Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 2/6

Part 15

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Enfin, ces comessations et les actes honteux qu'elles favorisaient, se plaçaient, néanmoins, sous les auspices de certains dieux, de certaines déesses, qui avaient été détournés, pour cet objet, de leurs attributions décentes, ou qui étaient nés en pleine orgie d'une débauche d'imagination religieuse. Au festin de Trimalcion, deux esclaves, vêtus de tuniques blanches, entrent dans la salle et posent sur la table les lares du logis, tandis qu'un troisième esclave, tenant une patère de vin, fait le tour de la table en criant: _Soyez nos dieux propices_. Ces lares se nomment Industrie, Bonheur et Profit. Mais Pétrone passe sous silence les véritables divinités qui présidaient à ces repas nocturnes et qui y prenaient part à différents titres. C'était d'abord, et avant tous, Comus, qui retrouvait en partie son nom dans ces comessations joyeuses, préparées et célébrées sous ses auspices: il était représenté jeune, la face enluminée, le front couronné de roses. Son nom avait été formé du mot _comes_, compagnon, qui eut naturellement son verbe _comissari_, faire bonne chère entre compagnons. La jeunesse libertine, qui s'en allait, la nuit, avec des torches et des haches briser les portes et les fenêtres des courtisanes, invoquait Comus et se vantait de s'enrôler sous ses étendards bachiques; mais cette milice turbulente, que l'édile condamnait à l'amende et même au fouet, ne trouvait pas d'excuse dans la mauvaise réputation du dieu qu'elle avait pris pour chef. Vénus, Hercule, Priape, Isis, Hébé et Cupidon étaient aussi les dieux tutélaires des comessations. Cupidon, qui différait de l'Amour, fils de Vénus et de Mars; Cupidon, que saint Augustin déifie avec le titre de _Deus copulationis_, était fils du Chaos et de la Terre, selon Hésiode; de Vénus et du Ciel, selon Sapho; de la Nuit et de l'Éther, suivant Archésilaüs; de la Discorde et du Zéphire, selon Alcée; il régnait surtout à la fin des soupers. Hébé, qui versait le nectar et l'immortalité aux convives de l'Olympe, devait avoir quelque indulgence pour les mortels réunis à table. Isis, que les impies avaient surnommée la déesse (_præfecta_) tutélaire des mérétrices et des lénons, passait pour la meilleure conseillère des deux amours. Vénus, Priape et Hercule aidaient Isis dans la protection qu'elle octroyait aux amants. C'était Vénus _Volupia_, _Pandemos_ et _Lubentia_; c'était Hercule _Bibax_, _Buphagus_, _Pamphagus_, _Rusticus_; c'était Priape, le dieu de Lampsaque, _Pantheus_, l'âme de l'univers.

A côté de ces grands dieux qui avaient place dans le Panthéon du paganisme et qui ne présidaient aux festins que par complaisance, il y avait un cortége de petits dieux obscurs, qui n'avaient pas de temple au soleil et qui n'eussent pas osé figurer ailleurs que sur l'autel des lares du logis. Ces dieux-là ne devaient souvent leur existence fugitive qu'à une boutade d'ivrogne, à une fantaisie d'amant. Quant à leur figure, elle était ce que pouvait la faire le bon plaisir du fabricant, qui puisait dans ses propres idées la physionomie et les attributs de ces petites divinités, la plupart grotesques, ridicules et hideuses. Il faudrait d'immenses recherches archéologiques pour recomposer la théogonie des dieux lares de la débauche. Le premier qui s'offre à nous, c'est Conisalus d'origine athénienne, diminutif de Priape, et présidant à la sueur (+Konisalos+) que provoquent les luttes amoureuses. On le représentait sous la forme d'un phallus monté sur des pieds de bouc et ayant une tête de faune cornu. Le dieu Tryphallus, à qui l'on s'adressait dans les entreprises difficiles, n'était qu'un petit bout d'homme qui portait un _penis_ aussi haut que son bonnet, et qui avait l'air de le tenir comme un épieu. Pilumnus et Picumnus, dieux gardiens des femmes en couches, étaient également armés par la nature. Le premier, dont le nom dérivait de _pilum_, pilon, suivant saint Augustin, personnifiait une obscénité; Picumnus, frère du précédent, avait le nom et la figure d'un pivert, oiseau à long bec qui creuse les troncs d'arbre pour y cacher son nid. Trois déesses infimes: Deverra, Deveronna et Intercidona, auxquelles se recommandaient aussi les femmes enceintes, n'étaient pas indifférentes dans les mystères de l'amour: Intercidona tenait une cognée; Deverra, des verges; Deveronna, un balai. Viriplaca, déesse des raccommodements conjugaux, avait paru assez utile aux Romains pour qu'on lui accordât les honneurs d'une chapelle à Rome; mais elle était adorée surtout dans l'intérieur du ménage, et c'était devant sa statue que se terminaient les querelles d'époux et d'amants, sans qu'ils eussent besoin d'aller sur le mont Palatin chercher la protection de cette conciliante déesse: on ignore entièrement quelle était sa figure allégorique. Le dieu Domiducus, qui accompagnait les épouses à la demeure de leurs époux, rendait le même service aux maîtresses et aux mignons. On croit qu'il faut reconnaître ce dieu complaisant dans une petite statuette de bronze, qui représente un villageois vêtu d'une cape à cuculle, sous laquelle sa tête est entièrement cachée; cette cape mobile se lève et laisse voir un priape à jambes humaines. La déesse Suadela, dont la mission était de persuader; la déesse Orbana, qui avait les orphelins sous sa garde; la déesse Genita-Mana, qui devait empêcher que les enfants naquissent difformes et contrefaits; les déesses Postversa et Prorsa, qui veillaient à la position du foetus dans le ventre de sa mère; la déesse Cuba-Dea, qui s'intéressait à quiconque était couché; le dieu Thalassus ou Thalassio, qui avait dans son domaine le lit et tout ce qu'il comprenait; une foule d'autres dieux et déesses recevaient des offrandes et des invocations, lorsque les voluptueux croyaient avoir besoin de leur aide. Angerona, placée à côté de Vénus-Volupia, ordonnait le silence en mettant le doigt dans sa bouche; et Fauna, la déesse favorite des matrones, était là pour couvrir d'un voile discret tout ce qui devait n'être pas vu par des profanes. Enfin, s'il y avait union des deux sexes et accomplissement des lois naturelles, on versait du vin sur la face obscène du dieu Jugatinus: «_Quum mas et foemina conjunguntur_, dit Flavius Blondus dans son livre de _Rome triomphante_, _adhibetur deus Jugatinus_.» Saint Augustin, dans sa _Cité de Dieu_, restreint les attributions de Jugatinus à l'assistance des époux dans l'oeuvre du mariage.

CHAPITRE XXIII.

SOMMAIRE. --Le peuple romain, le plus superstitieux de tous les peuples. --Les libertins et les courtisanes, les plus superstitieux des Romains. --_Clédonistique_ de l'amour et du libertinage. --Fâcheux présages. --Pourquoi les paroles obscènes étaient bannies même des réunions de débauchés et de prostituées. --L'_urinal_ ou _pot de chambre_. --Périphrase décente que les Romains employaient pour le désigner. --Signe adopté pour demander l'urinal dans les comessations. --Présages que les Romains tiraient du son que rendait l'urine en tombant dans l'urinal. --_Matula_, _matella_ et _scaphium_, usage respectif de chacun de ces vases urinatoires. --Double sens obscène du mot _pot de chambre_. --Étymologie de _matula_. --Périphrases honnêtes employées par Sénèque pour désigner l'urine. --Sens figuré et obscène que prenait le mot _urina_. --Présages urinatoires dans les comessations. --Hercule _Urinator_. --Présages des ructations. --Rots de bon et de mauvais augure. --_Crepitus_, dieu des vents malhonnêtes. --Esclave chargé d'interpréter les rots des convives. --Le petit dieu Pet. --Son origine égyptienne. --Honneurs décernés par les Romains au dieu Pet sous le nom de dieu Ridicule. --Présages tirés du son du pet. --Origine de la qualification de _vesses_, donnée aux filles dans le langage populaire. --Présages tirés de la sternutation. --L'oiseau de Jupiter Conservateur. --Le démon de Socrate. --Jupiter et Cybèle, dieux des éternuments. --Heureux pronostics attribués aux éternuments dans les affaires d'amour. --Acmé et Septimius. --Les tintements d'oreilles et les tressaillements subits, regardés comme présages malheureux. --La droite et la gauche du corps. --Présages résultant de l'inspection des parties honteuses. --Présages tirés des bruits extérieurs. --Le craquement du lit. --_Lectus adversus_ et _lectus genialis_. --Le Génie cubiculaire. --Le pétillement de lampe. --Habileté des courtisanes à expliquer les présages. --Présages divers. --Le coup de Vénus. --Présages heureux ou malheureux, propres aux mérétrices. --L'empereur Proculus et les cent vierges Sarmates. --Rencontre d'un chien. --Rencontre d'un chat. --Superstitions singulières du peuple de Vénus. --Jeûnes et abstinence de plaisir que s'imposaient les matrones en l'honneur des solennités religieuses. --Privations du même genre que s'imposaient les débauchés et les courtisanes. --Voeu à Vénus. --Moyen superstitieux employé par les Romains pour constater la virginité des filles. --Offrande à la Fortune Virginale des bouts de fil qui avaient servi dans cette occasion. --Offrande des linges maculés et des noix. --La noix, allégorie du mariage.

Le peuple romain était le plus superstitieux de tous les peuples, et, chez lui, les plus superstitieux furent les hommes et les femmes qui, par goût, par habitude ou par profession, s'amollissaient le corps et l'âme dans les arts de la débauche (_stupri artes_) et dans tous les égarements des moeurs. On comprend que la crainte des dieux et la préoccupation de l'avenir troublaient, au milieu de leurs orgies, ces libertins, dont la conscience ne s'éveillait que de loin en loin et comme par hasard; on comprend que ces êtres mercenaires, qui trafiquaient honteusement d'eux-mêmes, et qui attendaient de cet horrible trafic un lucre quotidien, s'inquiétaient de savoir si le jour ou la nuit leur serait propice, et si le sort leur enverrait quelque chance favorable. Quant aux amants, ils avaient sans cesse à prévoir dans le vaste champ de leurs soucis et de leurs espérances; ils se forgeaient mille chimères, et ils avaient besoin, à tout moment, de se créer une sécurité ou bien une anxiété, également factices, pour donner satisfaction à la pensée dominante qui les tourmentait. De là, cette continuelle observation des présages, cette constante recherche des moyens de connaître et de diriger la destinée, cette passion fanatique pour toutes les sciences occultes et ténébreuses. Ce qu'on peut nommer le monde de l'amour, à Rome, n'avait qu'une religion, la superstition la plus crédule et la plus active; mais cette superstition, dans ce monde de jouissances sensuelles et de désordres sans nom, offrait des caractères bien différents de ceux de la superstition générale, qui ne rapportait pas à l'amour et au libertinage les auspices, les horoscopes, les sorts et les maléfices. Tous les Romains, depuis les enfants jusqu'aux vieillards, les femmes ainsi que les hommes, les plus sages comme les plus simples, étaient également sensibles aux présages, et subordonnaient à ces présages, bons ou mauvais, les moindres actions de leur vie. Les personnes qui faisaient de la volupté leur plus grande affaire, avaient encore plus de susceptibilité vis-à-vis de ces prétendus avertissements de la destinée. La connaissance et l'appréciation des présages formaient un art véritable, qui avait ses règles et ses principes; on le nommait _clédonistique_ (_cledonistica_), et, dans cette science, pleine de nuances imperceptibles, le chapitre des amours était plus long et plus détaillé que tous les autres.

C'était fâcheux présage que de prononcer ou d'entendre des paroles obscènes; voilà pourquoi ces paroles étaient bannies même des réunions de débauchés et de prostituées, suivant un proverbe, qu'on retrouverait dans tous les temps et chez tous les peuples: «Faire est bon, dire est mauvais.» On n'avait donc garde d'être scrupuleux sur les actes; mais on évitait avec soin de les exprimer en paroles; on ne les qualifiait pas, on ne les nommait pas. Plaute dit, dans sa comédie de la _Servante_ (_Casina_): «Proférer des discours obscènes, c'est porter malheur à celui qui les écoute.» (_Obscenare, omen alicui vituperare_). Lucius Accius avait dit aussi, dans sa tragédie d'_OEnomaüs_: «Allez sur le champ et publiez par la ville, avec le plus grand soin, que tous les citoyens qui habitent la citadelle, pour appeler la faveur des dieux par d'heureux présages, aient à écarter de leur bouche toute parole obscène (_ore obscena segregent_).» Il est donc bien certain que les plus viles _pierreuses_, que les plus infâmes _mascarpiones_, que les plus effrontés libertins s'abstenaient des obscénités orales; mais ils se dédommageaient par les gestes qui avaient à Rome tant d'éloquence, et qui composaient un si riche vocabulaire muet. On avait une telle horreur des mots obscènes, des expressions de mauvais augure, qu'on ne prononçait jamais le mot _urinal_ ou _pot de chambre_ (_vas urinarium_), et que les médecins eux-mêmes employaient une périphrase décente pour parler de l'urine (_urina_), qui ose pourtant se glisser dans les épigrammes de Martial. Dans les comessations où le vase urinaire jouait un rôle obligé, les convives, qui s'en servaient à table et sous les yeux de tous, le demandaient à l'esclave par un claquement de doigts (_digiti crepitantis signa_). Quelquefois, on faisait craquer un doigt, dans son articulation, en le tirant avec intelligence, quand on ne voulait pas attirer l'attention des voisins, et que l'esclave pouvait voir ce signe, qui ne produisait qu'un très-léger bruit. Puis, en satisfaisant ce besoin naturel (_urinam solvere_, dit Pline), on prenait garde de donner un présage par le bruit de l'urine frappant les parois du vase: ce présage, suivant le son, qu'elle rendait en tombant, pouvait être interprété de diverses manières. Juvénal nous représente avec mépris un riche gourmand qui se réjouit d'entendre résonner le vase d'or sous le jet de son urine. Ce vase, que Plaute se permet de nommer souvent dans ses comédies pour faire rire la populace romaine, se nommait _matula_, _matella_ et _scaphium_. Ce dernier était surtout destiné aux femmes, qui le cachaient aux yeux de leurs maris et de leurs amants: on n'est pas d'accord sur la forme du _scaphium_, qui fut sans doute souvent obscène et ithyphallique. Quant à la _matula_, c'était un énorme bassin de métal, sur l'orifice duquel on pouvait s'asseoir et qui tenait lieu de garde-robe. La _matella_, au contraire, ne servait qu'à des usages portatifs, et n'offrait qu'une médiocre capacité, qu'un bon buveur (_compotator_) remplissait plusieurs fois dans le cours d'un souper. Les lexicographes ne font pas de distinction entre ces trois sortes de vases, lorsqu'ils disent pour toute définition: «Le vase dans lequel nous nous soulageons la vessie, s'appelle tantôt _matella_ et tantôt _scaphium_.» Le nom de ce vase s'employait au figuré, avec un sens obscène qui, chose remarquable, a passé dans toutes les langues modernes. Plaute avait accusé très-nettement cette image impure, quand il dit dans sa _Mostellaria_: «Par Hercule! si tu ne me donnes pas le pot, je me servirai de toi (_tam Hercle! ego vos pro matula habebo, nisi matulam datis_).» Perse, par une autre allusion, emploie aussi au figuré le mot _matula_ dans le sens de _stupide_, parce que le pot de chambre reçoit tout et se plaint à peine: _Numquam ego tam esse matulam credidi_ («Je n'ai jamais cru que je fusse aussi pot de chambre!» pour traduire littéralement avec l'esprit de notre langue). Pour ce qui est de l'étymologie de _matula_, il faudrait sans doute la chercher dans _mentula_. L'urine, que Sénèque désigne par des périphrases honnêtes (_aqua immunda_, _humor obscenus_), était aussi matière à présages, selon qu'elle jaillissait roide, sans intermittence, par filets, par saccades ou par nappes. Une évacuation abondante et facile de ce _liquide obscène_, avant un sacrifice à Vénus, annonçait l'heureux accomplissement de ce sacrifice, dans lequel le mot _urina_ prenait un nouveau sens figuré et plus obscène encore. Juvénal est bien près de lui donner ce sens, lorsqu'il dit qu'à la vue des danses lascives de l'Espagne, la volupté s'insinue par les yeux et les oreilles, et met en ébullition l'urine que renferme la vessie: _Et mox auribus atque oculis concepta urina movetur_.

Ces présages urinatoires se produisaient surtout dans les comessations, où retentissait à chaque instant le claquement d'un doigt impatient, et où l'on apportait parfois sur la table une statuette d'Hercule _urinator_, pour détendre les reins et calmer la vessie des convives. On n'attachait pas moins d'importance aux présages des ructations, que nous nommons des _rots_ dans la langue triviale où cette incongruité a été reléguée. Les Romains, les gros mangeurs surtout ne pensaient pas comme nous là-dessus. Il y avait des rots de bon augure, que tous les convives applaudissaient; il y en avait aussi qui suffisaient pour assombrir et déranger un repas. Nous serions en peine aujourd'hui de définir quels étaient les rots de bon et de mauvais présage; mais, dans aucun cas, le _ructus_ ne passait pas pour un manque de savoir-vivre. On n'imposait nulle contrainte à ces bruyantes et désagréables explosions d'un orage de l'estomac, puisqu'on avait divinisé, sous le nom de _crepitus_, ces vapeurs, ces vents intérieurs, qui s'échappaient avec éclat par la bouche ou par le fondement. Cicéron, dans ses Lettres familières, ne rougit pas de vanter la sagesse des stoïciens qui prétendaient que les plaintes du ventre et de l'estomac ne doivent pas être comprimées (_stoici crepitus aiunt æque liberos ac ructus esse oportere_). Les anciens avaient, à cet égard, des idées bien différentes des nôtres. Ils jugeaient en bien ou en mal les bruits des rots, et ils en tiraient des augures, avec une imperturbable gravité. Il fallait être Romain pour ne pas s'enfuir à ce vers d'une comédie de Plaute: _Quid lubet? Pergin' ructare in os mihi?_ «Plaît-il? Continueras-tu à me roter dans la bouche!» L'interlocuteur répond à cette vilenie: «Roter me semble très-doux, ainsi et toujours.» (_Suavis ructus mihi est, sic et sine modo._) Dans les repas de nuit, les convives chargés de nourriture et de boisson, se renvoyaient de l'un à l'autre les rots, et un esclave se trouvait là exprès pour en noter les présages. Chaque _ructator_ savait à point nommé si les destins lui étaient favorables, et s'il n'aurait pas quelques contrariétés dans ses affaires d'amour: «Il y a là sans cesse un complaisant prêt à crier merveille, dit Juvénal, si l'amphitryon a bien roté (_si bene ructavit_), s'il a pissé droit (_si rectum minxit_), si le bassin d'or a résonné en recevant son offrande.»

On attachait bien d'autres présages, généralement propices, à l'émission des _flatus_ qui se révélaient à l'ouïe ou à l'odorat; non-seulement on était plein d'indulgence réciproque pour ces accidents que le bruit ou l'odeur trahissait d'ordinaire, mais encore on s'applaudissait mutuellement de n'avoir pas mis d'obstacle aux volontés de la nature et de ce dieu omnipotent qu'on appelait _Gaster_. Chaque fois qu'un _crepitus_ se faisait entendre, les assistants se tournaient vers le midi ou l'auster, patrie des vents, gonflaient leurs joues et faisaient mine de souffler en serrant les lèvres comme un Zéphyr. Ce n'était que dans les assemblées sérieuses ou religieuses, que l'on devait imposer silence à son derrière et tenir closes les outres de l'Éole indécent. Mais partout ailleurs, et surtout à table, liberté entière et indulgence absolue. «Quand nous restons au logis, au milieu des esclaves et des servantes, disait Caton, si quelqu'un d'entre eux a peté sous sa tunique, il ne me fait aucun tort; s'il arrive qu'un esclave ou une servante se permette de faire pendant son sommeil ce qu'on ne fait pas en compagnie, il ne me fait pas de mal.» Le petit dieu Pet figurait dans toutes les comessations sous la figure d'un enfant accroupi, qui se presse les flancs et qui paraît être dans l'exercice de ses fonctions divines. Ce dieu-là avait été imaginé par les Égyptiens, qui, ce semble, avaient grand besoin de l'invoquer souvent. «Les Égyptiens, dit Clément d'Alexandrie, tiennent les bruits du ventre pour des divinités» (_Ægyptos crepitus ventri pro numinibus habent_); mais, suivant un commentateur, il s'agirait plutôt ici des murmures d'intestins, que l'on nomme _borborygmes_ dans le langage technique. Saint Jérôme est plus explicite, en disant qu'il ne parlera pas du pet, qui est un culte chez les Égyptiens (_taceam de crepitu ventris inflati, quæ pelusiaca religio est_). Saint Césaire, dans ses _Dialogues_, ajoute même que ce culte inspirait une sorte de fanatisme aux païens qui le pratiquaient: _Nisi forte de ethnicis Ægyptiis loquamur, qui flatus ventris non sine furore quodam inter deos retulerunt_. Enfin, Minutius Félix ne veut certainement pas plaisanter, en avançant que les Égyptiens redoutent moins Sérapis que les bruits qui sortent des parties honteuses du corps (_crepitus per pudenda corporis emissos_). Tout Égyptien qu'il fût, le dieu Pet s'était naturalisé chez les Romains, qui lui donnaient une place honorable sur l'autel des dieux lares. Ils lui avaient même décerné les honneurs d'une chapelle, hors des murs, près de la source d'Égérie; mais ils l'adoraient en public sous le nom du dieu Ridicule et sous la forme d'un petit monstre malin, représenté dans la posture qui convenait le mieux à ses faits et gestes. Le présage résidait dans le son du pet (_peditum_, comme l'appelle Catulle) plutôt que dans son odeur; car la clédonistique s'attachait de préférence aux bruits. Il paraît cependant que les femmes ne se permettaient pas ce genre de liberté, et qu'elles se refusaient ainsi à fournir des présages de leur cru; car Apulée parle d'une figue dont les femmes s'abstenaient, parce qu'elle cause des flatuosités (_quia pedita excitat_). Les femmes évitaient donc avec précaution de faire entendre les esprits de leur ventre, qui parfois rompaient toute barrière dans les convulsions du plaisir: le présage devenait alors plus significatif. Lorsque, par aventure, ces esprits avaient annoncé une grossesse, le bruit promettait un enfant mâle, l'odeur, une fille. Telle est probablement l'énigme de cette qualification malhonnête qu'on applique aux filles dans le langage populaire, où on les traite de _vesses_. Au reste, la vesse (_visium_) n'était jamais prise en aussi bonne part que le pet (_crepitus_) chez les Romains. «Le mot _divisio_ est honnête, dit Cicéron; mais il devient obscène dès qu'on réplique: _intercapedo_.» Ces présages, dont la foi la plus candide n'excuse pas la malpropreté, venaient des Grecs en ligne directe; car Aristophane nous montre dans ses _Chevaliers_ un personnage que tire de sa rêverie l'incongruité d'un impudique, et qui remercie les dieux d'un si heureux présage.