Part 16
Il y avait encore d'autres bruits humains, qui se prêtaient aux capricieuses interprétations de la clédonistique: l'éternument, par exemple, était compris de bien des manières, selon qu'il se présentait retentissant, plaintif, éclatant, burlesque, simple ou réitéré. Éternuer le matin, éternuer le soir, éternuer la nuit, c'étaient trois significations distinctes: fâcheuse, bonne, excellente. C'était bien plus significatif encore, si l'éternument arrivait tout à coup au milieu des travaux de Vénus: la déesse proclamait par là une bienveillante protection à l'égard du sternutateur qui avait eu soin de se tourner à droite pour éternuer. L'éternument, dans un repas, mettait en joie les convives, qui saluaient à la fois et applaudissaient celui que le dieu avait visité; car, d'après une antique croyance qui reparaît sans cesse dans les écrivains grecs, on attribuait la sternutation au passage invisible d'un dieu tutélaire: on l'avait surnommé l'oiseau de Jupiter conservateur; Socrate disait que c'était un démon, et il se vantait de comprendre le langage sternutatoire de ce démon familier. L'éternument était moins bon chez les femmes que chez les hommes; et elles le craignaient, d'ailleurs, au point de recourir, lorsqu'elles y étaient sujettes, à certains moyens préservatifs. Éternuer trois fois de suite ou en nombre impair, c'était le meilleur des présages. «Les dieux fassent que j'éternue sept fois, disait Opimius, avant d'entrer dans la couche de ma déesse!» On expliquait toujours l'éternument par des causes surnaturelles; on voulait voir, dans cette violente secousse des esprits animaux, la sortie de quelque génie qui avait traversé la cervelle de l'éternueur. La mythologie racontait que Pallas, engendrée dans le front de Jupiter, avait d'abord voulu se faire jour à la faveur d'un éternument, qui faillit amener un nouveau chaos dans l'univers naissant. La mythologie, toujours ingénieuse dans ses fables allégoriques, supposait que Vénus n'avait jamais éternué de peur de se faire des rides. Jupiter et Cybèle présidaient donc aux éternuments que l'on regardait comme favorables et qui avaient été lancés à droite, avec le plus de bruit possible. Ces éternuments n'étaient pas chose indifférente en amour, et on leur attribuait une foule d'heureux pronostics. Lorsque Catulle nous montre Acmé et Septimius dans les bras l'un de l'autre, se jurant un éternel amour: «Ne servons qu'un dieu, s'écrie Acmé en délire, s'il est vrai que le feu qui coule dans mes veines est plus ardent que le tien!» Et le poëte ajoute: «L'Amour, qui avait jusque-là éternué à gauche, marque son approbation en éternuant à droite (_Amor, sinistram ut ante, dextram sternuit approbationem_).» Properce ne peut mieux rendre les bienfaits d'un pareil éternument, qu'en supposant que l'Amour, le jour de la naissance de Cynthie, éternua de la sorte sur le berceau de cette belle:
Num tibi nascenti et primis, mea vita, diebus, Candidus argutum sternuit omen Amor.
On était aussi très-préoccupé, en amour, des tintements d'oreilles, des tressaillements subits du corps (_sallisationes_) et des mouvements incohérents d'un membre. Ces présages, du moins généralement, n'étaient pas heureux; on les regardait comme les indices d'une infidélité ou de tout autre délit qui outrageait l'amour. Pline n'était pas si crédule que ses contemporains; il affirme pourtant que les tintements d'oreilles sont les échos du discours que tiennent les absents. La jalousie avait foi surtout à ces pressentiments; et un amant dont les oreilles tintaient ne doutait pas que la vertu de sa maîtresse ne fût en péril. C'était aussi quelquefois un symptôme de l'amour qui se parlait et qui se répondait à lui-même, comme dans ces vers attribués à Catulle:
Garrula quid totis resonans mihi noctibus auris Nescio quem dicis nunc meminisse mei?
On cherchait toujours un effet surnaturel à une cause purement physique. Il suffisait d'un tintement d'oreilles pour troubler le tête-à-tête des amants, pour empêcher leur rencontre, pour faire succéder la froideur à la passion la plus vive. Le tintement d'oreilles invitait à la défiance et annonçait des malheurs, des larmes, une brouille, une trahison. Il en était de même des vibrations nerveuses qui se faisaient sentir dans les membres: celles de la main, du pied, des organes de la génération, de tout le corps, avaient chacune un présage particulier plus ou moins défavorable. Après un tremblement de cette espèce, celui qui l'avait éprouvé restait glacé et impuissant auprès de la plus belle courtisane grecque, auprès du cinæde le plus provoquant. Ces phénomènes de l'économie étaient toujours plus menaçants, lorsqu'ils affectaient la partie gauche du corps; ainsi, pouvait-on expliquer en bonne part tout ce qui s'opérait dans la partie droite. Il y avait encore de bien étranges présages que signalait l'inspection des parties honteuses et que l'on consultait ordinairement au sortir du bain; mais ces présages-là ne se traduisant pas en français, nous sommes forcé de les laisser sous le voile du latin: _Mentula torta, bonum omen; infaustum, si pendula_, etc.
Outre les bruits du corps humain, on s'intéressait à tous les bruits extérieurs, pour leur donner un sens propice ou non; ces bruits étaient de diverses natures, en raison des personnes qui s'en préoccupaient. Ainsi, celui auquel les amis et les agents des plaisirs sensuels attachaient le plus d'importance, c'était, ce devait être le craquement du lit (_argutatio lecti_). Il y avait dans les murmures si variés de ce meuble, qui crie, se plaint ou gémit, comme une âme en peine; il y avait là un langage mystérieux, plein de présages et d'oracles amoureux. Catulle ne peint pas les transports d'une courtisane en délire (_febriculosi scorti_), sans peindre la voix émue du lit qui tremble et qui se déplace (_tremulique quassa lecti argutatio inambulatioque_). Cette voix ressemblait tantôt à un éclat de bois qui se fend, tantôt à un grincement du fer contre le fer, tantôt à une prière, tantôt à une menace, tantôt à un soupir, tantôt à une lamentation. Chaque bruit avait un sens particulier, heureux ou malheureux, et bien souvent les plus tendres caresses étaient troublées, interrompues par ces avertissements du génie cubiculaire. Un lit qui gardait un silence absolu, et qui se taisait sous les plus actives sollicitations, semblait réserver l'avenir et suspecter l'amour. La place qu'occupait le lit n'était pas non plus indifférente. On le nommait _lectus adversus_, quand on le dressait devant la porte de la chambre, pour fermer cette porte aux divinités malfaisantes. On le nommait _lectus genialis_, quand on le consacrait au Génie (_Genius_), père de la Volupté. Ce Génie, c'était lui qui donnait une âme et une voix à l'ivoire, à l'ébène, au cèdre, à l'argent, qui composaient le trône du plaisir. Juvénal nous représente un vil complaisant, qui a consenti à suppléer à la virilité absente d'un mari, en le rendant père: «Durant toute une nuit, lui dit-il, je t'ai réconcilié avec ta femme, tandis que tu pleurais à la porte. J'en prends à témoin et le lit où s'est faite la réconciliation, et toi-même aux oreilles de qui parvenaient le craquement du lit et les accents entrecoupés de la dame.» (_Testis mihi lectulus et tu, ad quem lecti sonus et dominæ vox..._) Si le lit parlait aux amants en bonne ou en mauvaise part, tout ce qui les entourait pendant les longues heures employées sous les auspices de Vénus, tout prenait une voix persuasive et impérieuse: le pétillement de la lampe était surtout de favorable augure, et les amants n'avaient rien à craindre, lorsque la flamme jetait tout à coup une clarté plus vive en s'élevant plus haut. Ovide, dans ses _Héroïdes_, dit que la lumière éternue (_sternuit et lumen_), et que cet éternument promet tout le bonheur, qu'on peut souhaiter en amour.
Les courtisanes étaient les plus habiles à expliquer ces présages, qui devaient être surtout de leur compétence: tout le temps qu'elles ne donnaient pas à l'amour, elles le passaient à interroger les sorts et les augures; l'amour était, d'ailleurs, le but unique de leurs inquiétudes et de leurs aspirations. Si le cours ordinaire des choses ne leur fournissait pas des auspices naturels qu'elles pussent interpréter dans le sens de leur préoccupation, elles avaient divers moyens de prévoir les événements et de forcer les destins à trahir leurs secrets par certains bruits qu'elles provoquaient. Là, elles faisaient claquer des feuilles d'arbre sur leur poing à demi fermé; là, elles écoutaient le crépitement des feuilles de laurier sur des charbons ardents; ailleurs, elles lançaient au plafond de leur cellule des pepins de pomme ou de poire, des noyaux de cerise, des grains de blé, et cherchaient à toucher le but où elles visaient; quelquefois, elles écrasaient sur la main gauche des pétales de roses, qu'elles avaient façonnées, de l'autre main, en forme de bulle; d'autres fois, elles comptaient les feuilles d'une tige de pavot ou les rayons de la corolle d'une marguerite; enfin, elles jetaient quatre dés qui devaient en tombant leur offrir le coup de Vénus, si tous quatre présentaient des nombres différents. Les poëtes de l'amour sont remplis de ces divinations, qui faisaient battre le coeur des amants. Ceux-ci, tout en ayant des présages à eux, se montraient également sensibles aux présages qui s'adressaient à tout le monde. Une mérétrice, qui se heurtait aux jambages de la porte ou qui faisait un faux pas sur le seuil, en sortant pour se rendre au lupanar ou à la promenade, s'empressait de rentrer chez elle, ne sortait pas de tout le jour et s'abstenait ce jour-là des travaux de son métier. Si, en se levant le matin, elle s'était choquée au bois de son châlit, elle se recouchait et ne tirait aucun parti de ce repos forcé. Les _amasii_ et les femmes vouées à la Prostitution étaient plus susceptibles que tout autre, à l'observation des présages qui s'offraient sur leur chemin, au vol ou au cri des oiseaux, aux murmures de l'air, aux formes des nuages, à la première rencontre, au dernier objet dont leur regard était frappé; mais, en outre, elles s'attachaient à certains présages qui n'avaient de valeur que pour elles seules. Un pigeon ramier, une colombe, un moineau, une oie, une perdrix, ces oiseaux chers à Vénus et à Priape, ne se trouvaient pas sans raison sur le passage d'une personne, qui ne rêvait qu'amour et qui croyait dès lors pouvoir tout entreprendre avec succès. L'empereur Proculus, après avoir vaincu les Sarmates, vit un jour sur le fronton d'un temple de Junon deux passereaux qui s'ébattaient: il eut la patience de compter leurs cris et leurs coups d'ailes; puis, il ordonna qu'on lui amenât cent filles sarmates qui n'eussent jamais connu d'homme: au bout de trois jours, il les laissa toutes grosses de ses oeuvres. Lorsqu'un coupable zélateur de la débauche masculine entendait crier une oie, il se sentait rempli d'ardeur et de force; si une femme d'amour (_amasia_) voyait une tortue, en se promenant dans les champs, elle faisait voeu de céder au premier homme qui lui demanderait d'adorer Vénus avec elle. Il ne fallait que se rencontrer face à face avec un chien, pour être assuré d'avance que tout réussirait au gré de vos désirs libertins. Aviez-vous un chat devant vous, au contraire, c'était sage de remettre au lendemain la récréation amoureuse que vous vous étiez proposée et qui n'eût tourné qu'à votre confusion.
Il y avait aussi des superstitions très-singulières, qui allaient exclusivement à la crédulité du peuple de Vénus. Ce peuple-là, fantasque et bizarre, n'observait pas les jeûnes et les abstinences de plaisir, que les matrones s'imposaient en l'honneur de plusieurs solennités religieuses; mais elles ne s'épargnaient pas des privations du même genre, pour satisfaire des scrupules de conscience, que les matrones ne se fussent point avisées d'avoir pour les mêmes motifs. Une courtisane qui avait eu la faiblesse de cohabiter avec un circoncis (_recutitus_), se condamnait ensuite au repos pendant toute une lune. Un débauché qui voulait obtenir d'un garçon ou d'une fille la faveur de l'une ou l'autre Vénus, n'avait qu'à formuler sa requête sous forme de voeu adressé à la déesse, et il avait plus de chances d'être exaucé. «O ma souveraine, ô Vénus! s'écrie un personnage du roman d'Athénée, tandis qu'il partageait la couche d'un bel adolescent; si j'obtiens de cet enfant ce que j'en désire, et cela sans qu'il le sente, demain je lui ferai présent d'une paire de tourterelles.» L'adolescent fit semblant de ronfler, et le lendemain il avait une paire de tourterelles. Ce n'était pas seulement en affaire de mariage, que la question de virginité paraissait difficile et importante à constater. Les libertins recherchaient à grands frais la première fleur des vierges, et c'était là le commerce lucratif des lénons et des lènes, qui prenaient parfois leurs victimes à l'âge de sept ou huit ans, pour être plus certains de la condition d'une marchandise si fragile et si rare. L'acheteur demandait souvent des preuves, qu'on eût été fort en peine de lui fournir, si la superstition n'avait pas accrédité un usage étrange qui était même employé dans les mariages du peuple pour authentiquer l'état d'une vierge. Voici comment la chose se passait: au moment où la fille, qui se donnait pour _intacta_, allait entrer dans le lit où elle devait cesser de l'être, on lui mesurait le col avec un fil que l'on conservait précieusement jusqu'au lendemain; alors, on mesurait de nouveau avec le même fil: si le col était resté de la même grosseur depuis la veille et si le fil l'entourait encore exactement, on en concluait que la perte de la virginité chez cette fille remontait à une époque déjà ancienne et ne pouvait être mise sur le compte de celui qui avait cru se l'attribuer; mais, au contraire, cette virginité devenait incontestable pour les plus incrédules, dans le cas où, le col ayant grossi après la défloraison, le fil se trouvait trop court pour en faire complétement le tour. C'est à ce procédé aussi simple que naïf, que Catulle fait allusion dans son épithalame de Thétis et de Pélée, en disant: «Demain, sa nourrice, au point du jour, ne pourra plus entourer le cou de l'épouse avec le fil de la veille.»
Non illam nutrix orienti luce revisens, Hesterno collum poterit circumdare collo.
Ce fil ou ce lacet qui avait prouvé une virginité, souvent grâce à la complaisance de la personne chargée de mesurer le cou de la vierge devenue femme, on le suspendait dans le temple de la Fortune Virginale, bâti par Servius Tullius près de la porte Capène; avec ce bienheureux fil, on dédiait à la déesse, nommée aussi _Virginensis Dea_, les autres témoignages de la virginité écrits en caractères de sang sur les linges de la victime: «Tu offres à la Fortune Virginale les vêtements maculés des jeunes filles!» s'écrie Arnobe, avec une indignation que partage saint Augustin dans la _Cité de Dieu_. Cette Fortune Virginale n'était autre que Vénus, à qui l'on offrait aussi des noix, pour rappeler que, durant la première nuit des noces, le mystère conjugal s'accomplissait au bruit des _nuces_, que les enfants répandaient à grand bruit sur le seuil de la chambre des époux, afin d'étouffer les cris de la virginité expirante. «Esclave, donne, donne des noix aux enfants!» (_Concubine, nuces da_), dit Catulle dans le chant nuptial de Julie et de Manlius. «Mari, n'épargne pas les noix!» dit Virgile dans ses Bucoliques: _Sparge, marite, nuces!_ Aux yeux des Romains, pour qui tout était allégorie, la noix représentait l'énigme du mariage, la noix, dont il faut briser la coquille avant de savoir ce qu'elle renferme.
CHAPITRE XXIV.
SOMMAIRE. --Les courtisanes de Rome n'ont pas eu d'historiens ni de panégyristes comme celles de la Grèce. --Pourquoi. --Les poëtes commensaux et amants des courtisanes. --Amour des courtisanes. --C'est dans les poëtes qu'il faut chercher les éléments de l'histoire des courtisanes romaines. --Les Muses des poëtes érotiques. --Leur vieillesse misérable. --Les amours d'Horace. --Éloignement d'Horace pour les galanteries matronales. --Cupiennus. --Serment de Salluste. --Marsæus et la danseuse Origo. --Philosophie épicurienne d'Horace. --Ses conseils à Cerinthus sur l'amour des matrones. --Comparaison qu'il fait de cet amour avec celui des courtisanes. --Nééra, première maîtresse d'Horace. --Serment de Nééra. --Son infidélité. --Bon souvenir qu'Horace conserva de son premier amour. --Origo, Lycoris et Arbuscula. --Débauches de la patricienne Catia. --Ses adultères. --Liaison d'Horace avec une vieille matrone qu'il abandonna pour Inachia. --Horribles épigrammes qu'il fit contre cette vieille débauchée. --On ne sait rien d'Inachia. --La _bonne_ Cinara. --Gratidie la parfumeuse. --Ses potions aphrodisiaques. --Rupture publique d'Horace avec Gratidie. --La courtisane Hagna et son amant Balbinus. --Amours d'Horace pour les garçons. --Bathylle. --Lysiscus. --Amour d'Horace pour la courtisane étrangère Lycé. --Ode à Lycé. --Horace, trompé par Lycé, fait des vers contre elle. --Pyrrha. --Horace, ayant surpris Phyrrha avec un jeune homme, adresse une ode d'adieu à cette courtisane. --Lalagé. --Partage que fait Horace de cette affranchie avec son ami Aristius Fuscus. --Barine. --Tyndaris et sa mère. --Déclaration d'amour que fait Horace à Tyndaris. --La mère de Tyndaris, amie de Gratidie, s'oppose à la liaison de sa fille avec Horace. --Amende honorable d'Horace en faveur de Gratidie, pour obtenir les faveurs de Tyndaris. --Tyndaris se laisse toucher et réconcilie Horace avec Gratidie. --Lydie. --Cette courtisane trompe Horace pour Télèphe. --Ode d'Horace à Lydie sur son infidélité. --Myrtale. --Lydie quitte Télèphe pour Calaïs. --Réconciliation d'Horace et de Lydie. --Chloé. --Phyllis, esclave de Xanthias. --A quelle singulière circonstance Horace dut la révélation de la beauté de cette esclave. --Ode à Xanthias. --Phyllis, affranchie par Xanthias, prend Télèphe pour amant. --Horace succède à Télèphe. --Ode à Phyllis. --Glycère, ancienne maîtresse de Tibulle, accorde ses faveurs à Horace. --Amour passionné d'Horace pour cette courtisane. --Ode d'Horace à Télèphe devenu son ami. --Horace, à l'instigation de Glycère, écrit des vers injurieux contre plusieurs de ses anciennes maîtresses. --Publication que fait Horace de ses odes. --Glycère congédie Horace. --Tentative d'Horace pour se rapprocher de Chloé et faire oublier à cette courtisane Gygès son amant. --Dédains de Chloé pour Horace, qui prend parti pour Astérie, sa rivale. --Adieux d'Horace aux amours. --La chanteuse Lydé, dernière maîtresse d'Horace. --Honteuse passion d'Horace pour Ligurinus.
Les courtisanes, surtout les courtisanes grecques, qui faisaient les délices des voluptueux de Rome, n'ont pas eu d'historien ni de panégyriste, comme celles dont la Grèce avait reconnu l'ascendant politique, philosophique et littéraire, en leur décernant une espèce de culte d'enthousiasme et d'admiration. Les Romains, nous l'avons déjà dit, étaient plus grossiers, plus matériels, plus sensuels aussi que les Grecs du siècle de Périclès et d'Aspasie; ce qu'ils demandaient aux femmes de plaisir, à ces étrangères dont ils savaient à peine la langue, ce n'était pas une conversation brillante, solide, profonde, spirituelle, un écho des leçons de l'académie d'Athènes, une réminiscence de l'âge d'or des hétaires; non, ils ne cherchaient, ils n'appréciaient que des jouissances moins idéales et ils comptaient seulement, au rang des auxiliaires de l'amour physique, la bonne chère, les parfums, le chant, la musique, la danse et la pantomime. Ils n'accordaient, d'ailleurs, aucune influence hors du _triclinium_ et du _cubile_ (salle à manger et chambre à coucher) aux compagnes ordinaires de leurs orgies et de leurs débauches. La vie des courtisanes n'était donc jamais publique, et tout ce qu'elle avait d'intime transpirait à peine dans la société des jeunes libertins. Sans doute, cette société, tout occupée de ses plaisirs, comprenait des poëtes et des écrivains qui auraient pu consacrer leur prose ou leurs vers à la biographie des courtisanes avec lesquelles ils vivaient en si bonne intelligence; mais ce sujet lubrique leur semblait indigne de passer à la postérité, et, si chacun d'eux consentait à chanter la maîtresse qu'il avait prise, en la réhabilitant, pour ainsi dire, par l'amour, aucun, du moins parmi les auteurs qui se respectaient, aucun n'eût osé se faire le poëte des courtisanes à Rome, de même que les artistes, qui ne refusaient pas de faire le portrait de ces _précieuses_ et _fameuses_, eussent rougi de s'intituler, à l'instar de certains artistes de la Grèce, _peintres de courtisanes_. Si quelques ouvrages, spécialement consacrés à l'histoire et à l'usage des courtisanes célèbres chez les Romains, furent composés sous la dictée de ces sirènes, et dans le but de les immortaliser, on peut supposer avec beaucoup de raison que de tels ouvrages n'émanaient pas de plumes distinguées et qu'ils doivent avoir été détruits avec les _molles libri_ et tous ces écrits obscènes que le paganisme n'essaya pas de disputer aux justes anathèmes de la morale évangélique.