Part 8
Il est impossible de laver la mémoire de Henri III des souillures qui la déshonorent, mais on peut affirmer que les turpitudes dont ce prince et ses mignons sont restés flétris devant le tribunal de l’histoire, ne furent pas aussi fréquentes, ni aussi éhontées, ni aussi inouïes, qu’on le suppose, en s’en rapportant aux accusations des ligueurs et des huguenots. Ainsi, nous pensons que, dans bien des circonstances, l’attachement du roi pour ses mignons était dégagé de toute impureté avilissante, et nous n’avons pas le courage de voir une passion honteuse dans les témoignages d’amitié et de regret que Henri III donna publiquement à Caylus et à Maugiron, en les pleurant, en les baisant _tous deux morts_, raconte l’Estoile, en faisant tondre leurs têtes pour emporter leurs blonds cheveux, et en ôtant à Caylus les pendants d’oreilles qu’il lui avait donnés et attachés de sa propre main. Rien n’est plus touchant aussi que cette mort de Caylus, répétant à son dernier soupir: «Ah! mon roi! mon roi!» Rien n’est plus respectable que la douleur d’un roi à la perte d’un ami. Mais le peuple en jugeait autrement et voyait de mauvais œil les tombeaux fastueux érigés en l’honneur de ces jeunes efféminés qu’il abhorrait. Le peuple, aveuglé et irrité par les manœuvres des partis anarchiques, avait pris en aversion tout ce qu’il considérait comme la cause de ses maux et de ses misères; il n’était que trop disposé à croire aux horreurs qu’il entendait dire sur les mœurs du roi et de son entourage; il se laissait abuser par les apparences et il se sentait prévenu d’avance en mauvaise part contre les courtisans, qu’ils fissent des mascarades ou des processions. Les prédicateurs, par leurs déclamations furieuses, eurent alors la plus funeste influence sur l’opinion, et Henri III dut se repentir de ne leur avoir pas fermé la bouche: après l’avoir avili et diffamé, ils le firent assassiner par Jacques Clément. «Le jour de quaresme prenant, lit-on dans le _Journal de Henri III_, sous la date du 20 février 1583, le roy avec ses mignons furent en masque par les rues de Paris, où ils firent mille insolences, et la nuit allèrent roder de maison en maison, voir les compagnies, jusques à six heures du matin du premier jour de quaresme, auquel jour la pluspart des prescheurs de Paris en leurs sermons le blasphémèrent ouvertement desdites veilles et insolences.»
Ce fut sans doute pour faire pénitence de ces folies de carnaval, que le roi, peu de jours après, institua la confrérie des Pénitents et fit des processions, à l’instar de celles des _Battus_ de Rome, dans lesquelles les confrères, vêtus de sacs de toile blanche, marchaient sur deux files, en chantant des psaumes et en se fustigeant. Mais les mignons figuraient encore dans ces processions, et leur présence en gâta l’effet. «J’ay esté adverty de bon lieu, s’écria le moine Poncet, qui prêchait le carême à Notre-Dame, qu’hier au soir la broche tournait pour le soupper de ces bons pénitens, et qu’après avoir mangé le gras chappon, ils eurent pour leur collation de nuit le petit tendron qu’on leur tenoit tout prest!» Le prédicateur fut emprisonné par ordre du roi, et les processions n’en continuèrent que mieux aux flambeaux; le roi y assistait, toujours revêtu du costume de la confrérie et entouré de ses mignons: «Y en eust quelques uns, mesmes des mignons, à ce qu’on disoit, rapporte P. de l’Estoile, qui se fouettèrent en ceste procession, ausquels on voioit le pauvre dos tout rouge des coups qu’ils se donnoient. Sur quoy on fit courir plusieurs quatrains et pasquils, sornettes et vilainies semblables, qui furent faites et semées sur ceste fouetterie et pénitence nouvelle du roy et de ses mignons.» Henri III, selon les historiens, avait imaginé ces processions et ces pénitences publiques, pour expier les vilains péchés qu’il se reprochait tout bas et dans lesquels il retombait sans cesse; il obligeait les mignons, comme ses complices, à paraître dans ces cérémonies et à y jouer le rôle de pénitents; il allait avec eux visiter les églises et les couvents, faire des stations et des prières, écouter des sermons et gagner des indulgences. Ce n’était, disait-on dans le peuple, que des préparatifs et des encouragements pour mieux pécher ensuite. On assurait que le roi avait fait peindre, dans ses Heures, les portraits de ses mignons en habit de cordelier. (Voy. la _Confession de Sancy_, chap. VIII). On racontait qu’il faisait fouetter devant lui, dans son cabinet, les compagnons de ses dévotions et de ses débauches; on prétendait même que la confrérie des Pénitents n’avait été instituée que pour recruter de vils complaisants d’impudicité et pour propager, sous le manteau d’une association religieuse, les principes infâmes de la sodomie. Le _Journal de Henri III_ nous apprend, en effet, qu’un des maîtres des cérémonies de la confrérie était le nommé Du Peirat, «chassé et fugitif de Lyon, pour crime d’athéisme et de sodomie.» On devine pourquoi le peuple appelait les Pénitents _confrères du cabinet_ et _ministres de la bande sacrée_.
Sully, en donnant, dans ses _Œconomies royales_, une liste des mignons, dans laquelle on remarque, outre ceux que nous avons déjà nommés, Bellegarde, Souvré, du Bouchage et Thermes, ne fait aucune allusion à leurs mœurs et dit seulement que chacun d’eux avait été successivement le _favori_ du roi. Le savant Le Duchat, dans ses notes sur la _Confession de Sancy_, nomme encore quatre autres mignons, d’après les _Mémoires de l’estat de la France sous Charles IX_ et les lettres d’Estienne Pasquier: «Le Voyer, sieur de Lignerolles; Pibrac, Roissy et Vic de Ville, lesquels, ajoute le commentateur, ne passoient pas pour être également vicieux et corrompus.» Quoi qu’il en fût, tous les gentilshommes que le roi honorait d’une sympathie et d’une intimité particulières étaient aussitôt déshonorés du titre de _mignons_ ou d’_hermaphrodites_. Ce dernier surnom, moins populaire et plus raffiné que l’autre, caractérisait l’espèce de Prostitution à laquelle ils devaient, disait-on, leur crédit et leur fortune. Agrippa d’Aubigné, le Juvénal de cette époque qu’il nous représente comme plus dépravée encore que celle de Néron et de Domitien, a consacré ses vers et sa prose à flétrir les mignons de Henri III. Oui, s’écrie-t-il dans ses _Tragiques_ (liv. II, p. 83):
Oui, les Hermaphrodites, monstres effeminez, Corrompus bourdeliers, et qui estoyent mieux nez Pour valets de putains que seigneurs sur les hommes, Sont les monstres du siècle et du temps où nous sommes!
_Les Tragiques donnez au public par le larcin de Prométhée_ ne furent imprimés qu’en 1616 (_Au désert_, in-4), sans nom d’auteur, mais ces admirables satires avaient été écrites dans la jeunesse d’Agrippa d’Aubigné, qui, pour être un trop zélé calviniste, n’en était pas moins un homme d’honneur et un grand historien. Un autre ouvrage, aussi satirique, mais moins passionné et moins cruel que celui du poëte des _Tragiques_, avait été composé aussi, vers le même temps, pour mettre au pilori les mœurs dissolues de la cour de Henri III: il ne vit le jour que longtemps après sa rédaction, mais bien avant le poëme de d’Aubigné. On peut donc le considérer comme un document contemporain, qui mérite plus de confiance que les libelles et les _pasquils_ du temps, quoique ce ne soit qu’une ingénieuse et spirituelle allégorie.
Le livre dont nous voulons parler, et qui ne permet pas de réhabiliter les mignons, est intitulé seulement _les Hermaphrodites_, dans la première édition qui fut publiée à Paris, en un petit volume in-12, sans nom de lieu et sans date, vers l’année 1604. Le frontispice gravé offre le portrait de Henri III, debout, portant à la fois les habits et les attributs d’un homme et d’une femme, avec cette devise assez significative: _à tous accords_. On lit, au bas, ces six vers énigmatiques:
Je ne suis male ny femelle, Et si je sçay bien en cervelle Lequel des deux je dois choisir; Mais qu’importe à qui je ressemble? Il vaut mieux les avoir ensemble: On en reçoit double plaisir.
La publication de ce volume fit une grande sensation, surtout à la cour, où plusieurs des anciens mignons de Henri III, tels que Bellegarde, d’Épernon, etc., avaient conservé tout leur crédit, sans le devoir désormais à des moyens si honteux; le pamphlet fut dénoncé au roi, et l’on essaya d’obtenir contre l’auteur une éclatante condamnation. Mais Henri IV, après s’être fait lire _les Hermaphrodites_, ne voulut pas qu’on en recherchât l’auteur, bien qu’il trouvât l’ouvrage _trop libre et trop hardi_, «faisant conscience, disoit-il, de chagriner un homme pour avoir dit la vérité.» C’est Pierre de l’Estoile qui nous répète cette belle parole de Henri IV, dans laquelle nous sommes forcés de voir la constatation des faits historiques, qui se trouvent signalés par l’auteur des _Hermaphrodites_. Quel était cet auteur? L’Estoile le nomme Artus Thomas; on a cherché à établir que c’était Thomas Artus, sieur d’Embry, littérateur obscur et ampoulé. Sorel, dans sa _Bibliothèque françoise_, rapporte qu’on attribuait ce livre, «où l’on trouva de si bonnes choses,» au cardinal du Perron. Il nous importe peu de savoir quelle est la plume élégante et acerbe qu’il faut reconnaître dans cette pièce, qui fut réimprimée avec ce titre plus explicatif: _l’Isle des hermaphrodites nouvellement descouverte, avec les mœurs, loix, coustumes et ordonnances des habits d’icelle_. Ce nouveau titre annonce que l’auteur s’était proposé de critiquer surtout la bizarrerie et l’indécence des modes de la cour; ces modes efféminées sont décrites, en effet, si prolixement dans l’ouvrage, que nous préférons citer un passage des _Tragiques_, dans lequel d’Aubigné a résumé en fort bons vers plusieurs pages des _Hermaphrodites_.
Henry fut mieux instruit à juger des atours Des putains de sa cour, plus propres aux amours: Avoir ras le menton, garder la face pasle, Le geste effeminé, l’œil d’un Sardanapale, Si bien qu’un jour des Rois, ce douteux animal, Sans cervelle, sans front, parut tel en son bal: De cordons emperlez sa chevelure pleine, Sous un bonnet sans bord, fait à l’italienne, Faisoit deux arcs voutez; son menton pinceté, Son visage de rouge et de blanc empasté, Son chef tout empoudré, nous monstrèrent l’idée, En la place d’un roy, d’une putain fardée. Pensez quel beau spectacle! et comme il fit bon voir Ce prince avec un busc, un corps de satin noir Coupé à l’espagnole, où des dechiquetures Sortoient des passemens et des blanches tirures, Et afin que l’habit s’entresuivist de rang, Il monstroit des manchons gauffrez de satin blanc, D’autres manches encor qui s’estendoient fendues, Et puis jusques aux pieds d’autres manches perdues. Pour nouveau parement, il porta, tout ce jour, Cet habit monstrueux, pareil à son amour; Si qu’au premier abord chascun estoit en peine S’il voyoit un roy-femme ou bien un homme-reine!
L’auteur des _Hermaphrodites_ n’épargne pas les détails sur le costume honteux de ses personnages, sur leurs raffinements de mollesse et de coquetterie; mais il est très-sobre de renseignements et même d’allusions au sujet de leurs mœurs, ce qui donne à penser qu’il existe des lacunes dans l’impression. Il est aisé de supposer quels devaient être les actes secrets des officiers de l’_Hermaphrodite_, dans cette chambre qu’on appelait l’_autel d’Antinoüs_, parce que la tapisserie représentait les amours d’Adrian et d’Antinoüs, ou dans cette galerie où étaient peintes à fresque «les lascives occupations de Sardanapale et les méditations de l’Arétin, rapportées aux métamorphoses des dieux, et autres telles infinies représentations fort vivement et naturellement représentées.» On peut imaginer aussi tout ce que l’auteur a omis de dire ou tout ce qui a été retranché par son imprimeur, quand on remarque, dans la galerie dédiée aux législateurs de la débauche, «plusieurs chaires brisées, qui s’allongeoient, s’élargissoient, se baissoient et se haussoient par ressort, ainsi qu’on le vouloit: c’estoit une invention hermaphrodique, nouvellement trouvée en ce pays-là.» Le jugement de Henri IV, qui trouvait cet ouvrage _trop libre et trop hardi_, tout en reconnaissant qu’il était vrai, n’a pas besoin d’être justifié par des citations. Celle-ci cependant, tirée des ordonnances relatives à la police chez les Hermaphrodites, ne laisse pas de doute sur l’objet principal que l’auteur voulait atteindre dans cette mordante satire des mignons: «Et d’autant que tous les lits sont autant d’autels où nous voulons qu’il se fasse un sacrifice perpétuel à la déesse Salambona, nous désirons qu’ils soient aussi plus riches que le reste, houssés et caparaçonnés pour la commodité des plus secrets amis: sçachant aussi que les actions vulgaires se font sous un ciel qu’on appelle lunaire, et les mystères de Venus estant eslevez de deux degrez au-dessus, nous entendons que chascun ait double ciel en son lit, et que celuy qui sera au dedans ne soit moins riche que celuy du dehors; voulons que l’histoire en soit prise des Métamorphoses d’Ovide, déguisemens des dieux et autres choses pareilles, pour encourager les plus refroidis; que le derrière soit plus remarquable que le devant par sa largeur, comme plus convenable aux Hermaphrodites, estant le lieu le plus propre pour l’entretien. D’autant aussy que la terre n’est pas digne de porter chose si précieuse, nous ordonnons qu’on estendra sous lesdits lits quelques riches cairins (tapis du Caire) ou autres tentures de soie.» L’auteur ne fait qu’effleurer son sujet, avec une délicatesse qui témoigne de l’horreur que lui inspirait la vie débordée des courtisans, et il avoue qu’il se détournait avec dégoût de _ceux qui jouoient et folastroient_, «de crainte de voir, dit-il, quelque chose qui ne m’eust, par aventure, esté guère agréable.»
Il faut en revenir aux écrits d’Agrippa d’Aubigné, pour leur emprunter les traits les plus caractéristiques de la Prostitution des mignons. Le grave et judicieux de Thou n’a pas dédaigné de faire entrer dans son Histoire quelques-unes des anecdotes qu’on trouve même dans la _Confession de Sancy_: celle de la sarbacane, par exemple, prouve au moins que le roi n’était point assez endurci dans le vice, pour s’y livrer sans remords. Ce fut vers 1580, que Saint-Luc et Joyeuse, honteux et fatigués de leur condition, voulurent s’en affranchir, en faisant rougir leur maître de ses débauches, qu’ils ne supportaient plus eux-mêmes qu’avec une invincible répugnance. D’après le conseil de la comtesse de Retz, qu’ils aimaient l’un et l’autre, ils percèrent le mur du cabinet de Henri III, et firent «couler, par la ruelle du lit, entre la contenance et le rideau, une sarbacane d’airain, par le moyen de laquelle ils vouloient contrefaire un ange,» selon le récit que d’Aubigné a fait de l’aventure. (_Hist. universelle_, liv. II, chap. V, t. III.) Il s’agissait de glisser dans l’oreille du roi les avertissements et les menaces du ciel, pour le corriger de ses hideuses habitudes. Le stratagème réussit au delà des espérances de Saint-Luc et de Joyeuse, car Henri III n’eut pas plutôt entendu la voix mystérieuse qui le sommait de s’amender, sous peine d’être foudroyé comme les habitants pervers de Sodome et de Gomorrhe, qu’il jura de ne plus retomber dans son péché et qu’il fit partager son repentir à ses mignons. Ce pauvre pécheur était devenu si peureux, qu’au moindre coup de tonnerre, il allait se cacher sous son lit, et qu’il s’enfuyait au fond des souterrains du Louvre, quand la foudre continuait à gronder. Mais Joyeuse eut pitié de l’état déplorable dans lequel il avait mis le roi, et pour le guérir de ses terreurs, il lui avoua tout, en accusant Saint-Luc. Celui-ci eut le temps de s’enfuir, avant que la colère de Henri III pût l’atteindre, et il se réfugia dans la ville de Brouage, dont il était gouverneur, en abjurant pour toujours ses hérésies de mignon. De Thou rapporte la même aventure, mais il donne pour complice à Saint-Luc, François d’O, au lieu de Joyeuse, et il attribue à la femme de Saint-Luc, qui était Jeanne de Cossé-Brissac, l’invention de la sarbacane. Au reste, en dépit de sa tache originelle, l’ex-mignon François d’Épinay, seigneur de Saint-Luc, devint grand maître de l’artillerie et maréchal de France, sous le règne de Henri IV. «Ce pauvre garçon avait en horreur cette vilenie, dit Agrippa d’Aubigné, dans la _Confession de Sancy_, et fut forcé la première fois; le roy luy faisant prendre un livre dans un coffre, duquel le grand prieur et Camille lui passèrent le couvercle sur les reins, et cela s’appeloit prendre le lièvre au colet: tant y a que cet honneste homme fut mis par force au mestier.» Le déshonneur du malheureux favori fut proclamé à la cour par cette anagramme ordurière, que Rochepot avait trouvée dans le nom de Saint-Luc: _cats in c..._
L’ange de la sarbacane avait laissé dans l’esprit du roi une disposition salutaire à redouter le châtiment de Dieu: de là, ces processions, ces pénitences, ces expiations solennelles. Mais nous hésitons à croire, comme le dit d’Aubigné, que «la frayeur croissoit avec l’artifice exquis des voluptés;» nous repoussons avec horreur les monstrueuses calomnies, que les ligueurs, plutôt encore que les huguenots, avaient distillées, ainsi qu’un affreux poison, pour anéantir la royauté, en stigmatisant le roi; on a peine à concevoir comment d’Aubigné a pu s’obstiner à répéter ces indignités, dans ses _Tragiques_, dans son _Histoire universelle_ et dans sa _Confession de Sancy_. Il aurait dû laisser, dans les libelles de la Ligue, ces chapelets venus de Rome, ces grains bénits, que le roi aurait distribués à tous les _confrères du cabinet_, en leur ordonnant que «leurs voluptés s’exerceroient à travers lesdits chapelets;» cette messe _sacrée_, qui se disait au-dessus du lit du cabinet et dont «les ornements estoient accommodez à ce péché;» ces «lavemens d’eschine,» et ces clystères d’eau bénite que les mignons employaient en guise de préservatif contre le feu du ciel! Sauval, dans ses mémoires historiques et secrets sur les amours des rois de France, n’a pas hésité, en présence des hideuses profanations alléguées par d’Aubigné, à prendre la défense de Henri III: «Toutes ces abominations de Gomorrhe, dit-il, dont on le noircissoit, et que les satyriques appeloient les _amours sacrés_, comme défendant l’amour des femmes, estoient plustost les vices des grands et surtout de ses favoris, nommés la _sacrée société_ et la _bande sacrée_, que les siens. Aussi, étoit-ce d’eux et de leur monstrueuse paillardise dont ils faisoient leurs délices, qu’on disoit en ce temps-là: _In Spania, los cavalieros; in Francia, los grandes; in Almania, pocos; in Italia, todos._» Cependant, il faut accepter comme vrai une partie des aveux de la _Confession de Sancy_, tout infâmes qu’ils soient, et l’on est forcé de ne pas confondre avec les ignobles libellistes de la Ligue le brave et loyal Agrippa d’Aubigné, qui fut l’ami et le compagnon d’armes du roi béarnais, lors même qu’il s’écrie avec un profond sentiment d’indignation: «Si je contois ce que m’a dit en secret le prince de Condé, quand ils furent toute une nuit très-contens de l’apprentissage du comte d’Auvergne à son nombril; ou si je contois le banissement du jeune Rosny, pour estre mal garny; de Noailles, pour avoir escrit sur son lit ces vers:
Nul heur, nul bien ne me contente Absent de ma divinité!
»Le roy de Navarre y avoit apostillé de sa main:
N’appellez pas ainsi ma tante: Elle aime trop humanité.
»On connut par là qu’il aimoit les femmes, contre les règles de l’amour sacré: cela le fit chasser à coups de pied, comme le duc de Longueville, pour avoir demandé au roy ses couleurs en une lettre de papier illuminé; si je contois les espousailles de Quélus, l’autre contrat signé du sang du roy et du sang de d’O pour tesmoin, par lequel il espousoit monsieur le Grand; de plus, si je redisois les paroles de ce prince agenouillé sur Maugiron mort, ayant la bouche collée entre les deux parties honteuses!...» (Voy., dans la _Confession de Sancy_, le chap. VII des reliques et dévotions du feu roy.)
Quand d’Aubigné écrivait, sous une forme facétieuse, ces horribles révélations de l’histoire secrète du Louvre, il avait été condamné à mort deux ou trois fois par contumace, comme huguenot incorrigible; il était en haute faveur à la cour de Henri IV; il avait barbe grise au menton, et il sentait encore bouillonner dans ses veines la haine implacable que lui inspirait le vice couronné; mais, plus de trente ans auparavant, alors que, durant les guerres de 1577, il résidait à Casteljaloux, commandant quelques chevau-légers de l’armée protestante, et «se tenant pour mort pour les plaies reçues en un grand combat,» il avait formulé, presque dans les mêmes termes, les mêmes accusations contre Henri III et ses courtisans, dans le recueil des _Tragiques_, qui ne furent publiés que vingt-cinq ans plus tard. C’était donc sur un lit de douleur, et en face d’une mort prochaine, qu’il vouait à l’exécration de la postérité les faits et gestes hideux des mignons et de leur royal maître. Voici comment le poëte préparait alors la tâche de l’historien:
Quand j’oy qu’un roy transy, effraié du tonnerre, Se couvre d’une voute et se cache sous terre, S’embusque de laurier, fait les cloches sonner; Son peché, poursuivy, poursuit de l’estonner; Qu’il use d’eau lustrale, il la boit, la consomme En clystères infects; il fait venir de Rome Les cierges, les agnus, que le pape fournit; Bouche tous ses conduits d’un charmé grain-benit; Quand je voy composer une messe complete, Pour repousser le ciel, inutile amulete; Quand la peur n’a cessé, par les signes de croix, Le braïer de Massé ny le froc de François: Tels spectres inconnus font confesser le reste; Le peché de Sodome et le sanglant inceste Sont reproches joyeux de nos impures cours. Triste, je trancheray ce tragique discours, Pour laisser aux pasquils ces effroyables contes, Honteuses veritez, trop veritables hontes!
CHAPITRE XXXVIII.
SOMMAIRE. —Le _Divorce satyrique_. —Les _Mémoires_ de la reine Marguerite. —Les _Amours du grand Alcandre_. —Les premiers amants de _Margot_: La Mole, Bussy, Turenne, Mayenne, Clermont d’Amboise, etc. —Intrigue de la reine avec Champvalon. —Son départ de la cour et son arrestation. —Lettre de Henri III à son beau-frère. —Marguerite en pouvoir de mari. —Sa fuite de Nérac. —Son arrivée à Carlat. —Les cadets de Gascogne et les chaudronniers d’Auvergne. —Les occupations de Marguerite à Carlat. —Aubiac et le marquis de Canillac. —Le château d’Usson. —Ses mystères, selon divers témoignages contemporains. —Le chantre Pominy. —La boîte d’argent. —Le culte de _Vénus Uranie_. —Ses deux serviteurs, Dupleix et Brantôme, en présence. —Le divorce de Henri IV. —Retour de Marguerite à Paris. —L’hôtel de Sens. —Mort du _mignon_ Date. —L’_île de Cythère_ du faubourg Saint-Germain. —Bajaumont. —Derniers soupirs de la galanterie de la reine Margot. —Histoire des mille et une maîtresses du roi de Navarre. —Jugements sur l’inconduite de ce prince. —Catherine du Luc, la demoiselle de Montaigu, Tignonville, Maroquin, etc. —Madame de Sauve, Dayelle, la Fosseuse, etc. —La comtesse de Guiche. —Madame de Guercheville. —Les abbayes de Longchamp et de Montmartre. —Gabrielle d’Estrées. —Ses amours avec le roi et avec d’autres. —La duchesse de Verneuil. —La Haye, Fanuche, la comtesse de Moret, la Glandée, etc. —La princesse de Condé. —Les proxénètes du roi.