Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 6/6

Part 21

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Dans la satire qui a pour titre _le Débauché_, le sieur de Courval a retracé en assez bons vers un bizarre épisode de la Prostitution vagabonde, lequel ne devait pas être fort rare à cette époque où les provinces étaient traversées continuellement par des bandes de bohémiens et de bohémiennes, vivant en dehors de la société, ne connaissant ni frein ni lois, s’adonnant dès l’enfance à la plus sale débauche. C’était parmi ces bandes errantes, que les hommes vicieux allaient chercher trop souvent des complaisances mercenaires et des dépravations précoces. Toutes les femmes qui faisaient partie de cette population nomade, étaient, à dix ans, déjà exercées à cet infâme trafic, et, pour les trouver vierges, il eût fallu les attendre au sortir de la première enfance. Les mœurs et la santé publiques souffraient donc également du contact journalier de ces misérables qui ne semaient que des souillures sur leur passage. Le sieur de Courval a peut-être mis en scène une aventure de sa jeunesse, dans laquelle il s’est peint sous le nom du _Débauché_, pour nous apprendre comment il avait été puni de sa première escapade, qui servit du moins à le rendre sage et à lui inspirer l’horreur du vice:

Asservy sous la main d’une mère importune, Fils de famille ensemble et batteur de pavé, Sans argent, sans credit, aux debtes entravé. Bouffy d’ambition, d’amour, de frenaisie, D’orgueil y de vanité, de folle fantaisie, Je prends la clé des champs et sors, d’un grand matin, Du logis du patron, sous le bras mon butin, Trois testons, deux ducats et dix sols dans ma bourse, Des souliers neufs aux pieds pour aider à ma course.

C’était là toute la fortune du chevalier errant, qui s’éloignait gaiement de Rouen ou de toute autre bonne ville de la Normandie, pour aller chercher fortune ailleurs. Il arrive le soir au bourg de Saint-Martin (de Boscherville sans doute), et il rencontre une troupe de bohémiens, qui devaient y passer la nuit:

. . . . . . . Blesches et charlatans, Bohemiens, mattois, bons joueurs de merelles, Joueurs de gobelets, putains et maquerelles,

filles, femmes, pages, valets, singes, animaux savants, charrettes remplies de drogues, de parfums, d’oripeaux et de merceries de toutes sortes, qui composaient le commerce de ces _attrapeurs_ vagabonds. Le nouveau venu s’approche de leurs voitures «pour voir leurs ustensiles» et surtout pour parler à l’une de leurs filles

Qui lui ravit le cœur du charme de ses yeux.

Mais il est assez mal reçu de cette luronne, qui le rabroue et qui menace de le faire assommer; elle change bientôt de ton et se montre aussi complaisante qu’elle avait été d’abord maussade et sévère. Elle offre elle-même de faire plus ample connaissance avec ce novice qui lui parle d’amour, et elle le conduit dans une chambre d’hôtellerie où ils peuvent poursuivre l’entretien dans un tête-à-tête dont le pauvre garçon ne profite pas.

A peine sont-ils montés dans cette chambre et assis au bord du lit, l’unique siége qui s’offrît à eux, elle se met à fondre en larmes et elle déplore son malheureux sort, en disant qu’elle est fille de bien, qu’elle a été enlevée à sa famille par ces charlatans et qu’elle mène, bien à contre-cœur, une vie désordonnée, qui convient aussi peu à ses sentiments qu’à sa naissance.

Voilà mon jeune homme attendri et plus amoureux que jamais. Il jure à la belle, qu’il la délivrera de cette odieuse servitude et qu’il la ramènera à ses parents.

Rendez-vous est pris pour le soir même: à minuit sonnant, les deux amants se retrouveront derrière une écurie, à cent pas de l’auberge où ils logent l’un et l’autre:

Elle y vient, je m’y trouve: elle a dessous son bras Un coffret dans lequel elle avoit mis deux draps, Un morceau de coutil, un peigne, des brassières, Un demi-ceint d’argent, des gands et des jartières: C’estoit là son butin, c’estoit là son vaillant.....

Ce passage prouve que les femmes de mauvaise vie, chassées des villes par l’ordonnance de 1560, s’étaient retirées dans les compagnies de marchands ambulants, de comédiens et de charlatans, qui parcouraient le pays en débitant leurs marchandises, parmi lesquelles figurait toujours la Prostitution la plus crapuleuse.

L’arrivée d’une troupe de ces gens-là devait être, dans chaque village où elle s’arrêtait, le signal de tous les désordres; et quand l’autorité civile ou ecclésiastique ouvrait les yeux sur ces excès qui se répandaient tout à coup comme une épidémie au sein d’une population paisible, les auteurs du scandale avaient déjà plié bagage et s’étaient éloignés en laissant derrière eux leurs dupes et leurs victimes.

La fille et son ravisseur, qui craignent d’être poursuivis par les bohémiens, marchent toute la nuit, peu chargés, il est vrai, de nippes et d’argent; ils arrivent, au point du jour, dans un petit village où ils se croient enfin à l’abri des poursuites; ils frappent à la porte de la dernière maison de ce village. C’est un affreux taudis où logent les charretiers et les colporteurs, mais les amoureux ne seraient pas plus heureux dans un palais que dans ce logis

Escarté du chemin et loin du voisinage.

On leur donne une chambre; la fille y fait apporter du vin et du jambon: ils boivent, ils soupent, ils se couchent; le débauché ne tarde pas à s’endormir du plus profond sommeil. Sa compagne de lit ne pense pas à l’imiter; elle se lève sans bruit, quand il fait grand jour, et cette rusée, raconte-t-il en la maudissant,

. . . . . . Au sortir du coucher, Ayant tiré de moy ce qui m’est le plus cher, Endormy de travail, las de trop longue veille, Ivre de ses appas et d’excès de bouteille, Entendu dans le lit, sans poulx, sans sentiment..... Trousse quille et bagage, et m’enlève ma bourse; Puis, droit où je la prins, s’en retourne à la course.

Quand le pauvre diable se réveille, il étend la main, encore à moitié endormi, et ne trouve plus personne à ses côtés; il appelle, il attend, mais il s’aperçoit que sa bourse s’en est allée avec l’aventurière, qui ne lui a pas même laissé de quoi payer leur écot. Il ne put sortir de l’hôtellerie, qu’en abandonnant une partie de ses hardes. Il était déjà dégoûté de la vie errante et il avait honte de s’être, au premier pas, fourvoyé dans la débauche: il entra dans le premier couvent qu’il rencontra sur son chemin et il demanda aux moines l’hospitalité. Son dessein était de faire pénitence et de se consacrer à Dieu. Il tranquillisait ainsi sa conscience troublée et il aurait oublié, en priant et en se macérant, la cruelle déception qu’il venait de rencontrer à son début dans le monde du péché, si de cuisantes douleurs ne la lui eussent rappelée. Il lui restait un triste souvenir de la prostituée, qui l’avait trompé et volé; le mal empirait tous les jours et prenait le caractère le plus grave: l’infortuné ne pouvait plus même cacher les fruits honteux de son intempérance; il se vit obligé de renoncer au cloître et de sortir du couvent,

Les bras farcis de galle, et les cuisses, de cloux.

Il était trop sérieusement malade pour se faire traiter dans une ville de province, et il n’avait pas d’argent pour se rendre à Paris. C’est alors qu’il fait un retour sur lui-même et qu’il dévoue aux Euménides la misérable qui lui a mis un poison dévorant dans les veines; il s’écrie:

Fille ingrate, maudite, inconstante et sans foy, Ne te suffisoit-il pas d’enlever ma valise, M’ayant laissé lassé, gisant nud, en chemise, Sans m’affliger des maux de tes embrassemens, Que tu avois gagnez par trop de changemens, Impudique Laïs, prestresse de Cythère, Scaldrine à tous venans, Tisyphone, Mégère!...

Le mal eut le temps de faire des progrès terribles, avant que le triste débauché, qui souffrait comme un possédé, se fût mis entre les mains des médecins de Paris. Le traitement était aussi douloureux que le mal, et quand le patient put se croire guéri, ce n’était plus qu’un squelette, qu’une ombre, qu’un vieillard décrépit et dégoûtant. Il revint dans cet état chez son patron, qui eut pitié de lui et qui consentit à le reprendre: il avait trop appris à ses dépens combien la débauche est fatale au repos de l’âme et à la santé du corps, pour retomber jamais dans les filets de la Prostitution.

Le sieur Courval-Sonnet, en écrivant des satires avec une plume souvent trempée dans la boue, était animé, du moins, d’une bonne intention, et il se piquait de corriger les mœurs de son temps, que les poëtes renommés avaient contribué à rendre plus vicieuses et plus corrompues. On peut dire que jamais la poésie française n’avait été aussi licencieuse, aussi abominable, que pendant la régence de Marie de Médicis; elle semblait n’avoir pas d’autre destination que d’exalter le délire des sens et de célébrer impudemment les faits et gestes de la dissolution la plus infâme. C’était la jeune cour qui encourageait cette dégradation du métier de poëte; c’était elle qui fournissait, par ses désordres, matière à ces compositions impudiques. Il est à remarquer, cependant, que les premières poursuites qui aient été exercées contre un mauvais livre, comme outrageant les bonnes mœurs et l’honnêteté publique, datent de cette époque où les Sigongnes, les Motin, les Berthelot et les Théophile salissaient la langue française en lui faisant exprimer d’horribles obscénités qui se cachaient auparavant sous le masque des priapées latines. Le procès de Théophile et de ses coaccusés, au sujet du _Parnasse satyrique_, est le point de départ d’une jurisprudence toute nouvelle, qui range les ouvrages obscènes parmi les excitations à la débauche et qui demande compte aux auteurs de ces coupables tentatives de démoralisation publique. Mais cette jurisprudence, quoique appuyée sur des motifs de haute sagesse, eut beaucoup de peine à s’établir en France, parce qu’elle blessait les habitudes littéraires et contrariait les libertés de l’esprit français. On n’avait pas encore soupçonné qu’un délit pût exister dans la publication d’une de ces œuvres, qu’on appelait _gaillardes_ et qui n’étaient soumises à aucune loi de décence, pourvu qu’elles ne touchassent ni à la politique ni à la religion. Théophile et ses amis eurent l’imprudence de toucher à la religion et de faire ce qu’on nommait de l’athéisme ou de l’épicurisme, en composant des poésies libres. Ces poésies furent imprimées par des libraires, qui avaient osé placer leur nom sur le frontispice du livre qu’ils vendaient, sous les yeux des magistrats, dans les galeries du Palais de justice. Ces poésies étaient si ordurières, qu’on se demande aujourd’hui comment le libraire et l’auteur ne rougissaient pas de s’attacher, pour ainsi dire, à ce pilori. La cour en fit ses délices, et Théophile Viaud, qui était venu à Paris en 1610 pour se produire comme poëte, recueillit plus d’honneur et d’applaudissements, quand il se fut fait le chantre de l’impudicité, que tous les écrivains qui n’avaient employé leur talent qu’à des compositions honnêtes et morales. Répétons encore avec M. Viollet-Leduc, que, dans ce temps-là, on entendait par _satire_ une pièce de poésie libre et souvent même obscène, et que les poëtes satiriques étaient ceux qui appliquaient leur verve effrontée aux choses de la Prostitution. Théophile, en cela, était passé maître, et ses mœurs déréglées ne se reflétaient que trop dans ses écrits.

Les honnêtes gens voyaient avec indignation pulluler ces poésies licencieuses, qui pervertissaient la jeunesse en offrant de dangereux aliments aux passions sensuelles. En 1617, le libraire Antoine Estoc avait mis au jour un volume in-12 intitulé _Recueil des plus excellans_ (sic) _vers satyriques de ce temps, trouvez dans les cabinets des sieurs Sigognes, Regnier, Motin, qu’autres plus signalez poètes de ce siècle_. Ce recueil, dans lequel la licence de la pensée le dispute à celle de l’expression, obtint un prodigieux succès parmi les libertins. La police qui n’eut pas l’idée de s’opposer à la vente de cette première édition, ne s’opposa pas davantage à la réimpression. Ce fut Billaine, un des libraires les plus recommandables de Paris, qui réimprima le recueil, très-augmenté, en 1618, sous ce titre: _Cabinet satyrique ou recueil de poésies gaillardes de ce temps, composées par Sigognes, Regnier, Motin_, etc. Ces deux éditions avaient paru avec privilége du roi! L’éditeur (c’était Berthelot, ou Colletet, ou Frenicle, et peut-être avaient-ils tous les trois coopéré à ce travail) annonça, dans la préface de l’édition de 1618, qu’il s’était plu à la rendre «plus parfaite et mieux ordonnée que l’autre, où il y avait inégalité, mélange, confusion partout.» La première édition avait été vendue en trois mois (voy. l’Avertissement de l’éditeur anonyme); la seconde s’écoula presque aussi rapidement, et le libraire qui avait publié celle de 1617, Antoine Estoc, réimprima encore le _Cabinet satyrique_, en 1620.

Jusqu’alors, libraires, éditeurs et autres n’avaient pas été inquiétés; Théophile, il est vrai, fut condamné au bannissement temporaire, en raison de ses mœurs plutôt que de ses vers, et le chevalier du guet lui avait signifié, au mois de mai 1619, l’ordre de sortir du royaume; mais il ne demeura pas longtemps à Londres, où sa réputation de poëte et les recommandations de ses amis de la cour de France l’avaient fait accueillir avec beaucoup d’empressement et d’enthousiasme. On ne lui reprochait pas plus qu’à Sigognes, à Motin et aux autres satiriques d’avoir laissé imprimer des vers licencieux, que «les amateurs des lettres et de la poésie» avaient vu, de très-bon œil, mettre en lumière et sauver de l’oubli. Théophile était pensionné par le roi et par la maison de Montmorency; Motin avait un canonicat à Bourges; Sigognes était gouverneur du Havre. Théophile eut le malheur de se brouiller avec le jésuite Garasse, qui, dans sa _Doctrine curieuse des plus beaux esprits de ce temps_, l’attaqua de la plus furieuse manière, en l’accusant d’athéisme et de libertinage. Le Père Garasse avait poussé la haine et la mauvaise foi, jusqu’à falsifier des vers de son ennemi, auxquels il attribuait un sens irréligieux. Théophile traduisit en justice le jésuite et son livre, qu’il fit saisir et supprimer, après avoir prouvé, son manuscrit à la main, que les vers qu’on citait pour le perdre avaient été singulièrement défigurés. Garasse ne se tint pas pour battu; il publia son Apologie, où il n’épargnait pas Théophile ni les _beaux esprits de ce temps ou réputés tels_: «Jamais, disait-il (ch. XII, p. 152), les impudicitez de Carpocras ne furent si connues dans les villes de la Grèce, que les impudicitez de Viaud, les blasphèmes de Lucilio et les impietez de Charron sont connues en France.» Derrière Garasse, il y avait une puissante Compagnie qui avait juré la perte de Théophile: les jésuites épousaient la querelle de leur confrère Garasse qui leur soufflait son humeur belliqueuse. Sur ces entrefaites, un libraire mit sous presse un nouveau recueil de vers obscènes, intitulé: _Le Parnasse des poètes satyriques, ou Recueil des vers gaillards et satyriques de nostre temps_. Ce recueil contenait plusieurs pièces de vers avec le nom de Théophile; elles avaient été insérées dans ce recueil, sans son aveu et à son insu; mais le bruit courut, néanmoins, que le recueil entier sortait des mains de Théophile, et avant que les premiers exemplaires du _Parnasse satyrique_ eussent circulé, le poëte, qui fut averti qu’on lui attribuait déjà cette honteuse publication, alla lui-même dénoncer ce livre au prévôt de Paris, en déclarant qu’on y avait imprimé, malgré lui, différentes pièces de vers, qu’il avait réellement composées, mais qu’il ne destinait pas à l’impression. Le prévôt de Paris, en raison de cette déclaration, rendit une sentence contre l’imprimeur, fit saisir le livre chez le libraire, qui fut emprisonné, et ordonna la destruction du livre. Cette destruction ne paraît pas avoir été exécutée, et les exemplaires, pour lesquels on avait refait des titres ne portant aucun nom de lieu ni de libraire, circulèrent sous le manteau dans Paris, où ils furent recherchés curieusement par tous les libertins. Le libraire emprisonné (nous croyons que c’était Pierre Bilaine) avait déclaré que Théophile n’était pas étranger à la publication du _Parnasse satyrique_. Le parlement fut donc saisi de l’affaire, et Théophile se trouva mis en cause comme auteur des vers incriminés et comme collecteur et publicateur de l’ouvrage condamné.

C’était encore un jésuite, le Père Voysin, ami du Père Garasse, qui avait dénoncé Théophile et qui produisait plusieurs témoins à l’appui de cette dénonciation. Théophile était accusé non-seulement d’attentat aux bonnes mœurs, mais encore d’athéisme, et ce dernier chef d’accusation dominait tous les autres, quoiqu’il ne fût fondé que sur quelques vers plus philosophiques que sacriléges. Le poëte, en présence d’un procès criminel que ses ennemis avaient perfidement évoqué, crut devoir s’absenter, et sa fuite, comme il le dit lui-même, «qui n’était que de peur, donna des soupçons de crime.» Le procès suivit son cours en l’absence de l’accusé. Garasse et les jésuites le poursuivaient, avec un redoublement de fureur, dans leurs livres et dans leurs sermons; ils lui reprochaient surtout d’avoir corrompu la jeunesse par ses poésies, par ses discours et par son exemple. On le représentait comme l’unique auteur du _Parnasse satyrique_, bien que ce recueil renfermât des vers de tous les poëtes contemporains _les plus signalés_. Voici en quels termes le jésuite Théophile Raynaud parle de cette infâme publication dans le traité _De Theophilis_ (p. 229): _Opus item, cui titulus est_ Parnassus satyricus; _supra quasvis Apuleii, Luciani, Romantii a Rosa, ac similium scriptorum, camarinas grave olentissimum, et ad juvenilis pudoris cladem ac totius honesti exterminium, in diaboli incude fabrefactum, hujus putentissimi ingenii fœtus est. Credi vix potest quanta mala spurciloquus iste juventuti intulerit: quà infamibus scriptionibus, quà colloquiis et consuetudine familiari_. Quoique le _Parnasse satyrique_ fût un exécrable livre qui méritait bien l’honneur qu’on lui faisait de supposer qu’il avait été dicté par le démon de la luxure, ce grief n’eût peut-être pas suffi pour motiver la condamnation de Théophile, car l’impression et la vente des livres obscènes étaient alors tout à fait tolérées, et nous avons vu tout à l’heure quels étaient ceux qu’on osait dédier à la reine et qui paraissaient avec privilége du roi; mais on rassembla d’autres griefs contre Théophile. On prétendit qu’il avait proclamé son athéisme dans le traité _De l’immortalité de l’âme_, qui n’était qu’une imitation du _Phédon_ de Platon; on assura qu’il avait organisé une société secrète d’athées et de libertins, qui se proposaient de pervertir la jeunesse par leurs écrits et par leurs paroles; on présenta enfin plusieurs témoins qui déclaraient avoir entendu le poëte chanter des chansons libres dans une _débauche_, c’est-à-dire dans une orgie, et qui disaient avoir appris de sa bouche quelques vers impies. Le parlement dut se préoccuper pour la première fois de ces livres détestables qui outrageaient la pudeur publique, et l’on engloba dans le procès de Théophile plusieurs de ses amis qui avaient coopéré plus ou moins à la publication du _Parnasse satyrique_ et d’autres recueils du même genre. Un mandat d’amener fut lancé contre Berthelot, Colletet et Frenicle; mais il ne put recevoir d’exécution qu’à l’égard de ce dernier, qui était le moins coupable et qui n’essaya pas de se soustraire à la justice. Berthelot et Colletet s’étaient cachés, de même que Théophile. On doit s’étonner que le sieur d’Esternod, qui avait composé des vers plus infâmes encore que ceux de ces poëtes satiriques, n’ait pas été compris dans les poursuites dirigées contre eux.

Le parlement s’était ému des dangers que courait la jeunesse exposée aux pernicieuses excitations de la poésie obscène: il n’hésita plus à fonder une jurisprudence protectrice de la moralité publique, et il rangea parmi les crimes de lèse-majesté divine et humaine la composition et la publication des mauvais livres. Le 19 août 1623, un arrêt fut rendu par la Cour, la Grand’Chambre et Tournelle assemblées, contre Théophile, Berthelot, Colletet et Frenicle, «autheurs des sonnets de vers contenant les impietez, blasphesmes et abominations mentionnées au livre très pernicieux intitulé _le Parnasse satyrique_;» Théophile, Berthelot et Colletet, «vrays contumax, atteints et convaincus du crime de leze-majesté divine, pour réparation,» étaient condamnés «scavoir lesdits Théophile et Berthelot à estre menez et conduits des prisons de la Conciergerie, en un tombereau, au devant la principale porte de l’église Nostre-Dame de ceste ville de Paris, et illec à genoux, teste et pieds nus, en chemise, la corde au cou, tenans chacun en leurs mains une torche de cire ardente du poids de deux livres, dire et déclarer que très meschamment et abominablement ils ont composé, fait imprimer et exposer en vente le livre intitulé _le Parnasse satyrique_, contenant blasphesmes, sacriléges et abominations y mentionnées contre l’honneur de Dieu, son Église et honnesteté publique, dont ils se repentent et en demandent pardon à Dieu, au roy et à justice: ce fait, menez en la place de Grève de ceste ville, et là ledit Théophile bruslé vif, son corps réduit en cendres, icelles jetées au vent et lesdits livres aussy bruslez, et Berthelot pendu et estranglé à une potence, qui pour ce faire y sera dressée, si pris peuvent estre en leurs personnes: sinon ledit Théophile, par figure et représentation, et Berthelot, en effigie à un tableau attaché à ladite potence: tous et chacuns leurs biens declarez acquis et confisquez à qui il appartiendra, sur lesquels et autres non sujets à confiscation sera préalablement pris la somme de 4 mil livres d’amende aplicables à œuvres pies, ainsi que la Cour advisera.» Quant à Frenicle, qui était prisonnier, le procureur général du roi devait informer plus amplement contre lui sur les cas mentionnés au procès. En outre, «fait ladite Cour inhibitions et défenses à toutes personnes, de quelque qualité et condition qu’ils soient, d’avoir et retenir par devers eux aucuns exemplaires du _Parnasse satyrique_, n’autres œuvres dudit Théophile, ainsy leur enjoint les apporter et mettre dans 24 heures au Greffe criminel d’icelle, pour estre bruslez et réduits en cendres, sur peine, contre les contrevenans et qui s’en trouveront saisis, d’estre declarez auteurs dudit crime et punis comme les accusez.» Enfin, quatre libraires, Estoc, Sommaville, Bilaine et Quenel, qui avaient imprimé les œuvres de Théophile, devaient être «pris au corps et amenez prisonniers ès prisons de la Conciergerie du Palais, pour estre ouys et interrogez sur aucuns faits résultans dudit procès, et où ils ne pourront estre appréhendez, seront adjournez à trois briefs jours, à son de trompe et cry public, à comparoir en icelle, leurs biens saisis et commissaires y establis jusqu’à ce qu’ils ayent obéi.» (Voy. le troisième tome de l’_Histoire de nostre temps_, par Cl. Malingre, Paris, Jean Petitpas, 1624, p. 330 et suiv.)