Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 6/6

Part 14

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Le duc d’Anjou avait déjà rompu avec mademoiselle de Châteauneuf, ou du moins il lui donnait publiquement pour rivale la princesse de Condé, dont il portait le portrait pendu à son cou. Son amour pour cette charmante princesse résista même à l’absence. En revenant de Pologne pour succéder à Charles IX, il retrouva sa maîtresse; mais il eut le chagrin de la perdre presque aussitôt. Mademoiselle de Châteauneuf essaya de reprendre alors ses anciens droits sur le cœur du prince, qui n’avait pas cessé de lui montrer beaucoup d’affection. Elle fut encore un moment la maîtresse du roi, quoique les mœurs de Henri eussent subi une triste métamorphose: elle était si peu tolérante pour les mignons, que Henri III en revint à l’idée de la marier, afin de se débarrasser d’elle. Il s’était marié lui-même avec Louise de Vaudemont; il savait que cette princesse avait été recherchée par le comte de Brienne, qui en estait toujours épris: «Comte, lui dit-il d’un ton de maître, je viens de vous ôter votre maîtresse; mais, en échange, je veux vous donner la mienne et que vous épousiez Châteauneuf.» Ce n’était pas une plaisanterie; et le comte de Brienne ne put échapper à ce mariage, qu’en quittant précipitamment la cour. La belle Châteauneuf en fut bien aise. Elle ne souhaitait pas trouver un mari, et elle aspirait toujours à conserver son titre de maîtresse du roi; mais elle eut l’imprudence d’entrer en lutte ouverte contre la jeune reine, et Catherine de Médicis lui défendit de reparaître à la cour. Le roi se garda bien de la soutenir, et, comme elle se vit abandonnée de ce prince, que les mignons avaient irrité contre elle, le dépit lui fit faire un coup de tête dont elle se repentit bientôt. Cette fille, «si entière et si dédaigneuse, dit Brantôme, que, quand quelque habile et galant homme la venoit accoster et la taster d’amour, elle lui respondoit si orgueilleusement, en si grand mespris d’amour, par paroles si arrogantes, car elle disoit des mieux, que plus n’y retournoit, se laissa si bien aller à un qui obtint tout d’elle quelques jours avant qu’elle se mariast.» C’était un Italien, nommé Altoviti, «qui n’estoit nullement comparable à force autres honnestes gentilshommes qui l’avoient voulu servir.» Deux ans après, l’ayant _trouvé paillardant_, dit l’Estoile (septembre 1577), elle le tua _virilement_ de sa propre main. Henri III n’avait que faire d’une maîtresse en titre, et il se réjouit d’être ainsi délivré des éternels reproches de mademoiselle de Châteauneuf, qui lui faisait honte de ses infâmes habitudes. Il ne retomba plus depuis sous la domination d’une femme; mais, en dépit de ses _mignons fraisés_, il revenait, de temps à autre, aux premiers penchants de sa jeunesse. On l’accusa d’avoir poussé son favori, René de Villequier, à tuer sa femme (août 1577), qui était grosse, «combien que son mari, plus de dix mois auparavant, n’eust couché avec elle.» Cette dame avait pour amant le seigneur de Barbizi, beau jeune homme parisien qu’elle refusait de sacrifier à la jalousie du roi. «Ce meurtre fust trouvé cruel, dit l’Estoile (_Journal de Henri III_, ancienne édit.), comme commis en une femme grosse de deux enfants, et estrange, comme fait au logis du roy (à Poitiers), Sa Majesté y estant, et encores en la cour, où la paillardise est publiquement et notoirement prattiquée entre les dames, qui la tiennent pour vertu. Mais l’yssue et la facilité de la grâce et remission qu’en obstinst Villequier, sans aucune difficulté, firent croire qu’il y avoit, en ce fait, un secret commandement du roy, qui payoit ceste dame pour un refus en cas pareil.» Cette dernière phrase appartient à Pierre Dupuy, qui, mieux informé que Pierre de l’Estoile, l’avait mise dans sa copie à la place de la phrase qui existe dans l’original, où l’on trouve seulement: «Pour un rapport qu’on lui avoit fait, qu’elle avoit mesdit de Sa Majesté en pleine compagnie.» Dans un _tombeau_ satirique, qui fut composé alors sur ce tragique événement, on n’épargna pas plus l’_impudique_ femme que son _exécrable_ mari:

Non l’ire, non l’honneur, non quelque humeur jalouse L’ont fait ensanglanter au sang de son espouse. D’honneur, en eust-il donc? eut-il esté jalous D’une qu’il scavoit bien estre commune à tous, Et que mesme il avoit nourrie en tous delices, Adheré, consenty, mille fois, à ses vices?.... Va, passant, elle a eu justement le salaire Que merite à bon droit une femme adultere, Et luy, soit pour jamais dit l’infame bourreau De celle dont il fut autrefois macquereau!

Le recueil de Sauval, publié en 1739 sous le titre de _Mémoires historiques concernant les amours des rois de France_, renferme plusieurs anecdotes qui prouvent que les mignons étaient plus portés que le roi à l’égard des femmes. Un jour, Henri III «se mit en tête de gagner la femme d’un conseiller du parlement, non moins belle que vertueuse, et enfin en étant venu à bout au Louvre, dans son cabinet, il l’abandonna ensuite à ses mignons; mais cette pauvre dame, alors désespérée et saisie d’un tel outrage, tombant pasmée, rendit l’esprit dans leurs bras.» Une autre fois, la Guiche, un des mignons, étant éperdument amoureux de madame de la Mirande, «femme d’une vertu à l’espreuve,» le roi ne dédaigna pas de servir les intérêts de son favori, et attira cette dame au Louvre sous prétexte de lui octroyer «un don sur les coches.» La belle solliciteuse arrive à l’heure où le roi était à table; on l’introduit dans un cabinet mystérieux, et là Henri III vint lui-même plaider la cause malhonnête de la Guiche: «La voyant inflexible et que, pour échapper du danger où son avidité l’avoit précipitée, elle alléguoit qu’une incommodité ordinaire aux personnes de son sexe l’empeschoit de lui accorder ce qu’il desiroit, là-dessus il la fait prendre devant lui par deux valets: le reste ne se devine que trop. Ces Tarquins, après cela, laissèrent aller leur Lucrèce, sans se soucier, ni de l’entendre pleurer alors avec des larmes de sang sa pudicité violée, ni de la pitié et de l’horreur qu’elle faisoit à tout le monde par ses cris et ses heurlements épouvantables.» Un autre jour, ce sont _les plus grandes coureuses de Paris_ que le roi fait amener, dans ses _coches_, à Saint-Cloud. Dès qu’elles sont arrivées, il ordonne qu’on les dépouille de leurs vêtements; il fait mettre nus également les Suisses de sa garde, et il leur livre ces malheureuses, qui se dispersent dans les jardins en poussant d’indécentes clameurs. Accompagné de ses mignons et _de ses plus confidents_, «il prit plaisir à considérer attentivement ce qui se couvre d’un voile de ténèbres, même en toutes rencontres.» De pareils spectacles, qui font horreur, n’étaient pas rares à la cour, mais sur une échelle infiniment plus restreinte, et il n’y avait pas que des coureuses et des Suisses qui en fissent les frais. Brantôme parle, avec une réserve qui ne lui est pas ordinaire (voy. _les Dames galantes_, 4e discours, art. 2, de l’Amour des filles) d’une _belle_ comédie, intitulée _le Paradis d’amour_, qui fut inventée par une fille de la cour, et qui fut jouée par elle-même «dans la salle de Bourbon, à huys clos, où il n’y avoit que les comédiens qui servoient de joueurs et de spectateurs tout ensemble;» il n’y avoit que six personnages, trois hommes et trois femmes, savoir: un prince et sa maîtresse, un seigneur et une grande dame _de riche matière_, un gentilhomme et la fille, auteur de la pièce: «Certes, toute fille qu’elle estoit, joua son personnage aussy bien ou mieux possible que les mariées: aussy avoit-elle veu son monde ailleurs qu’en son pays, et, comme dit l’Espagnol: _Rafinada en Segovia_, c’est-à-dire _raffinée en Ségovie_, qui est un proverbe en Espagne: d’autant que les bons draps se raffinent en Ségovie.»

Les dames de la cour n’avaient que trop profité, le règne de François Ier à cette école de Prostitution qui ne suspendait jamais ses leçons scandaleuses; mais leurs désordres, longtemps cachés à l’ombre du trône, s’étaient tout à coup révélés à l’indignation publique, lorsque la Réforme et la Ligue avaient fait tomber successivement tous les voiles qui enveloppaient la vie privée des rois et des grands. L’œil indiscret du peuple plongea dans des abîmes de dépravation jusqu’alors inconnus; et quand la hideuse vérité se fit jour de toute parts, chacun s’efforça d’arracher les derniers lambeaux qui la couvraient. Ainsi, dans un pamphlet satirique qui commençait à circuler à Paris en 1587, sous le titre de _Bibliothèque de madame de Montpensier_, et qui fut recueilli alors par Pierre de l’Estoile dans ses Registres-journaux, plusieurs des ouvrages imaginaires, qui étaient censés faire partie de cette Bibliothèque, font allusion à la conduite débordée des dames et des filles de la cour. Voici les intitulés de ces ouvrages, que nous nous abstiendrons de faire suivre d’aucune explication, car ils en disent assez par eux-mêmes: _La manière d’arpenter briefvement les grands prez_, par madame de Nevers. «Grandprez, son escuyer,» ajoute l’Estoile.—_Secrets pour depuceler les pages_, par M. de Sourdis.—_Les diverses assiettes d’amour_, traduites d’espagnol en françois par madame la mareschale de Retz, au seigneur de Dunes, son escuyer.—_Le moyen de besoigner à cloche-pied à tout venant_, par madame de Montpensier (la boiteuse).—_Les ribauderies de la cour_, recueillies par le sieur de Liancour, à l’instance de Caboche.—_Le tresbuchet des filles de la cour_, par la dame de Saint-Martin.—_Traicté des bouffonneries et maquerellages de la cour_, par le comte de Maulevrier.—_L’histoire de Jehanne la Pucelle_, par mademoiselle de Bourdeille.—_La rhetorique des maquerelles_, par madame de la Chastre.—_Almanach des assignations d’amour_, par madame de Pragny.—_Le J’en veux_ des filles de la reine, en musique, par madame de Saint-Martin.—_Le Foutiquet des demoiselles_, de l’invention du petit la Roche, chevaucheur ordinaire de la paix, etc. Nous avons emprunté ces citations, tantôt à l’édition de Lenglet-Dufresnoy, tantôt à celle de MM. Champollion, sans nous préoccuper des variantes qu’elles offrent l’une et l’autre. Une pièce du même genre et de la même époque, le _Manifeste des dames de la cour_, peut servir de commentaire à quelques-uns de ces titres de livres imaginaires. C’est une confession des plus grandes pécheresses, à commencer par la reine mère, qui s’accuse d’avoir élevé ses enfants _en tous vices, blasphèmes et perfidies_, et ses filles _en liberté impudique, souffrant et autorisant un bordeau en sa cour_. Le Manifeste, «donné à Charcheau, au voyage de Nerac,» et signé _Pericart_, «avec permission de monseigneur l’archevesque de Lyon,» se termine ainsi: «Les damoiselles Victri, Bourdeille, Sourdis, Birague, Surgère, et tout le reste du chou (_sic_) des filles de la roine mère, disent toutes d’une voix: Ah! ha! ha! mon Dieu! que ferons-nous, si tu n’estens ta grande miséricorde sur nous? Nous crions donc à haute voix, que tu nous veuilles pardonner tant de pecchez de la chair, commis avec rois, princes, cardinaux, gentilshommes, évesques, abbés, prieurs, poëtes, et toute autre sorte de gens de tous estats, mestiers, qualités et conditions, jusques aux muletiers, valets, pages et laquais de messieurs, ladres, pouacres, essorillés, punois, poivrés, greslés, pelés et vérolés. Et disons, avec M. de Villequier: «Mon Dieu! miséricorde, donne-nous la grande miséricorde; et si nous ne pouvons trouver maris, nous nous rendrons aux Filles-Repenties!»

On peut juger, à vue de pays, combien d’aventures scandaleuses alimentaient la chronique de la cour, où les vieux n’étaient souvent pas plus sages que les jeunes; mais quel que fût le relâchement des mœurs, on ne pardonnait pas aux maladroits qui se laissaient surprendre en flagrant délit. Henri III avait lui-même des accès de pruderie et de sévérité, lorsqu’un éclat fâcheux venait à trahir le mystère des amours illicites. Il voulut faire trancher la tête au seigneur de la Loue, qui avait une intrigue avec la Malherbe, une des filles d’honneur de la reine; mais il se contenta de la lui faire épouser, bon gré, mal gré, et il l’envoya ensuite passer avec elle le temps de la lune de miel dans la prison de Vincennes, en les menaçant tous deux, «à cause, dit l’Estoile (22 mars 1578), de l’outrage et excès par lui fait en la maison de la roine son espouse, ayant esté si presumptueux que d’engrosser une de ses filles.» Henri IV, qui avait tant de motifs d’être indulgent sur ce chapitre, faillit punir avec la dernière rigueur le baron de Termes, frère du duc de Bellegarde, qui se trouvait dans le même cas que le seigneur de la Loue, «ayant esté surpris, dit l’Estoile (février 1604), la nuit, couché en la chambre des filles de la roine, avec la Sagonne, une des filles de ladite dame, qu’il aimoit et entretenoit dès longtemps, estant grosse de son fait, s’en estant sauvé tout nud et en chemise.» Tallemant des Réaux rapporte cette aventure avec des différences: «Il étoit de fort amoureuse manière, dit-il dans l’_Historiette de M. de Termes_. Rien ne fit tant de bruit que la galanterie d’une fille de la reine mère, nommée Sagonne. Il alla familièrement coucher avec elle dans le Louvre. La gouvernante fit du bruit; il sauta par la fenêtre, mais il laissa son pourpoint: c’étoit au premier étage du Louvre, sur le perron. Les gardes de la porte le laissèrent se sauver; il étoit assez aimé, puis on pardonne aisément les crimes de l’amour.» Marie de Médicis, tout Italienne qu’elle était, se sentit si fort offensée de cet horrible scandale, qu’elle pria le roi de faire trancher la tête au baron de Termes. Henri IV l’exila seulement pour quelques mois, et ne lui fit pas épouser la Sagonne, qui fut ignominieusement chassée, avec madame de Drou, gouvernante des filles, et la reine se montra inflexible, «comme elle fait toujours, dit l’Estoile, là où il va de l’honneur et de la chasteté.»

Henri IV n’avait pas le droit d’être trop sévère en pareille affaire; aussi, en ayant l’air de s’associer à l’indignation de la reine, il n’usa pas de trop de rigueur à l’égard des deux amants qui s’étaient laissé surprendre. On dit même que, cette aventure ayant attiré son attention sur la Sagonne, il voulut la connaître, et profita, pour cela, de l’absence de M. de Termes. Suivant le Duchat, la Sagonne ne serait autre que cette demoiselle de la Bourdaisière qui figure parmi les maîtresses de Henri IV. Ce prince trouvait bon que ses courtisans l’imitassent; mais il exigeait que les choses se passassent sans scandale, et, à l’instar de François Ier, il se montrait toujours, en paroles du moins, très-galant chevalier de l’_honneur des dames_. «Le roi Henri IV, dit Bassompierre (_Nouveaux Mémoires_, p. 171), avoit celui (le faible) des femmes à redire en lui, qui, bien qu’il fût tolérable en ce qu’il n’enlevoit point les filles ni les femmes à leurs pères, à leurs maris, il y avoit néanmoins beaucoup de mauvais exemples et de scandales, en ce qu’il ne s’en cachoit point et faisoit connoître au public les vices que la bienséance ordonne de cacher.»

On a vu, dans le chapitre précédent de cette Histoire, que le roi sacrifiait, au besoin, pères et maris à ses amours et même à ses fantaisies. Les mœurs de la cour ne pouvaient pas être différentes des siennes. On doit lui savoir gré, cependant, d’avoir considérablement diminué, à sa cour, la dépravation italienne, que le règne de Henri III avait attachée, comme une lèpre, à la jeune noblesse française. Lors de la publication des _Hermaphrodites_, en 1605, il fit semblant de croire que cet ouvrage était une satire de sa cour, et non de celle de Henri III, et il approuva hautement le libelle d’Artus Thomas, «qui descouvroit, dit l’Estoile, les mœurs et façons de faire impies et vicieuses de la cour, faisant voir clairement que la France est maintenant le repaire de tous vices, volupté et impudence, au lieu que jadis elle estoit une academie honorable et seminaire de vertu.» Il faut constater, néanmoins, que la _belle galanterie_ commence sous le règne de Henri IV, et que, si le fond des mœurs de la cour était ordinairement corrompu, la forme, si l’on peut s’exprimer ainsi, en était souvent honnête et toujours élégante. Les plaisirs sensuels, à cette époque, semblaient la principale affaire, mais ils prenaient une allure plus raffinée et plus décente; ils s’entouraient de délicatesses morales et d’une sorte de mysticisme. L’_Astrée_ d’Honoré d’Urfé servait de code souverain aux amants.

Le luxe excessif qui avait envahi la cour de Henri IV, quoique ce prince eût, au plus haut degré, le goût de la simplicité, ne pouvait qu’être nuisible aux bonnes mœurs. C’étaient les maîtresses du roi, qui, malgré lui, donnaient le ton à la mode, et la mode devenait l’auxiliaire de la Prostitution. Quand on voit Gabrielle d’Estrées payer 1,900 écus (12 novembre 1594) un mouchoir brodé, on comprend tout ce que ses rivales pouvaient faire pour avoir des mouchoirs aussi riches. De là, sans doute, une foule de compromis secrets qui déshonoraient celles que la coquetterie et la vanité poussaient à leur perte. Sauval raconte, dans les _Amours des rois de France_, une singulière anecdote, qui nous apprend le honteux trafic que l’amour du luxe autorisait chez les plus grandes dames. Un grand prévôt de l’hôtel du roi, lequel n’est pas nommé, poursuivait depuis longtemps une grande princesse, qu’on ne nomme pas davantage: il n’avait trouvé que des dédains et des refus; mais enfin on entra en composition, et il fut décidé qu’une tapisserie, que convoitait la dame, serait le prix d’une nuit qu’elle accorderait au grand prévôt de l’hôtel. Celui-ci eut la mauvaise foi de ne vouloir pas, le lendemain, livrer la tapisserie promise, «parce que cette nuit-là se passa de sorte, par sa faute, qu’il sortit du lit comme il y étoit entré.» Là-dessus, contestation et débat entre les parties. On choisit pour arbitre la femme d’un des secrétaires d’État, laquelle termina le différend, sous condition «que tous deux ensemble chargeroient la tapisserie sur le dos d’un crocheteur, et que la princesse passeroit encore une autre nuit avec cet amoureux si journalier.» N’est-ce pas là une des faces les plus hideuses de la Prostitution, dans un temps où les bordeaux étaient abolis par ordonnance du roi? Henri III se mit fort en colère contre Ruscelay, qui avait osé lui dire, au sujet de l’épidémie de 1584, «que la cour estoit une plus forte peste, sur laquelle l’autre ne pouvoit mordre» (voy. _Journal de Henri III_, à la date du 19 octobre 1584); mais Henri IV n’eût fait que rire s’il avait lu, dans les Registres-journaux de Pierre de l’Estoile (octobre 1609), à l’occasion de l’esclandre causée par les amours du prince de Joinville et de la comtesse de Moret: «Ceux qu’on tenoit à la cour pour les plus accorts et avisés, et qui pénétroient plus avant dans les sacrés mystères des dieux (encores que le plus souvent ils y vivent aussi humbles que les autres), disoient qu’en ce beau fait il y avoit du dessein couvert du roy, qui avoit fait faire à la comtesse ce qu’elle avoit fait, et qu’en tels actes on estoit pour le jourdhuy si peu scrupuleux à la cour, que, comme dit Lipse en ses epistres (et pense que c’est la 22e): _Mores jam vocentur, nec in veniam modo veniant, sed in laudem_.»

CHAPITRE XL.

SOMMAIRE. —Corruption du peuple à la fin du seizième siècle. —Influence pernicieuse de la Ligue sur les mœurs. —Les gravures obscènes. —Prostitution du langage. —Les processions des _nus_. —Le curé Pigenat. —La Sainte-Beuve. —Portrait d’un bon ligueur. —Viols commis par les gens de guerre. —Viols d’enfants, à Paris. —Crime de bestialité. —Supplice de Gillet-Goulart. —Autres supplices d’hommes et d’animaux. —Crime de sodomie. —Le médecin de Sylva. —Progrès du vice. —Crimes de rapt et de séduction. —Pénalité. —Dénis de justice. —Punition de l’inceste. —Le président de Jambeville. —Indifférence des tribunaux pour certaines excitations à la débauche. —Les Amours des Dieux, de Tempeste. —Le traité de Sanchez, _De Matrimonio_, saisi et défendu. —_La Somme des péchés_, du P. Benedicti, autorisée. —_Le Moyen de parvenir_, de Beroalde de Verville. —Les Filles-repenties. —Désordres des couvents de femmes pendant la Ligue. —Les religieuses vagabondes.

Jamais, à aucune époque, la France ne s’était déshonorée par plus de souillures; jamais le peuple n’était descendu si bas dans le bourbier des dissolutions. L’exemple fatal de la corruption des cours avait perverti le sens moral de la nation, et la Ligue acheva de détruire tout ce qui restait de pudeur dans les classes bourgeoises et plébéiennes, que les excès, vrais ou faux, de Henri de Valois et de ses mignons, avaient poussées naguère à la révolte contre la royauté avilie. C’est dans les _Registres-journaux_ de Pierre de l’Estoile, ces fidèles mémoriaux de la chronique scandaleuse de Paris pendant plus de trente-cinq ans, qu’il faut chercher l’expression franche et naïve, bien qu’un peu malicieuse, des égarements de la société à la fin du seizième siècle. Pierre de l’Estoile, qui avait vécu du temps de Charles IX, ne craint pas de constater la décadence des mœurs sous Henri IV, qu’il aimait et qu’il honorait pourtant comme un grand roi. Dans vingt endroits de son recueil, ce bonhomme se récrie, avec douleur, au sujet des _puteries_, des _paillardises_, des débauches et _autres vices_ qui dépassaient toutes les bornes et qui _estoient en ce temps plus en règne que jamais_. (Voy. le _Journal de Henri IV_, à la date de février 1607.) «En un siècle fort dépravé comme est le nostre, dit-il ailleurs (août 1610), on est estimé homme de bien à bon marché; mais, que vous ne soyez qu’un peu bougre, parricide et athée, vous ne laissez de passer pour un homme d’honneur!»

On ne saurait imaginer combien l’influence de la Ligue fut pernicieuse aux mœurs. Le peuple, qui avait reproché à Henri III et à sa cour tant d’abominations, inventées ou exagérées par l’esprit de parti ligueur ou huguenot, ne se fit pas scrupule de tomber dans les mêmes désordres et de les produire effrontément au grand jour. Pendant tout le temps que la capitale fut au pouvoir des Seize, les yeux et les oreilles des habitants de cette ville furent salis par des chansons, des libelles et des gravures obscènes, qui avaient toujours pour prétexte la politique de la Sainte-Union. «Les Galeries du Palais, dit d’Aubigné dans son _Histoire universelle_ (t. III, liv. II, ch. 20), résonnoient des portraits du roy, parsemez de diables, revestus en pantalons, avec les postures de l’_Arétin_ ou choses pires que cela;» car, depuis le meurtre des Guise, Henri III «passoit envers ce peuple, dit le commentateur de la _Satyre Menippée_ (édit. de Ratisbonne, 1726, t. II, p. 346), non-seulement pour un monstre en toutes sortes de vices et de débauches, mais encore pour un abominable sorcier.» Les recueils de l’Estoile sont pleins de ces turpitudes ligueuses, qui ne le cèdent pas aux plus atroces calomnies des huguenots. La langue s’était dégradée et traînée dans la fange des carrefours; les prédicateurs, en chaire, ne respectaient pas même le lieu saint, où ils osaient entremêler leurs blasphèmes, de paroles impures et d’images dégoûtantes. Il ne se prononçait pas un sermon, où le Béarnais ne fût traité de _fils de putain_ et de _maquereau_. Dans une réception d’apparat où les personnages les plus considérables de la Ligue vinrent en corps saluer et haranguer le cardinal de Pellevé, un de ces ligueurs, M. de Sermoise, maître des requêtes, ayant dit que le roi de Navarre abjurerait peut-être l’hérésie pour se faire catholique, le cardinal l’interrompit avec colère en disant: «Je ne sais si vous êtes veuf ou marié; mais si vous l’avez été ou si vous l’êtes, et que vous eussiez une femme qui se fût prostituée en plein bordel, la voudriez-vous reprendre quand elle voudrait revenir? Or, l’hérésie, monsieur mon ami, est une putain!»