Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 4/6

Part 8

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Nous ne savons pas positivement à quelle époque se termina le procès, et nous devons regarder comme un de ses derniers épisodes l'ordonnance de Henri VI, roi d'Angleterre et de France, qui se déclara, en 1424, pour le curé et le chapitre de Saint-Merry. Il est probable néanmoins que, malgré toutes les ordonnances royales ou prévôtales, la Prostitution n'abandonna jamais une rue dont elle avait _joui et usé par tel et si long temps, que ne est mémoire du contraire_. Mais le curé de Saint-Merry se vengea, dit-on, d'un des _seigneurs_ de cette rue, qu'il avait eu pour adversaire dans l'affaire des _bouticles au péché_, et il le fit condamner, par l'officialité, à faire amende honorable, un dimanche après la messe, devant la porte de l'église, comme coupable d'avoir mangé de la viande un vendredi. Ce n'est pas tout; le chapitre, ayant enfin triomphé des oppositions judiciaires, changea le nom indécent de la rue, qui fut alors confondue avec sa voisine la rue Brisemiche, et qui perdit de la sorte son vieux caractère d'ignominie; car, en prononçant _Baillehoé_, le peuple ajoutait une pantomime et une grimace malhonnêtes, qui n'avaient plus de sens à l'égard de la rue _Taillepain_ ou _Brisemiche_. Toutes ces étymologies de _Baillehoé_ étaient également significatives, soit qu'on l'écrivît _Baillehoue_ ou _Baillehore_ ou _Baillehort_, soit qu'on préférât adopter l'ancienne orthographe de _Baillehoc_ ou _Baillehoche_; car le verbe _baille_ variait d'acception, suivant le mot qu'on y accolait, et ce mot emportait toujours avec lui une valeur obscène: _houe_, c'est un instrument de labour; _hore_, c'est une fille publique; _hort_, c'est un choc violent; _hoc_, c'est cela; _hoche_, c'est une entaille, etc. En un mot, il y avait constamment une image indécente attachée aux différents noms de cette rue, qui, en perdant ses noms équivoques, ne devint pas plus honnête, puisque dans le dernier siècle les filles de la rue Brisemiche avaient encore une célébrité proverbiale.

Le document, que nous avons analysé en parlant du procès de la fabrique de Saint-Merry contre les _seigneurs_ de Baillehoé, nous permet de fixer certains points d'archéologie pornographique. Nous pouvons presque, avec certitude, constater que les rues affectées à la Prostitution avaient été autrefois fermées la nuit avec des portes; que ces rues, hantées par les _ribauds_ et gens dissolus, étaient souvent le théâtre de rixes, de meurtres et d'inconvénients graves; que néanmoins les maisons s'y louaient plus cher qu'ailleurs et y produisaient de bons revenus à leurs propriétaires ou tenanciers; que les _femmes folieuses_ avaient l'entrée libre dans les églises, où elles allaient, moins pour prier, que pour chercher aventure; enfin, que la présence d'un _bordiau_ était avantageuse à la paroisse en raison des aumônes que ses pensionnaires payaient au curé et à la fabrique. Remarquons, en outre, que dès lors un usage de droit coutumier, qui s'est maintenu jusqu'à nos jours, autorisait chaque bourgeois à porter plainte contre toute femme de mauvaise vie, qu'il voulait faire expulser, de sa maison ou de son voisinage, par les sergents du Châtelet chargés de la police des prostituées et des lieux de débauche.

CHAPITRE XII.

SOMMAIRE. --Le livre de la Taille de Paris. --Le roi des ribauds _de la royne Marie_. --Ysabiau _l'Espinète_. --Jehanne _la Normande_. --Edeline _l'Enragiée_. --Aaliz _la Bernée_. --Aaliz _la Morelle_. --_La Baillie_ et _la Perronnelle-aux-chiens_. --Perronèle _de Sirènes_. --Anès _l'Alellète_. --Jehanne _la Meigrète_. --Marguerite _la Galaise_. --Geneviève _la Bien-Fêtée_. --Jehanne _la Grant_. --Ysabiau _la Camuse_. --Maheut _la Lombarde_. --Marguerite _la Brete_. --Ysabiau _la Clopine_. --Anès _la Pagesse_. --Juliot _la Béguine_. --Jehanne _la Bourgoingne_. --Maheut _la Normande_. --Gile _la Boiteuse_. --Mabile _l'Escote_. --Agnès _aux blanches mains_. --Jehanette _la Popine_. --Ameline _la Petite_. --Ameline _la Grasse_. --Marie _la Noire_. --Anès _la Grosse_. --Jehanne _la Sage_, etc., etc.

Nous avons dit que le livre de la Taille de Paris, pour l'an 1292, ne présentait aucun fait relatif à la Prostitution; mais, après avoir examiné de nouveau ce livre si précieux pour l'histoire de Paris à cette époque, nous croyons pouvoir modifier un peu ce jugement, qui, pour être vrai au premier coup d'oeil, mérite de n'être accepté qu'avec certaines réserves; car si, en effet, on ne trouve nulle part dans les _quêtes_ de la taille une désignation précise des femmes _communes_ qui exerçaient le métier de ribauderie, on est tenté de les reconnaître çà et là sous des sobriquets qui les caractérisent. Il est certain, toutefois, que ces femmes ne payaient aucun impôt, dans les tailles extraordinaires levées au profit du roi, en qualité de _ribaudes_; mais elles payaient à titre de locataires des maisons qu'elles habitaient en ville, hors de leurs _bouticles au péchié_. Nous ne savons rien, par malheur, sur les conditions de l'assiette des taxes; et, par exemple, il nous est impossible de comprendre pourquoi Paris, qui renfermait, sous Philippe le Bel, une population de 400,000 âmes environ, ne fournit que 15,200 contribuables, suivant les calculs du savant Henri Geraud, payant ensemble 12,218 livres et 14 sous. Ces contribuables ne sont pas certainement les plus riches habitants, que les priviléges de bourgeoisie exemptaient de la taille; ce ne sont pas aussi les plus pauvres, comme nous le voyons par les différences de fortune que semblent accuser les variations de la taille. Il ne faut pas se fier aux étranges suppositions de Dulaure, qui veut que le nombre des _tailles_ indique le nombre des _feux_; si cela était, le rôle de la Taille ne mentionnerait pas, avec une taxation spéciale, les enfants, les valets, les chambrières, les ouvriers compagnons des personnes imposées. Nous hasarderons une conjecture, qui ne repose pas sur des preuves écrites, en disant que la taille n'atteignait que les individus logés au rez-de-chaussée, ayant _ouvroir_, ou _fenêtre_, ou issue de plain-pied sur le pavé du roi. Cette conjecture, que rien, d'ailleurs, ne contredit, a l'avantage d'expliquer naturellement la singulière disproportion qui existe entre le nombre des habitants et celui des contribuables, parmi lesquels les femmes ne comptent pas pour la dixième partie.

La Taille de 1292 nous permettra de constater un fait que confirment plusieurs ordonnances postérieures de la prévôté de Paris: c'est que les rues affectées à la débauche publique ne recevaient les femmes de mauvaise vie, qu'à certaines heures du jour, dans des _bordeaux_ ou _clapiers_ où elles exerçaient librement leur abjecte profession. Nous verrons qu'elles ne logeaient pas la nuit dans ces mêmes rues, comme si le législateur avait voulu qu'elles respirassent l'air de la vie honnête en sortant de l'atmosphère de leur infamie. Nous ne les rencontrerons donc que dans les rues voisines, et nous n'aurons pas de peine à les reconnaître à leurs surnoms populaires et à l'uniformité de leur taxe. Avant d'aller à leur recherche dans les paroisses où elles cachaient leur existence souvent chrétienne et presque honorable en apparence, puisqu'elles étaient quelquefois mariées et avaient un ménage, nous devons extraire du livre de la Taille une particularité très-bizarre, que l'éditeur a laissée passer inaperçue et qui se rattache à l'histoire de la Prostitution. Dans la quête des _menues gens_ qui résidaient au quartier Saint-Germain-l'Auxerrois et qui furent tous taxés indifféremment à 1 sol ou 12 deniers par tête, on est étonné de trouver le _roy des ribaus de la royne Marie_ (voy. p. 5 du _Livre de la Taille_, publié avec des commentaires par H. Geraud). Quel est ce roi des ribauds qui avait sa demeure dans la rue _d'Osteriche_, aujourd'hui rue de l'Oratoire, vis-à-vis du Louvre? A coup sûr, il ne s'agit pas ici d'un officier de la maison du roi de France; et la misérable quotité de sa contribution témoigne assez de sa condition infime. Ce n'est pas le roi des ribauds de la cour de France, qui eût payé au fisc la même redevance que _Adam le cavetier_, _Jehan menjuepain_ (mendiant) et _Helissent, ferpiere de linge_.

Il y avait, comme nous l'avons dit, un roi des ribauds élu dans chaque _cour de ribaudie_, et cette espèce de portier, chargé de maintenir l'ordre dans le clapier, n'était qu'une piètre caricature du roi des ribauds de l'hôtel du roi. Celui de la rue _d'Osteriche_ appartenait à la plus pauvre ribaudie de la ville, et ce titre pompeux, dont il se décorait, ne l'empêchait pas de n'être qu'un _truand_ de piteuse espèce. Quant à cette _royne Marie_, dont il se déclarait l'officier et le ministre, ce ne peut être qu'une ribaude ou quelque vieille entremetteuse qui aurait été intronisée reine par ses sujettes ou par ses compagnes. Il n'y a pas d'autre conclusion à tirer de cette qualification de _reine_ appliquée à une femme du nom de Marie, qui avait un roi des ribauds taxé à 12 deniers; et il est inutile de démontrer que ce chétif roi des ribauds ne pouvait, en aucun cas, appartenir à la reine Marie de Brabant, veuve de Philippe le Hardi, laquelle vivait encore à cette époque. Nous sommes fondé à croire, d'après cette simple indication, que, du moins dans certaines ribaudies, les femmes publiques se donnaient une reine, comme d'autres corporations de femmes, notamment les lavandières, les lingères, les harengères, etc. Cette reine devait avoir naturellement un roi des ribauds, chargé de la police particulière du mauvais lieu où régnait son impudique maîtresse. Peut-être, aussi, attribuait-on le nom de _reine_ à la gouvernante d'une cour de ribaudes. Nous avons vu cependant, à la suite des rois de France, au seizième siècle, une gouvernante de cette espèce, à qui les ordonnances de François Ier et de Henri II n'accordent pas les honneurs d'une indécente royauté. En général, le clapier étant honoré du titre comique d'_abbaye_, dans le langage pittoresque du peuple, la directrice d'une semblable abbaye se disait _abbesse_ ou _prieure_. On pourrait encore supposer que la reine Marie était l'élue d'une de ces joyeuses associations de _fous_, de _conards_, de _jongleurs_, etc., qui simulaient un gouvernement avec une burlesque imitation des offices de la royauté.

Venons-en à notre enquête sur les femmes sans profession, que la Taille de 1292 nous montre logées dans les rues suspectes et aux environs des rues consacrées à la Prostitution. Nous remarquons d'abord, parmi les _menues gens_ de la paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois, imposés chacun à 12 deniers, Florie _du Boscage_, qui demeurait en dehors de la porte Saint-Honoré et, par conséquent, sur le fossé de la ville; Ysabiau _l'Espinète_, dans la rue _Froidmantel_ du Louvre, qui vient à peine de disparaître avec ses vieux repaires de débauche; Jehanne _la Normande_, dans la rue _de Biauvoir_, qui existait encore il y a quarante ans sous le nom de rue de Beauvais; Edeline _l'Enragiée_ dans la rue _Riche-Bourc_, qui est à présent la rue du Coq-Saint-Honoré; Aaliz _la Bernée_, au coin de l'abreuvoir qui était à l'entrée de la rue des Poulies; Aaliz _la Morelle_, dans la rue _Jehan Evrout_, qui n'a pas laissé de traces; _la Baillie_ et _Perronnelle-aux-chiens_, dans la rue des Poulies; Letoys, fille d'_Aaliz-sans-argent_, dans la rue _d'Averon_, qui est la rue Bailleul. Il est assez bizarre que les rues sombres et fétides où résidaient ces filles, dont le sobriquet indique assez la profession, n'ont jamais cessé d'être habitées par le rebut de la population. Parmi les menues gens du quartier Saint-Eustache, nous trouvons Perronèle _de Serènes_ (ou sirène), Anès _l'Alellète_ (l'alouette), Jehanne _la Meigrète_, Marguerite _la Galaise_, Geneviève _la Bien-Fêtée_, Jehanne _la Grant_, etc. Les mêmes sobriquets se sont conservés traditionnellement parmi le monde de la Prostitution populaire.

Dans les mêmes quartiers et les mêmes rues, la Taille de 1292 signale encore par des sobriquets analogues un nombre de femmes qui pouvaient vivre également de leur corps, mais qui en tiraient meilleur profit, puisqu'elles sont imposées à 2, à 3 et même à 5 sous. Telles étaient, en dehors de la Porte-Saint-Honoré, Ysabiau _la Camuse_ et Maheut _la Lombarde_; dans la rue _Froidmantel_, Marguerite _la Brete_ et Ysabiau _la Clopine_; dans la rue _Biauveoir_, Anès _la Pagesse_; dans la rue Richebourg, Juliote _la Beguine_, Jehanne _la Bourgoingne_, Maheut _la Normande_, Gile _la boiteuse_, etc. Il faut faire observer que les rues pauvres et malfamées, qui acceptaient de pareilles habitantes, n'étaient occupées, d'ailleurs, que par des artisans de la plus vile espèce: pêcheurs, passeurs, savetiers, fripiers, etc. Dans les rues plus passagères et mieux habitées, on ne remarque pas souvent une seule femme dont la condition semble équivoque. Nous rencontrons seulement ces femmes suspectes aux alentours des rues bordelières, où elles ne logeaient pas, comme nous le prouverons plus loin. Ainsi, dans la rue de Glatigny, où la débauche avait son plus fameux atelier, on ne voit pas sans doute figurer des personnes bien honorables: ce sont Margue _la crespinière_, Jean _le pastéeur_, Héloys _la chandelière_, Jaque _le savetier_, etc. Mais, en voyant au nombre des locataires de cette rue infâme un certain Jeharraz, qui paye 22 sols de contribution, Guibert le Romain, qui en paye 25, la femme de Nicolas le _cervoisier_ et ses deux filles, qui payent ensemble 38 sols, et Giles Marescot, 36; nous sommes tenté de prendre ces individus pour des fermiers de mauvais lieux, et nous allons chercher leurs pensionnaires dans les rues voisines. Elles nous présentent Mabile _l'Escote_ (ou l'Écossaise), Perronèle _Grosente_, de Gervoi; Lucette, Lorencete, Agnès _aux blanches mains_, Jehannette _la Popine_ et d'autres que nous reconnaissons pour des _femmes d'amour_. Dans un centre de Prostitution, non moins actif que le Val d'amour, en _Baillehoe_ et en _Cour Robert-de-Paris_, nous ne comptons que quatre femmes sans profession entre trente-huit contribuables, dont le plus imposé, il est vrai, ne paye que 5 sols: ce sont Ameline _Beleassez_, Ameline _la Petite_, Anès _la Bourgoingne_ et Maheut _la Normande_, qui sont taxées chacune à 2 sols; la chambrière de Maheut est taxée de même que sa maîtresse, dont elle partageait apparemment les travaux et les bénéfices. Mais, dans les rues adjacentes, il y a des femmes que leur surnom nous fait reconnaître, et qui appartenaient sans doute à la ribaudie de Baillehoé, quoiqu'elles eussent leur domicile en _honnête mesgnie_. Citons seulement Chrétienne et Marie, sa soeur, dans la rue Neuve-Saint-Merry; Juliane et Anès, _sa nourrice_, dans la même rue; Ameline _la Grasse_, dans le cloître; Marie _la Noire_, Marie _la Picarde_, Anès _la Grosse_, Jehanne _la Sage_, dans la rue Simon-le-Franc, etc. Ce n'était pas là, certainement, tout le personnel de la Prostitution dans ces quartiers populeux; et nous sommes fort en peine d'apprécier le motif qui faisait comprendre telle ribaude plutôt que telle autre sur les listes de la taille.

Il faut admettre aussi que toutes les prostituées n'étaient pas vouées exclusivement à leur honteuse profession et que la plupart d'entre elles se trouvaient réparties dans diverses catégories de métiers. Il paraît ressortir de l'esprit des ordonnances de saint Louis, qui régissaient toujours la Prostitution, que toute femme était libre de son corps et pouvait en faire trafic à son gré, pourvu qu'elle ne s'abandonnât au péché que dans _les anciens bordeaux et rues à ce ordonnées d'ancienneté_. Selon les termes de plusieurs arrêts du parlement, Delamare, qui avait sous les yeux tous les monuments de la législation du Châtelet, n'a pas jugé autrement l'état des femmes publiques, qui n'avaient cette condition infamante que dans l'exercice de leur scandaleuse industrie, et qui, hors de là, retrouvaient presque la qualité de femme honnête. Il résulterait de cette distinction singulière dans l'une et l'autre phase de leur genre de vie, que l'autorité municipale n'avait rien à voir dans les désordres secrets des femmes qui se conformaient scrupuleusement aux ordonnances et qui ne devenaient ribaudes communes qu'en mettant le pied dans les endroits consacrés à cette Prostitution transitoire et locale. Celle qui venait de se prostituer en un mauvais lieu, se purifiait, pour ainsi dire, dès qu'elle en était sortie. On s'explique de la sorte un jugement des magistrats de Bordeaux qui condamnèrent au gibet un homme coupable d'avoir violé une fille publique. Ce jugement mémorable est rapporté par Angelo-Stefano Garoni, dans son Traité de jurisprudence intitulé: _Commentaria in titulum de meretricibus et lenonibus Constit. Mediol._ «Les lieux infâmes de Prostitution, dit Delamare dans son _Traité de la Police_, étoient communs à plusieurs de ces femmes publiques et leurs demeures en étoient séparées. C'étoit un lieu d'assemblée, où elles avoient la liberté de se rendre pour leur mauvais commerce, et qui leur étoit marqué, pour les faire davantage connoître et en éloigner celles qui étoient encore susceptibles de quelque pudeur. Il leur étoit défendu (selon le _livre vert ancien_ du Châtelet, fol. 159) de commettre le vice partout ailleurs, non pas même dans les lieux de leurs demeures particulières, sous les peines portées par les règlements. Elles crurent éluder ces sages précautions, en se rendant si tard dans ces lieux publics qu'elles n'y seroient point connues et que les voisins ne les y verroient point entrer.»

On réglementa dès lors les heures d'entrée et de sortie dans les bordeaux et clapiers qui ne s'ouvraient qu'au point du jour et se fermaient au coucher du soleil. On ne voit pas néanmoins que les femmes qui y venaient pour pécher, fussent soumises à une inscription quelconque; mais on peut prétendre, à coup sûr, qu'elles étaient tenues d'acquitter un droit fixe qui figurait dans la recette de la ville ou qui faisait partie des revenus du roi des ribauds de l'hôtel du roi. Le prévôt de Paris rendit une ordonnance, le 17 mars 1374, portant que: «toutes femmes qui s'assemblent ès rues Glatigny, l'Abreuvoir Mâcon, Baillehoé, la Cour Robert-de-Paris, et autres bordeaux, soient tenues de s'en retirer et de sortir de ces rues, incontinent après dix heures du soir sonnées, à peine de vingt sous parisis d'amende pour chaque contravention.» Le taux de l'amende, qui équivalait à plus de vingt francs de notre monnaie, prouve, ce nous semble, que le salaire d'une journée de _péché_ n'était pas inférieur à cette amende, qui revenait probablement pour moitié aux sergents du Châtelet; elle fut laissée depuis à l'arbitraire du juge, et, par conséquent, doublée ou quadruplée, ce qui permettrait de supposer que des femmes de haut rang ne craignaient pas quelquefois d'affronter les hasards impudiques de ces lieux infâmes et se souciaient peu de l'amende, pourvu qu'elles achetassent par là l'impunité et le secret de leur vie dissolue. Le 30 juin 1395, le prévôt de Paris fit défense à toutes filles et femmes de joie, «de se trouver dans leurs bordeaux ou clapiers, après le couvre-feu sonné, à peine de prison et amende arbitraire.» Delamare, qui rapporte cette ordonnance d'après le _livre rouge ancien_ du Châtelet, ajoute une particularité qu'il a vérifiée sur les registres de la prévôté: «Les ordonnances étoient renouvelées tous les ans deux fois, et cette retraite leur étoit marquée à six heures en hiver, et à sept heures en été, qui est l'heure que l'on sonne le couvre-feu.»

Telle était la force de l'usage, tel était l'empire de l'habitude au bon vieux temps, qu'il fallut plusieurs siècles pour enlever à la Prostitution une des rues que Louis IX lui avait spécialement affectées. Lorsque l'ordonnance du prévôt de Paris, du 18 septembre 1367, eut renouvelé et confirmé la destination de ces rues malhonnêtes, l'évêque de Mâcon adressa des représentations au roi Charles V, pour obtenir que la rue Chapon fût soustraite à cette impure servitude. Les évêques, comtes de Châlons, possédaient depuis plusieurs siècles un grand hôtel, situé dans la rue Transnonain, appelée alors _Troussenonain_, entre les rues Chapon et _Court-au-vilain_, maintenant rue de Montmorency. Les femmes de mauvaise vie s'étaient emparées de toutes ces rues, mais elles s'assemblaient tous les jours dans leur _asile_ de la rue Chapon, et là, leurs chants, leurs rires, leurs altercations, leurs indécences, troublaient sans cesse la vue, les oreilles et la conscience des pieux habitants de l'hôtel de Châlons. L'évêque, qui était membre du conseil privé du roi, employa tout son crédit pour éloigner de sa demeure, et, en même temps, du cimetière de Saint-Nicolas-des-Champs, l'odieux voisinage qui semblait insulter à la fois les vivants et les morts. Charles V rendit une ordonnance, datée du 3 février 1368 (nouveau style, 1369), dans laquelle il remettait en vigueur le premier édit de saint Louis contre la Prostitution en général. Pour en venir non pas à l'exécution complète de cet édit, mais pour l'appliquer seulement à la rue Chapon, les conclusions qu'il tirait de l'ordonnance prohibitive de 1254 n'étaient ni justes ni motivées; car, après avoir rappelé l'ancienne ordonnance qui expulsait de la ville (_de villâ_) les femmes publiques (_publicæ meretrices_) et qui confisquait tous leurs biens, jusqu'à la cote et au péliçon (_usque ad tunicam vel pelliceam_), il ordonnait aux propriétaires et aux locataires de la rue Chapon qui auraient loué leurs maisons à des ribaudes, de les mettre dehors sur-le-champ et de ne faire aucun bail avec elles à l'avenir, sous peine de perdre le loyer d'une année, afin, disait l'édit, que ces viles créatures ne logent plus dans ladite rue et n'y tiennent plus leurs assemblées (_quod ibidem sua lupanaria ulteriùs de cetero non teneant_); cela, pour l'honneur de l'évêque et dans l'intérêt des personnes honnêtes qui habitaient aux environs de cette rue ou même dans cette rue, où l'on n'osait plus passer. L'ordonnance a l'air d'attribuer au nom de la rue Chapon une origine que démentent des titres plus anciens (_saltem metu pene dictus viens_). Sauval affirme que les femmes publiques résistèrent aux ordres du roi, en se fondant sur leurs priviléges confirmés par saint Louis, et prouvèrent que la rue Chapon leur avait été concédée comme un lieu d'asile par Philippe-Auguste, avant que cette rue fût enfermée dans l'enceinte de Paris. Les évêques de Châlons eurent beau se plaindre et s'autoriser de l'ordonnance de Charles V pour se débarrasser de leurs scandaleuses voisines: ils n'y réussirent pas, tant la législation de saint Louis avait conservé d'autorité, tant la coutume avait de pouvoir dans l'administration municipale. «Les ribaudes tinrent bon, dit Sauval, et elles ne sortirent de la rue Chapon qu'en 1565, lorsque les asiles de femmes publiques furent ruinés de fond en comble à Paris.»