Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 6/6

Part 2

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Si la licence des mœurs, à cette époque, amena l’immodestie du costume, si l’amour du luxe fut le principal agent de la Prostitution, il faut dire cependant que la galanterie eut cela de bon qu’elle enseigna la propreté aux femmes, qui avaient été auparavant fort sales et peu soigneuses de leur personne. Un proverbe populaire, rapporté et commenté par Beroalde de Verville dans son _Moyen de parvenir_, prouve assez que les femmes honnêtes osaient s’enorgueillir de ne jamais se permettre d’ablutions secrètes. Selon ce proverbe obscène, les courtisanes seules ne se bornaient pas à se laver la figure et les mains. Ce fut évidemment l’envie et le besoin de plaire qui apprirent aux dames et demoiselles à se tenir _bien nettes et bien propres_, à se parfumer et à combattre avec de bonnes senteurs les émanations nauséabondes de l’infirmité humaine. Il paraît pourtant que certains soins de la toilette furent réprouvés d’abord par le préjugé national et qu’on se défendit longtemps de les employer; mais, si les femmes entouraient du plus profond mystère ces délicatesses de propreté locale, elles ne craignaient pas d’avouer l’usage qu’elles faisaient des fards et des odeurs, qui leur avaient valu le surnom de _muguettes_. Ce n’est qu’au seizième siècle que la propreté du corps devint une condition essentielle de la beauté féminine. Marie de Romieu, dans son _Instruction pour les jeunes dames_, ne rougit pas de les inviter à «se tenir bien nettement, quand ce ne seroit que pour la satisfaction de soy mesme ou d’un mary.» Elle s’exprime, sur ce sujet, en femme qui a reconnu que l’eau ne coule pas seulement pour la honte de son sexe: «Encores, dit-elle, ne faut-il pas faire comme quelques-unes que je cognois, qui n’ont soin de se tenir propres, sinon en ce qui paroist à descouvert, se tenant ordes et sales, au demeurant de ce qui est dessous le linge. Mais je veux qu’une belle damoyselle se lave bien souvent d’eau où on auroit bouilly de bonnes senteurs, car il n’y a rien si certain que ce qui fait plus fleurir la beauté d’une jeune dame, est la propreté de se tenir nettement.» On voit, dans les _Controverses du sexe masculin et féminin_ de Gratian du Pont, seigneur de Drusac, publiées en 1530, que, nonobstant les lois naturelles de la propreté, les femmes usaient de senteurs plutôt que d’eau claire; elles ne faisaient qu’accroître ainsi la mauvaise odeur qu’elles voulaient déguiser. Le seigneur de Drusac dit que quelques-unes, les grasses surtout, portaient des éponges parfumées

Entre leurs cuisses et dessoubz les aisselles, Pour ne sentir l’espaulle de mouton, Le faguenas et telz senteurs infames...

Il faut lire ces _Controverses_, pour se rendre compte de ce que c’était que la malpropreté de la plupart des femmes, et principalement des femmes de bien, malgré leur curieuse recherche de parfumerie, qu’elles ne regardaient, en aucun cas, comme un déshonneur. Le seigneur de Drusac rapporte, entre leurs _grandes habiletez_, qu’elles portaient souvent des caleçons ou _tirebrayes_, quand elles dansaient des danses lombardes ou _gaillardes_, et ces caleçons, inventés «pour garder de tumber le boyau,» étaient ordinairement remplis de souillures et sentaient plus fort qu’un _retrait_. N’était-ce pas un merveilleux préservatif de leur vertu?

Les bains d’eau de rivière, froide ou tiède, ne furent presque pas en usage avant le dix-septième siècle; on ne les prenait que dans l’intérieur des maisons riches, en arrivant de voyage ou bien au moment de se mettre à table. Nous voyons, dans la _Chronique scandaleuse de Louis XI_, que ce roi, allant souper et loger chez de bons bourgeois de Paris, y trouvait toujours un bain chaud qui l’attendait. Mais rien n’était moins général que cette espèce de bains de luxe. On se contentait des bains de vapeur, et on allait aux étuves. Ces établissements publics se multiplièrent à Paris vers le douzième siècle et furent très-suivis jusqu’à la fin du seizième siècle, où on les abandonna tout à coup, on ne sait pourquoi. Il n’y avait pourtant pas d’autres bains et l’on n’en désirait pas d’autres. C’était une imitation des habitudes orientales que les croisades avaient importées en France. Mais les femmes, celles du moins qui tenaient à leur réputation, n’allaient point aux étuves: on n’y rencontrait que des chambrières, des _commères_, des femmes de mauvaise vie. «Aussy, disait Christine de Pisan, de baigneries, d’estuves et de commérages trop hanter à femmes, et telles compagnies, sans nécessité ou bonne cause, ne sont que despens superflus, sans quelque bon qui en puisse venir, et, pour ce, de toutes telles choses et d’autres semblables, femme, si elle est saige, qui ayme honneur, et eschever veut blasme, se doibt garder.» Il résulte d’une foule de témoignages qui s’accordent tous, qu’une femme qui fréquentait les étuves n’en revenait plus propre au physique qu’aux dépens de sa pureté morale. Voilà pourquoi ces étuves furent presque assimilées aux lieux de Prostitution.

Les hommes pouvaient donc se vanter d’être plus difficiles en fait de propreté, que les femmes; aussi étaient-ils moins qu’elles, adonnés aux _senteurs_ et aux _fardements_. Ils se modelaient pourtant, en affaire de mode et de toilette, sur le sexe, qui était toujours le souverain arbitre de ces _mondanités_. A toutes les époques où le luxe des habits se ressentait de la dépravation des mœurs, les hommes, de même que les femmes, se plaisaient, suivant l’expression de Dulaure, à «défigurer le nu» et à refaire, pour ainsi dire, l’œuvre du Créateur, sous l’inspiration d’une idée indécente ou libertine. Ainsi, quand les femmes s’appliquèrent à faire ressortir artificiellement les formes de leur sein, de leurs cuisses, de leurs reins et même de leur ventre, les hommes, dit Monstrelet, «se prindrent à vestir plus court qu’ils n’eussent oncques fait, tellement que l’on véoit la façon de leurs culs et leurs genitoires, ainsi comme l’on souloit vestir les singes, qui estoit chose très-malheureuse et très-impudique. Portoient aussy à leur pourpoint gros mahoistres, pour monstrer qu’ils feussent larges par les espaules.» Ces _mahoitres_ étaient une sorte de bourrelet qui augmentait la carrure des épaules et garnissait l’avant-bras. Le _muguet_ le plus fluet se donnait, par ce moyen, l’apparence d’un Hercule. La vanité masculine ne s’était point arrêtée là. «Sous le règne de Charles VII, on voit se répandre généralement, dit M. Ludovic Lalanne dans le _Dictionnaire encyclopédique de la France_ (article COSTUMES), avec la mode des épaules artificielles ou bourrelets, appelés _mahoitres_, d’où pendaient de grandes manches déchiquetées, celle des _braguettes_ ou étuis, qui resserraient l’entre-deux du haut-de-chausses et s’ornaient de franges et de touffes de rubans.»

Les historiens de la Mode ne parlent qu’avec une extrême réserve, de cette partie du haut-de-chausses ou plutôt de cet appendice bizarre, qu’on nommait _braguette_ ou _brayette_, aux quinzième et seizième siècles, et qu’on aurait peine à regarder comme une mode historique, si on ne la retrouvait dans les anciens tableaux et les anciennes gravures. C’était, dans l’origine, une bourse ou un fourreau en cuir, entièrement séparé du haut-de-chausses, auquel il se reliait par des nœuds ou des aiguillettes. On comprend que ce singulier vêtement local ne fut d’abord admis que par les gens du peuple; mais on le trouva commode, et dès que les yeux s’y accoutumèrent, on ne dédaigna pas de lui accorder successivement droit de bourgeoisie et de noblesse. Bientôt, tous les hommes, à quelque condition qu’ils appartinssent, le roi comme le portefaix, arborèrent la braguette et l’étalèrent aux regards des dames, qui ne s’en offusquaient plus. L’origine de la braguette se rattache sans doute à l’histoire des armes défensives, et l’on peut lire, à ce sujet, un chapitre du _Pantagruel_ (liv. III) intitulé: _Comment la braguette est la première pièce de harnoys entre gens de guerre_. Lorsque les gens de guerre étaient armés de pied en cap et couverts de lames ou de mailles de fer, une boîte de métal, garnie intérieurement d’une éponge, protégeait leurs parties naturelles; cette boîte fut remplacée par un treillis d’acier et ensuite par une bourse de cuir. Le cuir ne tarda pas à faire place à des étoffes de laine et de soie, dès que la braguette devint une pièce de l’habillement civil, et, comme pour attirer davantage sur elle l’attention de toutes les personnes qui ne songeaient plus à s’en scandaliser, on l’enjoliva de rubans, de dorures et même de joyaux. Un passage du _Gargantua_, dans lequel Rabelais décrit minutieusement le costume de son héros, donne une idée exacte de l’effet que devait produire une de ces braguettes monstrueuses qui n’étaient _pleines_, dit-il, _que de vent_. Il ne faut pas oublier que Gargantua était un géant énorme qui _compissait_ les Parisiens du haut des tours de Notre-Dame: «Pour sa braguette, feurent levées seize aulnes un quartier d’icelluy mesme drap (estamet blanc) et feut la forme d’icelle comme d’un arc-boutant, bien estachée joyeusement à deux belles boucles d’or, que prenoient deux crochets d’esmail, en un chascun desquels estoit enchassée une grosse esmeraugde, de la grosseur d’une pomme d’orange. Car (ainsy que dict Orpheus, _libro de Lapidibus_, et Pline, _libro ultimo_), elle n’a vertus erectifve et confortatifve du membre naturel. L’exiture (ouverture) de la braguette estoit, à la longueur d’une canne, deschiquetée comme les chausses, avec le damas bleu flocquant comme devant. Mais, voyans la belle bordure de canetille et les plaisans entrelacs d’orfebvrerie garniz de fins dyamans, fins rubis, fines turquoyses, fines esmeraugdes et unions (perles) persiques, vous l’eussiez comparée à une belle corne d’abondance, telle que voyez es antiquailles et telle que donna Rhea aux deux nymphes Adrastea et Ida, nourrices de Jupiter: tousjours galante, succulente, resudante, tousjours verdoyante, tousjours fleurissante, tousjours fructifiante, pleine d’humeurs, pleine de fleurs, pleine de fruicts, pleine de toutes delices. Je advoue Dieu, s’il ne la faisoit bon veoir!» Rabelais s’occupe si souvent des braguettes, dans son joyeux roman, qu’on peut se figurer le rôle important qu’elles jouaient dans le monde. Rabelais parle même d’un livre qu’il avait composé _sur la dignité des braguettes_!

Ces terribles braguettes tinrent bon, et s’étalèrent en public, jusqu’au règne de Henri III, où les tailleurs eurent la pudeur de les faire rentrer dans l’économie des chausses _à la suisse_ ou _à la martingale_; leur nom seul resta encore à la partie mobile, moins apparente et plus modeste, qui faisait corps avec le vêtement, et qui se fermait toujours avec des aiguillettes. Au reste, dans le cours du seizième siècle, le costume des hommes, sans redevenir long et ample, affecta une décence qu’il n’avait jamais eue, quoique les vieillards et les libertins conservassent l’antique braguette, «ce vain modèle et inutile d’un membre, que nous ne pouvons seulement honnestement nommer, duquel toutesfois nous faisons montre et parade en public (_Essais_ de Michel de Montaigne, liv. I, ch. 22).» Les vêtements rembourrés étaient de mode, mais on n’attachait pas, ce nous semble, une pensée malhonnête à cette manie de mettre du coton partout et d’enfler ainsi le buste, la _panse_, les cuisses et les reins, avec des baleines et des coussinets. Nous avons lu, pourtant, que les mœurs italiennes, qui régnaient alors à la cour de France, furent seules causes de cette ostentation de formes arrondies et provoquantes, que les jeunes débauchés enviaient aux femmes. Celles-ci, du moins, se montraient fidèles aux traditions de leur sexe, en découvrant leur gorge autant que possible et en se disputant entre elles les attributs de Vénus Callipyge. Les _vertugales_ et les _basquines_ furent inventées, et firent fureur. Un commentateur de la _Satyre Ménippée_ (édit. de Ratisbonne, 1726, t. II, p. 388) dit que ces vertugales avaient été imaginées par les courtisanes, «pour cacher leurs grossesses.» Aussi, lorsque les femmes honnêtes commencèrent à vouloir réhabiliter les vertugales en les adoptant, un cordelier, qui prêchait alors à Paris, dit, dans un sermon, que les dames avaient quitté la _vertu_, mais que la _gale_ leur était restée. (Voy. l’_Apologie pour Hérodote_, de H. Estienne, t. I, p. 310, édit. de le Duchat.) Cette mode était déjà dans toute sa vogue en 1550: un poëte moral et facétieux publia, vers ce temps-là, la satire ou _Blason des basquines et vertugales, avec la belle remonstrance qu’ont fait quelques dames, quand on leur a remonstré qu’il n’en falloit plus porter_. La pièce eut assez de vogue pour exciter la verve satirique des imitateurs: l’un composa et fit paraître la _Complainte de monsieur le C.., contre les inventeurs des vertugales_; un autre, la _Réponse de la Vertugale au C.., en forme d’invective_. Ces espèces de gros bourrelets, que les femmes portaient, par-dessus la robe, tout autour des reins, avaient pris métaphoriquement un nom fort grossier, qui eut cours dans la langue usuelle pendant plus de quarante ans. Quand une dame voulait sortir, elle disait à ses chambrières: «Apportez-moi mon cul!» Et les chambrières, qui le cherchaient, se disaient l’une à l’autre: «On ne trouve pas le cul de madame! Le cul de madame est perdu!» (Voy. le _Dial. du nouveau langage françois italianisé_, par H. Estienne, édit. d’Anvers, 1579, p. 202.) On lit aussi, dans la _Satyre Ménippée_, écrite en 1593: «Pareillement fut aux femmes enjoint de porter de gros culs et d’enger (ce mot est évidemment altéré: on pourrait le remplacer par _enginer_, dans le sens de _besogner_) en toute seureté sous iceux, sans craindre le babil des sages femmes.»

Le mot ordurier, dont les plus grandes dames n’hésitaient pas à se servir pour désigner leurs basquines et leurs vertugales, avait été créé par le peuple, qui eut bien de la peine à s’accoutumer à une pareille mode. Les méchantes langues poursuivaient de brocards graveleux et injurieux les vertugales qui osaient se montrer dans les rues et les promenades. L’un disait:

. . . O la gente musquine! Qu’elle a une belle basquine! Sa vertugalle est bien troussée Pour estre bientost engrossée!

L’autre disait:

. . . . . O quel plaisir, Qui pourroit tenir à loisir Ceste busquée, si mignonne, Qui a si avenante trogne!

L’auteur anonyme du _Blason des vertugales_ leur fait la guerre au point de vue chrétien, et les représente comme des _dissolutions infâmes_ qui ne servaient qu’à engendrer le scandale et à damner les gens. Il veut même prouver que toute femme qui se déshonore par cette mode dissolue, est une _paillarde_, ou une médisante, ou une _maquerelle meschante_, ou une épouse adultère. L’auteur de la _Complainte_ traite la chose avec moins de sévérité: il se plaint seulement de ce que la vertugale expose davantage la vertu des femmes à des assauts et à des périls, contre lesquels les _cottes serrées_ les défendaient, du moins; il raconte, dans les termes les plus libres, le rôle complaisant que jouait la vertugale quand un galant voulait en venir à ses fins; il prétend que Lucifer, ou son serviteur _Fricasse_, a sans doute inventé une mode aussi favorable à la débauche, pour se donner le plaisir de compromettre la pudeur des femmes qui tombent à la renverse:

Depuis qu’on les a inventées, On voit les femmes effrontées Et, si elles font renversure, On les voit jusqu’à la fressure.

La Vertugale, dans sa _Réponse à monsieur le C.._, n’épargne pas le vilain qui l’avait invectivée: elle lui dit son fait, avec une incroyable liberté, et elle s’étend avec orgueil sur ses propres mérites:

Faicte je suys pour grandes dames Vertueuses de corps et d’ames, Faicte je suys pour damoiselles Qui ont vers leurs marys bons zelles. Je dis qu’une femme de bien, Pour avoir meilleur entretien Et plaire plus fort à son homme, Me veust porter, voyre dans Rome, Non pas une femme commune Qui change ainsi comme la lune... Bien venue suys en la court, Pourveu que l’argent ne soit court. Là tout le monde me salue, Là je suys la très bien venue!

L’auteur de la _Réponse_ n’admet donc pas que les vertugales puissent être mal portées, et cette mode, dont il attribue l’invention à un _homme sage_, il la justifie hardiment contre le reproche qu’on lui avait fait de ne plus convenir qu’aux femmes de vie désordonnée. Là-dessus, il remonte à la source de cette calomnie, et il raconte qu’une vertugale, ayant été volée par un _citadoux_ (proxénète), arriva dans un mauvais lieu du Champ-Gaillard, et fut donnée en présent à une fille d’amour, qui osa s’en parer pour aller à la messe et _faire la fanfare_ en pleine rue. Mais cette fille, ne sachant porter cet accoutrement nouveau pour elle, n’eut pas plutôt mis le pied dehors, qu’elle tomba en arrière, et resta une heure et demie dans une position embarrassante,

Et lors monstroit ses gringuenauldes, Plus dures que les baguenaudes Qui pendoient de son cul infect.

Les vertugales, du moins, étaient bien innocentes des vilaines choses que leur indiscrétion laissait voir quelquefois, car elles n’avaient été imaginées, disait-on, que pour faire circuler l’air sous les robes et y entretenir une fraîche température, aussi salutaire à la propreté du corps que capable de réprimer les ardeurs des sens. Cette destination des vertugales se trouve à peine indiquée dans ces vers de la _Complainte_:

Mauldits soient ces beaux inventeurs, Ces coyons, ces passementeurs De vertugalles et basquines, Que portent un tas de musquines Pour donner air à leur devant!

Les vertugales servaient encore à cacher une grossesse pendant cinq ou six mois et à conserver aux femmes enceintes les apparences d’une taille fine et gracieuse. Il paraîtrait, d’après un passage des _Dialogues du langage françois italianisé_, que cette mode, qui développait singulièrement la circonférence du ventre et des reins, n’avait pas d’abord pour objet de faire un embonpoint postiche aux femmes qui en manquaient, car, au milieu du seizième siècle, les maigres étaient plus estimées que les grasses. «Les dames vénitiennes, dit le Français qui figure dans les _Dialogues_, cherchent, par tous moyens, à estre non-seulement en bon poinct, mais grasses (et on me disoit que, pour cest effect, elles usoient fort, entre autres viandes, de noix d’Inde): or, vous savez que les nostres hayent et fuyent cela.» Néanmoins, pour exprimer que tout n’était pas coton et bourre dans les vertugales d’une femme, on faisait son éloge en usant de cet italianisme: C’est une _bonne robbe_! Mais les _messieurs_ se vantaient d’aimer la chair et non la graisse: ce qui est bien rendu dans cette profession de foi d’un débauché latiniste: _Carnarius sum, pinguiarius non sum_. Les vertugales furent abandonnées sous le règne de Louis XIII, mais elles devaient reparaître, à de longs intervalles, avec des proportions moins fantastiques, sous les noms de _vertugadin_, de _paniers_, de _lustucru_, de _tournure_, etc. Au reste, ces vertugales avaient ramené avec elles un ancien usage qui n’intéressait pas moins la propreté que la pudeur: les femmes s’étaient remises à porter des _caleçons_, pour se garantir du froid et de la poussière, en même temps que de la honte d’une chute. De plus, «ces calçons, dit le Français _italianisé_ des _Dialogues_ d’Henri Estienne, les asseurent aussi contre quelques jeunes gens dissolus, car, venans mettre la main soubs la cotte, ils ne peuvent toucher aucunement la chair.»

Nous croyons que la mode des caleçons pour les femmes était essentiellement française, car cette mode, déjà introduite à la cour vers la fin du quatorzième siècle, se recommandait par des raisons d’utilité et de décence. Mais la mode des robes ouvertes, décolletées et débraillées, cette mode qui régna si audacieusement pendant tout le seizième siècle, avait été naturalisée en France, avec les mœurs italiennes, sous le règne de François Ier. A cette époque, le peuple appelait _dames à la grand’gorge_ les femmes qui portaient des robes ouvertes sur la poitrine; le peuple n’avait plus alors qu’un vague souvenir des _robes à la grand’gore_, qui le scandalisèrent tant, lorsque Isabeau de Bavière les mit à la mode. Ce fut évidemment l’Italie qui donna l’exemple de ce nouvel abus des nudités de la gorge. Une facétie, imprimée en 1612, ayant pour titre _la Mode qui court et les singularités d’icelle_, nous autorise à soutenir cette accusation contre _Chouse_. C’est ainsi qu’on nommait la France italianisée. «Chouse, dit l’auteur de _la Mode qui court_, a encore inventé de représenter le teton bondissant et relevé par des engins au dehors, à la veue de qui voudra, pour donner passe-temps aux altérez, et, suivant cela, on dit:

Jeanne, qui fait de son teton parure, Fait veoir à tous que Jeanne veut pasture.»

Les poëtes et les romanciers de ce temps-là nous parlent tous de ce prodigieux débraillement, que favorisait l’usage des corsets, armés de buscs d’acier, de baleines et de fil d’archal. Dans le _Discours nouveau de la Mode_, excellente satire en vers publiée en 1613, l’auteur anonyme, après avoir dépeint sans trop de répugnance

D’un large sein le tetin bondissant,

nous apprend que, si par un reste de pudeur la _femme du bourgeois_ usait encore de _points coupés_ et _ouvrages de prix_ pour s’en couvrir la gorge, au lieu d’avoir, comme autrefois, le _haut de la robe fermé_ avec une agrafe, les dames de qualité,

. . . Au moins pour la plus part, n’ont cure D’avoir en cest endroit aucune couverture; Elles aiment bien mieux avoir le sein ouvert Et plus de la moitié du tetin descouvert; Elles aiment bien mieux, de leur blanche poitrine, Faire paroistre à nud la candeur albastrine, D’où elles tirent plus de traits luxurieux Cent et cent mille fois, qu’elles ne font des yeux.

On peut dire que jamais, à aucune époque, les femmes de haut parage n’avaient mis tant de recherches et tant d’apprêts dans l’art de se faire une belle gorge et de paraître _en bonne conche_, comme on disait alors; la plus maigre trouvait moyen, à force de se serrer la taille, de montrer un simulacre d’embonpoint qui reposait sur des coussinets de bourre; la plus grasse ne cherchait pas à dissimuler l’énormité de sa _tablature_, selon l’expression équivoque empruntée à la notation musicale du temps. Les vieilles elles-mêmes ne se croyaient point exemptes de cet indécent abus des nudités de la gorge. Le _Divorce satyrique_ nous représente la reine Marguerite, à l’âge de cinquante ou cinquante-cinq ans, allant recevoir la sainte communion, trois fois par semaine, «la face plastrée et couverte de rouge, avec une grande gorge descouverte qui ressemble mieux et plus proprement à un cul que non pas à un sein.» (Voy. le _Div. satyr._, à la suite du _Journal_ de l’Estoile, édit. de 1744, t. IV, p. 511.) Cependant Brantôme, dans ses _Dames galantes_, qu’il fit lire en manuscrit à la reine Marguerite, n’a pas l’air de craindre une allusion désagréable pour cette princesse, lorsqu’il parle sans ménagement de certaines femmes «opulentes en tetasses avalées, pendantes plus que d’une vache allaitant son veau.» Brantôme ajoute plaisamment que, si quelque orfévre s’avisait de prendre le modèle de ces _grandes tetasses_ pour en faire deux coupes d’or, ces coupes ressembleraient à «de vrayes auges, qu’on voit de bois, toutes rondes, dont on donne à manger aux pourceaux.»