Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 6/6

Part 6

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On espère, après cet exorde, que notre anonyme, qui a été si prodigue de chiffres au sujet de la Polygamie sacrée, en viendra enfin à une statistique du même genre à propos de la noblesse du Berry, qu’il paraît mieux connaître que celle des autres provinces. Mais il ne procède pas ici par des calculs, qui nous feraient savoir quel était le nombre des femmes et des filles de gentilshommes adonnées à la débauche. Il préfère nous édifier, sur cette délicate question, par le récit d’une aventure, qui prouverait quelque chose, si elle avait dû se renouveler souvent. Neuf mauvais gentilshommes et trois autres jeunes gens, de fort bonne race, se trouvèrent à une foire auprès du Blanc, et après avoir dansé quelques branles, ils menèrent leurs propres parentes chez un abbé de _marque_, qui les avait invités à venir prendre la collation dans sa maison. L’abbé, qui les attendait, avait _préparé_ quatorze ou quinze femmes, «desquelles autresfois il s’estoit servy.» La compagnie était joyeuse et de bonne humeur; on se mit à table et l’on mangea toutes sortes d’_épices_ et de confitures. Puis, un page toucha du luth et l’on dansa pendant deux heures consécutives; après la danse, promenade dans le jardin et le verger: «Chascun tenant sa nymphe par dessous les bras, se fourrèrent si avant dedans le bois, qu’il estoit plus de deux heures de nuict, quand ils commencèrent d’en sortir.» L’abbé et trois de ses protonotaires étaient de la partie, et tous «aussi contents qu’il estoit possible.» On avait ainsi gagné l’heure du souper; on soupa copieusement, et les promenades de recommencer, non plus dans les bois, mais «par les licts et couchettes.» Le lendemain, le bruit courut qu’une des plus honorables dames du Berry n’avait pu sauver sa vertu des griffes d’une harpie, et après avoir mérité longtemps le titre de femme de bien, elle «passa pour une femme du pays.» C’était un de ses cousins germains, qui l’avait fait tomber dans le piége où elle laissa son honneur, et comme on reprochait à ce honteux _maquignon_ des plaisirs de l’abbé d’avoir prostitué sa parente et de s’être montré par là l’ennemi du mari qui pourrait lui demander compte de cette trahison: «Mon cousin est trop sage, dit-il en souriant, pour ignorer que si les pourceaux ne le faisoyent, luy ny moy ne mangerions point de lard.» L’historien de la Polygamie ajoute, comme pour confirmer son récit, que les gentilshommes berrichons sont «si vilains, qu’ils se prestent leurs femmes les uns aux autres!»

L’auteur revient encore, à plusieurs reprises, sur les coupables déréglements qu’il impute aux ecclésiastiques; mais il n’essaye pas d’apprécier d’une manière plus précise les ravages de la Prostitution dans la noblesse et le tiers état; il manque évidemment de notes circonstanciées à cet égard. Ses intentions sont, au reste, excellentes, malgré le dévergondage de ses attaques contre la Polygamie sacrée: «Il faut, dit-il, que le bien, en ce royaume, soit plus fort et plus puissant que le mal; il faut que la modestie preside sur l’incivilité, la noblesse à vilainie, et chasteté à toute impureté.» Il adjure les bons citoyens de joindre leurs efforts aux siens, pour corriger les mœurs et relever la monarchie française. Il aborde alors les calculs financiers, et il passe en revue, avec un prodigieux détail, les différents produits dont se compose le revenu de l’Église gallicane; il en conclut que ce revenu, qui s’élève à 110 millions, est suffisant non-seulement pour entretenir le clergé, qui ne dépensera pas plus de 70 millions, une fois qu’il sera soumis au régime matrimonial, mais encore pour subvenir aux besoins de l’épargne du roi. Tout le secret de cette grande réforme consiste dans le mariage des polygames et dans la réunion du temporel ecclésiastique aux domaines de la couronne. On est tenté de prendre en considération un plan d’économie politique, fondé sur des chiffres et des combinaisons qui paraissent trop minutieux pour n’être pas réels; car l’auteur de ce singulier projet présente, comme spécimen de son travail, un état complet de tous les revenus de l’archevêché de Lyon, et il se vante de n’avoir oublié, dans ce tableau statistique, ni un chapon, ni un setier d’avoine, ni une charrette (_charre_) de paille. Cette merveilleuse aptitude de calculateur, laquelle était chose rare et nouvelle en ce temps-là, nous permet d’avoir quelque confiance dans le recensement spécial qui avait été fait par l’auteur ou les auteurs de la _Polygamie sacrée_. Nous ne croyons pourtant pas que le remède, proposé par ce terrible adversaire du célibat, eût obtenu les bienfaisants et prompts effets qu’il en attendait pour l’amélioration des mœurs. Les mariages de tous les ecclésiastiques, dotés des deniers du roi, auraient sans doute diminué le nombre de ces mercenaires qui vivaient, autour d’eux, de la Prostitution; mais la Prostitution elle-même, que les ordonnances de la royauté ne parvenaient pas à détruire, en lui enlevant sa forme légale et régulière, eût continué de se reproduire, ainsi qu’une moisissure, à l’ombre des couvents et des colléges. Cependant, l’auteur du _Cabinet du roy de France_ était si pénétré, si convaincu de l’efficacité souveraine de sa panacée conjugale, qu’il suppliait le digne et vertueux cardinal de Bourbon, âgé de cinquante-huit ans à cette époque, de donner un exemple salutaire au clergé et à la noblesse, en se mariant le premier et en faisant une confession solennelle de ses infractions à la «virginité et continence requise du cœlibat.» Ce beau mariage, suivant les prévisions du dénicheur de Perles, devait inévitablement engendrer trois ou quatre cent mille mariages «purs et légitimes» dans un court délai: «Vous previendrez, par ce moyen, dit le malicieux huguenot au pauvre cardinal, qu’il soupçonne fort d’avoir rompu plus de sept fois son vœu de chasteté, vous previendrez chascun an trente ou quarante mil incestes en l’Église gallicane; fy, au reste, de la sodomie! car, de vingt-cinq ou trente mil personnes qui ont accoustumé d’y bardacher se deporteront de leur sodomie, afin de se marier; suppression totale nous obtiendrons, quant et quant, de toutes les putains cardinales, épiscopales, abbaciales, canoniales, monachales, presbyterales, et de toutes les autres qualitez et ordres..., suppression semblable, semblablement, de tous les rufisques, paillards, maquereaux, maquerelles et bastards, la despense et entretenement desquels est plus que suffisante pour acquitter toutes les charges, tant ordinaires qu’extraordinaires, de la couronne de France. Voila le profit qu’apportera vostre mariage; mais voici encores un, plus grand bien qui s’ensuivra: c’est que serez cause que toutes ces dames voilées et recluses dans ces monasteres et couvens se marieront et donneront le coup de pied à l’incube, à toute copulation et dæmonomanie, que l’Ennemy de nature pratique à l’endroit de ce povre sexe.» Le cardinal ne se maria pas, malgré le conseil qu’on lui donnait, et la polygamie alla son train.

Certes, nous n’accordons pas à ce bizarre et curieux ouvrage plus de créance qu’il n’en mérite; nous convenons, avec le marquis de Paulmy (_Mélanges tirés d’une grande bibliothèque_), que l’auteur y montre «un acharnement grossier et révoltant contre le clergé;» mais nous sommes forcé de reconnaître que le clergé du seizième siècle était loin de se recommander par les vertus qui devraient toujours être son apanage. Dulaure, dans son _Histoire de Paris_ (p. 516 et suiv. du t. IV de l’édit. in-12), a rassemblé d’incontestables témoignages sur la corruption et la perversité du corps ecclésiastique, et ces témoignages s’accordent presque littéralement avec les assertions du factum de la _Polygamie sacrée_. Jean de Montluc, évêque de Valence, disait, le 23 août 1560, dans un discours prononcé au Conseil du roi: «Les cardinaux et les évesques n’ont fait difficulté de bailler les benefices à leurs maistres d’hostel et, qui plus est, à leurs valets de chambre, cuisiniers, barbiers et laquais. Les mesmes prestres, par leur avarice, ignorance et vie dissolue, se sont rendus odieux et contemptibles à tout le monde.» (_Mém. de Condé_, t. I, p. 560.) Dans une assemblée des notables, tenue à l’hôtel de ville de Paris, au mois de décembre 1575, on rédigea de très-humbles remontrances au roi, dans lesquelles on remarque ce passage: «Les évesques et curez ne resident sur leurs benefices et éveschez, ains delaissent et abandonnent leur povre troupeau à la gueule du loup, sans aucune pasture ou instruction... et sont les ecclesiastiques si extresmement desbordez en luxure, avarice et autres vices, que le scandale en est public.» La même année, un écrivain catholique, C. Marchand, adressait aussi des _Remonstrances au Peuple francois, sur les diversitez des vices qui regnent en ce temps_: «Y a-t-il gens plus desbordez en vices, pour cejourdhuy, s’écriait-il avec amertume, que les prelats d’église?» Il reproche ensuite aux curés et aux moines de fréquenter «les cabarets, les tripots, les bordeaux;» il se plaint des honteux excès qui souillaient la maison du Seigneur. De semblables plaintes sont consignées dans une foule de monuments historiques, qui ne sortent pas de l’officine des protestants, et qui n’ont jamais suscité de contradicteurs. Brantôme, par exemple, a fait, dans la _Vie de François Ier_, un triste tableau de l’intérieur des couvents et des abbayes avant le Concordat; il nous représente les moines élisant pour abbé «celuy qui estoit le meilleur compagnon, qui aimoit plus les garces, les chiens et les oyseaux, qui estoit le meilleur biberon; bref, qui estoit le plus desbauché, afin que, l’ayant fait leur abbé ou prieur, par après il leur permist toutes pareilles desbauches, dissolutions et plaisirs.» Ce proverbe avait cours dans le peuple, qui ne s’en scandalisait pas: «Avare ou paillard comme un prebstre ou un moyne.» Enfin, Brantôme ose parler des évêques et des abbés, en ces termes: «Dieu scait quelle vie ils menoient! Certainement, ils estoient bien plus assidus en leurs diocèses qu’ils n’ont esté depuis, car ils n’en bougeoient. Mais quoy! c’estoit pour mener une vie toute dissolue, après chiens, oyseaux, festes, banquets, confrairies, nopces et putains, dont ils en faisoient des serails, ainsi que j’ay ouy parler d’un, de ces vieux temps, qui faisoit rechercher de belles petites filles de l’aage de dix ans, qui promettoient quelque chose de leur beauté à l’advenir, et les donnoient à nourrir et eslever, qui cà qui là, parmy leurs paroisses et villages, comme les gentilshommes, de petits chiens, pour s’en servir, lorsqu’elles seroient grandes.»

Ces dépravations, ces vices, ces abus n’étaient certainement que des exceptions affligeantes dans l’Église catholique; Brantôme lui-même se plaît à le constater: «Nos évesques d’aujourdhuy, dit-il, sont plus discrets, au moins plus sages, hipocrites qui cachent mieux leurs vies noires, me dict un jour un grand personnage. Et ce que j’en dis, des uns et des autres, tant du vieux temps que du moderne, et de leurs abus, ce n’est pas de tous, à Dieu ne plaise! car, de l’un et de l’autre temps, il y a eu force gens de bien, tant reguliers que seculiers, et de très bonne et saincte vie, comme encore il y en a force et il y aura, moyennant la grâce de Dieu, qui ayme et n’abandonne jamais son peuple.»

Cependant, dans l’intérêt de la vérité, et sans vouloir atténuer l’hommage rendu par Brantôme à la conduite irréprochable de certains prélats, nous rapprocherons, des faits et des calculs mis en avant par l’auteur du _Cabinet du roy de France_, un document juridique, dont Dulaure, qui l’avait sous les yeux, nous garantit _hardiment_ l’authenticité: c’est une enquête, ordonnée par arrêt du parlement de Paris, à la requête des syndics et consuls de la ville d’Aurillac, et faite, en 1555, par les soins du lieutenant général du présidial de cette ville. Nous laissons la parole à Dulaure, qui analyse cette enquête, dans laquelle furent entendus plus de quatre-vingts témoins: «Charles de Senectaire, abbé du couvent d’Aurillac et seigneur de cette ville; ses neveux, Jean Belveser, dit _Jonchières_, protonotaire, et Antoine de Senectaire, abbé de Saint-Jean; sa nièce Marie de Senectaire, abbesse du Bois, couvent de la même ville, et les moines et religieuses de l’un et l’autre couvent, se livraient à tous les excès de la débauche. Chaque moine vivait, dans le couvent, avec une ou plusieurs concubines, filles qu’il avait débauchées ou enlevées de la maison paternelle, ou femmes qu’il avait ravies à leurs maris. Ces moines les nourrissaient et les logeaient avec eux, ainsi que les enfants qui en provenaient, enfants bâtards, dont le nombre se montait à soixante-dix, et qui enlevaient ordinairement les offrandes faites à l’église... L’abbé avait, dans le jardin de la maison abbatiale, un bâtiment, destiné à ses débauches, orné de peintures obscènes et portant le nom caractéristique de _f...oir de M. d’Aurillac_; des prêtres étaient les pourvoyeurs ordinaires de ce lieu infâme; les neveux de l’abbé remplissaient aussi ces honteuses fonctions. Ils mettaient non-seulement la ville, mais tous les villages circonvoisins, à contribution; ils arrachaient les jeunes filles, des bras de leurs mères, en plein jour, au vu et su des habitants; ils bravaient l’opinion publique, les pleurs et les cris de leurs victimes, qu’ils faisaient, à coups de pied, à coups de poing, marcher vers le couvent, où elles devaient servir à la lubricité de l’abbé, de ses neveux, et enfin des autres moines.» (_Hist. civ., phys. et morale de Paris_, édit. in-12º, de 1825, t. IV, p. 522.) Ne croirait-on pas lire une page du _Traité de la Polygamie sacrée_? A la suite de cette enquête, le couvent fut sécularisé, et la ville d’Aurillac se trouva enfin délivrée de ses abominables tyrans.

Après avoir vu le résumé de l’enquête judiciaire, que Dulaure a empreint malheureusement de sa partialité haineuse, on est forcé de répéter, avec l’auteur du _Cabinet du roy de France_ (page 132): «Ne faut pas doncques s’esbahir, si mademoiselle de la Polygamie piaffe, bondit, paillarde, bougeronne, corrompt, pollue et gaste, par ses incestes et paillardises, toutes les familles de ce royaume?» Il faut remarquer, néanmoins, que la licence des mœurs, dans le clergé, et surtout parmi l’innombrable armée de laïques fainéants qu’il traînait à sa suite, était la conséquence inévitable de la démoralisation publique, à cette époque, où si peu de personnes se faisaient une idée vraie de l’_honnêteté_ au point de vue social. La religion réformée, par son exemple et par ses amères réprimandes, contribua beaucoup, il faut l’avouer, à épurer les mœurs du clergé catholique, qui devait bientôt offrir tant de chastes et glorieuses vertus.

CHAPITRE XXXVII.

SOMMAIRE. —La Prostitution des mignons de Henri III. —Arrivée des Italiens à la cour de France. —Influence de leurs mœurs. —Rachat du péché de sodomie. —Le sorbonniste Nicolas Maillard. —Opinion des honnêtes gens exprimée par Brantôme. —Abominables maris. —Henri III revient de Pologne. —Son aventure de Venise. —Date précise de sa corruption. —Les écoliers et les Italiens. —Le capitaine La Vigerie. —Origine des mignons. —Leur portrait par P. de l’Estoile. —Les _indignités de la cour_. —Les variantes. —Catalogue des mignons. —Sonnet _vilain_. —La part de la calomnie. —Poésies et libelles satiriques des huguenots et des ligueurs. —Lettre d’un Enfant de Paris. —Les _sorcelleries de Henri de Valois_. —Les mascarades et les processions. —La confrérie des Pénitents. —Le moine Poncet. —Noms des mignons. —Les _Tragiques_ d’Agrippa d’Aubigné. —Les _Hermaphrodites_. —L’autel d’Antinoüs. —La déesse Salambona. —Aventure de la Sarbacane. —La _Confession de Sancy_. —Le Juvénal de la cour de Henri III.

Avant de rechercher quel fut l’état de la Prostitution à la cour de Henri III, nous ne pouvons, sous peine de laisser une lacune notable dans cette histoire des mœurs, omettre à dessein un genre de dépravation qui a imprimé profondément sa souillure au règne du dernier des Valois. C’est un abominable sujet, que nous traiterons à part avec tout le dégoût qu’il nous inspire et avec tous les ménagements que la décence du langage nous permettra d’apporter dans l’extrait presque textuel des ouvrages contemporains. Il est impossible de s’occuper de la honteuse époque de Henri III, sans parler de ses mignons et des turpitudes qu’ils ont attachées à la mémoire de leur maître. Tous les historiens les plus graves et les plus sérieux, d’Aubigné, de Thou, Mézeray, etc., n’ont pas craint de salir les pages de leurs annales historiques, en y consignant, pour l’enseignement de la postérité, les abominations qui déshonorèrent la vie privée d’un Roi Très-Chrétien; il n’y a que le père Daniel qui ait essayé de le justifier ou du moins de le protéger, par des réticences complaisantes: «Quoiqu’il ne faille pas ajouter foi, dit-il dans sa grande _Histoire de France_, à tout ce que les huguenots et les ligueurs ont écrit de ses débauches secrètes, il est difficile de croire que tout ce qu’on en disait fût généralement faux.» Nous n’entreprendrons pas de défendre Henri III et ses mignons contre les accusations qui étaient alors dans toutes les bouches et qui formèrent bientôt la formidable voix de l’opinion publique; mais nous reconnaissons, avec le père Daniel, que les calomnies des huguenots et plus tard celles des ligueurs brodèrent, pour ainsi dire, mille ordures extravagantes sur un canevas, malheureusement trop réel et trop scandaleux. L’horrible épisode des mignons de Henri III nous paraît avoir été singulièrement exagéré par l’esprit de parti religieux et politique.

On ne saurait nier que l’arrivée des _Italiens_ en France, à la suite de Catherine de Médicis, n’ait eu certaine influence détestable sur les mœurs de la cour; mais, si de jeunes seigneurs débauchés se livraient quelquefois à l’imitation des _vilaines coutumes_ de _Chouse_ (comme on appelait l’italianisme français), ils se gardaient bien d’abord de se vanter de leurs désordres infâmes, trop contraires à la galanterie nationale; ils se défendaient même avec énergie d’un vice qui faisait horreur à tous les honnêtes gens. Mais on se relâcha peu à peu de cette vergogne toute française, et il y eut de la tolérance là où il n’y avait eu jusqu’alors qu’une implacable indignation. «Et quand il n’y auroit autre chose que la sodomie telle qu’on la voit pour le jourdhuy, s’écriait Henri Estienne dans son _Apologie pour Hérodote_, publiée en 1576, mais écrite auparavant, ne pourrions-nous pas à bon droict nommer nostre siècle le parangon de meschanceté, voire de meschanceté détestable et exécrable?» Le peuple, le cœur de la nation, était resté pourtant, il faut le dire, pur de cette _méchanceté_, et le déplorable exemple de la cour n’avait pas eu le pouvoir de corrompre la vieille candeur de la bourgeoisie. La sodomie, qui n’était qu’un péché ordinaire en Italie, où le pécheur pouvait se faire absoudre en payant 36 tournois et 9 ducats (voy. la _Taxe des parties casuelles de la boutique du pape_, trad. par A. du Pinet, édit. de Lyon, 1564, in-8º), devenait en France un crime capital qui conduisait son homme au bûcher. Il est vrai que les tribunaux appliquaient bien rarement la peine, portée dans la loi, lorsque ce crime, qu’on regardait comme un fait d’hérésie, ne se mêlait pas à des actes de magie, de sorcellerie ou d’athéisme. «Que je soye ladre, dit maître Janotus de Bragmardo dans sa harangue à Gargantua (liv. I, ch. 20), s’il ne vous fait pas brusler comme bougres, traistres, hérétiques et séducteurs, ennemis de Dieu et de vertus!» Les libertins, qu’on soupçonnait seulement de cette _macule_ indélébile, étaient donc partout montrés au doigt, «fuis et abhorrés,» comme dit Rabelais. On ne pardonnait pas aux Italiens établis en France depuis le mariage du Dauphin Henri avec la fille de Laurent de Médicis, duc d’Urbin, une nouveauté de débauche, qu’ils avaient, disait-on, apportée avec eux. L’auteur du _Cabinet du roy de France_, dans son épître à Henri III, n’hésitait pas à dénoncer: l’athéisme, sodomie et toutes autres sinistres ou puantes académies, que l’estranger a introduites en France... Mais, quinze ans avant lui, Henri Estienne avait fait semblant de vouloir réhabiliter l’Italie et les Italiens, pour lancer cette cruelle épigramme contre le sorbonniste Nicolas Maillard: «Or ne veux-je pas dire toutesfois que tous ceux qui se trouvent entachez de ce péché l’ayent appris ou en Italie ou en Turquie, car nostre maistre Maillard en faisoit profession et toutesfois il n’y avoit jamais esté.»

Nous avons démontré, ailleurs, que les expéditions d’Italie avaient été fatales aux mœurs françaises; les relations continuelles qui existaient entre les deux pays, depuis le règne de Charles VIII, ne pouvaient manquer de répandre d’odieux éléments de corruption parmi la noblesse et parmi l’armée. Henri Estienne signale ainsi le hideux enseignement que l’Italie avait offert à la France: «Pour retourner à ce péché infâme, dit-il dans son _Apologie pour Hérodote_ (p. 107 de l’édit. originale de 1566), n’est-ce point grand’pitié qu’aucuns, qui, auparavant que mettre le pied en Italie, abhorrissoyent les propos mesmement qui se tenoyent de cela, après y avoir demeuré, ne prennent plaisir aux paroles seulement et en font profession entre eux comme d’une chose qu’ils ont apprise en une bonne eschole?» Mais, quoique le vice italien eût fait de tristes progrès à la cour de France, tous les hommes d’honneur avaient un profond mépris pour ces indignes déserteurs de l’_amour français_, qui était seul «approuvé et recommandé,» selon l’expression de Brantôme. Nous trouvons, dans les écrits de Brantôme, la preuve du sentiment de répulsion, qui s’attachait à ces sales et ignobles égarements, lors même que la Prostitution ne connaissait plus de bornes: «Ainsy que j’ay ouy dire à un fort gallant homme de mon temps, dit-il dans ses _Dames galantes_, et qu’il est aussy vray, nul jamais bougre ny bardache ne fut brave, vaillant et généreux, que le grand Jules César; aussy, que, par la grande permission divine, telles gens abominables sont rédigés et mis à sens reprouvé. En quoy je m’estonne que plusieurs, que l’on a vous tachés de ce meschant vice, ont esté continués du ciel en grand’prospérité, mais Dieu les attend, et, à la fin, on en voit ce qui doibt estre d’eux.» Brantôme, qui avait la conscience si large et si peu timorée en affaire de galanterie, manifeste hautement son dégoût à l’égard des vices contre nature; c’est au moment même où la cour de Henri III affichait effrontément les mœurs italiennes, qu’il les condamne et les flétrit dans ses _Dames galantes_, qu’on peut considérer cependant comme le répertoire de la débauche du seizième siècle. Brantôme écrivait, il est vrai, ce traité de morale lubrique, sous l’inspiration de la reine de Navarre, Marguerite de Valois, qui s’était mise à la tête de la _bande des dames_. On appelait ainsi à la cour de Charles IX une sorte de coalition féminine qui s’efforçait de s’opposer aux honteux débordements de la jeunesse _italianisée_. «Je ne m’esbahy pas trop, dit Henri Estienne dans ses _Deux dialogues du langage françois italianizé_, si les dames, italianizans en leur langage, à l’exemple des hommes, ont voulu aussi italianizer en autres choses.»