Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 2/6

Part 23

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Il possède sa maîtresse, mais il n'est pas encore heureux: il est jaloux; il a des rivaux qui payent cher un bonheur que, lui, ne paye pas; il querelle, il injurie, il maltraite sa Corinne; il l'a frappée! «La fureur m'a fait lever sur elle une main téméraire, dit-il en se détestant, elle pleure maintenant, celle que j'ai blessée dans mon délire!» Il ne se pardonnera jamais cette brutalité: «J'ai eu l'affreux courage de dépouiller son front de sa chevelure, raconte-t-il lui-même, et mon ongle impitoyable a sillonné ses joues enfantines. Je l'ai vue pâle, anéantie, le visage décoloré, semblable au marbre que le ciseau dérobe aux montagnes de Paros; j'ai vu ses traits inanimés et ses membres aussi tremblants que la feuille du peuplier agité par le vent, que le faible roseau qui s'incline sous la douce haleine du zéphyr, que l'onde dont le souffle du Notus ride la surface; ses larmes, longtemps retenues, coulèrent le long de ses joues, ainsi que l'eau à la fonte des neiges!» C'est que Corinne avait souvent auprès d'elle une vieille entremetteuse, nommée Dipsas, qui employait toutes sortes d'artifices pour la brouiller avec Ovide, pour écarter du moins celui-ci et pour vendre à des amants plus riches les moments qu'elle lui volait: «Dis-moi, demandait Dipsas en ricanant, que te donne ton poëte, si ce n'est quelques vers? Eh! tu en auras des milliers à lire; le dieu des vers lui-même, couvert d'un splendide manteau d'or, pince les cordes harmonieuses d'une lyre dorée. Que celui qui te donnera de l'or soit à tes yeux plus grand que le grand Homère? Crois-moi, c'est chose assez ingénieuse, que de donner.» Ovide entendit les perfides insinuations de cette hideuse vieille, et il eut peine à s'empêcher de s'en prendre à ses rares cheveux blancs, à ses yeux pleurant le vin, à ses joues sillonnées de rides; il se contenta de la maudire en ces termes: «Que les dieux te refusent un asile, t'envoient une vieillesse malheureuse, des hivers sans fin et une soif éternelle!» Le poëte avait besoin de toute son éloquence, et surtout de sa tendresse pour combattre la détestable influence de Dipsas, qui travaillait à pervertir davantage la naïve Corinne: «Ne demande au pauvre que ses soins, ses services et sa fidélité, écrivait-il à sa maîtresse qu'il avait laissée pensive; un amant ne peut donner que ce qu'il possède. Célébrer dans mes vers les belles que j'en crois dignes, voilà ma fortune; à celle que j'aurai choisie, mon art fera un nom qui ne mourra point; on verra se déchirer les étoffes, l'or et les pierres précieuses se briser, mais la renommée que procureront mes vers sera éternelle.» Cette considération n'était pas indifférente aux yeux de Corinne, qui se voyait avec orgueil, dans les promenades, au théâtre, au cirque, désignée comme la muse d'Ovide.

Son mari avait mis à ses côtés un eunuque, nommé Bagoas, qui l'accompagnait partout et qui ne se laissait jamais séduire sans avoir consulté son maître. Ovide ne réussit pas à endormir ce cerbère; mais il avait gagné les deux coiffeuses de Corinne, Napé, qui remettait ses lettres, et Cypassis, qui l'introduisait en cachette. Cette dernière était jolie et bien faite; un jour, Ovide s'en aperçut, tandis qu'il attendait sa maîtresse, et il abrégea l'attente en se permettant tout ce que Cypassis voulut bien lui permettre. Corinne, à son retour, remarqua quelque désordre accusateur dans sa chambre à coucher; la rougeur de Cypassis sembla confirmer des soupçons que ne démentait pas la contenance d'Ovide: «Tu la soupçonnes d'avoir souillé avec moi le lit de sa maîtresse! s'écria-t-il en s'efforçant de reprendre son assurance. Que les dieux, si l'envie d'être coupable me vient jamais, que les dieux me préservent de l'être avec une femme d'une condition méprisable! Quel est l'homme libre qui voudrait connaître une esclave et serrer dans ses bras un corps sillonné de coups de fouet!» Il n'eut pas de peine à persuader Corinne, et le soir même il écrivait à Cypassis pour lui demander un nouveau rendez-vous. Corinne, il est vrai, ne se gênait pas davantage de son côté, et plus d'une fois son amant jugea qu'elle en savait plus qu'il ne lui en avait appris: «De telles leçons ne se donnent qu'au lit (_illa nisi in lecto nusquam potuere doceri_), se disait-il tout bas en savourant un baiser qu'il trouvait étranger à ses habitudes: je ne sais quel maître a reçu l'inestimable prix de ces leçons-là!»

Corinne le tint à distance sous différents prétextes de religion, de santé et d'humeur. Ovide cherchait dans une nouvelle galanterie la cause de son éloignement, et il prenait le temps en patience, avec plusieurs chambrières qui n'étaient pas moins belles que leur maîtresse, mais avec qui le coeur n'était pas en jeu. Tout à coup il sut par ces filles que Corinne s'était fait avorter et que cet avortement avait mis ses jours en péril; Ovide s'indigna de l'odieux attentat qu'elle avait exercé sur elle-même: «Celle qui la première essaya de repousser de ses flancs le tendre fruit qu'ils portaient, lui dit-il sévèrement, celle-là méritait de périr victime de ses propres armes. Quoi! de peur que ton ventre ne soit gâté par quelques rides, il faut ravager le triste champ des luttes amoureuses!» Depuis cet événement, Corinne redoublait de prévenances et de tendresse pour son poëte; elle n'était jamais assez souvent ni assez longtemps avec lui; l'eunuque Bagoas fermait les yeux ou détournait la tête; le mari ne se montrait pas; les chiens n'aboyaient plus: on envoyait chercher Ovide absent, on le retenait presque; on ne lui laissait rien demander, encore moins rien désirer. Il se lassa d'être ainsi accaparé par sa maîtresse: «De tranquilles et trop faciles amours me deviennent insipides, lui dit-il durement; ils sont pour mon coeur ce qu'est un mets trop fade. Si une tour d'airain n'eût jamais renfermé Danaé, Jupiter ne l'aurait point rendue mère.» Corinne fut bien étonnée de ce langage capricieux et brutal; elle n'eut pas la force d'y répondre; elle pleura en silence: «Qu'ai-je besoin, lui dit Ovide avec plus de dureté encore, qu'ai-je besoin d'un mari complaisant, d'un mari lénon?» Corinne comprit qu'on ne l'aimait plus.

En effet, bientôt elle eut la preuve irrécusable du refroidissement d'Ovide: une nuit, toute une nuit, il resta glacé et mort sous les baisers qu'elle lui prodiguait. Ovide fut surpris et inquiet lui-même de cette subite incapacité: «Naguère pourtant, se disait-il à part lui, j'acquittai deux fois ma dette avec la blanche Childis, trois fois avec la blanche Pitho, trois fois avec Libas, et, pour satisfaire aux exigences de Corinne, j'ai pu, il m'en souvient, livrer neuf assauts dans l'espace d'une courte nuit (_me memini numeros sustinuisse novem_).» Mais plus Ovide se cherchait en lui-même, moins il était capable de se retrouver: «Pourquoi te jouer de moi? s'écria Corinne rouge de honte et de dépit. Qui te forçait, pauvre insensé, à venir malgré toi t'étendre sur ma couche? Il faut qu'une magicienne d'Éa t'ait ensorcelé en nouant de la laine; sinon, tu sors épuisé des bras d'une autre (_aut alio lassus amore venis_)!» A ces mots, elle s'élança hors du lit en rattachant sa tunique, et s'enfuit pieds nus; pour cacher à ses femmes l'affront qu'elle avait subi de son amant, elle n'en fit pas moins ses ablutions (_dedecus hoc sumptâ dissimulavit aquâ_), et elle se retrancha dans une chambre éloignée, comme dans un fort. Ovide ne se sentait pas en état de réparer sa honteuse défaite, et il se retira sans oser reparaître sur le champ de bataille. Dès qu'il fut sorti, Corinne ordonna de ne plus le recevoir, et le lendemain la porte lui fut fermée. Il se plaignit, il insista, il adressa des vers suppliants à l'invisible Corinne; on lui fit répondre que désormais, au lieu de vers, on lui demandait des espèces sonnantes. Il se mit à errer autour de la maison de la courtisane, et une coiffeuse vint lui apprendre que, le matin même, Corinne avait accueilli un capitaine romain qui arrivait des guerres d'Asie, tout couvert de blessures et tout chargé de butin. Il n'en fallut pas davantage pour qu'Ovide, piqué de se voir éconduit pour faire place à un nouveau venu, s'obstinât davantage à heurter à la porte qu'on lui fermait. L'eunuque Bagoas vint ouvrir, et le menaça d'appeler le chien qui gardait le logis. Ovide s'en prit aux soldats enrichis qui ont de l'or, et aux femmes qui préfèrent ces robustes soldats à des poëtes pauvres et débiles; il voua aux dieux vengeurs femmes et soldats; il comparait alors le véritable âge d'or, où l'amour ne se vendait pas, à cet âge de fer où l'on achetait tout, même l'amour, avec de l'or: «Aujourd'hui, une femme, disait-il amèrement, eût-elle l'orgueil farouche des Sabines, obéit comme une esclave à celui qui peut donner beaucoup. Son gardien me défend d'approcher; elle craint pour moi la colère de son mari: mais, si je veux donner de l'or, époux et eunuque me livreront toute la maison. Ah! s'il est un dieu vengeur des amants dédaignés, puisse-t-il changer en poussière des trésors si mal acquis!»

Ovide n'était pas encore guéri de son amour: cette résistance, au contraire, ne faisait que l'accroître. Il passait les nuits, couché sur le seuil de Corinne; il gémissait; il répétait son nom, avec des larmes, des soupirs et des prières. Il fut plus d'une fois consolé par la belle Cypassis, qui vint le réchauffer et lui porter à boire. Mais ce n'était pas elle qui pouvait faire oublier Corinne, et le poëte voulait mourir devant cette porte inflexible. Un matin, avant l'aube, elle s'ouvrit doucement, et un homme sortit. «Quoi! s'écria l'amant déconvenu, quoi! j'ai pu, quand tu pressais je ne sais quel amant dans tes bras, j'ai pu, comme un esclave, me faire le gardien d'une porte qui m'était fermée! Je l'ai vu, cet amant, sortir de chez toi, fatigué et d'un pas traînant, comme celui d'un artisan usé par le service; mais j'ai encore moins souffert de le voir, que d'en être vu moi-même!» Ovide se croyait libre d'un amour qui lui semblait désormais une honte; mais il ne pouvait oublier Corinne, Corinne infidèle, Corinne livrée à des caresses vénales, Corinne vendue et marchandée comme une mérétrix de carrefour!

Il quitta Rome pour chercher l'oubli dans l'absence; il se retira dans le pays des Falisques, où sa femme était née, et il attendit que les échos de son coeur fissent silence; mais le nom de Corinne lui arrivait à travers tous les bruits, de l'air et de la nature champêtre. Il revint à Rome et il se retrouva plus amoureux que jamais devant la porte de Corinne. Ses amis avaient couru à sa rencontre: ils le rejoignirent; ils l'entourèrent; ils lui apprirent que Corinne était devenue une courtisane éhontée, et qu'elle descendait tous les jours la pente du vice et du mépris public. Elle se montrait partout avec ses galants; elle portait des costumes indécents, dans les rues, et au théâtre; elle donnait et recevait des baisers, en face de tout le monde, et sous les yeux de son mari déshonoré: ses cheveux étaient souvent en désordre; son cou portait l'empreinte des morsures; ses bras blancs avaient été meurtris; on racontait d'elle une foule de traits d'impudicité, d'avarice et d'effronterie. Ovide refusait d'ajouter foi à ce qu'il entendait; on lui fit voir la dégradation dans laquelle sa maîtresse était tombée. Il lui écrivit une dernière fois: «Je ne prétends pas, censeur austère, lui disait-il, que tu sois chaste et pudique; mais ce que je te demande, c'est de chercher du moins à me tromper sur la vérité. Elle n'est pas coupable celle qui peut nier la faute qu'on lui impute; c'est l'aveu qu'elle en fait, qui seul peut la rendre infâme. Quelle fureur de révéler au jour les mystères de la nuit, et de dire ouvertement ce que l'on fait en secret! Avant de se livrer au premier venu, la mérétrix met du moins une porte entre elle et le public, et, toi, tu divulgues partout l'opprobre dont tu te couvres, et dénonces toi-même tes fautes honteuses!» Mais Corinne était perdue pour elle-même comme pour Ovide; elle marchait à grands pas dans le sentier le plus bas de la Prostitution.

Ovide n'effaça pas toutefois le nom de Corinne dans les vers qu'il lui avait dédiés; sous ce nom il l'avait aimée, sous ce nom il l'avait chantée: «Cherche un nouveau poëte, déesse des amours!» s'écria-t-il en mettant la dernière main à ses livres d'élégies. En effet, s'il eut encore des maîtresses, il n'en chanta aucune, parce qu'aucune ne lui inspira de l'amour. Il vécut toutefois plus que jamais dans l'intimité des courtisanes, et, pour les récompenser du plaisir qu'elles lui avaient procuré, il composa sous leurs yeux, et d'après leurs inspirations, son poëme de l'_Art d'aimer_, ce code de l'amour et de la volupté. Dans ses nombreuses poésies, il donna toujours une large place à ses réminiscences amoureuses, mais il n'avoua pas une seule de ses maîtresses, en la nommant dans des vers composés pour elle; ce qui fit supposer qu'il avait une liaison secrète, avec la fille de l'empereur, et qu'il se contentait de son bonheur sans le divulguer. On attribua son exil à cette passion adultère, qu'Auguste n'osait pas punir autrement; selon d'autres bruits, qui coururent à Rome, Ovide aurait surpris Auguste commettant un inceste avec sa propre fille. Quoi qu'il en fût, Ovide, le tendre Ovide, exilé au bord du Pont-Euxin, parmi les barbares, mourut de douleur, après avoir essayé de détruire tous ses ouvrages, même les élégies de ses _Amours_: il venait d'apprendre, par des lettres de Rome, que Corinne, vieille et ridée, vêtue d'une toge déteinte et rapiécée, était servante dans un cabaret où les bateliers du Tibre allaient faire la débauche: «Mieux eût valu qu'elle se fît magicienne ou parfumeuse!» pensait-il avec stupeur. Il rendit l'âme, en collant à ses lèvres glacées une bague qui renfermait des cheveux de Corinne.

CHAPITRE XXVII.

SOMMAIRE. --Marcus Valerius Martial, poëte complaisant des libertinages de Néron et de ses successeurs. --Vogue immense qu'obtinrent les _Épigrammes_ de Martial. --Réponse de Martial à son critique Cornélius qui lui reprochait l'obscénité de ses poésies. --Quelles étaient les victimes ordinaires des sarcasmes de Martial. --Moeurs déréglées de ce poëte. --Abominable épigramme que Martial eut l'impudeur d'adresser à sa femme Clodia Marcella. --Quels étaient les lecteurs habituels des oeuvres de Martial. --Le libraire Secundus. --Portraits de courtisanes. --Lesbie. --Libertinage éhonté de cette prostituée. --Les louves errantes Chioné et Hélide. --Vieillesse ignoble de Lesbie. --Épigramme que fit Martial contre Lesbie. --Chloé. --Avidité de Lupercus, amant de cette courtisane. --La _pleureuse des sept maris_. --Thaïs. --Injures qu'adressa Martial à cette courtisane qui l'avait dédaigné. --Hideux portrait qu'il en publia pour se venger de ses mépris. --Philenis et son concubinaire Diodore. --Horrible dépravation de Philenis. --Épitaphe que fit Martial pour cette infâme prostituée. --Galla. --Injustice de Martial à l'égard de cette courtisane. --Épigrammes qu'il fit contre elle. --D'où lui venait la haine qu'il lui avait vouée. --Les vieilles amoureuses. --Effrayant cynisme de Phyllis. --Épigrammes contradictoires de Martial contre cette courtisane. --Lydie. --Comment Martial se conduisit envers Paulus, qui lui avait demandé des vers contre Lysisca. --Aversion et dégoût de Martial pour les vieilles prostituées. --Fabulla. --Lila. --Vetustilla. --Gallia. --Saufeia. --Marulla. --Thelesilla. --Pontia. --Lecanie. --Ligella. --Lyris. --Fescennia. --Senia. --Galla. --Eglé. --Les fausses courtisanes grecques. --Celia. --Épigramme de Martial contre cette prétendue fille de la Grèce. --Lycoris. --Glycère. --Chioné et Phlogis. De quelle façon grossière Martial accueillit une gracieuse invitation à l'amour que lui avait envoyée Polla. --Honteuse profession de foi qu'il eut le triste courage d'adresser à sa femme Clodia Marcella. --Son retour en Espagne. --Par quels moyens Clodia Marcella décida Martial à abandonner Rome. --Épigramme expiatoire de Martial. --Sa fin champêtre. --Honorable sortie de Martial contre Lupus. --Pétrone. --Son _Satyricon_, tableau des moeurs impures de Rome impériale. --Ascylte et Giton. --La prêtresse du dieu Ænothée et sa compagne Proselenos. --L'entremetteuse Philomène. --Eumolpe. --Les Épigrammes de Pétrone. --Sestoria. --Martia. --Délie. --Aréthuse. --Bassilissa. --Suicide de Pétrone.

Après Ovide, il faut aller jusqu'à Martial pour retrouver en quelque sorte la filiation interrompue des courtisanes de Rome; pendant plus d'un demi-siècle, la poésie fait silence sur leur compte, mais on peut présumer qu'elles n'attendirent pas Martial pour faire parler d'elles, et que, si les poëtes érotiques nous manquent pour constater les faits et gestes de ces _fameuses_, la faute n'en est pas à un temps d'arrêt dans les progrès de la Prostitution antique. Loin de là, les successeurs d'Auguste avaient pris sous leurs auspices la démoralisation de la société romaine, et ils offraient avec impudeur l'exemple de tous les raffinements de la débauche. Les moeurs publiques s'étaient alors si profondément altérées, que, parmi les poëtes, on n'en eût pas trouvé un qui se donnât le ridicule de chanter l'épopée de ses amours, comme l'avaient fait Tibulle, Properce et Ovide. De même, on n'eût pas trouvé une courtisane qui perdît sa jeunesse à fournir des sujets d'élégies à un poëte amoureux et jaloux. La jalousie, comme l'amour, semblait passée de mode, et l'on vivait trop vite pour consacrer des années entières à une seule passion, que la durée rendait presque respectable et qui participait, pour ainsi dire, du concubinage matrimonial. Lorsque Marcus Valerius Martial, né à Bilbilis, en Espagne, vers l'an 43 de l'ère chrétienne, vint à Rome, à l'âge de dix-sept ans, pour y chercher fortune, il n'eut garde d'imiter les poëtes de l'amour, qui avaient rencontré un Mécène au siècle d'Auguste: il se fit, au contraire, le poëte complaisant des libertinages du règne de Néron et des empereurs qui se succédèrent si rapidement jusqu'à Trajan. Martial dut ses succès littéraires à l'obscénité même de ses épigrammes.

Il a l'air d'avoir pris pour modèles les honteuses épigrammes de Catulle, qui les avait écrites, du moins, avec une sorte de grossière naïveté; Martial, au contraire, pour plaire aux débauchés de la cour impériale, s'exerçait à renchérir, en fait de licence, sur les poésies les plus effrontées de son temps; il y mettait même une recherche monstrueuse de lubricité, et il ne jetait seulement pas le voile des expressions décentes sur des images immondes. Les applaudissements qu'il recueillait de toutes parts étaient son excuse et son encouragement; chaque livre nouveau de ses épigrammes, demandé, attendu avec impatience par tous les lecteurs qui savaient par coeur les livres précédents, se multipliaient à l'infini dans les mains des libraires, et les scribes, qui en préparaient des exemplaires richement ornés et reliés, ne pouvaient suffire à l'empressement des acheteurs. Cet accueil enthousiaste, accordé à des vers licencieux, n'était pas fait sans doute pour inviter Martial à changer de genre et de ton. Aussi, quand un censeur austère lui conseillait de s'imposer quelques réserves dans les mots, sinon dans les idées, il n'acceptait pas plus un conseil qu'un reproche, et il avait mille raisons toutes prêtes pour démontrer à ses critiques, qu'il avait bien fait de composer justement les vers malhonnêtes qu'on voulait retrancher de ses oeuvres: «Tu te plains, Cornélius, disait-il à un de ses censeurs, que mes vers ne sont point assez sévères et qu'un magister ne les voudrait pas lire dans son école; mais ces opuscules ne peuvent plaire, comme les maris à leurs femmes, s'ils n'ont pas de mentule... Telle est la condition imposée aux poésies joyeuses: elles ne peuvent convenir, si elles ne chatouillent les sens. Dépose donc ta sévérité et pardonne à mes badinages, à mes joyeusetés, je te prie. Renonce à châtier mes livres: rien n'est plus méprisable que Priape devenu prêtre de Cybèle.»

Martial avait pour lui les suffrages des empereurs et des libertins; il se souciait peu de ceux des gens de goût, et il se contentait de la vogue irrésistible de ses épigrammes les plus ordurières, qui, en passant par la bouche des courtisanes et des gitons, étaient arrivées graduellement aux oreilles de la populace des carrefours. De là, cette renommée éclatante que le poëte avait acquise avec des saletés, que n'excusaient pas l'esprit et la malice qu'il savait y jeter à pleines mains; renommée qui faillit éclipser celles de Virgile et d'Horace, et qui balança les triomphes satiriques de Juvénal. En effet, toute la chronique scandaleuse de Rome était déposée, pour ainsi dire, dans une multitude de petites pièces, faciles à retenir et à faire circuler; dans ces pièces de vers, le poëte avait gravé, sous des pseudonymes transparents, les noms des personnages qu'il tournait en ridicule ou qu'il marquait au fer rouge. Il avait beau déclarer qu'il n'abusait pas des noms véritables et qu'il respectait toujours les personnes dans ses plaisanteries; on ne lui savait pas mauvais gré des injures graves qu'il se permettait à l'égard d'une foule de gens, que tout le monde reconnaissait dans des portraits, où ils n'étaient pas nommés, mais peints avec une hideuse vérité. Il ne se hasardait pas, il est vrai, à diffamer des hommes honorables et à poursuivre de calomnies perfides la vie privée des citoyens. Les victimes ordinaires de ses sarcasmes étaient toujours de méchants poëtes, d'insolentes courtisanes, de viles prostituées, des lénons criminels, des prodigues et des avares, des hommes tarés et des femmes perdues. Il parle donc souvent la langue des ignobles personnages qu'il met en scène et comme au pilori; il a soin de prévenir ses lecteurs qu'ils ne trouveront chez lui ni réserve ni pruderie dans l'expression: «Les épigrammes, dit-il, sont faites pour les habitués des Jeux-Floraux. Que Caton n'entre donc pas dans notre théâtre, ou, s'il y vient, qu'il regarde!»