Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 2/6

Part 2

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Le costume des _meretrices_ dans les lupanars n'était caractérisé que par la coiffure, qui consistait en une perruque blonde; car la courtisane prouvait par là qu'elle n'avait aucune prétention au titre de matrone, toutes les Romaines ayant des cheveux noirs qui témoignaient pour elles de leur naissance _ingénue_. Cette perruque blonde, faite avec des cheveux ou des crins dorés et teints, semble avoir été la partie essentielle du déguisement complet que la courtisane affectait en se rendant au lupanar; où elle n'entrait même qu'avec un nom de guerre ou d'emprunt. Elle devait, d'ailleurs, sur d'autres points, éviter toute ressemblance avec les femmes honnêtes; ainsi, elle ne pouvait porter la bandelette (_vitta_), large ruban avec lequel les matrones tenaient leurs cheveux retroussés; elle ne pouvait revêtir une stole, longue tunique tombant sur les talons, réservée exclusivement aux matrones: «Ils appelaient _matrones_, dit Festus, celles qui avaient le droit d'avoir des stoles.» Mais les règlements de l'édile relatifs à l'habillement des courtisanes ne concernaient pas celui qu'elles adoptaient pour le service des lupanars. Ainsi, dans la plupart, étaient-elles nues, absolument nues ou couvertes d'un voile de soie transparent, sous lequel on ne perdait aucun secret de leur nudité, mais toujours coiffées de la perruque blonde, ornée d'épingles d'or, ou couronnée de fleurs. Non-seulement elles attendaient nues dans leurs cellules, ou bien se promenant sous le portique (_nudasque meretrices furtim conspatiantes_, dit Pétrone), mais encore, à l'entrée du lupanar, dans la rue, sous le regard des passants: Juvénal, dans sa XIe satire, nous montre un infâme giton sur le seuil de son antre puant (_nudum olido stans fornice_). Souvent, à l'instar des prostituées de Jérusalem et de Babylone, elles se voilaient la face, en laissant le reste du corps sans voile, ou bien elles ne couvraient que leur sein avec une étoffe d'or (_tunc nuda papillis prostitit auratis_, dit Juvénal). Les amateurs (_amatores_) n'avaient donc qu'à choisir d'après leurs goûts. Le lieu n'était, d'ailleurs, que faiblement éclairé par un pot à feu ou par une lampe qui brûlait à la porte, et l'oeil le plus perçant ne découvrait dans le rayon lumineux que des formes immobiles et des poses voluptueuses. Dans l'intérieur des cellules, on n'en voyait pas beaucoup davantage, quoique les objets fussent rapprochés de la vue, «et parfois même, la lampe s'éteignant faute d'air ou d'huile, on ne savait pas même, dit un poëte, si l'on avait affaire à Canidie ou à son aïeule.»

Lorsqu'une malheureuse, lorsqu'une pauvre enfant se sacrifiait pour la première fois, c'était fête au lupanar; on appendait à la porte une lanterne qui jetait une lumière inaccoutumée sur les abords de ce mauvais lieu; on entourait de branches de laurier le frontispice de l'horrible sanctuaire: ces lauriers outrageaient la pudeur publique pendant plusieurs jours; et quelquefois, le sacrifice consommé, l'auteur de cette vilaine action, qu'il payait plus cher, sortait du bouge, couronné lui-même de lauriers. Cet impur ennemi de la virginité s'imaginait avoir remporté là une belle victoire, et la faisait célébrer par des joueurs d'instruments qui appartenaient aussi au personnel de la débauche. Un tel usage, toléré par l'édile, était un outrage d'autant plus sanglant pour les moeurs, que les nouveaux mariés conservaient, surtout dans le peuple, une coutume analogue, et ornaient aussi de branches de laurier les portes de leur demeure le lendemain des noces. «_Ornentur_, dit Juvénal, _postes et grandi janua lauro_.» Tertullien dit aussi en parlant de la nouvelle épouse: «Qu'elle ose sortir de cette porte décorée de guirlandes et de lanternes, comme d'un nouveau consistoire des débauches publiques.» On pourrait aussi entendre que l'établissement et l'ouverture d'un nouveau lupanar donnaient lieu à ce déploiement de lauriers et d'illuminations. En lisant Martial, Catulle et Pétrone, on est forcé, avec tristesse, avec horreur, d'avouer que la Prostitution des enfants mâles, dans les lupanars de Rome, était plus fréquente que celle des femmes. Ce fut Domitien qui eut l'honneur de défendre cette exécrable Prostitution, et si la loi qu'il décréta pour l'empêcher ne fut pas rigoureusement observée, on doit croire qu'elle arrêta les progrès effrayants de ces monstruosités. Martial adresse à l'empereur cet éloge, qui nous permet de suppléer au silence des historiens sur la loi domitienne relative aux lupanars: «Le jeune garçon, mutilé autrefois par l'art infâme d'un avide trafiquant d'esclaves, le jeune garçon ne pleure plus la perte de sa virilité, et la mère indigente ne vend plus au riche entremetteur son fils, destiné à la Prostitution. La pudeur qui, avant vous, avait déserté le lit conjugal, a commencé à pénétrer jusque dans les réduits de la débauche.» Ainsi donc, sous Domitien, on ne châtra plus les enfants, que l'on changeait ainsi en femmes pour l'usage de la Prostitution, et Nerva confirma l'édit de son prédécesseur; mais cette castration continua de se faire, hors de l'empire romain, ou du moins hors de Rome, et des marchands d'esclaves y amenaient sans cesse, sur le marché public, de jeunes garçons mutilés de différentes manières, que proscrivait la jurisprudence romaine, tout en autorisant les prêtres de Cybèle à faire des eunuques, et les maîtres, à retrancher, en partie du moins, la virilité de leurs esclaves. On connaissait donc trois espèces d'eunuques, toutes trois utilisées par la débauche: _castrati_, ceux qui n'avaient rien gardé de leur sexe; _spadones_, ceux qui n'en avaient que le signe impuissant; et _thlibiæ_, ceux qui avaient subi, au lieu du tranchant de l'acier, la compression d'une main cruelle.

Nous ne trouvons dans les écrivains latins que trois descriptions de l'intérieur d'un lupanar et de ce qui s'y passait. Une de ces descriptions, la plus célèbre, nous introduit avec Messaline dans le bouge obscène où elle se prostitue aux muletiers de Rome: «Dès qu'elle croyait l'empereur endormi, raconte Juvénal dans son admirable poésie, que la prose est incapable de rendre, l'auguste courtisane, qui osait préférer au lit des Césars le grabat des prostituées, et revêtir la cuculle de nuit destinée à s'y rendre, se levait, accompagnée d'une seule servante. Cachant ses cheveux noirs sous une perruque blonde, elle entre dans un lupanar très-fréquenté, dont elle écarte le rideau rapiécé; elle occupe une cellule qui est la sienne; nue, la gorge couverte d'un voile doré, sous le faux nom de Lysisca inscrit à sa porte, elle étale le ventre qui t'a porté, noble Britannicus! Elle accueille d'un air caressant tous ceux qui entrent et leur demande le salaire; puis, couchée sur le dos, elle soutient les efforts de nombreux assaillants. Enfin, quand le lénon congédie ses filles, elle sort triste, et pourtant elle n'a fermé sa cellule que la dernière; elle brûle encore de désirs qu'elle n'a fait qu'irriter, et, fatiguée d'hommes, mais non pas rassasiée, elle se retire le visage souillé, les yeux éteints, noircie par la fumée de la lampe; elle porte au lit impérial l'odeur du lupanar.» La fière indignation du poëte éclate dans ce tableau et en fait presque disparaître l'obscénité. Après Juvénal, c'est tomber bien bas que de citer un simple commentateur, Symphosianus, qui a écrit sur l'_Histoire d'Apollonius de Tyr_ ce roman grec rempli de fables, que toutes les littératures du moyen âge avaient adopté et popularisé: «La jeune fille se prosterne aux pieds du lénon, dit Symphosianus; elle s'écrie: Aie pitié de ma virginité et ne prostitue pas mon corps en me déshonorant par un honteux écriteau! Le lénon appelle le fermier des filles, et lui dit: «Qu'une servante vienne la parer et qu'on mette sur l'écriteau: Celui qui déflorera Tarsia donnera une demi-livre d'argent (environ 150 fr. de notre monnaie); ensuite, elle sera livrée à tout venant, moyennant une pièce d'or (20 fr.)» Ce passage serait encore plus précieux pour l'histoire des moeurs romaines, si l'on était plus sûr du sens exact des mots _mediam libram_ et _singulos solidos_, qui établissent, les uns, le prix particulier de la virginité, les autres, le salaire commun de la Prostitution.

Pétrone, dans son _Satyricon_, nous a laissé un morceau trop curieux, trop important, pour que nous ne le citions pas textuellement: c'est la peinture d'un lupanar romain: «Las enfin de courir et baigné de sueur, j'aborde une petite vieille qui vendait de grossiers légumes: «Dites-moi, la mère, dis-je, est-ce que vous ne savez pas où j'habite?» Charmée d'une politesse si naïve: «Pourquoi ne le saurais-je?» reprit-elle. Elle se lève et se met à marcher devant moi. Je pensais que ce fût une devineresse; mais bientôt, quand nous fûmes arrivés dans un lieu très-écarté, cette aimable vieille tira un mauvais rideau: «C'est ici, dit-elle, où vous devez habiter (_hic, inquit, debes habitare_).» Comme j'affirmais ne pas connaître la maison, je vis des gens qui se promenaient entre des mérétrices nues et leurs écriteaux. Je compris tard, et même trop tard, que j'avais été amené dans un lieu de Prostitution. Détestant les piéges de cette maudite vieille, je me couvris la tête avec ma robe, et je me mis à fuir, au milieu du lupanar, jusqu'à l'issue opposée (_ad alteram partem_).» Ce dernier trait du récit sert à prouver qu'un lupanar avait d'ordinaire deux issues: l'une par où l'on entrait, l'autre par où l'on sortait, sans doute sur deux rues différentes, afin de mieux cacher les habitudes de ceux qui s'y rendaient. On peut en conclure qu'il y avait pour un homme estimé une sorte de honte à fréquenter ces lieux-là, malgré la tolérance des moeurs romaines à cet égard. Il est certain, d'ailleurs, d'après diverses autorités qui confirment le témoignage de Pétrone, qu'on n'entrait pas au lupanar et qu'on n'en sortait pas sans avoir la tête couverte ou le visage caché; les uns portaient, à cet effet, un cuculle ou capuchon rabattu sur les yeux; les autres s'enveloppaient la tête avec leur robe ou leur manteau. Sénèque, dans la _Vie heureuse_, parle d'un libertin qui fréquentait les mauvais lieux non pas timidement, non pas en cachette, mais même à visage découvert (_inoperto capite_). Capitolinus, dans l'_Histoire Auguste_, nous montre aussi un empereur débauché, visitant la nuit tavernes et lupanars, la tête couverte d'un cuculle vulgaire (_obtecto capite cucullo vulgari_).

Quant au salaire des lupanars, il ne devait pas être fixe, puisque chaque fille avait un écriteau indiquant son nom et son prix. Le passage de Symphosianus, cité plus haut, a égaré les commentateurs qui ont cherché à évaluer, chacun à sa manière, le tarif que le lénon avait fixé pour la défloration de Tarsia et pour le prix courant de ses faveurs; car les savants ne sont pas d'accord sur la valeur de la livre et du sou dans l'antiquité. Symphosianus ne dit pas, d'ailleurs, s'il s'agissait de la livre d'or ou de la livre d'argent. Dans le premier cas, on a estimé que la demi-livre demandée sur l'écriteau de Tarsia, à titre de vierge, représentait 433 fr. de notre monnaie actuelle; ce ne serait que 37 fr. 64 c., si le lénon voulait parler d'une demi-livre d'argent. Nous avons fait d'autres calculs et nous sommes arrivé à un autre résultat. Selon nous, le prix de la prélibation (_primæ aggressionis pretium_, disent les savants) aurait été de 150 fr.; quant au taux des _stuprations_ suivantes, le docte Pierrugues le porte à 11 fr. 42 c. pour le sou d'or, et à 78 c. pour le sou d'argent. Nous avons trouvé, dans nos chiffres, que c'étaient 20 fr. Au reste, ce salaire n'avait rien d'uniforme, et comme il ne fut jamais soumis à aucun contrôle administratif, il variait suivant les mérites et la réputation de la personne que faisait connaître son écriteau nominatif. Cependant, il y a dans Pétrone un détail précis qui nous permet de savoir à quel prix on louait une cellule dans un lupanar: «Tandis que j'errais, dit Ascylte, par toute la ville, sans découvrir en quel endroit j'avais laissé mon gîte, je fus abordé par un citoyen à l'air respectable, qui me promit très-obligeamment de me servir de guide. Entrant donc dans des ruelles tortueuses, il me conduisit en ce mauvais lieu où il me fit ses propositions malhonnêtes en tirant sa bourse. Déjà la dame du lieu avait touché un as pour la cellule (_jam pro cellâ meretrix assem exegerat_).» Si le louage d'une cellule coûtait un as (un peu plus d'un sou), on doit supposer que le reste ne se payait pas fort cher. En effet, quand Messaline demande le salaire (_æra proposcit_), Juvénal nous fait entendre clairement qu'elle se contente de quelque monnaie de cuivre. Nous avons déjà parlé ailleurs des prostituées qui ne se taxaient qu'à deux oboles et à un quadrans, ce qui les avait fait surnommer _quadrantariæ_ et _diobolares_. Festus explique ainsi le nom de celles-ci: _Diobolares meretrices dicuntur, quæ duobus obolis ducuntur._ C'était la concurrence qui avait fait tomber si bas le salaire de la Prostitution.

CHAPITRE XVIII.

SOMMAIRE. --A quelle époque remonte l'établissement de la Prostitution légale à Rome. --De l'inscription des prostituées. --Ce que dit Tacite du motif de cette inscription. --Femmes et filles de sénateurs réclamant la _licencia stupri_. --Avantages que l'état et la société retiraient de l'inscription des courtisanes. --Le taux de chaque prostituée fixé sur les registres de l'édile. --Serment des courtisanes entre les mains de l'édile. --Pourquoi l'inscription matriculaire des _meretrices_ se faisait chez l'édile. --De la compétence de l'édile, en matière de Prostitution. --Police de la rue. --Les Prostitutions vagabondes. --Julie, fille d'Auguste. --Police de l'édile dans les maisons publiques. --Les édiles plébéiens et les grands édiles patriciens. --Ce qui arriva à un édile qui voulut forcer la porte de la maison de la _meretrix_ Mamilia. --Des divers endroits où se pratiquait la Prostitution frauduleuse. --Les bains publics. --La femme du consul, aux bains de Teanum. --Luxe et corruption des bains de Rome. --Mélange des sexes dans les bains publics. --Le bain de Scipion. --Les _balneatores_ et les _aliptes_. --Les débauchés de la cour de Domitien, aux bains publics. --Bains gratuits pour le bas peuple. --Bains de l'aristocratie et des gens riches. --Tolérance de la Prostitution des bains. --Les serviteurs et servantes des bains. --Les _fellatrices_ et les _fellatores_. --Le fellateur Blattara et la fellatrice Thaïs. --Zoïle. --La pantomime des _Attélanes_. --Les cabarets. --Infamie attachée à leur fréquentation. --Description d'une _popina_ romaine. --Le _stabulum_. --Les _cauponæ_ et les _diversoria_. --Visites domiciliaires nocturnes de l'édile. --Les caves des boulangeries. --Police édilitaire pour les lupanars. --Contraventions, amendes et peines afflictives. --A quoi s'exposait Messaline, en exerçant le _meretricium_ dans un lupanar. --De l'installation d'une femme dans un mauvais lieu. --Les délégués de l'édile. --Heures d'ouverture et de fermeture des lupanars et autres mauvais lieux publics. --Les _meretrices_ au Cirque. --La Prostitution des théâtres. --Les crieurs du théâtre. --La Prostitution errante. --Les murs extérieurs des maisons et des monuments, mis, par l'édilité, sous la protection d'Esculape pour les préserver des souillures des passants. --Impudicité publique des prostituées des carrefours et ruelles de Rome. --Catulle retrouve sa Lesbia parmi ces femmes. --Le tribunal de l'édile. --Distinction établie par Ulpien, entre _appeler_ et _poursuivre_. --Pouvoirs donnés par la loi aux pères et aux tuteurs sur leurs fils et pupilles qui se livraient à la débauche. --Les _adventores_. --Les _venatores_. --La jeunesse d'Alcinoüs. --Les _salaputii_. --Le poëte Horace _putissimum penem_. --Les _semitarii_. --_Adulter_, _scortator_ et _moechus_. --_Moechocinædus_ et _moechisso_. --Héliogabale aux lupanars. --Ordonnances somptuaires relatives aux mérétrices. --Costume des courtisanes. --Leur chaussure. --Leur coiffure. --Défense faite aux prostituées de mettre de la poudre d'or dans leurs cheveux. --Les cheveux bleus et les cheveux jaunes. --Costume national des prostituées de Tyr et de Babylone. --L'_amiculum_ ou petit ami. --_Galbanati_, _galbani_ et _galbana_. --La mitre, la tiare et le nimbe. --Origine de ces trois coiffures. --Défense faite aux mérétrices d'avoir des litières et des voitures. --Carmenta, inventrice des voitures romaines. --La basterne et la litière. --La _cella_ et l'octophore. --Les lupanars ambulants. --La loi Oppia.

On ne saurait dire à quelle époque s'établit régulièrement à Rome la Prostitution légale, ni quand elle fut soumise à des lois de police, sous la juridiction spéciale des édiles. Mais il est probable que ces magistrats, dès le commencement de l'édilité, qui remontait à l'an de Rome 260, s'occupèrent d'imposer certaines limites à la Prostitution des rues, et de lui tracer une sorte de jurisprudence dans l'intérêt du peuple. Malheureusement, il n'est resté de cette jurisprudence que des traits épars, douteux ou presque effacés, qui permettent toutefois d'en apprécier la sagesse et l'équité. On pourrait presque assurer qu'aucune des dispositions prévoyantes de la police moderne à l'égard des femmes de mauvaise vie n'avait été négligée par l'édilité romaine. Cette magistrature populaire avait reconnu qu'elle devait, en laissant à ces femmes dégradées la plus grande liberté possible, les empêcher d'exercer une sorte d'usurpation effrontée sur les femmes de bien; voilà pourquoi elle s'était attachée surtout à donner en quelque sorte à la Prostitution un caractère public, à lui infliger des marques distinctives, à la noter d'infamie aux yeux de tous, afin de lui ôter l'envie et les moyens de s'approprier indûment les priviléges de la vertu et de la pudeur. En ne tolérant pas qu'une courtisane pût être prise pour une matrone, on épargnait à la matrone l'injure de pouvoir être prise pour une courtisane. Le premier soin des édiles fut donc de forcer la courtisane à venir elle-même devant eux avouer sa profession infâme, en leur demandant le droit de s'y livrer ouvertement avec cette autorisation légale qu'on appelait _licentia stupri_. Telle est l'origine de l'inscription des filles publiques sur les registres de l'édile.

On ne possède, du reste, aucun renseignement sur le mode de cette inscription: il paraît que toute femme qui voulait faire métier de son corps (_sui quæstum facere_), était tenue de se présenter devant l'édile et de lui déclarer ce honteux dessein, que l'édile essayait parfois de combattre par quelques bons conseils. Si cette femme persistait, elle se faisait enregistrer comme vouée désormais à la Prostitution; elle indiquait son nom, son âge, le lieu de sa naissance, le nom d'emprunt qu'elle choisissait dans son nouvel état, et même, s'il faut en croire un commentateur, le prix qu'elle adoptait une fois pour toutes comme tarif de son odieux commerce. Tacite dit, au livre II de ses _Annales_, que cette inscription chez l'édile était fort anciennement exigée des femmes qui voulaient se prostituer, et que le législateur avait pensé ne pouvoir mieux punir ces impudiques, que de les contraindre ainsi à prendre acte de leur déshonneur (_more inter veteres recepto, qui satis poenarum adversus impudicas in ipsâ professione flagitii credebant_). Mais ce qui fut un frein dans les temps austères de la république, devint sous les empereurs un jeu et une dérision, puisqu'on vit alors des filles et des femmes de sénateurs réclamer de l'édile la _licentia stupri_. On comprend, d'ailleurs, quelle était l'utilité judiciaire de l'inscription. D'une part, on avait obtenu de la sorte une liste authentique de toutes les femmes qui devaient payer à l'État l'impôt de la Prostitution, le vectigal attaché comme une servitude à ce honteux trafic; d'une autre part, dans tous les cas où une courtisane manquait au devoir de sa profession, dans les rixes, les querelles, les différends, les scandales, les contraventions, les délits de toute nature, auxquels cette honteuse profession donnait souvent lieu, on n'avait qu'à consulter les registres de l'édile, pour trouver l'état civil de la personne mise en cause. On savait de la sorte, non-seulement le véritable nom de la coupable ou de la victime, mais encore son nom de guerre, _luparium nomen_, sous lequel on la connaissait dans le monde de la débauche. Plaute, dans son _Poenulus_, parle de ces créatures avilies qui changeaient de nom pour faire un indigne commerce de leur corps (_namque hodie earum mutarentur nomina, facerentque indignum genere quæstum corpore_). Il n'était pas moins nécessaire de consigner sur les registres le taux que chacune fixait pour sa marchandise, car le savant Pierrugues a recueilli ce fait, si étrange qu'il soit, dans son _Glossarium eroticum_: qu'on allait devant l'édile débattre la valeur et le payement d'une Prostitution, comme s'il se fût agi d'un pain ou d'un fromage (_tanquam mercedis annonariæ, de pretio concubitûs jus dicebat ædilis_). La tâche de l'édile était donc multiple et souvent bien délicate, mais l'édile suffisait à tout.

L'inscription d'une courtisane sur les registres de la _licentia stupri_ était indélébile, et jamais une femme qui avait reçu cette tache ne pouvait s'en laver ni la faire disparaître. Elle avait beau renoncer à sa scandaleuse profession et se faire à elle-même une espèce d'amende honorable, en vivant chastement, en se mariant, en mettant au jour des enfants semi-légitimes, il n'y avait pas de pouvoir social ou religieux qui eût le droit de la réhabiliter entièrement et de rayer son nom dans les archives de la Prostitution légale. Elle restait, d'ailleurs, comme nous l'avons déjà dit, stigmatisée par la note d'infamie, qu'elle avait méritée à une époque quelconque de sa vie, sous l'empire de la nécessité, de la misère ou même de l'ignorance. Et pourtant, suivant l'observation du savant Douza, aussitôt que les _meretrices_ quittaient le métier, elles s'empressaient de reprendre leur vrai nom et de laisser dans le lupanar le faux nom qu'elles avaient affiché sur leur écriteau. Un jurisconsulte, qui ne cite pas ses autorités, a prétendu que toute courtisane, au moment de son inscription, prêtait serment dans les mains de l'édile et jurait de n'abandonner jamais l'ignoble profession qu'elle acceptait librement, sans contrainte et sans répugnance; mais les malheureuses, liées par ce serment monstrueux, en auraient été relevées, lorsqu'une loi de Justinien (_Novella LI_) eut déclaré qu'un pareil serment contre les bonnes moeurs n'engageait pas l'imprudente qui l'aurait prêté. Ce voeu de Prostitution, que l'histoire offre plus d'une fois au point de vue religieux, entre autres chez les Locriens, dont les filles jurèrent de se prostituer à la prochaine fête de Vénus, si leurs pères remportaient la victoire sur l'ennemi, ce voeu de Prostitution légale n'a rien d'invraisemblable et correspond même avec la note d'infamie qui en était la conséquence immédiate.