Part 15
Nous avons signalé le scandale que causèrent parmi le peuple les processions des _battus_, que le roi conduisait lui-même à la tête de toute la cour; mais le peuple avait pris goût à ces belles processions, et dès que le roi se fut retiré devant les Barricades on ne conserva plus aucune retenue dans un genre de dévotion qui touchait de bien près à la plus honteuse sensualité. «Le 30 janvier 1589, lit-on dans le _Journal des choses advenues à Paris depuis le 23 décembre 1588 jusqu’au dernier avril 1589_ (cité par Dulaure, _Hist. de Paris_, édit. in-12, t. V, p. 345), il se fit en la ville plusieurs processions auxquelles il y a quantité d’enfants, tant fils que filles, hommes que femmes, qui sont tous nuds en chemise, tellement qu’on ne vit jamais si belle chose, Dieu merci! Il y a telles paroisses où il se voit jusqu’à cinq à six cents personnes toutes nues.» Le 3 février suivant, nouvelles et _fort belles_ processions «où il y eut grande quantité de tous nuds et portant de très-belles croix.» Le 14 février, autres processions, notamment dans la paroisse de Saint-Nicolas-des-Champs, où il y avait plus de mille personnes dans un état complet de nudité, notamment les prêtres de Saint-Nicolas et leur curé, François Pigenat, «qui estoit tout nud et n’avoit qu’une guilbe (guimpe) de toile blanche sur luy.» Pierre de l’Estoile, qui fut témoin oculaire de ces _belles_ processions du 14 février 1589, avait recueilli à ce sujet des particularités si abominables, que le feuillet de son manuscrit original, coté 452, a été arraché par les jésuites de Saint-Acheul, dans les mains desquels les papiers de l’Estoile restèrent longtemps déposés. Néanmoins, on a laissé subsister un passage très-important qui nous édifiera sur les processions de la Ligue. «Le peuple, dit l’Estoile, estoit tellement eschauffé et enragé, s’il faut parler ainsy, après ces belles dévotions processionnaires, qu’ils se levoyent bien souvent, de nuit, de leurs lits, pour aller querir les curés et prestres de leurs paroisses, pour les mener en procession, comme ils firent en ces jours au curé de Saint-Eustache, que quelques-uns de ses paroissiens furent querir la nuit et le contraingnirent se relever, pour les y mener proumener, ausquels pensant en faire quelque remonstrance, ils l’appelèrent _politique_ et _hérétique_, et fust contraint enfin de leur en faire passer l’envie. Et, à la vérité, ce bon curé avec deux ou trois autres de la ville de Paris (et non plus) condamnoient ces processions nocturnes, parce que, pour en parler franchement, tout y estoit de caresme-prenant, et que hommes et femmes, filles et garçons marchoient pesle-mesle ensemble tous nuds, et engendroient des fruits autres que ceux pour la fin desquels elles avoient esté instituées. Comme de fait, près la porte Montmartre, la fille d’une bonnetière en rapporta des fruits au bout de neuf mois; et un curé de Paris, qu’on avoit ouy prescher peu auparavant, qu’en ces processions les pieds blancs et douillets des femmes estoient fort agréables à Dieu, en planta un autre qui vinst à maturité au bout du terme.» (Voy. l’édit. de MM. Champollion.)
N’était-ce pas la pire des Prostitutions que celle qui se couvrait ainsi du manteau des choses saintes, et qui se mêlait effrontément aux pratiques de la dévotion? Sauval, qui avait mal lu un extrait du _Journal de Henri III_, publié en 1621 par Pierre Dupuy, le défigure entièrement dans ses _Mémoires historiques et secrets concernant les amours des rois de France_ (p. 103, édit. de 1739), où il met sur le compte de Henri III les processions de la Ligue et les scandales dont elles étaient le prétexte. Pierre de l’Estoile avait raconté, en effet, que le chevalier d’Aumale, qui _faisoit ses jours gras_ de ces processions, «s’y trouvoit ordinairement, et mesme, aux grans rues et aux églises, jettoit, au travers d’une sarbacane, des dragées musquées aux damoiselles, qui estoient par luy recognues, et, après, reschauffées et refectionnées par les collations qu’il leur apprestoit, tantost sur le pont au Change, autre fois sur le pont Notre-Dame, en la rue Saint-Jacques, la Verrerie, et partout ailleurs, où la sainte veufve n’estoit oubliée, laquelle couverte seulement d’une fine toile, avec un point coupé à la gorge, se laissa une fois mener par-dessous les bras au travers de l’église Saint-Jean, mugueter et attoucher, au grand scandale de plusieurs bonnes personnes dévotes, qui alloient de bonne foy à ces processions.» La demoiselle de Sainte-Beuve, que l’Estoile appelle _la sainte veufve_, était fille d’André de Hacqueville, premier président au grand conseil, et cousine du chevalier d’Aumale, qui en avait fait sa maîtresse. Cette demoiselle, aussi remarquable par sa beauté que par la légèreté de sa conduite, joua un rôle assez peu décent dans ces processions nocturnes qui servaient de prélude à des collations plus scandaleuses encore. C’était elle qui disait, en parlant des femmes de bien royalistes, «qu’elle prenoit un singulier plaisir à voir ces damoiselles crottées, qui s’en alloient à la Bastille raccoustrer les hauts-de-chausses de leurs maris.» Pierre de l’Estoile paraît avoir copié presque mot à mot tout ce qu’il rapporte de la Sainte-Beuve dans son _Journal de Henri III_, d’après une pièce du temps, intitulée: _Conseil salutaire d’un bon François aux Parisiens_. (Voy. les _Mém. de la Ligue_, édit. ancienne, t. III, p. 399 et suiv.) On pourrait aussi inférer de l’analogie textuelle des deux passages, que le _Conseil salutaire_, qui fut imprimé au mois de juin 1589, est sorti de la plume de Pierre de l’Estoile. Quoi qu’il en soit, l’aventure de la Sainte-Beuve, dans l’église Saint-Jean, où «n’y eust respect du lieu ni de la compagnie qui empeschast certains attouchemens,» avait eu tant d’éclat et causé tant de scandale, que les processions ne s’en relevèrent pas. On ne les vit reparaître que le 24 janvier; mais le nombre des personnes nues avait diminué, et l’on remarquait seulement les enfants du collége des jésuites, «lesquels estoient tous nuds,» au nombre de trois cents. (Voy. le _Journal des choses advenues à Paris_ cité par Dulaure, car les journaux de Pierre de l’Estoile ne mentionnent pas même cette dernière procession.)
Les ligueurs, qui avaient fait si grand bruit des mœurs dissolues de la cour, donnaient eux-mêmes l’exemple de la débauche la plus éhontée. «Aujourdhuy, écrivait l’honnête Pierre de l’Estoile en avril 1589, brigander son prochain, massacrer ses plus proches, voler les autels, profaner les églises, violer femmes et filles, ransonner tout le monde, c’est l’exercice ordinaire d’un ligueur et la marque infaillible d’un catholique zélé.» L’auteur du _Conseil salutaire d’un bon François aux Parisiens_ ne fait que répéter, presque dans les mêmes termes, cette imprécation de Pierre de l’Estoile contre les héros de la Ligue: «Les violemens des femmes et filles de tous aages, dit-il, mesmes ès temples saincts, les sacriléges des autels, cela n’est que jeu parmy eux; c’est vaillantise et galanterie; c’est une forme essentielle d’un bon ligueur.» La plupart des détails relatifs aux excès de tout genre commis par les ligueurs se retrouvent à la fois dans le _Conseil salutaire_ et dans le _Journal de Henri III_, comme si ces deux ouvrages avaient été rédigés par la même main. Quand le duc de Mayenne, à la tête de l’armée de l’Union, envahit les faubourgs de Tours et menaça cette ville (lundi 8 mai 1589), «furent trouvées quelque quarante ou cinquante, tant femmes que filles, qui s’estoient cachées dans une cave, lesquelles furent toutes violées, comme par tout le reste du faubourg; et mesmes dans l’église, quelques femmes et filles, qui s’estoient refugiées pour se mettre en sûreté, furent forcées en la présence de leurs maris et de leurs pères et mères, que ces bourreaux contraignoient d’assister à ce spectacle pour les outrager davantage. Je vis le lendemain, ajoute l’auteur du _Conseil salutaire_, les licts qui estoient encore sur le carreau où le vicaire me dit avoir veu jetter et traisner les filles et les femmes par les cheveux.» Quand le chevalier d’Aumale, cousin du duc de Mayenne, faisait des courses et butinait autour de Paris, où il avait son quartier général, «il entra en des maisons, où il ne trouva que quelques dames et damoiselles, femmes d’honneur et de vertu, lesquelles, en l’absence de leurs maris, gens de cœur et de qualité, il prit à force; et, après les avoir violées, les abandonna à ses soldats.» Au reste, dans ces malheureux temps, les gens de guerre, à quelque parti qu’ils appartinssent, huguenots ou catholiques, ligueurs ou royalistes, regardaient comme la meilleure portion de leur butin les femmes et les filles qui se trouvaient dans une ville prise, et il était à peu près impossible de les empêcher d’exercer d’horribles violences sur les malheureuses qu’ils pouvaient saisir. Souvent, dans l’espace de quelques jours, une ville, un village, passait alternativement dans les mains des deux parties belligérantes, et chaque occupation de la place amenait de nouveaux _violemens_; en sorte que les habitants ne faisaient que changer de bourreaux. L’armée royale, qui occupait, en 1589, les villages voisins de Paris, pour faire le blocus de la capitale, avait peut-être égalé les atroces _forceneries_ qu’on imputait à l’armée ligueuse. Dans le _Discours véritable de l’estrange et subite mort de Henry de Valois_ (Troyes, Jean Moreau, 1589, in-8º), l’auteur, qui s’intitule religieux de l’ordre des Jacobins, accuse le roi de répandre _le vomissement de sa rage_ dans toutes les villes, telles que Pontoise, Poissy, Étampes, Saint-Cloud, etc., qu’il avait fait envahir par ses soldats: «Les filles encore en bas âge, dit-il, et les religieuses ont esté violées, et les femmes forcées!» Cinq ans plus tard, lorsque le duc de Mayenne voulut avoir son armée sous les murs de Paris, pour être prêt à soutenir un siége et même à livrer bataille (décembre 1593), «les fauxbourgs de Paris, dit l’Estoile, furent remplis de soldats qui y firent mille vilanies et insolences, forçans jusques aux vieilles femmes et filles au-dessus de l’aage de dix ans: de quoy sont faites force informations, mais point de punition.»
Les tribunaux étaient sans action et sans force contre les gens de guerre, qui devaient leur impunité à la complicité de leurs chefs, et qui, d’ailleurs, auraient traité les juges et leurs agents avec aussi peu d’égards que les bonnes gens qu’ils molestaient à qui mieux mieux. Mais dès que la loi martiale ne régnait plus seule, et quand l’autorité civile reprenait ses droits, les actes de violence et de débauche, qui se commettaient dans le peuple et qui arrivaient à la connaissance des magistrats, étaient promptement et sévèrement punis. On ne peut nier que l’exemple des abominables excès de la soldatesque n’ait exercé souvent l’influence la plus corruptrice sur des natures perverses, qui se croyaient autorisées, en pleine paix comme en temps de guerre, à se livrer à leurs brutales passions. Ainsi, le viol était un des crimes les plus fréquents à cette époque, et il empruntait parfois aux circonstances un caractère particulier de férocité. Ce crime, il faut le reconnaître, ne se montra jamais moins rare que depuis la fermeture des lieux de débauche et l’abolition de la Prostitution légale. Il fallut que le parlement de Paris redoublât de vigilance et de rigueur, pour diminuer le nombre des attentats contre la pudeur des femmes et surtout des enfants. «Le mardy 23 décembre 1603, lit-on dans les Journaux de Pierre l’Estoile, fut pendue en Grève la servante d’un nommé Depras, huissier de la cinquiesme chambre des enquestes, pour avoir vendu et livré entre les mains d’un certain jeune homme une fort belle petite fille de son logis, âgée seulement de neuf à dix ans, que ce misérable, ayant en possession, avoit vilainement forcée et gastée, au grand regret et desplaisir dudit Depras, son père, et de tous ses parens.» Mais on ne voit pas que l’auteur du viol ait été découvert et puni. La justice, en pareil cas, n’avait pourtant aucune indulgence en raison de la qualité du prévenu, car, en 1607, un notaire de Paris, nommé de Nesmes, «ayant malheureusement forcé une petite fillette, de l’aage de cinq à six ans, fille de Dufresnoy l’apotiquaire,» s’était réfugié en Flandre, où il se croyait à l’abri des poursuites criminelles: son extradition fut obtenue par le roi, que l’_énormité_ du fait avait engagé à en réclamer le châtiment. Ce notaire, à qui l’on fit subir la question ordinaire et extraordinaire, ne voulut jamais s’avouer coupable, et comme il n’était accusé que par un seul témoin, on ne put le condamner qu’au bannissement. Pendant les horribles souffrances de la torture, il ne cessait de protester de son innocence: «Ah! plût à Dieu, lui dit le conseiller Faideau, qui l’interrogeait, plût à Dieu d’être aussi innocent de tout péché, comme je suis assuré que tu es coupable de cet acte, et qu’autre que toi ne l’a fait! Mais tu as bon bec, dont bien te prend!» Les viols de cette espèce se renouvelaient sans cesse à Paris, mais on ne les connaissait pas tous, car les parents de la victime consentaient souvent à ne pas se plaindre en justice, moyennant une somme d’argent, et ils devenaient ainsi complices de l’attentat accompli sur la personne de l’enfant. Pierre de l’Estoile nous apprend qu’au mois d’août 1607, «fut constitué prisonnier à Paris, et mis aux prisons de l’Abbaye, le prieur des _Fratti ignoranti_, pour avoir forcé une petite fillette âgée seulement de cinq ans et demy, fille d’un courroyeur du fauxbourg Saint-Germain-des-Prés;» mais il ne nous dit pas que ce misérable ait reçu la peine de son crime. Quand la partie plaignante, apaisée à prix d’argent, abandonnait la cause et se déclarait satisfaite, le parlement assoupissait quelquefois l’affaire, pour éviter le scandale.
Cependant il était un crime abominable qui n’obtenait ni grâce ni merci, lorsque la rumeur publique la dénonçait aux tribunaux: le crime de bestialité, dont l’absolution n’est fixée qu’à 90 tournois 12 ducats 6 carlins dans le livre des Taxes de la cour de Rome, entraînait toujours la peine de mort en France, et ce crime étrange, qui aurait dû disparaître avec la barbarie, semblait, au contraire, se multiplier à la fin du seizième siècle. La jurisprudence était la même à l’égard de cette monstrueuse folie, dans tous les parlements de France: on brûlait l’homme ou la femme, avec la bête. Claude Lebrun de la Rochette, savant jurisconsulte beaujolois, dans son ouvrage intitulé: _Les Procez civil et criminel_ (Rouen, Jacq. Hollant, 1647, in-4º), exprime ainsi les motifs de la condamnation et du supplice de la bête: «Ces animaux, dit-il, ne sont pas punis pour leur faute, mais pour avoir esté instrumens d’un si exécrable malheur, pour raison de quoy la vie est ostée à la personne raisonnable: estant chose indigne du conspect des hommes, après une si signalée meschanceté, et parce que l’animal iroit tousjours rafraischissant la mémoire de l’acte, qu’il faut supprimer et abolir le plus qu’il est possible; c’est pourquoy le plus souvent les Cours souveraines ordonnent que les procès de tels délinquans soient bruslez avec eux, afin d’en estaindre du tout la mémoire.» Ces sages précautions, l’effrayant appareil du supplice, l’horreur qui s’attachait partout à la «damnable et brutale cohabitation de l’homme ou de la femme avec la beste brute,» l’inflexible rigueur des magistrats indignés, rien n’empêchait néanmoins le crime de se reproduire, non-seulement dans les campagnes, mais dans l’intérieur des villes. Dans les Comptes de la prévôté de Paris, recueillis à la suite des _Antiquités_ de cette ville, par Sauval (t. III, p. 387), on trouve des détails curieux sur l’exécution d’un nommé Gillet Soulart, qui fut brûlé à Corbeil avec une truie, en 1465. Dulaure, dans son _Histoire de Paris_ (t. IV, édit. in-12, p. 563), avance audacieusement que ce Soulart était un prêtre; mais cette assertion n’est nullement justifiée par l’extrait auquel renvoie Dulaure. Il y est dit seulement que Gillet Soulart fut exécuté _pour ses démérites_, et que les dépenses de l’exécution montèrent à 9 livres 16 sols 4 deniers parisis, savoir: 22 sols «pour avoir porté le procès dudit Gillet en la ville de Paris, et icelui avoir fait voir et visiter par gens du Conseil;» 2 sols «pour trois pintes de vin qui furent portées au gibet, pour ceux qui firent les fosses pour mettre l’attache et la truye;» 2 sols «pour l’attache de 14 pieds de long ou environ;» 6 livres 12 deniers à Henriet Cousin, exécuteur des hautes justices, «pour deux voyages qu’il est venu faire en la ville de Corbeil;» 2 sols 1 denier «pour trois pintes de vin qui furent portées à la Justice, pour ledit Henriet et Soulart, avec un pain;» 7 sols 4 deniers «pour la nourriture de ladite truye et icelle avoir gardée par l’espace de onze jours, au prix chacun jour de 8 deniers parisis;» 40 sols parisis à Robinet et Henriet, dits les Fouquiers frères, «pour 500 de bourrées et coterests pris sur le port de Morsant et iceux faire amener à la Justice de Corbeil.»
Dulaure, qui avait cherché des documents analogues dans les archives manuscrites de la Tournelle criminelle, cite deux autres supplices pour crime de bestialité, d’après les registres cotés 84 et 105: Guyot Vuide fut pendu et brûlé, le 26 mai 1546, «pour cohabitation avec une vache qui fut assommée avant l’exécution.» Jean de la Soille fut également brûlé vif, le 5 janvier 1556, avec une ânesse, qui fut aussi assommée, _par faveur_, avant d’être jetée dans le bûcher. Pierre de l’Estoile ne cite pas une seule exécution de ce genre dans le _Journal de Henri III_; mais il en rapporte plusieurs qui eurent lieu sous le règne de Henri IV. On doit en conclure que la police des mœurs était faite alors avec plus de soin, et que les tribunaux, qui comptaient tant d’hommes éclairés et respectables, se proposaient de corriger la dépravation du siècle. «Quelque temps auparavant, écrirait Pierre de l’Estoile au mois d’août 1607, s’estoit commis un acte prodigieux, surpassant en abomination tous les précédents: qui estoit d’un homme, lequel, ayant eu compagnie d’une jument, en avoit eu deux enfans; pour laquelle abomination ayant esté condamné à estre brûslé tout vif avec sa jument, en ayant apelé à Paris, la sentence, confirmée par arrest du parlement, fut renvoyée sur les lieus pour y estre exécutée, et pour le regard des deux enfans, fust ordonné que la Sorbonne s’assembleroit pour resoudre ce qu’on en auroit à faire.» L’Estoile a négligé malheureusement d’enregistrer la sentence de la Sorbonne, et nous ignorons si ces deux enfants furent brûlés avec leur infâme père. Nous sommes forcé néanmoins de mettre en doute, non la bonne foi du chroniqueur, mais la réalité du fait extraordinaire qu’il a consigné dans ses journaux. Plus loin, au mois de novembre de la même année, il écrit sur son registre: «Un jeune garçon condamné en ce mois, à la Tournelle, à estre pendu et estranglé pour s’estre accouplé avec une jument, la jument assommée au pied de la potence.» Différents arrêts, relatifs au même crime, ont été cités par les criminalistes français, notamment par Papon, dans son _Recueil d’arrests notables des Cours souveraines de France_. Lebrun de la Rochette, qui rédigeait son traité du _Procès criminel_ du temps de Henri IV, rapporte un arrêt du parlement de Paris, rendu le 15 décembre 1601 «contre Claudine de Culam, natifve de Rozay en Brie, accusée et convaincue d’avoir commis cette brutalité avec un chien, fut pendue estranglée et après brulée avec le chien. Cet arrest est rapporté par M. Chenu, ajoute-t-il, et l’année passée, 1609, par arrest du parlement de Dombes, fut exécuté, en la ville de Trevols, contre un villageois convaincu de l’accointance d’une vache.»
La fréquence de ces procès affreux et de ces exécutions non moins horribles prouve assez, nous aimons à le répéter, que la magistrature française, effrayée de la corruption des mœurs, travaillait sans relâche à y remédier, en inspirant une terreur salutaire aux débauchés et à tous les ennemis de la morale publique. Ainsi, la sodomie et les crimes hideux qui s’y rattachent, avaient beau se targuer de leur impunité à la cour, ils étaient poursuivis judiciairement avec une extrême rigueur, lorsqu’ils tombaient sous la coupe de la justice civile ou ecclésiastique. Il semble, toutefois, que, pendant le règne de Henri III et de ses mignons, la peine de mort n’était point appliquée en expiation d’un crime qui s’abritait, pour ainsi dire, à l’ombre du trône. Ainsi, Pierre de l’Estoile raconte, sous la date du 30 janvier 1586, qu’un médecin piémontais, marié à Abbeville, nommé de Sylva, était prisonnier depuis plus d’un an à la Conciergerie, «à cause de sodomie dont il estoit chargé par sa femme mesme,» lorsqu’il assassina un de ses compagnons de prison, à la table du geôlier; ce furieux, renfermé dans un cachot, s’étrangla en avalant des _pelotes_ faites avec des lambeaux de sa chemise; son cadavre subit le supplice que ses crimes avaient mérité: il fut traîné à la queue d’un cheval dans les rues de Paris et conduit à la voirie, où on le pendit par les pieds. Dans les _Remonstrances très-humbles au roy de France et de Pologne_, publiées en 1588, l’auteur, qui était un bon royaliste plutôt qu’un ligueur, s’écriait avec amertume: «Parleray-je de sodomies qui se commettent vulgairement?» Ce fut Henri IV qui enjoignit au parlement d’être sans pitié pour ces turpitudes, et qui fit remettre en vigueur l’ancienne pénalité: «Le mardy 12 novembre 1596, dit l’Estoile, furent bruslés à Saint-Germain-en-Laye deux sodomites qui avoient vilené et gasté deux pages de M. le Prince.» Ce vice odieux, en dépit de l’exemple des courtisans, avait fait bien peu de progrès dans le peuple, qui tenait à honneur de s’être préservé de ce qu’il appelait toujours la souillure italienne. Henri IV, nonobstant la réprobation éclatante dont il flétrissait ces honteux désordres, n’était pas parvenu à en purger sa cour: «La sodomie, qui est l’abomination des abominations, écrivait l’Estoile en 1608, y règne tellement, qu’il y a presse à mettre la main aux braiettes..... Dieu nous a donné un prince tout dissemblable à Néron, c’est-à-dire bon, juste, vertueux et craignant Dieu, et lequel naturellement abhorre cette abomination. Mais il ne se trouve aucun en toute sa cour, ni cardinal, ni évesque, ni aumônier, ni confesseur, ni prestre, ni jésuiste, qui seulement ouvre la bouche (encores que ce soit proprement leur charge que celle-là) pour en dire et remonstrer quelque chose à Sa Majesté, de peur qu’ils ont d’encourir la mauvaise grace et malveillance de quelques grands, qu’on appelle les _Dieux de la cour_.» Le mal s’aggrava encore sous le règne suivant, et ne trouva pas de remèdes plus efficaces; mais le corps de la nation, protégé par un noble sentiment de dignité humaine, ne se dégrada point en se livrant à cette déplorable espèce de Prostitution.