Part 5
Le plus ancien document dans lequel nous trouvons une nomenclature des mauvais lieux de Paris, c'est un poëme ou un monologue en vers, composé au treizième siècle par un certain Guillot, qui ne nous est connu que par son _Dit des Rues de Paris_. Ce poëme fut publié pour la première fois en 1754 par l'abbé Lebeuf, d'après un manuscrit qu'il avait découvert à Dijon et qu'il déposa dans la bibliothèque de l'abbé Fleury, chanoine de Notre-Dame. Depuis cette époque, on a souvent réimprimé l'ouvrage de Guillot et l'on s'en est servi surtout pour fixer la topographie parisienne au treizième siècle; car on peut dater de 1270 ce catalogue rimé, où l'_acteur_ parle de _Dom Sequence_, chefecier de Saint-Merry, comme d'un contemporain; or ce personnage vivait encore en 1283. Les critiques, qui ont cité le Dit des Rues, auquel Guillot a donné la forme d'un itinéraire commençant à la rue de la Huchette, dans le quartier de l'Université, n'ont pas pris garde que le poëte ou plutôt le rimeur, en accumulant des noms de rues et de ruelles qu'il se plaît à faire rimer ensemble le plus naïvement du monde, semble n'avoir eu d'autre préoccupation que la recherche et le signalement des endroits consacrés à la débauche. Nous ne voulons pas dire cependant que cet honnête Guillot, qui a peut-être vu son nom passer en proverbe avec l'épithète de _songeur_, se soit préoccupé de cette recherche dans un but honteux; mais il est toutefois remarquable que, dans ces trois cents rimes nomenclatives, les principales digressions du poëte soient relatives à la Prostitution; sur cette matière, du moins, il se relâche de l'aridité de son catalogue onomastique et il y ajoute complaisamment quelques images qui ne sont pas du meilleur goût. Chaque fois que Guillot rencontre sur son chemin un de ces clapiers que la police urbaine environnait d'une mystérieuse tolérance, il a l'air de s'y arrêter, ne fût-ce que pour en marquer la place et en constater l'existence. Comme il désigne plus de 20 rues suspectes dans les trois grandes divisions de Paris, comprises sous les dénominations d'_Université_, de _Cité_ et de _Ville_, on a lieu de supposer qu'il fut appelé _Guillot le songeur_, par les femmes bordelières qui lui reprochaient d'avoir mentionné des _bordeaux_ qui n'existaient que dans son imagination.
Le premier qu'il croit reconnaître sur son passage, à partir du Petit-Pont, en remontant dans le quartier de l'Université, c'est dans la rue _de la Plâtrière_, qui paraît être celle qu'on a nommée depuis rue du Battoir:
La maint (demeure) une dame loudière Qui maint chapel a fait de feuille.
L'abbé Lebeuf, que la pudeur égare sans doute, explique le mot _loudière_ par _faiseuse de couvertures_, mais, dans la vieille langue française, _loudière_ signifiant _couverture_ au propre, équivalait au figuré à _prostituée_, et il n'était pas autrement question de couvertures. Cette _loudière_, que Guillot ne se fût pas permis de qualifier ainsi au hasard, pouvait bien, dans les loisirs que lui laissait son vilain métier, s'occuper à faire des _chapeaux de fleurs_ ou de _verdure_, que les confrères des corporations portaient aux fêtes patronales, dans les processions et en diverses circonstances solennelles. Nous ne sommes pas éloigné de croire que ces _chapels_, dont la fabrication était une industrie assez importante à Paris, figuraient sur la tête des fiancés, des épouses et des amoureux, aux repas de famille. Guillot ne s'arrête pas longtemps rue de la Plâtrière, quels que fussent les charmes de la dame; il poursuit sa route, dit-il, par la rue du Paon, qu'il appelle _Puon_:
Je descendi tout bellement Droit à la rue des Cordèles: Dame i a: le descord d'elles Ne voudroie avoir nullement.
Cette rue _des Cordèles_ est maintenant la rue des Cordeliers, qui devait son nom au couvent des Grands-Cordeliers, que la Révolution a détruit. Il est probable que Guillot a remplacé _Cordeliers_ en _Cordèles_ pour les besoins de la rime et aussi par allusion aux affaires de coeur qui se traitaient dans cette rue-là. Les _dames_ qui y demeuraient n'étaient sans doute pas d'une humeur accorte et facile, puisque le poëte ne craint rien tant que d'avoir un débat (_descord_) avec elles. Cela prouve que de tout temps les femmes de plaisir ont été très-promptes à la dispute et très-ardentes dans leurs colères. Guillot, pour rencontrer d'autres femmes de la même espèce, est obligé d'aller jusqu'à la rue des Prêtres-Saint-Severin, qu'il appelle la _petite ruellette de Saint-Sevrin_, où
.... Mainte meschinete S'y louent souvent et menu, Et font batre le trou velu Des fesseriaux, que nus ne die.
Nous n'entreprendrons pas de dégager des voiles du vieux langage le métier scandaleux des _meschinetes_, que Guillot met en scène avec beaucoup d'indulgence. Nous le suivrons plutôt dans la rue _de l'Ospital_, qu'on a nommée ensuite rue Saint-Jean-de-Latran, en mémoire des hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, qui y avaient une maison. Guillot tombe au milieu d'une querelle de femmes qui s'injuriaient et se battaient en pleine rue, malgré le voisinage des pères hospitaliers; le texte est ici moins obscur que corrompu:
Une femme i d'espital (despita), Une autre femme folement De sa parole moult vilment.....
Guillot s'enfuit, sans attendre la fin de la dispute, et il craignait si fort de s'y voir mêler, qu'il ne fit que traverser la rue _Saint-Syphorien_, aujourd'hui rue des Cholets, où il connaissait pourtant une fille nommée Marie, qui devait être à la fois égyptienne (tireuse d'horoscope) et _loudière_:
La rue de la Chaveterie (à présent rue Chartière) Trouvay. N'allay pas chez Marie, En la rue Saint-Syphorien, Où maignent li logiptien.
En passant dans la rue Saint-Hilaire, qui a conservé son nom, il se rappelle qu'une _dame débonnaire_ y demeure, mais il n'a pas le temps de faire une pose chez cette dame de bonne volonté, qu'il nomme _Gietedas_, sobriquet où il serait aisé de découvrir un sens obscène. Le voilà dans le clos Bruneau (_Burniau_), _où l'on a rosti maint bruliau_, dit-il; mais, par _bruliau_, il n'entend pas certainement parler des fagots qu'on y aurait brûlés. Le clos Bruneau était au centre des écoles, et les écoliers, qui, du temps de Rabelais, y allaient faire leurs ordures, s'y rendaient auparavant pour y faire _chere-lie_ avec leurs _meschines_. Guillot a donc raison de dire que l'on _a rôti maint bruliau_ dans ce repaire sombre et infect. Nous disons encore dans le même sens _rôtir le balai_. Près de là se trouve la rue des Noyers, où il y avait alors autant de femmes de mauvaise vie qu'on en rencontrerait de nos jours dans tout le quartier:
Et puis la rue du Noyer, Où plusieurs dames, por louier Font souvent battre leurs cartiers.
Guillot, dans la rue du Bon-Puits, qui devait son nom à une allusion gaillarde, n'oublie pas d'enregistrer les hauts faits d'une commère, femme d'un charpentier, fameuse par le nombre d'hommes qu'elle a envoyés de son lit au cimetière, suivant une interprétation hasardée de ces deux vers:
La maint la femme à un chapuis Qui de maint homme a fait ses glais.
Leduchat ou Lenglet Dufresnoy, en expliquant le second vers, y verrait sans doute une figure érotique empruntée à la sonnerie des cloches que l'on ébranle lentement pour tinter le glas des morts. Guillot, qui connaît tous les bons endroits, comme on disait dans la langue familière du siècle dernier, pousse un soupir en traversant la rue _de l'École, où demeure dame Nicole_. Cette rue de l'École, qui est devenue la rue du Fouarre, à cause de la paille ou _feurre_ qu'on y étendait pour y amortir le bruit des pas, renfermait les grandes Écoles de l'Université, et en même temps plus d'une école de Prostitution. Voilà pourquoi Guillot dit avec malice:
En celle rue, ce me semble, Vent-on et fain et feurre ensemble.
Guillot n'a plus rien à apprendre dans ces écoles; il se sauve par la rue Saint-Julien-le-Pauvre, et il invoque ce saint-là, _qui nous gard de mauvais lieu_. Saint Julien était le protecteur des voyageurs; il les garantissait des mauvais pas et des mauvaises rencontres. Guillot entre donc sain et sauf dans la Cité, et la première rue où il éprouve l'attrait de la concupiscence, c'est la rue Cocatrix:
Où l'on boit souvent de bons vins Dont maint homs souvent se varie.
Il n'y avait pas, à cette époque, de cabaret qui ne fût un lieu de débauche. Guillot mentionne encore une _bonne taverne_ dans la rue _Charoui_, qui s'étendait depuis l'entrée du cloître Notre-Dame jusqu'à la rue des Trois-Canettes. Ces tavernes et leurs dépendances étaient fréquentées probablement par les chantres et les écolâtres de la cathédrale. Guillot, sans doute, leur fait raison en passant; espérons, pour son honneur, qu'il ne fait que passer aussi dans la ruelle Sainte-Croix, _où l'on chengle_ (cingle) _souvent des cois_ (cuisses), et dans la rue Gervais-Laurent, qu'il appelle _Gervese Laurens_,
Où maintes dames ignorent Y mesnent, quis de leur guiterne.
Nous ne pensons pas que les habitantes de cette rue mal famée attirassent les innocents aux sons de la _guiterne_ (guitare), et nous attribuons plutôt au mot _guiterne_ un sens figuré que la pudeur nous défend d'approfondir. Nous ne nous arrêterons pas davantage à une rencontre étrange que Guillot fait dans la rue des Marmousets, alors _du Marmouset_, où un quidam lui adresse une infâme proposition:
Trouvay homme qui m'eut fet Une musecorne belourde.
Dans la rue du Chevet-Saint-Landry, Guillot n'a plus affaire qu'aux femmes débauchées, dont il définit la profession d'une manière peu compréhensible:
Femmes qui vont tout le chevez Maignent en la rue de Chevez.
Guillot s'enfonce de plus en plus dans le domaine héréditaire de la Prostitution; il est en plein Glatigny, qu'on appelait le _Val d'amour_:
En bout de la rue descent. De Glateingni où bonne gent Maignent et dames au cors gent Qui aux hommes, si com moy semblent, Volontiers charnelment assemblent.
Il échappe peut-être au péril de la tentation, et se jette dans la rue du Haut-Moulin, qui se nommait rue _Saint-Denis de la Chartre_, à cause de l'église qu'on y voyait et qui n'a été démolie qu'à l'époque de la Révolution. Le mauvais lieu que Guillot signale dans cette rue, devait être un des plus considérables de Paris, et les femmes qu'il renfermait ne sortaient jamais de cette abbaye lubrique,
Où plusieurs dames en grant chartre Ont maint v.. en leur c.. tenu, Comment qu'ilz y soient contenu.
Ce passage et beaucoup d'autres prouveraient que le _Dit des Rues_ eût été intitulé, avec non moins d'à propos, le _Dit des Bordeaux_ de Paris. Guillot en avait fini avec ceux de la Cité; il traversa le Grand-Pont ou le Pont-au-Change, et il continua dans la Ville son enquête pornographique.
Dans la rue des Lavandières, _où il a maintes lavendières_, il nous fait entendre que ces filles ne se bornaient pas à rincer du linge à la rivière. De tout temps, les blanchisseuses ont eu la même réputation, et la reine qu'elles élisaient chaque année avait des pouvoirs analogues à ceux du roi des ribauds, mais seulement dans ses États et sur ses sujettes. Guillot ne se laisse pas retenir par ces joyeuses ribaudes; il poursuit sa route, à travers les rues fangeuses du quartier des Halles; il entre un moment, pour se rafraîchir, chez un tavernier de la place _aux Pourceaux_, qui devint ensuite la _place aux Chats_, puis la _fosse aux Chiens_, parce qu'on y entassait des charognes et des immondices: c'est le carrefour formé par la jonction des rues Saint-Honoré, des Déchargeurs et de la Lingerie. Guillot, qui se plaint ici de n'avoir point de bonheur (_Guillot, qui point d'heur bon n'as_), dit pourtant qu'il trouva sa _trace_, son chemin ou plutôt ce qu'il cherchait, la piste de quelque jolie _galloise_, avec laquelle il vida un pot de clairet ou de muscadet. Dans la rue Béthisy, il ne fut pas étonné de se heurter contre un homme qui tenait conférence avec une ribaude, sans se soucier de faire rougir les passants:
Un homs trouvai en ribaudez, En la rue de Bethisi Entré: ne fus pas éthisi.
Guillot ne se déferrait pas pour si peu. Il était arrivé dans la rue de l'Arbre-Sec, et il n'avait garde d'oublier un petit cul-de-sac, qui existe encore sous le nom de _Cour Baton_, et qui avait autrefois le nom malhonnête de _Coul de Bacon_. Il est bien certain que, dans cette dénomination locale, il ne faut pas attribuer au mot _bacon_ le sens de chair de porc salée, ni même chercher dans ce mot une image plus ou moins rapprochée de ce sens primitif. C'était une cour de ribaudie, avec son puits, autour duquel les femmes d'amour tenaient leurs assises. Guillot ne se fait pas scrupule de dire:
Trouvai et puis Col de bacon Où l'on a trafarcié maint c...
Il y aurait à faire sur ce vers une curieuse dissertation philosophique, que nous recommandons à l'ombre de Leduchat, et qui permettra de rétablir la véritable acception du vieux verbe _trafarcier_ ou _trafarcer_, que le _Complément du Dictionnaire de l'Académie française_ traduit assez mal par _traverser_. Guillot suit le bord de la rivière et arrive à l'entrée d'une grande rue qui conduit à la porte du Louvre; le voisinage de la rivière caractérise assez les dames qu'il rencontre et qui vendaient leurs _denrées_ à un prix trop élevé pour sa bourse:
Dames i a gents et bonnes; De leurs denrées sont trop chiches (ou riches).
Il ne perd pas son temps à marchander ce qu'il ne peut acheter, et il se dirige vers la rue Saint-Honoré. Auprès d'une _rue de Maître-Huré_, rue dont il n'est plus possible de déterminer la position, quoiqu'elle avoisinât la rue des Poulies, il eut sans doute à se louer de la politesse de certaines dames qui lui souhaitèrent la bienvenue:
La rue trouvai-je maistre Huré, Lez lui séant dames polies.
En faisant de _maître Huré_ un personnage vivant, au lieu d'un nom de rue, on serait forcé de l'accuser d'un odieux métier que desservaient les _dames polies_ dont il paraît entouré. Guillot ne remarque rien qui soit relatif à la Prostitution dans les deux rues de la Truanderie, où il n'omet pourtant pas de nous montrer le fameux Puits d'Amour: _le puits le carrefour despart_, dit-il seulement; mais il se ravise dans la rue Mauconseil:
Une dame vi sur un seil, Qui moult se portoit noblement: Je la saluai simplement, Et elle moi, par saint Loys!
Les habitudes de cette dame ne différaient pas de celles de ses pareilles que nous voyons, dans les mêmes rues, exercer le même manége qu'autrefois, attendre et guetter leur proie sur le seuil des maisons, à l'entrée de sombres allées, en appelant ou invitant les passants. Guillot, qui jure par saint Louis lorsqu'il répond à cet appel libidineux, pourrait bien avoir voulu rappeler à cette ribaude les ordonnances du saint roi. Quand il fut dans la rue Saint-Martin, il entendit chanter l'office de Notre-Dame de Saint-Martin-des-Champs, et il s'arma de continence pour achever sans encombre son voyage à la recherche des lieux impurs. Il traversa rapidement la rue Beaubourg, qui lui eût offert de quoi satisfaire tous les genres de débauche:
Alai droitement en Biaubourc, Ne chassoie chievre ne bouc.
De la rue des Étuves, il s'aventura dans une rue _Lingarière_, qui ne peut être que la rue Maubué, un des fiefs les plus anciens de la Prostitution:
Là où leva mainte plastrière D'archal mise en oeuvre pour voir, Plusieurs gens pour leur vie avoir.
Ces gens-là, qui levaient des grillages en fil d'archal pour regarder dans la rue, étaient, sans contredit, les hôtes ordinaires de cette rue Maubué, dans laquelle il y avait autant de clapiers que de maisons, autant de filles et d'hommes dissolus que d'habitants. Les rues voisines se ressentaient de ce honteux voisinage. Guillot se contente de nommer la rue Quincampoix (_Qui qu'en poit_), la rue Aubry-le-Boucher, et le _Conreerie_, dont la modestie du quinzième siècle avait fait la _Corroierie_, et qui est cachée à présent dans la rue des Cinq-Diamants, par allusion à ses impudiques origines. Il craint qu'un malheur ne lui advienne, en approchant de la rue Trousse-Vache, qui avait tiré son nom ignoble des moeurs plus ignobles encore de sa population ordinaire.
La rue Amaury de Roussi Encontre Troussevache chiet, Que Dieu garde qu'il ne nous meschiet!
Guillot approchait du terme de ses pérégrinations; il était si fatigué, qu'il s'assit, pour prendre quelques instants de repos, dans la rue des Arcis; il reprit bientôt sa course et négligea sans doute de désigner certaines rues comme affectées spécialement à la Prostitution. Ainsi, en passant dans la rue de _l'Étable-du-Cloistre_, qui ne peut être que la rue du Cloître-Saint-Merry, il est surpris de n'y pas rencontrer de femmes bordelières, comme il en avait vu à une autre époque, et il reconnaît que cette rue est maintenant _honestable_; mais, quand il va de Saint-Merry en _Baillehoe, où je trouvai beaucoup de boe_, dit-il; cette rue Baillehoé, dont le nom n'était qu'un hideux sobriquet et qui prit celui de _Brisemiche_, qu'elle a gardé jusqu'à nos jours, ne lui représente aucune réminiscence de libertinage, et il s'en éloigne, sans l'avoir qualifiée comme elle le méritait. Il s'avance dans le Marais, et donne un coup d'oeil à la rue du Plâtre:
Où maintes dames leur emplastre A maint compagnon ont fait battre, Ce me semble pour eux esbattre.
Guillot est inépuisable pour trouver des périphrases plus libres que naïves, qui caractérisent les endroits qu'il cherche. Au carrefour _Guillori_, dont le nom équivaut à celui de _Jean-de-l'Épine_, qu'il a porté plus tard, et que le savant De l'Aulnaye n'eût pas manqué de mettre en évidence avec toute l'obscénité que ce nom-là peut offrir, Guillot ne sait plus à qui entendre:
Li un dit _ho!_ l'autre _hari_.
Nous croyons qu'il était aux prises avec deux _meschines_ qui voulaient l'entraîner chacune de son côté; mais il leur résista: _Ne perdis pas mon essien_, dit-il, et il débouche dans la rue _Gentien_, maintenant rue des Coquilles, où demeurait un _biau varlet_ qui lui inspira peut-être une coupable pensée. Il ne se hasarda pas dans la rue de l'_Esculerie_, qui était le cul-de-sac de Saint-Faron, et qui n'avait pas un honnête homme parmi ses locataires; il longea rapidement la rue de _Chartron_ ou des Mauvais-Garçons, près de Saint-Jean en Grève:
Où mainte dame en chartre ont Tenu maint v.. pour se norier (_nourrir_).
C'est la seconde fois que Guillot nous montre _en chartre_ les méprisables artisanes de la Prostitution: il est clair que leur clôture n'était pas volontaire et qu'elle ne dépendait que des règlements de police. Dans la rue du Roi de Sicile, Guillot se souvint d'une nommée Sedile, qui logeait dans la rue Renaut-Lefèvre, _où elle vend et pois et febves_, dit-il dans le langage figuré auquel il a recours pour exprimer les mystères de l'impudicité. Il s'engage ensuite, avec précaution, dans la rue de _Pute-y-musse_, dont le nom significatif ne permet pas de doute à l'égard de sa destination: cette rue _bordelière_, que le peuple avait baptisée, conserva toujours traditionnellement ce nom indécent, quoiqu'on eût essayé de le modifier en _Petit-Musc_ et de le changer en _Cloche-Perche_, qu'elle porte encore sur son écriteau. La vertu de Guillot avait échappé à bien des dangers, quand il entra dans la rue Tyron, où il alla voir dame Luce:
Y entrai dans la maison Luce Qui maint en la rue Tyron: Des dames hymnes vous diron.
Nous ne pensons pas, avec l'abbé Lebeuf, qu'il s'agisse ici des cantiques et des chants religieux qui pouvaient s'élever d'un couvent de filles pénitentes. La _maison Luce_ a toute la physionomie d'un mauvais lieu, et les hymnes qu'on y chantait s'adressaient évidemment à Vénus. Telle est l'abbaye galante que nous persistons à voir dans cette rue, où les archéologues ont imaginé de placer un logis appartenant à l'abbé de Tiron. Guillot, au terme de son excursion, se donne du bon temps; dans la rue Percée, une des cinq rues qui portaient alors ce nom, indiquant une ancienne impasse transformée en rue, il se repose et se rafraîchit:
Une femme vi destrecié Pour soi pignier, qui ne donna De bon vin.....
Cette femme, qui se peigne ou qui s'ajuste en versant du vin à Guillot, ne peut être qu'une fille publique. Mais Guillot ne se lasse pas: il va de la rue des Poulies-Saint-Paul dans la rue des Fauconniers,
Où l'on trouve bien, por deniers, Pour son cors solacier.
Il ne nous dit pas s'il a usé de la recette qu'il donne à ses lecteurs. Puis, dans la rue _aux Commanderesses_, qui est aujourd'hui la rue de la Coutellerie, Guillot fait un retour sur lui-même, en disant:
Où il a maintes tencheresses (_querelleuses_) Qui ont maint homme pris au brai (_à la pipée_).
Enfin, la tâche de Guillot est achevée; il a ramassé la boue de toutes les rues de Paris, et il se glorifie de son Dit, rimé en leur honneur, sans craindre de dédier cette oeuvre, pleine d'impuretés, _au doux Seigneur du firmament_ et _à sa très-douce chiere mère_.
Nonobstant cette dédicace, qui n'épurait pas les rimes de Guillot, un autre poëte anonyme, qui vivait à la fin de quatorzième siècle, eut l'idée de s'approprier le _Dit des Rues_, en lui ôtant son cachet obscène et en rajeunissant le style de cette pièce de vers, dans laquelle on ne reconnaissait plus les rues qui avaient changé de nom. C'est Henri Geraud qui a publié ce nouveau Dit, d'après un manuscrit des Archives nationales, et qui l'a placé à la suite de la Taille imposée sur les habitants de Paris en 1292, dans son ouvrage intitulé _Paris sous Philippe-le-Bel_. Remarquons, à ce propos, que le rôle de la taille ne contient aucun détail particulier qui se rattache à la Prostitution: ce qui prouverait que les femmes _folles de leurs corps_ ne participaient point, du moins sous cette désignation, aux tailles extraordinaires, et que leur indignité les exemptait de payer un droit proportionnel. Le poëte qui a voulu refaire le poëme de Guillot et qui ne fait souvent que le reproduire en l'abrégeant, s'est attaché surtout à en ôter ce qui lui donnait un caractère libertin ou ordurier. Cet anonyme, au lieu de nous représenter Guillot allant de rue en rue à la découverte des mauvais lieux, a inventé une fable assez amusante: il se met en scène lui-même, nouvellement débarqué à Paris, où il n'était jamais venu, et il parcourt cette capitale, en cherchant de rue en rue sa femme, qu'il avait perdue près de Notre-Dame; rien ne peut le distraire de ses recherches, qui sont infructueuses, et toutes les femmes qu'il rencontre à chaque pas ne lui font pas oublier la sienne, jusqu'à ce qu'il ait terminé sa poursuite conjugale à travers 310 rues, qu'il a pris soin d'énumérer; il s'écrie alors:
Tant l'ay quise, que j'en suis las! Or la quiere qui la voudra: Jamais mon corps ne la querra.
Dans cette nomenclature de rues, il ne parle que des chambrières qu'on louait dans la rue des Lavandières, et des _trusseresses_ de la rue aux Commanderesses; mais il cite, d'ailleurs, les rues les plus malfamées, sans faire même allusion à la nature de leur mauvaise renommée.