Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 6/6

Part 7

Chapter 73,483 wordsPublic domain

Quand Henri III, qui était roi de Pologne, fut appelé à succéder à son frère Charles IX, les Italiens avaient déjà pris un grand pied à la cour de France; mais leurs vilaines mœurs ne s’y propageaient qu’en cachette, et personne n’osait encore s’avouer de leur bande. Ainsi, le poëte du roi, Étienne Jodelle, qui passait pour le héraut de l’amour antiphysique, s’était déshonoré, même aux yeux de ses amis de la Pléiade, en prostituant sa muse à composer, par ordre de Charles IX, dit-on, le _Triomphe de Sodome_. «Il fut employé par le feu roy Charles, raconte Pierre de l’Estoile, qui a consigné dans ses Registres-journaux la fin _très-misérable et espouvantable_ de ce poëte parisien, comme le poëte le plus vilain et lascif de tous, à escrire l’arrière hilme (hymne), que le feu roy appeloit la Sodomie de son prevost de Nantouillet.» (Voy. le _Journal de Henri III_, édition de MM. Champollion, p. 29, sous l’année 1573.) Lorsque Henri III avait quitté la France, pour se rendre en Pologne, où l’attendait une couronne, on peut assurer qu’il n’était pas entaché du vice honteux qui le dégradait à son retour dans le royaume de ses pères. Il avait toujours été, dès sa plus tendre jeunesse, enclin à la luxure, ardent au plaisir, sensuel et libertin; mais, quoique entouré de courtisans pervers et voluptueux, il ne s’abandonnait pas encore aux coupables erreurs de la débauche italienne. Nous serions en peine de dire si ce goût infâme lui vint en Pologne ou à Venise, où il passa quelques jours, en revenant prendre possession du trône de France. «Depuis la mort de la princesse de Condé, dit Mézeray dans son _Abrégé chronologique de l’histoire de France_ (t. V, p. 251), Henri III avoit eu peu d’attachement pour les femmes, et son avanture de Venise lui avoit donné un autre penchant.» Cette aventure de Venise n’était autre qu’une maladie vénérienne, que le roi voyageur avait prise en passant, et dont il eut beaucoup de peine à se délivrer. La princesse de Condé, Marie de Clèves, que Henri III aimait éperdument, en effet, mourut à Paris, le samedi 30 octobre, six semaines après avoir revu son royal amant, qui lui était revenu en assez piteux état, à la suite de l’aventure de Venise. Voici des dates, qui nous permettent de fixer, d’une manière à peu près certaine, l’époque où commença l’affreux désordre du roi.

A peine Henri III fut-il au Louvre, que l’on vit se former autour de lui la cour des _mignons_ et des _Italiens_. Ces derniers soulevèrent d’abord dans le peuple de Paris une sourde irritation, qui ne tarda point à se changer en haine implacable. Les écoliers de l’université se firent les interprètes de cette haine toute nationale, et poursuivirent la _bande_ italienne, par des chansons, des _pasquils_ et des placards injurieux. Il y eut des rixes et des meurtres, à l’occasion d’une querelle qui avait mis en cause les mauvaises mœurs de ces étrangers. Dans le mois de juillet 1575, un brave capitaine, nommé La Vergerie, fut condamné à mort et pendu, pour avoir dit publiquement que, dans cette querelle, «il falloit se ranger du costé des escoliers, et saccager et couper la gorge à tous ces bougres d’Italiens, qui estoient cause de la ruine de la France.» Pierre de l’Estoile, qui nous raconte la triste fin du capitaine, affirme que le roi assistait à l’exécution, quoique n’ayant point approuvé cet _inique_ jugement; mais on peut supposer que le _procès bien court_ de ce malheureux n’avait pas été expédié sans l’ordre exprès de Henri III, puisque le chancelier René de Birague s’en était chargé lui-même. Depuis la condamnation et le supplice de La Vergerie, «on deschira, par toutes sortes d’escrits et de libelles (ne pouvant faire pis) les messires italiens et la royne (Catherine de Médicis), leur bonne patronne et maistresse.» Pierre de l’Estoile avait recueilli plusieurs de ses satires, entre autres des stances et des sonnets contre les Italiens, à qui l’on imputait tous les maux et tous les désordres du royaume.

Mais, l’année suivante, il n’était déjà plus question des Italiens, comme si les Mignons les eussent fait disparaître. Pierre de l’Estoile, ce fidèle écho de tous les commérages de son temps, écrivait, à la date de juillet 1576, dans ses _Registres-Journaux_: «Le nom de _mignons_ commença, en ce temps, à trotter par la bouche du peuple, auquel ils estoient fort odieux, tant pour leurs façons de faire, qui estoient badines, et hautaines, que pour leurs fards et accoustremens effeminés et impudiques, mais surtout pour les dons immenses et libéralités que leur faisoit le roy, que le peuple avoit opinion estre cause de sa ruine, encores que la vérité fut que telles libéralités, ne pouvans subsister en leur espargne un seul moment, estoient aussy tost transmises au peuple, qu’est l’eau par un conduict. Ces beaux mignons portoient leurs cheveux longuets, frisés et refrisés par artifices, remontans par-dessus leurs petis bonnets de velours, comme font les putains, et leurs fraizes de chemises, de toile d’atour, empezées et longues de demi-pied, de façon qu’à voir leur teste dessus leur fraize, il sembloit que ce fust le chef saint Jean dans un plat. Le reste de leurs habillemens faits de mesme: leurs exercices estoient de jouer, blasphemer, sauter, danser, volter, quereller et paillarder, et suivre le roy partout et en toutes compagnies; ne faire, ne dire rien, que pour luy plaire; peu soucieux, en effet, de Dieu et de la vertu, se contentans d’estre en la bonne grâce de leur maistre, qu’ils craignoient et honoroient plus que Dieu.» (Voy. le _Journal de Henri III_, édit. de MM. Champollion.)

Ce passage est très-important, en ce qu’il fixe d’une manière positive la date de l’apparition des _mignons_, ou du moins l’époque où ils commencèrent à être signalés à la haine du peuple. Au reste, Pierre de l’Estoile ne dit rien qui caractérise leurs mœurs dénaturées, et le portrait qu’il fait d’eux pourrait s’appliquer à tous les courtisans. A la suite de ce portrait, il enregistre un poëme, composé de quinze strophes, «qui fut semé, en ce temps, à Paris, et divulgué partout sous ce titre: _Les vertus et propriétés des mignons_, 25 juillet 1576.» Les éditeurs du _Journal de Henri III_ n’ont publié que six strophes de ce poëme, qui est imprimé en entier, avec le titre des _Indignitez de la cour_, dans _le Cabinet du roy de France_ (page 297). Il existe quelques différences entre les deux textes, mais nous remarquerons que, dans l’un et l’autre, l’accusation de sodomie n’est formulée contre les mignons, que sous la forme d’un doute injurieux:

Ces beaux mignons prodiguement Se veautrent parmy leurs delices, Et peut-estre dedans telz vices Qu’on ne peut dire honnestement.

L’auteur anonyme, qui était certainement un bon poëte, s’attaque surtout à la dissolution et au luxe de leurs habits, qu’il regarde comme des enseignes honteuses de leur conduite. Voici quelques strophes, dans lesquelles le costume de Henri III et de ses favoris est décrit avec beaucoup d’exactitude:

Leur parler et leur vestement Se voit tel, qu’une honneste femme Auroit peur de recevoir blasme S’habillant si lascivement: Leur col ne se tourne à leur aise Dans le long replis de leur fraise; Déjà le froment n’est pas bon Pour l’empoix blanc de leur chemise: Il faut, pour facon plus exquise, Faire de riz leur amidon.

Leur poil est tondu par compas, Mais non d’une facon pareille; Car, en avant, depuis l’aureille, Il est long, et, derrière, bas: Il se tient droit par artifice, Car une gomme le hérisse Ou retord ses plis refrisez, Et, dessus leur teste legère, Un petit bonnet par derrière Les monstre encor plus desguisez.

Je n’ose dire que le fard Leur soit plus commun qu’à la femme: J’aurois peur de leur donner blasme Qu’entre eux ils pratiquassent l’art De l’impudique Ganimède. Quant à leur habit, il excède Leur bien et un plus grand encor; Car le mignon, qui tout consomme, Ne se vest plus en gentilhomme, Mais, comme un prince, de drap d’or.

Nous avons suivi de préférence le texte du _Cabinet du roy de France_, et il est bon de faire observer que, dans ce texte, le poëte se défend presque de laisser soupçonner que ces mignons _pratiquassent l’art de l’impudique Ganimède_; au contraire, dans la version, évidemment altérée, que nous fournissent les Journaux de l’Estoile, le sens est bien différent, car l’auteur y dit très-positivement ce qu’il _n’ose dire_:

Je n’ose dire que le fard Leur est plus commun qu’à la femme (J’aurois peur d’en recevoir blasme), Et qu’entre eux ils prattiquent l’art De l’impudique Ganimède.

C’est là une insinuation très-significative qui équivaut à une déclaration formelle. Dans un autre endroit de cette pièce de vers, on reproche à ces _efféminés_ de troquer, d’échanger, de vendre, de dépenser les bénéfices et

Les biens voués au crucifix, Que l’on leur baille en mariage, En guerdon de maquerellage Ou pour chose de plus vil prix.

Il nous paraît établi, par cette satire datée de 1576, que les mignons de Henri III, dans l’origine, n’étaient pas considérés comme d’impurs agents de la débauche italienne. On les accusait seulement de dévorer la substance du peuple, d’épuiser les coffres de l’État, de porter des habits déshonnêtes et de vivre dans une molle oisiveté. Un autre poëte se chargea de répondre aux _Indignités de la cour_, et il le fit dans un poëme ampoulé et fleuri, qu’il intitule _les Blasons de la cour_: sans avoir égard aux imputations indirectes concernant les mœurs des courtisans, il blâme seulement les _langues satiriques_ et les _esprits mordants_, d’avoir prétendu que la cour de France était _un étable_,

Un retrait des abus, des dissolutions.

On pourrait donc induire, d’après les termes mêmes de ce factum poétique, que le libertinage des mignons ne fut pas d’abord flétri et marqué au fer rouge de l’opinion publique. Il y eut sans doute beaucoup à blâmer et à reprendre dans leur conduite, mais la calomnie, en s’attachant à eux, inventa tout ce qui devait les rendre odieux et les déshonorer. De là, le rôle infâme qu’on attribuait aux mignons, c’est-à-dire à tous les hommes, jeunes et voluptueux la plupart, qui formaient la _bande du roi_. Ce qui n’était qu’une triste exception dans les désordres des favoris de Henri III, fut regardé comme un vice général, et la cour de France devint ainsi, aux yeux du peuple indigné, le réceptacle de la plus abominable Prostitution. Dulaure a raison de dire que Henri III «se distingua de ses prédécesseurs, par ses goûts efféminés, et surtout par ses débauches ultramontaines» (_Hist. de Paris_, t. IV, p. 493, édit. in-12); mais il aurait dû constater que les huguenots et les ligueurs n’étaient pas étrangers à ce redoutable déchaînement de la calomnie contre le roi et ses mignons: «L’infamie qu’avaient encourue les dames et les filles de la cour, dit-il avec trop de partialité, s’étendit, pendant ce dernier règne, sur les jeunes courtisans, qui, plus méprisables qu’elles, se livraient avec leur maître aux plus dégoûtants excès de la débauche.»

Les mignons étaient de jeunes seigneurs de bonne maison et de belle mine, que René de Villequier et François d’O, qui présidaient aux plaisirs du roi, avaient introduit dans l’intimité de ce prince. Les plus connus d’entre eux furent Jacques de Lévy de Caylus, François de Maugiron, Jean Darcet de Livarot, François d’Épinay de Saint-Luc, Paul Estuer de Caussade de Saint-Mesgrin, Anne de Joyeuse, Bernard et Jean-Louis de Nogaret, tous les deux fils de Jean de la Valette. Les autres étaient moins connus, parce qu’ils n’avaient pas autant de crédit auprès de Henri III: leurs noms ne sortirent jamais de la sphère de la cour. Cependant quelques-uns sont désignés dans un sonnet qui circula par tout Paris en 1577, et qui nous a été conservé dans les registres-journaux de Pierre de l’Estoile. Ce sonnet peut servir à prouver que les mignons n’étaient pas tous _gâtés_ par les mêmes turpitudes.

Saint-Luc, petit qu’il est, commande bravement A la troupe Haultefort, que sa bourse a conquise; Mais Quelus, dédaignant si pauvre marchandise, Ne trouve qu’en son c.. tout son advancement;

D’O, cest archi-larron, hardy, ne scay comment, Aime le jeu de main, craint aussi peu la prise; L’Archant, d’un beau semblant, veut cacher sa sottise; Sagonne est un peu bougre et noble nullement;

Montigny fait le bègue, et voudroit bien sembler Estre honneste homme un peu, mais il n’y peult aller; Riberac est un sot, Tournon une cigale;

Saint-Mesgrin, sans subject bravache audacieux: Je parlerois plus haut, sans la crainte des dieux, De ceux qui tiennent rang en la belle cabale.

Ce sonnet _vilain_, comme dit de l’Estoile, «monstrant la corruption du siècle et de la cour,» ne contient, ce nous semble, que les noms des mignons qui se prêtaient à la plus hideuse Prostitution; il faut entendre, par les _dieux_ que le poëte n’ose nommer, le roi et ses deux assesseurs d’O et Villequier, avec quelques autres, qui se partageaient en maîtres le domaine de la débauche italienne. Pierre de l’Estoile nous représente encore les mignons «fraisés et frisés, avecq les crestes levées, les ratepennades en leurs testes, un maintien fardé, avec l’ostentation de mesme, peignés, diaprés et pulvérisés de pouldres violettes, de senteurs odoriférantes, qui aromatizoient les rues, places et maisons, où ils fréquentoient.» Cet abus des parfums, ces modes efféminées, ces habits ridicules ou bizarres, ce sont là les seuls griefs que ce chroniqueur curieux et bavard allègue contre les mignons, mais, nulle part, il ne caractérise leurs mœurs, de manière à nous faire croire qu’il ajoutait foi aux bruits qu’on faisait circuler sur elles; il se contente de rassembler scrupuleusement des satires et des épigrammes, qui prouvaient surtout la haine et l’acharnement de l’esprit public à l’égard de Henri III et de ses favoris. Ceux-ci, d’ailleurs, périrent presque tous misérablement, les uns tués en duel, les autres assassinés en guet-apens, plusieurs victimes d’accidents divers; l’horreur qu’ils inspiraient au peuple se traduisit dans leur oraison funèbre, mais les injures et les malédictions, dont leur mémoire fut accablée, ne se rapportaient pas à des circonstances authentiques et notoires de leur vie libidineuse, qui avait été toujours couverte d’un voile impénétrable.

Ce voile, les écrivains protestants et ligueurs essayèrent de le soulever, longtemps après que les mignons eurent disparu, et la tradition de la cour, défigurée ou envenimée par la malveillance, se refléta dans plusieurs ouvrages satiriques, qui ne furent imprimés que sous le règne de Louis XIII, c’est-à-dire vingt-cinq ou trente ans après la mort de Henri III. Il n’avait paru, du vivant de ce prince, que quelques pièces en vers et en prose, qui circulèrent à Paris sous le manteau, et qui ne reçurent une publicité momentanée qu’à la suite des Barricades; mais, antérieurement, d’autres pièces, plus infâmes encore, avaient été répandues et _divulguées_, sans qu’aucun imprimeur eût osé les mettre au jour. Pierre de l’Estoile avait recueilli plusieurs de ces pièces dans les registres-journaux et les _ramas_ de _curiosités_, qu’il a consacrés à l’histoire anecdotique et scandaleuse de son temps; tous les éditeurs du _Journal de Henri III_ ont reculé devant la publication des poésies ordurières, qui sont les tristes monuments de l’horrible réputation des mignons. Dans la dernière édition, que nous devons aux soins intelligents de MM. Champollion, nous lisons seulement, à la date du 10 septembre 1580: «Diverses poésies et escrits satyriques furent publiés contre le roy et ses mignons, en ces trois années 1577, 1578 et 1579; lesquels, pour estre la pluspart d’eux impies et vilains, tout outre, tant que le papier en rougist, n’estoyent dignes, avec leurs autheurs, que du feu, en autre siècle que cestuy-ci qui semble estre le dernier et l’esgout de tous les précédents. Et sont les titres: _la Catzrie des trésoriers et des mignons_, par M..... fol et ligueur; le sonnet vilain à Saint-Luc; un _Pasquil courtizan_, c’est à dire ordurier, vilain et lascif, qui couroit à la cour, en cest an 1579, et y estoit tout commun; des vers vilains, qui furent escrits sur la porte de l’abbaye de Poissy, un jour que le roy y entroit.» Chaque fois qu’un des mignons du roi était enlevé par une mort tragique à l’affection inconsolable de son _bon maître_, quand Caylus, Maugiron, Schomberg et Riberac s’entretuèrent dans un duel, quand Saint-Mesgrin fut assassiné un soir à la porte du Louvre, il y avait dans tout Paris, et même à la cour, une explosion de libelles atroces contre les _mignons fraisés_, mais il serait injuste de regarder ces libelles comme l’expression loyale de la vérité historique: c’était l’œuvre perfide des vengeances de cour, plutôt encore que des passions politiques. On ne manquait pas de poëtes parmi les clercs du Palais et de l’Université, pour _blasonner_ aussi les mignons, dans des vers _courtisans_, «c’est-à-dire peu honnestes, sales et vilains, à la mode de la cour, mesmes en ce qu’ils touchent l’honneur du roy,» suivant la définition de Pierre de l’Estoile.

Voici, par exemple, un sonnet satirique, qui courut à Paris en 1578 et qui sortait de la _boutique_ de la Ligue:

Gammèdes (_sic_) effrontés, impudique canaille, Cerveaux ambitieux, d’ignorance comblés, C’est l’injure du temps et les gens mal zelés, Qui vous font prosperer sous un roi fait de paille.

Ce n’est ni par assault ni par grande bataille, Qu’avez eu la faveur, mais pour estre alliés D’un corrompu esprit, l’un à l’autre enfilés, Guidés de vostre chef, qui les honneurs vous baille,

Qui vos teints damoiseaux, vos perruques troussées, Aime, autant comme escus et lames et espées. Puisque les grands estats qui vous rendent infames

Sont de vice loïers aux jeunes impudents, Gardez-les à tousjours, car les hommes vaillans N’en veulent après vous, qui estes moins que femmes!

Ce déchaînement inouï contre les mignons ne fit que s’accroître pendant tout le règne de Henri III, et le peuple, toujours porté à croire ce qui est étrange et monstrueux, n’eut garde d’accepter avec défiance les calomnies, souvent ridicules, qu’on débitait au sujet de la _bande sacrée_.

Ainsi, on avait prétendu très-sérieusement que Jean-Louis Nogaret, duc d’Épernon, que Pierre de l’Estoile nomme l’_archi-mignon_ du roi et qui devint, en effet, le principal favori de Henri III, après la mort des _grands mignons_ Caylus et Maugiron, n’était autre qu’un démon, envoyé de l’enfer pour achever de corrompre et de damner le malheureux Henri de Valois. Cette légende diabolique fut racontée tout au long dans un pamphlet, intitulé: _Les choses horribles contenues en une Lettre envoiée à Henri de Valois par un enfant de Paris, le 28 janvier 1589, et imprimée sur la copie qui a esté trouvée en ceste ville de Paris, près de l’Orloge du Palais, par Jacques Grégoire, imprimeur._ M. DLXXXIX.

L’_Enfant de Paris_, que P. de l’Estoile appelle un _faquin et vaunéant de la Ligue_, raconte, dans cette Lettre remplie d’obscénités, que les sorciers et enchanteurs avaient donné au roi «en jouissance» un esprit familier, nommé Terragon, et que cet esprit, sous les traits d’un jeune garçon, lui avait été présenté au Louvre comme un gentilhomme de Gascogne. Le roi n’eut pas plutôt vu ce gentilhomme, qu’il l’appela son frère et qu’il le fit coucher dans sa chambre. Or le duc d’Épernon n’était autre chose que ce vilain Terragon.

L’_Enfant de Paris_ entre, à l’égard de l’archi-mignon du roi, dans des détails merveilleux qui caractérisent sa diablerie impudique. Ces détails sont si horribles, que MM. Champollion n’ont pas osé les reproduire tous, en réimprimant par extraits la Lettre de l’_Enfant de Paris_, dans l’appendice de leur édition du _Journal de Henri III_, qui fait partie de la _Collection des Mémoires relatifs à l’histoire de France_, publiée par MM. Michaud et Poujoulat.

Il n’existe peut-être plus un seul exemplaire de l’édition originale de cette _badauderie insigne_, comme la qualifie P. de l’Estoile; mais cet amateur de _fadaises_ en a inséré une copie de sa main dans son grand recueil in-folio, composé de placards imprimés et d’estampes gravées en bois, et intitulé: _Les belles figures et drolleries de la Ligue_. Ce précieux et singulier recueil est conservé aujourd’hui au département des livres imprimés de la Bibliothèque impériale.

On attribuait d’ordinaire aux sorciers les infamies dont Henri III était accusé par la voix publique; ces infamies semblaient donc au vulgaire crédule les conséquences naturelles des sorcelleries qu’on imputait à ce malheureux roi. Ainsi, personne à Paris ne doutait que les mignons, et surtout le duc d’Épernon, ne fussent liés à leur maître par un pacte diabolique, et tout le monde fut convaincu, quand on annonça en chaire que les preuves matérielles de leurs sortiléges abominables avaient été découvertes au Louvre et au _bois de Vincennes_, dans l’appartement du roi.

«C’étoient deux satyres d’argent doré, de la hauteur de 4 poulces, tenans chascun en la main gauche et s’appuyans dessus une forte massue, et de la droite soustenans un vase de crystal pur et bien luisant, eslevés sur une baze ronde, goderonnée et soustenue de quatre pieds d’estal. Dans ces vases, y avoit des drogues inconnues, qu’ils avoient pour oblation, et ce qui plus, en ce, est à detester, ils estoient au devant d’une croix d’or, au milieu de laquelle y avoit enchassé du bois de la vraye croix de Nostre Seigneur Jésus-Christ.»

Cette description, que nous extrayons d’un libelle qui parut alors sous ce titre: _Les Sorcelleries de Henri de Valois et les oblations qu’il faisoit au diable dans le Bois de Vincennes, avec la figure des démons d’argent doré, aux quels il faisoit offrandes_ (Paris, Didier Millot, 1589), annonce tout simplement deux cassolettes à brûler de l’encens, placées, dans un oratoire, de chaque côté d’un crucifix!

L’auteur du pamphlet indique l’usage impur et sacrilége qu’il assigne à ces prétendues idoles, en disant: «On scait que les payens reveroient les satyres pour dieux des bois et lieux escartés, à cause qu’ils pensoient que d’eux leur venoit l’habileté à la paillardise.»