Part 9
On ne saurait mieux peindre l’état des mœurs de la cour à la fin du seizième siècle, qu’en faisant le tableau des désordres de la vie privée de Marguerite de Valois, reine de Navarre, première femme de Henri IV, et en retraçant quelques traits des amours de son mari, amours immortalisées sous le nom du _grand Alcandre_. Ils ont pris soin, d’ailleurs, l’un et l’autre, de dévoiler réciproquement le secret de leurs adultères, la reine, dans ses _Mémoires_, où elle énumère, avec beaucoup de réserve et de délicatesse toutefois, ses griefs contre un époux infidèle et volage; le roi, dans le fameux _Divorce satyrique_, ce factum qu’il avait fait rédiger, par Agrippa d’Aubigné ou tout autre, pour servir d’instruction aux commissaires nommés à l’effet de rechercher et d’examiner les causes de séparation qui pouvaient exister entre les époux. Ces deux pièces authentiques du procès de divorce ne furent imprimées que longtemps après; mais elles avaient circulé manuscrites, au moment où elles étaient produites dans la cause: elles prouvèrent, de la façon la plus scandaleuse, que le roi de Navarre et sa femme n’avaient rien à se reprocher l’un à l’autre en fait de libertinage et d’incontinence. C’était, au reste, le _train_ ordinaire de la cour; et lorsque la princesse de Conti écrivait, en forme de roman, les _Amours du grand Alcandre_, qui complètent les _Mémoires_ de Marguerite de Valois, elle ne crut pas enfreindre les lois de la belle galanterie, en offrant ces exemples de débauche et de dépravation à la jeune noblesse de France.
Il serait difficile de passer en revue tous les débordements de la reine Marguerite, depuis son entrée précoce dans la carrière de la Prostitution, à l’âge de onze ans, lorsque «d’Entragues et Charins (car tous deux ont cru avoir obtenu les premiers cette gloire) eurent les prémices de sa chaleur,» dit lui-même Henri IV, dans le _Divorce satyrique_. Nous avons déjà rapporté ailleurs, avec assez peu de confiance, les bruits odieux qui couraient sous le règne de Charles IX, au sujet des amours incestueuses de la reine _Margot_ avec ses trois frères; nous ne parlerons pas ici de ses premiers amants, ni du colonel Martigues, qui l’aimait si éperdument, qu’il portait toujours avec lui, aux siéges et aux escarmouches les plus dangereuses, une écharpe de broderie et un petit chien, qu’elle lui avait donnés en souvenir; ni du duc de Guise, qui «songeoit de parvenir, de ses impudiques baisers, aux nopces;» ni de La Mole, qui fut décapité en place de Grève avec Coconnas, et dont elle conservait le cœur et certaines reliques plus étranges dans des boîtes d’or; ni de Saint-Luc, dont elle recevait, en pleurant son dernier amant, «les fréquentes et nocturnes consolations;» ni de Bussy, qui, si brave qu’il fût, avoit la réputation «de l’estre peu avec les femmes, à cause de quelque colique qui le prenoit ordinairement à minuict.» Le _Divorce satyrique_ cite encore, parmi ceux qui obtinrent les faveurs de la princesse, le duc de Mayenne, «bon compagnon, gros et gras, et voluptueux comme elle;» le vicomte de Turenne, qu’elle congédia bientôt, «trouvant sa taille disproportionnée en quelque endroit;» Lebole, qui, dans un accès de jalousie, mangea les plumes de son chapeau; Clermont d’Amboise, qui la caressait «toute en juppe sur la porte de sa chambre» tandis que le roi de Navarre jouait ou se promenait, le soir, avec ses officiers, dans la salle; le _vieux rufien_ de Pibrac «que l’amour avoit fait devenir son chancelier;» et enfin, le seigneur Harlay de Champvalon, qui se faisait porter au Louvre dans un coffre de bois, pour entrer la nuit dans la garde-robe de sa maîtresse.
Nous avons hâte d’arriver à l’esclandre qui accompagna le départ de la reine de Navarre, lorsqu’elle quitta Paris et la cour, par ordre du roi son frère, pour retourner en Gascogne, auprès de son mari. Henri III était très-irrité contre elle, car la liaison de la princesse avec Champvalon avait porté ses fruits, et un enfant qui en était résulté, disait-on, avait disparu, aussitôt après sa naissance. Champvalon s’était prudemment retiré en Allemagne, lorsque la grossesse de Marguerite commençait à être soupçonnée. On prétendit que l’enfant adultérin avait été étouffé, coupé par morceaux et jeté dans un privé; mais on a su plus tard, qu’il fut élevé sous le nom de Louis de Vaux, par le concierge de l’hôtel de Navarre, et qu’il passait pour être le fils d’un parfumeur de la cour. Quoi qu’il en soit, Henri III ayant enjoint à sa sœur de partir, celle-ci obéit à regret, et se mit en route le lundi 23 août 1583, avec quelques personnes de sa maison. Elle arriva, le soir, à Palaiseau, pour y coucher; mais le roi l’avait fait suivre par soixante archers de sa garde; et leur capitaine, le sieur de l’Archant, exécutant des ordres secrets, «la vinst rechercher jusque dans son lit, dit Pierre de l’Estoile, et prendre prisonnières la dame de Duras et la demoiselle de Béthune, qu’on accusoit d’incontinence et d’avortements procurés.» Le seigneur de Lodon, gentilhomme de la reine de Navarre, fut arrêté, ainsi que l’écuyer, le secrétaire, le médecin et d’autres officiers de cette princesse; on les conduisit à Montargis, où le roi les interrogea lui-même «sur les déportemens de ladite roine, sa sœur, mesme sur l’enfant qu’il estoit bruit qu’elle avoit fait depuis sa venue à la cour.» Mais cet interrogatoire et l’enquête, qui en fut la suite, ne firent rien découvrir, et toutes les personnes arrêtées furent mises en liberté. Marguerite put alors continuer sa route et gagner Nérac, où était son mari. Le roi de Navarre ne voulut pas la reprendre, à cause du scandale de toute cette affaire. Il n’y eut plus de rapports entre les deux époux, qui vivaient sous le même toit, comme s’ils eussent été déjà séparés par un divorce. Henri III essaya d’intervenir pour opérer entre eux un rapprochement, du moins apparent. Dans une de ses lettres à son beau-frère, il lui disait malignement: «Vous savez comme les rois sont sujets à être trompés par de faux rapports, et que les princesses les plus vertueuses ne sont bien exemptes de la calomnie; mesme pour le regard de la feue roine vostre mère, vous savez ce qu’on en a dit et combien on en a tousjours mal parlé.» Le roi de Navarre éclata de rire, et s’adressant à M. de Bellièvre, qui lui avait apporté cette belle lettre: «Le roi, lui dit-il gaiement, me fait beaucoup d’honneur par toutes ses lettres: par les premières, il m’appelle _cocu_, et par ses dernières, _fils de putain_. Je l’en remercie!» (_Journal de Henri III_, édit. de MM. Champollion.)
Les deux époux ne vécurent pas en meilleure intelligence, quoique le roi de Navarre, par politique, fît semblant d’avoir oublié ses griefs: «Il avoit repris sa femme par manière d’acquit, dit l’Estoile, et pour le commandement que Sa Majesté avoit sur luy; si ne fust-il jamais possible de luy persuader de coucher avec elle, seulement une nuict, la caressant assez de belles paroles et bon visage, mais, de l’autre, point: dont la mère (Catherine de Médicis) et la fille enrageoient.» L’Estoile a effacé ce passage dans la mise au net de son _Registre-Journal_, et il s’est contenté d’y laisser, à la date de février 1585, une phrase où il dit que la reine Marguerite était «fort malcontente de son mary, qui la négligeoit, n’ayant couché avec elle, depuis les nouvelles de l’affront que le roy son frère lui avoit fait recevoir en aoust 1583.» Pendant cet intervalle de temps, passé à la cour de Nérac, la reine, qui avait paru vouloir s’amender, menait une conduite plus honorable; «vivante avec la vergogne de ses péchés,» dit le _Divorce satyrique_; mais enfin, elle se fatigua de cette continence forcée, et «se laissa derechef emporter à la chair et à sa débordée sensualité.» Elle abandonna le logis du roi, son mari, où elle était étroitement surveillée et gardée à vue par ordre de son frère Henri III, et elle se retira dans la ville d’Agen «pour y establir son commerce et, avec plus de liberté de conscience, continuer ses ordures.» Elle n’y resta pas longtemps: les habitants de la ville, qui appartenoient au parti catholique, n’eurent pas plutôt appris que la reine de Navarre étoit arrivée dans leurs murs, qu’ils se soulevèrent pour l’obliger à en sortir aussitôt. Elle s’enfuit donc à la hâte. «A peine se put-il trouver un cheval de croupe pour l’emporter, ni des chevaux de louage ni de poste pour la moitié de ses filles, dont plusieurs la suivoient à la file, qui sans masque, qui sans devantier, et telle sans tous les deux, avec un désarroy si pitoyable, qu’elles ressembloient mieux à des garces de lansquenetz, à la roupte (rupture ou levée) d’un camp, qu’à des filles de bonne maison; accompagnée de quelque noblesse mal harnachée, qui, moitié sans bottes et moitié à pied, la conduisirent, sous la garde de Lignerac, aux montagnes d’Auvergne, dans Carlat.» Henri III, ayant appris la fuite de sa sœur, en fut très-irrité, et dit tout haut à ses courtisans: «Les cadets de Gascogne n’ont pu saouler la reine de Navarre: elle s’en est allée trouver les muletiers et chauderonniers d’Auvergne!»
La pauvre Marguerite, dans le trajet d’Agen à Carlat, s’était mise en croupe derrière un gentilhomme (voy. le _Scaligerana_, au mot NAVARRE). «Elle s’escorcha toute la cuisse, dont elle fut un mois malade et en eust la fièvre.» Le médecin, qui la pansait, «eut les estrivières pour avoir trop parlé,» selon le _Dictionnaire général et curieux_ de César de Rochefort (p. 415, col. 1). Ce qui nous autorise à supposer que cette écorchure avait une origine suspecte. La reine de Navarre, si l’on en croit le _Divorce satyrique_, manquait de tout dans le château de Carlat, «où elle fut longtemps, non-seulement sans daiz et lit de parade, mais aussi sans chemises pour tous les jours.» Elle se consolait, en se livrant à toute la fougue de son tempérament, dans ce château, «ressentant plus la tannière de larrons, que la demeure d’une princesse, fille, femme et sœur de roy.» Elle ne pouvait renouveller, aussi souvent qu’elle l’eût voulu, le personnel de ses galanteries, et elle se trouvait circonscrite dans le choix de ses amants. En l’absence du seigneur de Duras, «qu’elle avoit envoyé vers le roy d’Espagne querir de l’argent,» elle jeta les yeux successivement sur Choisnin, un des musiciens de son cabinet; puis sur son cuisinier; puis sur Saint-Vincent, son maître d’hôtel; puis sur Aubiac, «le mieux peigné de ses domestiques, qu’elle esleva de l’escurie en la chambre.» Cet Aubiac s’était épris d’elle, en la voyant pour la première fois, sept ou huit ans auparavant. «Je voudrais, dit-il alors à haute voix, en la regardant avec des yeux enflammés d’amour, avoir couché avec elle, à peine d’être pendu quelque temps après!» En parlant ainsi, il tirait lui-même son horoscope; car, après avoir été le favori de cette princesse (quoique ce fût un «chestif escuyer, rousseau et plus tavelé que truitte, dont le nez teint en escarlatte ne s’estoit jamais promis au mirouer, d’estre un jour trouvé dans le lit avec une fille de France, ainsi qu’il le fut à Carlat par madame de Marze, qui, par trop matineuse, fit ce beau rencontre»), il fut fait prisonnier avec sa dame dans le château d’Ivoy, où celle-ci s’était réfugiée, au sortir de Carlat. Le roi de France, irrité contre sa sœur, avait ordonné au marquis de Canillac de s’emparer d’elle, car Marguerite, depuis plusieurs années, avait embrassé le parti de la Ligue, afin de se venger à la fois et de son frère et de son mari. La reine se vit donc conduire au château d’Usson, en Auvergne, où le marquis de Canillac devait la tenir enfermée, tandis que son dernier amant, le malheureux Aubiac, était mené à Aigueperse pour y être jugé. On le condamna, comme ligueur, à être pendu, et il alla au supplice, en baisant un «manchon de velours ras bleu qui lui restoit des bienfaits de sa dame.» Mais déjà Marguerite lui avait donné un successeur, et le marquis de Canillac s’était laissé prendre aux séductions de sa prisonnière. Il devint, de malpropre qu’il était, «coint (soignée) et joly comme un beau petit amoureux de village.» La reine ne l’aimait pas, mais faisait semblant de l’aimer; et lui, jaloux de tous les rivaux qu’on lui laissait soupçonner, négligeait le service du roi pour celui de l’enchanteresse. Celle-ci dirigea si bien ses ruses et ses artifices, qu’elle imagina un prétexte pour se débarrasser de son geôlier amoureux, et qu’elle se saisit du château, pendant qu’il était dehors. A son retour, le marquis de Canillac trouva la porte close, et Marguerite lui fit dire qu’elle n’avait plus besoin de gouverneur. Il s’éloigna d’Usson, en soupirant, et il servit de risée à la cour de Henri III, qui lui pardonna d’avoir si mal rempli sa mission, eu égard à la honte de sa déconvenue. «Pourquoi, lui dit-il pour toute vengeance, ne demandez-vous pas à la reine Margot la grâce d’être son parfumeur?»
La forteresse d’Usson, bâtie sur la pointe d’un rocher, était inexpugnable. Henri IV n’eut pas l’idée d’y faire assiéger sa femme: il se tint pour satisfait de ce qu’elle y était captive, quoique souveraine dans l’intérieur de cette espèce de prison. Elle resta plus de vingt ans dans cet asile mystérieux de ses débauches. Un des panégyristes de cette princesse, le père Hilarion de Coste, dans les _Éloges des Dames illustres_, ne s’est pas fait scrupule de dire, en style de rhéteur, que «ce fort chasteau de l’Auvergne fut un Thabor pour sa dévotion, un Liban pour sa solitude, un Olympe pour ses exercices, un Parnasse pour ses muses, et un Caucase pour ses afflictions.» Bayle remarque, avec raison, que le séjour de la reine de Navarre à Usson eût été plus justement comparé à la retraite de Tibère dans l’île de Caprée. Il est certain, pourtant, que la voluptueuse sirène d’Usson avait eu l’adresse de cacher si bien aux profanes les mystères d’impudicité qui se renfermaient dans l’intérieur de son château, où ne pénétra jamais aucun étranger, que les yeux et les oreilles du public n’y pouvaient rien voir ni rien entendre. Tout ce qui se passait derrière ces murailles épaisses échappait à la curiosité et à la censure du dehors. On ignorait même, aux environs, le genre de vie qu’on menait dans cette retraite inabordable, dont tous les échos furent muets jusqu’à ce que Marguerite l’eût quittée. Voici comment un homme grave et honorable, Jean Darnalt, procureur du roi au siége présidial d’Agen, se faisait illusion sur les mœurs et les habitudes de la dame du lieu: «C’est une chose très-vraye, dit-il dans ses _Antiquitez d’Agen_ (qui ont été imprimées à Paris, en 1606, à la suite de sa _Remonstrance ou harangue solennelle faite aux Ouvertures des plaidoyers, d’après saint Luc, en la senechaussée d’Agen_), que Sa Majesté garde très-étroitement là-dedans une coustume, depuis qu’elle y est, fort louable. Après s’estre recréée moderement à l’exercice des Muses, elle demeure, la pluspart du temps, retirée en sa chappelle, faisant prieres à Dieu, pleines d’ardeur et de vehemence, se communiant une fois ou deux la semaine.» Le digne magistrat, qui était certainement de bonne foi dans son étrange paranymphe, n’eût pas osé l’écrire, ni surtout le publier, s’il avait pu soupçonner la vérité; car les éloges qu’il adressait à la reine ressemblaient fort à des plaisanteries, et Marguerite dut bien rire avec ses mignons, quand Darnalt lui disait très-sérieusement dans ce beau morceau d’éloquence: «Phenix qui renaissez journellement de vos propres cendres, bruslant et vous consommant en l’amour divin..., vous vivés d’une autre vie, qu’on ne vit pas au monde!... Hermitage saint, monastère devot, où Sa Majesté s’estudie du tout à la meditation, qui ne tend qu’à la fin des fins, à la fin souveraine; rocher tesmoin de la volontaire solitude, très-louable et religieuse, de ceste princesse, où il semble, par la douceur de la musique et par le chant harmonieux des plus belles voix de la France, que le paradis en terre ne puisse estre ailleurs, et où Sa Majesté gouste le contentement et le repos d’esprit que les ames bienheureuses sentent en l’autre monde!»
Nous n’avons pas malheureusement la contrepartie de cet incroyable panégyrique; il n’y a, dans le _Divorce satyrique_, que quelques lignes peu importantes, concernant le séjour de Marguerite à Usson. Lorsqu’elle eut chassé de ce château le marquis de Canillac, «elle se resolut de n’obeir plus qu’à ses volontés, dit Henri IV dans le _Divorce satyrique_, et d’establir dans ce roc l’empire de ses delices, où, close de trois enceintes et tous les grands portaux murés, Dieu scait, et toute la France, les beaux jeux qui, en vingt ans, se sont joués et mis en usage. La _Nanna_ de l’Aretin ni sa _Sainte_ ne sont rien auprès.» Mais, après ce début, qui promettait des révélations singulières, le factum du roi ne nous fait presque pas connaître quels étaient ces _beaux jeux_, qui occupèrent si longtemps la dame d’Usson, et qui remplacèrent pour elle les rêves de l’ambition et les jouissances de l’orgueil. On peut conclure cependant, avec certitude, du silence même que l’histoire a gardé sur les détails de cette longue retraite, que l’illustre recluse vivait dans la dissolution la plus monstrueuse: «Il est vrai, dit à ce sujet son royal époux, qu’au lieu des galands qui souloient adoucir sa vie passée, elle y a esté reduite, à faute de mieux, à ses domestiques, secretaires, chantres et metifs de noblesse, qu’à force de dons elle y attiroit, dont la race et les noms, inconnus à leurs voisins mesmes, sont indignes de ma mémoire.» Henri IV n’en cite qu’un, qui donne la mesure des autres, et qui eut aussi un règne plus éclatant, à cause de l’amour forcené qu’il avait su inspirer à sa maîtresse: «C’est de luy, qu’elle dit qu’il change de corps, de voix, de visage et de poil, comme il luy semble, et qu’il entre à huis clos où il luy plaist; c’est pour luy qu’elle fit faire les lits de ses dames d’Usson si hauts, qu’on y voyoit dessous sans se courber, afin de ne s’escorcher plus, comme elle souloit, les espaules ni le fessier, en s’y fourrant à quatre pieds pour le chercher; c’est pour luy, qu’on l’a veue souvent tastonner la tapisserie, pensant l’y trouver, et celuy pour qui, bien souvent, en le cherchant de trop d’affection, elle s’est marquée le visage contre les portes et les parois; c’est pour luy, que vous avez ouy chanter à nos belles voix de la cour ces vers faits par elle-mesme:
A ces bois, ces prez et ces antres, Offrons les vœux, les pleurs, les sons, La plume, les veux, les chansons D’un poëte, d’un amant, d’un chantre.»
C’était un chantre, en effet, nommé Pomony ou Comines, fils d’un chaudronnier auvergnat, qui n’avait de remarquable que son _énorme laideur_ et sa belle voix; il fut d’abord enfant de chœur dans une église de village, avant d’être reçu dans la chapelle de la reine, qui le décrassa un peu pour en faire son secrétaire et son favori. Elle en était éprise jusqu’à la rage, et l’on attribuait à un charme magique cette violente passion, qui prenait parfois le caractère d’une démence furieuse. Henri IV disait ne pouvoir quelquefois s’empêcher de rire «des extravaguantes jalousies et fortes passions qu’on raconte de ses amours, qui la transportent plus souvent à mespriser ce qu’elle voit et croire ce qui n’est point, ores cherchant furieuse et chaude ses rufiens en tous les endroits les plus ecartés de sa maison, bien qu’elle ne puisse ignorer qu’ils sont autre part, et ores les voyant et oyant, et toutesfois, se persuadant que sous leur image ce soient d’autres qui tachent de la decevoir et à luy mesfaire.»
Ce qui faisait croire que la reine, dans ses débordements amoureux, était l’esclave d’un sortilége qui étouffait en elle le sentiment de la pudeur, ce furent moins les folies auxquelles on la vit s’abandonner, que les amulettes étranges qu’elle avait toujours sur elle. On racontait qu’elle avait fait sceller dans des boîtes d’or les cœurs de ses amants morts, comme les reliques de ses amours, et ce bruit se trouvait confirmé, en quelque sorte, par la quantité de cassolettes et de joyaux en forme de cœurs, qu’elle serrait dans ses poches ou qu’elle attachait à sa ceinture. Il n’y avait sans doute que des parfums dans ces boîtes d’orfévrerie. Cependant, lorsqu’elle résidait à Usson, elle portait ordinairement pendue au cou, entre la chemise et la chair, une bourse de soie bleue «en laquelle _ses plus privés_ avoient descouvert une boëte d’argent, dont la superficie gravée représentoit naïvement (outre plusieurs différens et inconnus charactères) d’un costé un portrait, et de l’autre son chauderonnier.» On est autorisé à supposer que cette boîte d’argent n’était pas un talisman de la sorcellerie, mais bien un talisman de l’amour; aussi, serions-nous enclins à rapprocher ce talisman de celui que Brantôme, dans ses _Dames galantes_, fait porter à une dame de la cour, qu’il ne nomme pas: «Son mary mort, dit-il, elle luy coupa ses parties du devant ou du mitan, jadis d’elle tant aymées, et les embauma, aromatisa et odoriféra de parfums et de poudres musquées et très-odoriférantes, et puis les enchassa dans une boëte d’argent doré, qu’elle garda et conserva comme une chose tres-precieuse.» Suivant la tradition, en effet, Marguerite de Valois avait non-seulement enlevé elle-même la tête coupée de son cher La Mole, qu’elle ne put sauver du supplice, mais elle aurait, de ses propres mains, mutilé le cadavre qui était déjà divisé en quatre quartiers et planté sur des pieux aux quatre coins de la place de Grève; la tête fut enterrée la nuit, par les soins pieux de cette amante désolée, dans la chapelle de Saint-Martin; le cœur et les autres débris, volés au corps du supplicié, furent embaumés et scellés dans des boîtes d’or et d’argent, que la reine portait en guise de joyaux et de reliquaires, à travers tous ses amours, qui ne servaient, disait-elle, qu’à raviver le premier. «Elle portoit, raconte Tallemant des Réaux, qui savait tout de bonne main, un grand vertugadin qui avoit des pochettes tout autour, en chacune desquelles elle mettoit une boîte où étoit le cœur d’un de ses amants trépassés; car elle étoit soigneuse, à mesure qu’ils mouroient, d’en faire embaumer le cœur. Ce vertugadin se pendoit tous les soirs à un crochet, qui fermoit à cadenas, derrière le dossier de son lit.» (Voy. les _Historiettes_ de Tallemant des Réaux, 2e édit. de M. de Monmerqué, t. I, p. 163.)
L’historien Dupleix, que Marguerite avait attaché à sa maison en qualité de maître des requêtes, «avec honneste appointement,» comme il le dit lui-même, ne crut pas devoir jeter le manteau sur les déréglements de la vie de cette princesse, lorsqu’il eut à parler d’elle dans l’Histoire de Henri IV; néanmoins, il revêtit d’un voile discret le tableau de Prostitution, qu’il avait eu sous les yeux durant vingt ans: «Tout le monde la publiant déesse, dit-il dans l’_Histoire de Louis XIII_ (p. 53), elle s’imaginoit aucunement de l’estre, et de cà prist plaisir toute sa vie d’estre nommée _Vénus Uranie_, c’est-à-dire _céleste_, tant pour monstrer qu’elle participoit de la divinité, que pour faire distinguer son amour de celuy du vulgaire, car elle avoit un autre ordre pour l’entretenir, que celuy des autres femmes, affectant surtout qu’il fust plus pratiqué de l’esprit que du corps, et avoit ordinairement ce mot en bouche: «Voulez-vous cesser d’aimer, possédez la chose aimée!» J’en pourrois faire un roman plus excellent et plus admirable, que nul qu’aist esté composé es siècles précédents, mais j’ai des occupations plus sérieuses.»