allait trouver tout prêts à le comprendre; mais il fallait des siècles de travail mystérieux dans les âmes, pour les approprier, en quelque sorte, à la foi nouvelle, à la morale. Tous les excès du luxe, tous les débordements des passions, toutes les recherches du plaisir furent le résultat d'une extrême civilisation qui n'avait pas de frein religieux et qui n'aspirait pas à un autre but qu'à la satisfaction de l'égoïsme le plus brutal. Jamais cet égoïsme ne fut poussé si loin qu'à l'époque des Césars, qui en ont été, pour ainsi dire, la monstrueuse personnification.
«Le vice est à son comble!» s'écriait tristement Juvénal effrayé des infamies qu'il dénonçait dans ses satires: _Omne in præcipiti vitium stetit_. Dans vingt endroits de son recueil, ce farouche stoïcien maudit les turpitudes de son temps et regrette les vertus austères des Romains de la République: «Voilà, malheureux, à quel point de décadence nous sommes parvenus! dit-il avec amertume... Nous avons, il est vrai, porté nos armes aux confins de l'Hibernie, nous avons tout récemment soumis les Orcades et la Bretagne, où les nuits sont si courtes; mais ce que fait le peuple vainqueur dans la Ville éternelle, les peuples vaincus ne le font pas!» L'histoire de Rome, en effet, avant la dépravation impériale, est pleine de faits qui témoignent, sinon de la pureté des moeurs, du moins de la rigueur des lois relatives à la moralité publique. L'an 457 de la fondation de Rome, Quintus Fabius Gurgès, fils du consul, signala son édilité en accusant au tribunal du peuple certaines matrones qui se livraient à la débauche (_matronas stupri damnatas_), et les fit condamner à une amende énorme dont le produit fut employé à ériger un temple à Vénus, auprès du grand Cirque. L'an 539, les édiles populaires, Vilius Rapullus et M. Fundanius intentèrent une accusation semblable à des matrones coupables de pareils désordres, et les envoyèrent en exil. L'an 568, le consul Postumius, ayant été averti des hideuses obscénités qui se commettaient dans la célébration des Bacchanales, prit des mesures vigoureuses pour extirper le mal dans sa racine, et pour anéantir la secte impudique qui se propageait dans l'ombre, sous le vain prétexte des mystères de Bacchus. Un jeune chevalier romain, nommé Ebutius, était venu se plaindre au consul qu'on avait entraîné sa maîtresse aux Bacchanales. Cette maîtresse n'était pourtant qu'une courtisane appelée Hispala Fecenia; esclave dans sa jeunesse, depuis son affranchissement elle continuait son ancien métier, au-dessus duquel la plaçait l'élévation de ses sentiments. Elle avait contracté avec Ebutius une liaison qui ne nuisait pas à la réputation du jeune homme, quoiqu'il vécût aux dépens de cette affranchie (_meretriculæ munificentiâ continebatur_). Hispala demeurait sur le mont Aventin, où elle était bien connue (_non ignotam viciniæ_). Le consul pria sa belle-mère Sulpicia de mander cette courtisane, qui ne fut pas peu étonnée d'être introduite chez une matrone respectable. Là, Postumius l'interrogea en présence de sa belle-mère, et il obtint la révélation complète de toutes les horreurs qui avaient lieu dans les assemblées nocturnes des Bacchanales. Le lendemain, il alla au sénat, et il demanda les moyens d'exterminer une secte infâme qui comptait déjà sept mille initiés à Rome et aux environs. Le sénat partagea l'indignation de Postumius et prononça des peines terribles contre les abominables auteurs des Bacchanales. Quant à Ebutius et à sa compagne, ils furent généreusement récompensés: le sénatus-consulte déclara que la belle Hispala, malgré son origine et malgré son métier, pourrait épouser un homme de condition libre, sans que ce mariage pût compromettre en rien la fortune et la réputation de son mari. Elle épousa Ebutius et prit le rang de matrone, sous la sauvegarde des consuls et des préteurs, qui devaient la garantir de toute insulte. Les Bacchanales, flétries et proscrites par arrêt du sénat, n'osèrent reparaître à Rome que sous le règne des empereurs.
Les moeurs publiques furent perdues, dans tout l'empire romain, du jour où le chef de l'État cessa de les respecter lui-même, et donna le signal des vices qu'il était appelé à réprimer. Jules César, ce grand homme dont le génie éleva si haut la puissance romaine, par les armes, la politique et la législation; Jules César fut le premier à offrir aux Romains le spectacle corrupteur de ses déportements. On eût dit qu'il voulait prouver par là que son ancêtre Énée lui avait transmis quelque chose du sang de Vénus. Tous les historiens, Suétone, Plutarque, Dion Cassius, s'accordent à reconnaître qu'il était très-porté aux plaisirs de l'amour, et qu'il n'y épargnait pas la dépense: _pronum et sumptuosum una in libidines fuisse_, dit Suétone. Il séduisit un grand nombre de femmes distinguées, telles que Postumia, femme de Servius Sulpicius; Lollia, femme d'Aulus Gabinius; Tertulla, femme de Marcus Crassus; et Marcia, femme de Cneius Pompée; mais il n'aima aucune femme plus que Servilie, mère de Brutus. Il lui donna, pendant son premier consulat, une perle qui avait coûté six millions de sesterces (1,162,500 fr.), et, à l'époque des guerres civiles, outre les riches présents dont il la combla, il lui fit adjuger à vil prix les plus beaux domaines, qu'on vendait alors aux enchères. Comme on s'étonnait du bon marché de ces acquisitions, Cicéron répondit par cette épigramme: «Le prix est d'autant plus avantageux, qu'on a fait déduction du tiers.» Le jeu de mots signifiait aussi: «_On a livré Tertia._» On soupçonnait, en effet, Servilie de favoriser elle-même un commerce scandaleux entre sa fille Tertia et son propre amant. César ne respectait pas davantage le lit conjugal dans les provinces où il passait avec son armée; après la conquête des Gaules, le jour de son triomphe, ses soldats chantaient en choeur:
Urbani, servate uxores, moechum calvum adducimus! Aurum in Galliâ effutuisti; at hic sumsisti mutuum.
«Citadins, gardez bien vos épouses, voici que nous ramenons le libertin chauve! César, tu as répandu en amour dans les Gaules tout l'or que tu as pris à Rome!» Jules César fut l'amant de plusieurs reines étrangères, entre autres d'Eunoé, femme du roi de Mauritanie. Il aima surtout avec passion la voluptueuse Cléopâtre, reine d'Égypte, qui lui donna un fils qu'il eût voulu choisir pour héritier.
Ses ardeurs vénériennes s'étaient tellement accrues, au lieu de diminuer avec les années, qu'il convoitait toutes les femmes de l'empire romain, et qu'il eût souhaité pouvoir en disposer à son choix. Il avait rédigé un singulier projet de loi, qu'il eut honte pourtant de présenter à la sanction du sénat: par cette loi, il se réservait le droit d'épouser autant de femmes qu'il voudrait, pour avoir autant d'enfants qu'il était capable d'en produire. L'infamie de ses adultères était si notoire, raconte Suétone, que Curion le père, dans un de ses discours, l'avait qualifié _mari de toutes les femmes_ et _femme de tous les maris_. La seconde partie de cette sanglante épigramme tombait à faux, car, suivant l'histoire, César ne pécha qu'une seule fois dans sa vie par _impudicité_, c'est-à-dire en s'adonnant au vice contre nature (ce vice seul était aux yeux des Romains un outrage à la pudeur); mais ce honteux égarement de César eut un si fâcheux éclat, qu'un opprobre ineffaçable en rejaillit sur son nom dans le monde entier. La calomnie s'empara sans doute d'un fait, qui n'avait été qu'un accident de débauche, et qui aurait passé inaperçu, si les deux coupables n'eussent pas été Jules César et le roi Nicomède. Cicéron rapporte, dans ses lettres, que César fut conduit par des gardes dans la chambre du roi de Bithynie; qu'il s'y coucha, couvert de pourpre, sur un lit d'or, et que ce descendant de Vénus prostitua sa virginité à Nicomède (_floremque ætatis à Venere orti in Bithynia contaminatum_). Depuis cette infâme complaisance, César se vit en butte aux ironies les plus amères, et il les supporta patiemment, sans y répondre et sans les démentir. Tantôt Dolabella l'appelait en plein sénat: la _concubine d'un roi_, la _paillasse de la couche royale_; tantôt le vieux Curion le traitait de _lupanar de Nicomède_ et de _prostituée bithynienne_. Un jour, comme César s'était fait le défenseur de Nysa, fille de Nicomède, Cicéron l'interrompit, avec un geste de dégoût, en disant: «Passons, je vous prie, sur tout cela; on sait trop ce que vous avez reçu de Nicomède, et ce que vous lui avez donné!» Une autre fois, un certain Octavius, qui se permettait tout impunément, parce qu'il passait pour fou, salua César du titre de _reine_, et Pompée, du titre de _roi_. C. Memmius racontait à qui voulait l'entendre, qu'il avait vu le jeune César servant Nicomède à table et lui versant à boire, confondu qu'il était avec les eunuques du roi. Enfin, quand César montait au Capitole, après la soumission des Gaules, les soldats chantaient gaiement autour de son char de triomphe: «César a soumis les Gaules, Nicomède a soumis César. Voici que César triomphe aujourd'hui pour avoir soumis les Gaules; Nicomède ne triomphe pourtant pas, lui qui a soumis César.»