Part 18
Nous avons recherché la physionomie de la Prostitution du quinzième siècle chez les poëtes de cette époque, et surtout dans les poésies de François Villon, qui ne craignait pas de flétrir sa muse, en la promenant de taverne en taverne et en lui donnant un cortége d’_enfants perdus_, de _mauvais garçons_ et de filles: nous allons faire un pareil travail d’investigation spéciale dans les poésies du commencement du dix-septième siècle, et surtout dans celles de Mathurin Regnier, qui, de même que Villon, a tracé le tableau de la Prostitution de son temps, en ne rougissant pas de consacrer quelques-uns de ses ouvrages à la peinture de ses mœurs dépravées. Villon était un écolier vagabond qui vivait dans les cabarets et les clapiers les plus honteux; Regnier était presque un courtisan, presque un gentilhomme, presque un ecclésiastique, qui, entraîné par la fougue de ses passions, oubliait parfois son nom, sa naissance et son rang, pour fréquenter incognito les plus méprisables asiles de la débauche publique. Chez Villon, il y avait l’habitude de la dégradation morale. Chez Regnier, au contraire, c’était, pour ainsi dire, le caprice et la fantaisie de l’inconduite; c’était la poursuite aventureuse du plaisir érotique sous toutes ses faces. Regnier nous conduira donc, en sortant de la cour de Henri IV, où son génie de poëte lui avait procuré une position honorable, dans les gîtes hideux où se réfugiait alors la Prostitution libre, telle que l’avaient faite les lois prohibitives et les mesures variables de tolérance municipale.
Mathurin Regnier, fils d’un échevin de la ville de Chartres, neveu, par sa mère, du poëte Desportes, tonsuré dès l’âge de onze ans, et destiné à la prêtrise, attaché de bonne heure, en qualité de secrétaire, à la personne d’un cardinal, François de Joyeuse, qui l’emmena et le retint à Rome pendant dix ans, n’avait pu se défendre de céder aux penchants libertins qui le firent tomber dans les désordres les plus scandaleux. On ne saurait dire si ce fut la poésie qui l’avait prédisposé à la débauche, ou bien si la débauche éveilla en lui l’inspiration poétique. Regnier, que les amours avaient «rendu grison avant le temps,» reconnaissait volontiers, à l’âge de trente ans, que son tempérament de poëte l’emportait au courant de la vie épicurienne: c’est ce tempérament, c’est ce feu, disait-il,
. . . qui rend le poëte ardent et chaud, Subject à ses plaisirs, de courage si haut, Qu’il mesprise le peuple et les choses communes, Et, bravant les faveurs, se mocque des fortunes; Qui le fait desbauché, frenetique, resvant, Porter la teste basse et l’esprit dans le vent, Esgayer sa fureur parmy des precipices, Et plus qu’à la raison subject à ses caprices.
Il s’excusait donc de _ranger sa jeunesse à d’autres façons_, et de ne changer jamais de conduite, malgré les reproches qu’on lui adressait sur un seul point, et ce point là, il ne s’en cache pas:
C’est que mon humeur libre à l’amour est sujete!
(_Satyre_ V.)
On n’avait pas d’autres griefs à alléguer contre le jeune Mathurin, qui était d’ailleurs orné de toutes les qualités du cœur et de l’esprit, perfectionnées et mises en valeur par l’étude, la philosophie et le monde. Ses déplorables habitudes de libertinage nuisaient pourtant à son avancement, en dépit des grandes amitiés qu’il s’était acquises par le charme et la douceur de son intimité. Le cardinal de Joyeuse n’osa pas même lui faire obtenir un canonicat ou une abbaye; et quand il quitta le service de ce prélat pour devenir secrétaire de légation à la suite de Philippe de Béthune, ambassadeur de France à Rome, il était aussi pauvre et aussi amoureux qu’à son arrivée de Chartres, sous les auspices de son oncle, l’abbé Desportes. Tout l’argent qu’il avait gagné depuis s’était égaré dans les cloaques de la Prostitution. Regnier s’est peint lui-même avec une naïveté et une franchise, qui ont fait de son portrait le type du _coureur de bordeaux_. (Voy. la satire VIII, adressée au marquis de Cœuvres.) Il déclare que l’amour des femmes est si violent chez lui, que la force et la raison lui manquent absolument pour résister à cette passion exclusive et dominante: «Je n’ai pas _le jugement_, dit-il,
De conduire ma barque en ce ravissement; Au gouffre du plaisir la courante m’emporte; Tout ainsi qu’un cheval qui a la bouche forte, J’obéis au caprice. . . . . . . .»
Il s’abandonne, il est vrai, avec délices, à cette fougue des sens; sa faute est volontaire; il est content de son mal; il se tient trop heureux, dit-il,
D’estre, comme je suis, en tous lieux amoureux, Et, comme à bien aymer mille causes m’invitent, Aussi mille beautez mes amours ne limitent; Et courant çà et là, je trouve tous les jours, En des subjects nouveaux, de nouvelles amours.
Regnier aime sans choix; toutes les femmes lui sont bonnes: les vieilles comme les jeunes, les laides aussi bien que les belles. Il soutient cette thèse singulière, que la créature la plus disgracieuse, la plus repoussante, peut encore jouer son rôle de femme dans l’éternelle comédie de l’amour. Voilà bien le raffinement d’une sensualité monstrueuse et dépravée! Il n’y a peut-être que Regnier qui ait émis un pareil paradoxe, entre tous les poëtes érotiques anciens et modernes:
Tant l’aveugle appetit ensorcelle les hommes, Qu’encores qu’une femme aux amours fasse peur, Que le ciel et Venus la voient à contre-cœur, Toutesfois, estant femme, elle aura ses delices, Relevera sa grace avecq des artifices, Qui dans l’estat d’amour la sauront maintenir, Et par quelques attraits les amants retenir.
Il développe ensuite, en homme expert et convaincu, son système des compensations en amour, et il fait ressortir les mérites secrets qu’on peut rencontrer chez une femme, pour se dédommager de ses défauts extérieurs et de son infériorité apparente; il est d’accord avec Ovide, quand il prend parti même pour la niaise et l’ignorante:
Je croy qu’au fait d’amour elle sera scavante, Et que Nature, habile à couvrir son deffault, Luy aura mis au lict tout l’esprit qu’il luy faut.
Il pense que cette Nature prévoyante a si bien arrangé les choses,
De peur que nulle femme, ou fust laide ou fust belle, Ne vescust sans le faire et ne mourust pucelle.
Après avoir justifié de la sorte toutes les imperfections qui peuvent être le partage du sexe féminin, il revient à son aveugle et irrésistible besoin d’essayer partout les forces de son incontinence; il exprime la violence et l’ardeur de son tempérament avec une verve libidineuse, que nous retrouvons seulement chez Rétif de la Bretonne un siècle et demi plus tard: ce n’est pas de l’amour; c’est de la sensualité, sans délicatesse, sans frein et sans loi:
Or, moy qui suis tout flamme, et de nuict et de jour, Qui n’haleine que feu, ne respire qu’amour, Je me laisse emporter à mes ardeurs communes, Et cours sous divers vents de diverses fortunes. Ravy de mes objets, j’ayme si vivement, Que je n’ay pour l’amour ny choix ny jugement. De toute eslection mon ame est despourveue, Et nul object certain ne limite ma veue. Toute femme m’agrée. . . . . . . .
Il est impossible de se montrer plus complaisant pour le vice. On comprend que, dans cette continuelle impatience des plaisirs illicites, Regnier dut faire plus d’une rencontre fâcheuse pour sa santé en même temps que pour sa bourse: de là, tous les fléaux de Vénus qui s’acharnèrent sur lui et qui l’accablèrent d’infirmités précoces. Son Mécène, Philippe de Béthune, vint à son aide, en lui faisant avoir un canonicat dans l’église de Notre-Dame de Chartres, et une pension de deux mille livres sur l’abbaye de Vaux-Cernay, dont son oncle Desportes avait été abbé titulaire. Regnier, âgé de trente ans à peine, était déjà infirme, perclus de goutte et de rhumatisme, tout chargé des souvenirs dégoûtants de ses débauches, et retombant sans cesse dans les mains des médecins, qui désespéraient de le guérir. Dans plusieurs pièces de ses poésies, il représente le triste état où l’avait réduit ce qu’il nommait la _bonne loi naturelle_, à laquelle il s’était laissé aller si doucement:
La douleur aux traits veneneux, Comme d’un habit épineux, Me ceint d’une horrible torture; Mes beaux jours sont changés en nuits, Et mon cœur, tout fletry d’ennuis, N’attend plus que la sepulture.
Enivré de cent maux divers, Je chancelle et vay de travers, Tant mon ame en regorge pleine: J’en ay l’esprit tout hebesté, Et si peu qui m’en est resté, Encor me fait-il de la peine.
Mais les souffrances inextinguibles qu’il éprouvait dans tout son corps, les traitements pénibles qu’il avait à suivre, les opérations douloureuses auxquelles il était condamné, ce n’était pas encore là le plus grand châtiment de ses désordres: ce fut quelquefois la honte de se sentir incapable de rentrer dans la carrière du vice qu’il avait tant de fois parcourue. Dans une de ses élégies, il raconte, en beaux vers dignes des érotiques grecs et latins, l’affront qu’une de ses maîtresses eut un jour à subir pour prix de la complaisance qu’elle avait voulu lui montrer; il rougit de trouver ses facultés si hostiles à ses désirs; il s’indigne contre lui-même:
Mais quoy! que deviendray-je en l’extresme vieillesse, Puisque je suis retif au fort de ma jeunesse, Et si las! je ne puis, et jeune et vigoureux, Savourer la douceur du plaisir amoureux? Ah! j’en rougis de honte et despite mon age, Age de peu de force et de peu de courage!... Pour flatter mon deffaut, mais que me sert la gloire, De mon amour passé inutile mémoire, Quand, aymant ardemment et ardemment aimé, Tant plus je combattais, plus j’estois animé; Guerrier infatigable en ce doux exercice, Par dix ou douze fois je rentrois dans la lice.
Cette insuffisance n’était sans doute que passagère et tenait à des circonstances transitoires; mais Regnier, qui se flattait de pouvoir aimer «encore après sa mort,» avait peine à se remettre d’une humiliation qu’il ne devait reprocher qu’à l’abus des plaisirs et aux ravages des maladies honteuses. Il recommençait pourtant à chercher fortune dans les rues mal famées et à retremper son énergie dans l’élément de la Prostitution. Suivons-le, de loin, en ses excursions pornographiques.
Un soir, après un dîner ridicule auquel il avait assisté à contre-cœur comme convive, et qui s’était terminé par une bataille générale, il sort de la maison, sans demander qu’on l’éclaire, et il veut regagner son logis; mais il demeurait loin de là, et il connaissait mal le chemin; de plus, la nuit était des plus noires, et la pluie tombait à torrents. Il marchait, doublant le pas, le long des maisons, abrité par les auvents des boutiques et enveloppé dans son manteau, lorsqu’il vint à broncher lourdement «en un mauvais passage.» Il cherche à se retenir au mur, mais ce n’est pas le mur qu’il rencontre sous sa main, c’est une porte, qui n’était pas fermée, et qui s’ouvre tout à coup. Il s’en va choir, sur le ventre, avec fracas, à l’entrée d’une allée ténébreuse et puante:
On demande que c’est: je me releve, j’entre, Et, voyant que le chien n’aboyoit point la nuit, Que les verrous graissez ne faisoient aucun bruit, Qu’on me rioit au nez et qu’une chambrière Vouloit cacher ensemble et monstrer la lumiere, Je suis, je le voy bien... Je parle; l’on respond: Où, sans fleurs de bien dire ou d’autre art plus profond, Nous tombasmes d’accord. Le monde je contemple, Et me trouve en un lieu de fort mauvais exemple.
Une fois entré «dans ce logis d’honneur,» pour se faire bien venir de son hôtesse, il délie sa bourse et met pièce sur table. En voyant briller un écu, la servante et la gouvernante des filles se tiennent prêtes à le servir, en murmurant tout bas: «L’honnête homme que c’est!» et s’empressent de lui plaire à qui mieux mieux. Mais voici trois vieilles rechignées qui s’approchent à pas comptés et qui s’accroupissent devant l’âtre où flambe un petit feu de chènevottes. On dirait trois fantômes échappés de l’enfer: l’une a l’air menaçant et la mine hardie d’une Euménide de théâtre; l’autre est plus décrépite et plus ridée qu’une sorcière du sabbat; la troisième est si maigre, si jaune, si transparente, qu’on aurait pu compter ses os. Ces affreuses vieilles, couvertes d’emplâtres et de plaies, gémissent sur leurs infirmités, gagnées «au champ d’honneur et de vertu;» celle-ci a mal aux reins, celle-là, aux dents; la dernière se plaint de son cautère:
En tout elles n’avoient seulement que deux yeux, Encore bien fletris, rouges et chassieux; Que la moitié du nez, que quatre dents en bouche, Qui durant qu’il fait vent branlent sans qu’on les touche. Pour le reste, il estoit comme il plaisoit à Dieu. En elles, la santé n’avoit ni feu ni lieu, Et chascune, à part soy, representoit l’idole Des fièvres, de la peste et de l’orde (_horrible_) verole.
Telles étaient les abominables mégères qui exploitaient alors la Prostitution illégale et qui ne se décourageaient pas de la faire travailler à leur profit. Regnier, «à ce hideux spectacle,» eut horreur de son vice, et il se préparait à la retraite, quand tout à coup:
. . . . . . D’un cabinet sortit un petit cœur, Avec son chapperon, sa mine de poupée, Disant: «J’ay si grand’peur de ces hommes d’espée, Que si je n’eusse veu qu’estiez un financier, Je me fusse plustost laissé crucifier Que de mettre le nez où je n’ay rien à faire. Jean, mon mary, monsieur, il est apoticaire? Surtout, vive l’amour et bran pour les sergents! Ardez! voire, c’est mon! je me cognois en gens: Vous estes, je voy bien, grand abbateur de quilles, Mais, au reste, honneste homme, et payez bien les filles!»
Ainsi, parmi les femmes de mauvaise vie, il y avait des femmes mariées, ou, du moins, elles se vantaient de l’être pour se donner du relief ou pour inspirer plus de confiance au chaland. «Mais, monsieur, lui dit le _petit cœur_, avec mille gentillesses, n’avez-vous pas soupé?
Je vous pri’, notez l’heure? Eh bien! que vous en semble? Estes-vous pas d’advis que nous couchions ensemble?
Regnier était crotté jusqu’à l’échine et mouillé jusqu’aux os; il n’avait besoin que d’un lit, et il ne demandait qu’à dormir. La _dame du logis_ offre alors de le conduire dans une chambre où il serait fort bien couché; elle lui montre le chemin et passe devant, tout en lui parlant des deux filles, Jeanne et Macette, qui faisaient la fortune de sa maison:
Par le vray Dieu! que Jeanne estoit et claire et nette, Claire comme un bassin, nette comme un denier; Au reste, fors Monsieur, que j’estois le premier.
C’était Jeanne que Regnier avait entrevue tout à l’heure; mais tout le bien qu’on lui en dit ne l’encourage pas à la revoir de plus près. Il fallait, par un escalier tortueux, arriver à l’endroit où Regnier trouverait un gîte pour la nuit:
La montée estoit torte et de fascheux accez: Tout branloit dessous nous jusqu’au dernier estage. D’eschelle en eschellon, comme un linot en cage, Il falloit sauteler et des pieds s’accrocher, Ainsi comme une chèvre en grimpant un rocher. Après cent soubresautz, nous vinsmes en la chambre, Qui n’avoit pas le goust de musc, civette ou d’ambre: La porte en estoit basse et sembloit un guichet, Qui n’avoit pour serrure autre engin qu’un crochet.
Au moment où, plié en deux, Regnier allait pénétrer dans ce bouge, il se heurta le front et fit un faux pas qui l’envoya tomber en arrière au bas de l’escalier, «de la teste et du cul comptant chaque degré.» Il avait entraîné dans sa chute la pauvre dame, qui fut plus maltraitée que lui, et qui resta étendue, le nez sur le carreau, «sans poulx et sans haleine.» On accourt au bruit, on apporte de la lumière; on relève la dame, qui se ranime pour crier et tempêter contre Jeanne et Macette, qu’elle accuse de lui _porter guignon_. Regnier, pour la première fois de sa vie peut-être, ne songe plus à l’amour et n’aspire qu’à être seul, afin de se soustraire à d’impures tentations. Il s’arme d’une chandelle, regrimpe l’escalier et prend possession du taudis infect qu’on lui assigne pour chambre à coucher: il n’y voit pas de lit, et il fait ainsi l’inventaire de tous les objets étranges qui se présentent à sa vue.
Or, en premier _item_, sous mes pieds, je rencontre Un chaudron esbreché, la bourse d’une montre, Quatre boëtes d’unguents, une d’alun bruslé, Deux gands despariez (_dépareillés_), un manchon tout pelé, Trois fiolles d’eau bleue, autrement d’eau seconde, La petite seringue, une esponge, une sonde, Du blanc, un peu de rouge, un chiffon de rabat, Un balay pour brusler en allant au sabbat, Une vielle lanterne, un tabouret de paille, Qui s’estoit sur trois pieds sauvé de la bataille; Un baril defoncé, deux bouteilles sur cu, Qui disoient, sans goulot: «Nous avons trop vescu!» Un petit sac tout plein de poudre de mercure, Un vieux chapperon gras de mauvaise teinture.....
Pendant que Regnier passait en revue ces misérables et sordides épaves de la Prostitution, Jeanne arrive, portant sous le bras de quoi garnir le lit, qui se composait d’une porte placée sur deux tréteaux boiteux et chargée d’une paillasse; Jeanne, qui venait d’être grondée et battue par sa _dame_, se dédommage, en vomissant mille injures contre _cette vilaine_, et en se plaignant de sa condition:
«Qui vit céans, ma foy! n’a pas besogne faite! Tousjours à nouveau mal nous vient nouveau soucy; Je ne scay, quant à moy, quel logis c’est icy: Il n’est, par le vray Dieu! jour ouvrier ny feste, Que ces carongnes-là ne me rompent la teste. Bien, bien, je m’en iray, sitost qu’il fera jour! On trouve dans Paris d’autres maisons d’amour!... Tousjours après souper ceste vilaine crie! Monsieur, n’est-il pas temps? couchons-nous, je vous prie!»
En parlant ainsi, elle disposait le lit, «aussi noir qu’un souillon,» et _tirassoit_ les draps trop courts, diaprés de taches équivoques:
Dieu scait quels lacs d’amour, quels chiffres, quelles fleurs, De quels compartimens et combien de couleurs, Relevoient leur maintien et leur blancheur naïfve, Blanchie en un sivé (ou _privé?_), non dans une lessive!
Le lit est fait; Jeanne sollicite Regnier de se coucher; et quoiqu’il tombe de sommeil, cet affreux lit ne le tente pas plus que l’objet qu’il doit y rencontrer; mais la fille ne lui laisse pas de répit; elle lui dégrafe ses chausses, elle lui arrache de force son pourpoint. Regnier résiste toujours, «en tranchant de l’honnête,» jusqu’à ce qu’il se décide enfin à boire le calice. Il détache un soulier, il ôte une jarretière, il achève lentement de quitter ses vêtements, et il s’aventure avec horreur dans ces horribles draps. Il n’y était pas depuis longtemps, quand on heurte à la porte de la rue, et l’on appelle _Catherine_! Jeanne éteint la lumière, qui avait probablement attiré l’attention d’un passant attardé; elle ne répond pas, et personne ne dit mot dans la maison. Alors les coups redoublent; on frappe des pieds et des mains; on ébranle la porte; on crie, on menace, on jure. Jeanne, pendant ce temps-là, fait un _sermon_ au pauvre Regnier, qui s’inquiète de ce vacarme; elle lui reproche de ne s’être pas couché plus vite et d’avoir perdu un temps précieux qu’il ne retrouvera pas. «Que diable, aussi, pourquoi? lui dit-elle avec humeur; que voulez-vous qu’on fasse?» Les gens qui heurtent à la porte ne se lassent pas, mais ils changent de gamme, et passent de la menace à la prière: on n’ouvre pas davantage. Alors ils contrefont le guet royal, puis le guet assis ou dormant; ils parlent tantôt en soldats, tantôt en citoyens: «Ouvrez de par le roi!» Le véritable guet accourt au bruit, et les compagnons de débauche s’enfuient dans les rues voisines. Il y eut un moment de trêve, pendant lequel Regnier se jette à bas du lit et cherche à tâtons ses hardes pour se rhabiller; mais plus il se hâte et moins il avance; il ne retrouve plus les pièces éparses de son costume: au lieu de son chapeau, il prend une savate; il rencontre ses bas, quand il cherche son pourpoint. Jeanne n’a pas bougé du lit; elle l’encourage à se mettre en état de paraître devant le guet, sans la compromettre:
«Si mon compère Pierre est de garde aujourdhuy, Non, ne vous faschez point, vous n’aurez point d’ennuy!»
Voici le guet qui frappe en maître, cette fois; on crie de l’intérieur: Patience! et on ouvre une fenêtre pour parlementer. Regnier s’est à demi vêtu, il sort doucement du bouge où sa place sera prise tout à l’heure par un autre; il descend l’escalier, un pied chaussé et l’autre nu. Il s’est blotti dans l’angle d’un mur, au moment où la porte de l’allée livre passage à une patrouille du guet, qui se précipite dans la maison, «en humeur, dit-il, de nous faire un assez mauvais tour.» Il n’a pas été vu, et il peut s’esquiver, sans dire à personne ni bonsoir ni bonjour; il s’éloigne à grands pas de ce coupe-gorge, et il court longtemps sans regarder derrière lui, jusqu’à ce qu’il vienne culbuter dans un tas de mortier. Le jour allait bientôt poindre, lorsqu’il rentra chez lui, «fangeux comme un pourceau,» en jurant bien de ne se retrouver jamais dans la même passe; car, se disait-il en se mettant au lit, celui
. . . qui, troublé d’ardeur, entre au bordel aveugle, Quand il en sort, il a plus d’yeux et plus aigus Que Lyncé l’Argonaute ou le jaloux Argus.
(_Satyre_ IX.)
En dépit de tous ses serments, Regnier était enclin à se parjurer et à donner dans le vice qu’il aimait tant. Tous les chemins le ramenaient au repaire de la Prostitution, où il avait laissé tant de fois sa santé, sa bourse et son honneur. Un autre jour (voy. le _Discours d’une vieille maquerelle_), après s’être querellé avec un de ses amis qu’il nomme Philon, il imagine, pour oublier sa colère, d’aller tout de suite
Dans un lieu de mauvais renom, Où jamais femme n’a dit non.
Il entre fort échauffé, et s’afflige de ne trouver que l’hôtesse. Celle-ci, qui était une vieille très-complaisante, lui dit en souriant et en branlant la tête:
. . . Excusez! c’est la feste Qui fait que l’on ne trouve rien; Car tout le monde est gens de bien: Et si j’ay promis en mon ame Qu’à ce jour, pour n’entrer en blasme, Ce peché ne seroit commis. Mais vous estes de nos amis, Parmanenda! je vous le jure, Il faut, pour ne vous faire injure, Après mesme avoir eu le soin De venir chez nous de si loin, Que ma chambrière j’envoie Jusques à l’Escu de Savoye. Là, mon amy, tout d’un plein saut, On trouvera ce qu’il vous faut.