Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 6/6

Part 13

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On essaya, pour le séparer de cette femme astucieuse qui en voulait toujours à la couronne de France, une foule de combinaisons et d’intrigues amoureuses, destinées à diminuer le pouvoir de la marquise de Verneuil, en diminuant son prestige; mais Henri IV, en courant les aventures qu’on lui préparait, ne laissait pas de revenir _plus échauffé_ à la marquise. En 1600, selon Bassompierre (anciens et _nouveaux_ Mémoires), il devint _un peu_ amoureux d’une des filles de la reine, nommée la Bourdaisière; puis, de madame de Boinville, femme d’un maître des requêtes; puis, de mademoiselle Clein; puis, de la femme d’un conseiller nommé Quelin; puis, de la comtesse de Lemoux; puis, d’une dame d’honneur de la reine, appelée Foulebon, etc. La marquise de Verneuil n’en était pas moins fêtée; mais l’exemple du roi lui apprit sans doute à se donner du bon temps, et l’on peut supposer que les consolateurs ne lui manquèrent pas. Un mot de Henri IV, rapporté par Tallemant des Réaux, ferait penser qu’il n’était pas jaloux de la marquise, comme il l’avait été de Gabrielle d’Estrées. «On lui dit que feu M. de Guise étoit amoureux de madame de Verneuil; il ne s’en tourmenta pas autrement, et dit: Encore faut-il leur laisser le pain et les putains! on leur a ôté tant d’autres choses!» La marquise de Verneuil se sentait assez sûre de l’attachement du roi, pour n’avoir rien à craindre des rivales de rencontre qu’il lui donnait; néanmoins, son crédit fut balancé un moment par celui de Jacqueline du Bueil, fille d’un brave gentilhomme breton, Claude du Bueil, seigneur de Courcillon. Le roi, pendant une de ses brouilles avec sa maîtresse en titre, avait fait son passe-temps de cette jeune et charmante personne, qui n’osa rien lui refuser et qui se trouva grosse. Il s’agissait de mettre l’accident sous la responsabilité d’un mari: «Le mardy 5 du mois d’octobre (1604), raconte ingénument P. de l’Estoile dans son _Registre-journal_ du règne de Henri IV, à six heures du matin, mademoiselle du Bueil, nouvelle maistresse du roy, espousa à Saint-Maur-des-Fossez le jeune Chauvalon, jeune gentilhomme, bon musicien et joueur de luth, piètre (ainsi qu’on disoit) de tout le reste, mesme des biens de ce monde. Il eut l’honneur de coucher le premier avec la mariée, mais esclairé, ainsi qu’on disoit, tant qu’il y demeura, des flambeaux et veillé des gentilshommes, par le commandement du roy, qui le lendemain coucha avec elle à Paris au logis de Montauban, où il fut au lit jusqu’à deux heures après midy. On disoit que son mary estoit couché en un petit galetas au-dessus de la chambre du roy, et ainsi estoit dessus sa femme, mais il y avoit un plancher entre deux.» Cette nouvelle maîtresse menaçait d’évincer la marquise de Verneuil, mais celle-ci n’était pas en peine des moyens de ramener le roi; elle fit attaquer vigoureusement le cœur de Jacqueline du Bueil, par le jeune prince de Joinville, frère du duc de Guise, qui la courtisait elle-même et qui lui était tout dévoué. Quand les deux amants se furent convenus et entendus, on avertit le roi, qui se plaignit amèrement à la vieille duchesse de Guise: «Qu’on épouse ma maîtresse, à la bonne heure, dit-il, j’y consens; mais qu’on me la dispute et qu’on s’en tienne à en être le galant, c’est ce que je ne souffrirai point!» Il aurait fait arrêter le prince de Joinville, si ce rival trop favorisé n’eût renoncé tacitement à la possession de Jacqueline, en s’éloignant d’elle et de la cour. Henri IV pardonna: mademoiselle du Bueil fut faite comtesse de Moret, et le fils qu’elle mit au monde, après le départ du prince de Joinville, fut légitimé comme l’avaient été ceux de Gabrielle d’Estrées.

La marquise de Verneuil tenait sous le charme son _capitaine Bon vouloir_; elle lui avait laissé des souvenirs qui le ramenaient toujours auprès d’elle, en dépit de toutes les amourettes. Lorsqu’elle fut accusée d’avoir trempé dans un complot contre le roi, avec son père, son frère et d’autres seigneurs, elle ne fit que rire et railler; quand elle fut condamnée, elle n’eut qu’à voir le roi pour obtenir la grâce de tous les conjurés, et bien que son rôle de favorite ait cessé vers cette époque, Henri IV allait la voir souvent et ne lui faisait pas moins bon visage. La marquise le divertissait plus que personne au monde, et la reine était toujours jalouse d’elle. Au mois de mars 1607 il se rendit avec la cour à Chantilly, où séjournait madame de Verneuil. Il avait emmené avec lui une fille, nommée Lahaye, «qu’il entretenoit, dit l’Estoile, et qu’il menoit partout où il alloit.» La marquise lui dit, en bouffonnant comme de coutume: «Vous avez de mauvais fourriers avec vous, qui vous logent à Lahaye, au vent et à la pluie!» Cette Lahaye fut disgraciée l’année suivante, et prit le voile dans l’abbaye de Fontevrault: «retraite finale et assez ordinaire des dames du mestier, dit P. de l’Estoile (à la date du 30 mars 1608), où quelques fois elles ne laissoient pas de le continuer.» Une anecdote, racontée dans les notes de Lenglet-Dufresnoy sur le _Journal de Henri IV_ (à la date du 12 Mars 1604), nous apprend que le roi traînait partout à sa suite, dans ses voyages comme dans ses dévotions, un troupeau de femmes et de filles de la cour; ainsi, quand il allait entendre les sermons du père Gonthier, jésuite, aux différentes églises de Paris, ces dames y venaient à l’envi, en grande toilette, pour y briguer un regard et un sourire de Henri IV. Une fois, que le jésuite prêchait à Saint-Gervais, la marquise de Verneuil et beaucoup de dames vinrent se placer près de l’œuvre, où le roi était assis. Elles chuchotaient entre elles; et la marquise échangeait des signes d’intelligence avec Henri IV, qui avait de la peine à s’empêcher de rire. Le père Gonthier s’arrêta court au milieu de sa prédication, et se tournant vers le roi: «Sire, lui dit-il avec amertume, ne vous lasserez-vous jamais de venir avec un sérail entendre la parole de Dieu, et de donner un si grand scandale dans ce lieu saint?» Le roi ne lui sut pas mauvais gré de la réprimande; mais il n’en fut pas plus réservé dans sa manière d’être, et il n’évita pas davantage de causer du scandale à ses sujets.

Son dernier amour, celui qui mit peut-être le poignard dans la main de Ravaillac, a montré jusqu’où pouvait aller la dépravation de ses mœurs. C’est un des épisodes les plus étranges de l’histoire de la Prostitution à la cour de France. «Le roy, en ce temps, écrivait Pierre de l’Estoile dans ses Journaux, sous la date du mois de juin 1609, esperduement amoureux de madame la princesse de Condé, estimée la plus belle dame, non de la cour seulement, mais de la France, donne subject, par ses desportemens, de nouveaux discours, aux curieux et mesdisans, qui sans cela ne parloient que trop licencieusement de Sa Majesté et des vilanies et corruption de la cour.» La jeune Charlotte-Marguerite, fille de Henri, duc de Montmorency, maréchal et connétable de France, avait paru pour la première fois à la cour, cette année-là: «Elle étoit si jeune, dit l’auteur des _Amours du grand Alcandre_, qu’elle ne faisoit que sortir de l’enfance; sa beauté estoit miraculeuse et toutes ses actions si agréables, qu’il y avoit de la merveille partout. Alcandre la voyant danser, un dard à la main, comme, pour la figure du ballet, elles (les dames de la reine) représentoient les nymphes de Diane, se sentit percer le cœur si violemment, que cette blessure dura aussi longtemps que sa vie.» Le connétable avait jeté les yeux sur Bassompierre pour en faire son gendre; mais le roi, qui avait vu ce miracle de beauté et de grâce, n’hésita pas à chercher un autre mariage qui laisserait le champ libre à ses honteux desseins: «Je suis devenu non-seulement amoureux, mais furieux et outré de mademoiselle de Montmorency, dit-il à Bassompierre, qui était un de ses compagnons de table et de débauche. Si tu l’épouses et qu’elle t’aime, je te haïrai; si elle m’aime, tu me haïrois. Il vaut mieux que cela ne soit point cause de rompre notre bonne intelligence, car je t’aime d’affection et d’inclination. Je suis résolu de la marier à mon neveu le prince de Condé, et de la tenir près de ma famille. Ce sera la consolation et l’entretien de la vieillesse où je vais désormais entrer. Je donnerai à mon neveu, qui aime mieux mille fois la chasse que les dames, cent mille livres par an, pour passer son temps, et je ne veux autre grâce d’elle, que son affection, sans rien prétendre davantage.» Bassompierre se retira devant un ordre aussi formel, et mademoiselle de Montmorency épousa le prince de Condé. Dès lors, le roi s’abandonna sans pudeur à toutes les extravagances de sa passion, qui «estoit si grande, dit l’Estoile, qu’on l’en vit changer, en moins de rien, d’habits, de barbe et de contenance.» Le poëte Malherbe prêtait complaisamment sa muse à l’expression de cette passion adultère, qui, si l’on en croit des stances composées sous le nom d’_Alcandre_, n’aurait pas trouvé _Oranthe_ insensible. Quoi qu’il en fût, le roi «se montrant si eschauffé à la chasse de ceste belle proie, pour laquelle avoir il mettoit tout le monde en besongne, jusques à la mère du mary, le prince de Condé lui adressa de vifs reproches et s’emporta même, dit-on, jusqu’à l’appeler b....» (Voy. les _Mém.-journaux_ de P. de l’Estoile, édit. de MM. Champollion, p. 537, règne de Henri IV.) Le prince de Condé «estant bien averty que le roy se servoit de sa mère, comme d’un instrument propre pour corrompre la pudicité de sa femme, en entra en grosses paroles avec elle, lui dit pouilles, l’appela _maquerelle_ ou d’autres noms qui ne valoient pas mieux, lui reprochant de luy avoir peint la honte sur le front.» Ce passage incroyable, qui nous représente une mère travaillant au déshonneur de son fils, est un des plus tristes témoignages de la dégradation morale des courtisans à cette époque. Pierre de l’Estoile ajoute un dernier trait à ce tableau hideux, en attribuant à la reine elle-même une part de complicité dans cette ligue générale contre la vertu de la princesse de Condé: «Je scay, dit Marie de Médicis, que, pour ce beau marché, il y a trente maquerelles en besongne; et, si je m’en mesle une fois, je feray la trente-uniesme.» Le prince de Condé échappa pourtant aux ruses et aux violences qui menaçaient son honneur conjugal; il enleva sa femme et l’emmena hors de France, pour la mettre en sûreté à Bruxelles. Henri IV serait allé l’y chercher, les armes à la main, si le poignard d’un régicide n’eût rompu la trame de ses coupables projets avec celle de sa vie.

L’amour frénétique de Henri IV pour la princesse de Condé avait produit un redoublement d’activité dans les démarches complaisantes des courtiers d’amour, qui s’employaient alors pour les plaisirs du roi. C’est un des caractères les plus remarquables de la Prostitution, à cette époque, que le zèle des gens de cour à servir d’intermédiaires officieux, dans les affaires de galanterie, non-seulement au roi, mais encore aux princes et aux grands. On semblait avoir perdu le sens moral, à ce point qu’un bon gentilhomme ne se faisait aucun scrupule de se prêter aux infâmes manœuvres des agents de la débauche, dès qu’il fallait contenter le caprice amoureux d’un puissant protecteur. Chacun, pour se mettre dans les bonnes grâces de son patron, ne rougissait pas de devenir, au besoin, un vil proxénète; chacun s’estimait heureux et fier de produire une nouvelle merveille de beauté, destinée à la couche royale. Aussi, faut-il accuser ces misérables pourvoyeurs, plutôt que le roi lui-même, qui n’était pas, il est vrai, capable de résister à leurs impures excitations. Le type le plus parfait du proxénétisme, le principal complice des désordres de Henri IV, fut l’Italien Sébastien Zamet, qui, de simple cordonnier qu’il était sous Henri III, n’avait pas tardé à se faire «seigneur de dix-sept cent mille écus,» conseiller du roi, gouverneur de Fontainebleau, surintendant de la maison de la reine, baron de Billy et Murat, etc. Zamet, que Henri IV nommait familièrement _Bastien_, et dont il appréciait l’humeur joyeuse, l’esprit délié et le servile dévouement, avait, pour ainsi dire, mis la main dans tous les amours de son maître; c’était lui qui remplissait les mystérieuses fonctions de surintendant des plaisirs du roi; c’était dans son hôtel magnifique, situé rue de la Cerisaie, que le roi faisait des parties de débauche avec les jeunes seigneurs de la cour; c’était dans cet hôtel, que le roi venait souvent passer la nuit avec des femmes que Zamet se chargeait souvent de lui fournir; c’était là, que toutes les maîtresses du roi avaient payé leur écot. Zamet eut deux concurrents dans le vilain métier qu’il exerçait avec beaucoup d’adresse et de cynisme pour le service de Henri IV: le duc de Bellegarde et le marquis de la Varenne. Le premier, qui avait été un de ceux qu’on appelait les _maquereaux ordinaires de Sa Majesté_ (voy. le _Tocsin des Massacreurs_, édit. de 1579, p. 47), excellait dans l’art de choisir de friands morceaux pour la bouche du roi; il savait aussi endoctriner les filles et «les dresser au manége royal, comme des juments de bonne volonté:» il avait _produit_ Gabrielle d’Estrées, il produisit ensuite Jacqueline du Bueil. Le second, qui avait commencé par être cuisinier de la maison de Madame, sœur du roi, s’avança si bien dans la faveur de ce prince, qu’il devint contrôleur général des postes et conseiller d’État: il était spécialement chargé de porter les _poulets_ et les messages d’amour; on l’appelait le _maître_ ou le _ministre des voluptés du roi_. (Voy. la Vie de M. du Plessis-Mornay, liv. II.) «Les maquereaux s’en vont marquis! s’écrie d’Aubigné, dans la _Confession de Sancy_, en parlant de la Varenne, qui avait «transsubstantié les potages de cuisine en tripotages d’estats, et les poulets de papier en poulets de chair humaine.»

Les femmes et les plus grandes dames se mêlaient aussi de ce trafic malhonnête, qui leur gagnait la faveur du prince. Nous avons vu plus haut, que la princesse douairière de Condé se liguait avec ce _verd galant_ à barbe grise, contre la chasteté de sa belle-fille et l’honneur de son fils. Nous avons vu que madame de Sourdis favorisait le commerce adultère de sa nièce, Gabrielle d’Estrées. La princesse de Conti (mademoiselle de Guise), qui avait été aussi une des maîtresses de son _grand Alcandre_, ne cessait de lui chercher de nouveaux amusements, et se faisait la corruptrice de ses rivales. Nous pourrions mentionner un grand nombre d’autres femmes de grand nom, qui étaient toujours prêtes à seconder les fantaisies libertines du plus débauché des rois. Dans la _Bibliothèque_ (imaginaire) _de maître Guillaume_, facétie satirique fréquemment citée dans les notes de la _Confession de Sancy_, on remarque les deux ouvrages suivants: _Sept livres de Chasteté_, _faits par la Varenne_, _dédiés à madame de Retz_, et les _Préceptes de production_, _autrement de maquerellage_, _composés par madame de Villers_, _commentés par madame de Vitry et dédiés à la Varenne_. Une facétie du même genre, qui ne nous est connue, que par un extrait inséré dans le Journal de P. de l’Estoile (à la date du mois de juillet 1609), caractérise encore mieux le scandaleux _maquignonnage_, qui se pratiquait surtout au profit de Henri IV: dans une plaisante Requête au roi, le nommé Clavelle, qui s’intitule le _compagnon de Duret_, remontre humblement à Sa Majesté, «qu’il avoit fait et exercé aussy bien et mieux que luy (Duret) le mestier de maquerellage (qui est un des principaux, et auquel l’esprit de l’homme se monstre le plus), ayant conduit des prattiques très-difficiles de ce costé-là avec plus d’honeur beaucoup et moins de hasard que Duret (et ne luy en scachant rien monstrer, dont il le desfioit luy et tout homme). Tesmoins les maquerellages (disoit-il) de telles et telles (qu’il spécifie en sa requeste), un tel et tel marché (dont vous-mesme n’estes ignorant, sire), venus à leur perfection et effect, par sa diligence et principale entremise, et où un autre, bien que versé en l’art, eust perdu ses pas et ses peines, et mille autres petits services de pareille estoffe dont il avoit obligé grands et petits à la cour.» Tallemant des Réaux raconte que le maréchal de Roquelaure, qui était borgne, accompagnant le roi en carrosse, interpella une marchande de maquereaux, et lui demanda comment elle distinguait les mâles des femelles: «Jésus! répondit cette vendeuse de poisson, il n’y a rien de plus aisé, les mâles sont borgnes.» Et Tallemant ajoute: «On l’accusoit d’avoir fait quelquefois le _ruffian_ à son maître.»

Certes, les innombrables amours de la reine Marguerite et ceux du _grand Alcandre_, racontés très-sommairement, comme nous avons essayé de le faire, forment l’épisode le plus curieux et le plus caractéristique de l’histoire de la Prostitution à la fin du seizième siècle.

CHAPITRE XXXIX.

SOMMAIRE. —Les annales de la cour sous Henri III et Henri IV. —La belle Châteauneuf. —Le souper des trois rois chez Nantouillet. —Le mariage de la maîtresse du roi. —L’assassinat de madame de Villequier par son mari. —Indignes violences de Henri III et de ses mignons. —La comédie du _Paradis d’amour_. —_Bibliothèque de madame de Montpensier._ —_Manifeste des dames de la cour._ —Les filles d’honneur de la reine. —La Malherbe et le seigneur de la Loue. —La Sagonne et le baron de Termes. —Indulgence de Henri IV. —Commencements de la belle galanterie. —Conséquences du luxe. —Le mouchoir de 19,000 écus. —La tapisserie. —Les _mystères des dieux_.

Dulaure remarque avec raison, dans son _Histoire de Paris_ (édit. in-12, t. IV, p. 492), que les scènes de luxure décrites complaisamment par Brantôme pour représenter l’état des mœurs de la cour «ressemblent à celles que pourraient offrir les annales d’un lieu de débauche;» mais Brantôme, qui vécut jusqu’en 1614, avait quitté la cour en 1582, par suite d’un dépit de courtisan, pour se retirer dans ses terres, où il écrivit ses mémoires, qui ne nous sont pas tous parvenus. Sa nièce, madame de Duretal, prit soin de brûler les plus scandaleux, et l’on peut juger ce qu’ils étaient par ceux qui nous restent. Brantôme n’a donc pu voir par ses propres yeux la fin du règne de Henri III ni tout le règne de Henri IV; il ne savait ce qui se passait au Louvre, que par les correspondances des amis qu’il y avait laissés, et il s’est abstenu de recueillir, d’après leur témoignage plus ou moins partial, tous les faits dont il ne fut pas témoin et garant. Ainsi, ne pouvons-nous pas lui demander des renseignements sur l’histoire de la Prostitution à la cour de Henri III et de Henri IV. Brantôme, si on le juge par quelques pages où il se montre l’implacable ennemi des débauches italiennes, gémissait sans doute de l’aberration honteuse, dans laquelle était tombé le dernier des Valois, entouré de vils mignons; il croyait que, sous l’influence de ces horreurs étrangères, le _joli train_ de la cour de France avait cessé, et que l’amour des dames, tant recommandé par les traditions françaises, n’existait plus que chez de vieux courtisans et d’incorruptibles gentilshommes. Il ne faut pas supposer, néanmoins, que l’abominable secte des mignons et des hermaphrodites eût détruit toute honnête galanterie, et que les dames fussent devenues à la cour de Henri III neutres ou indifférentes dans une question où elles avaient toujours été les premières intéressées. Il faut même dire, pour l’honneur des mignons, qu’ils n’étaient pas si négligents du beau sexe, qu’on pourrait le penser à cause de leur vilaine réputation. Henri III avait eu des maîtresses, ses favoris en avaient également, et plusieurs d’entre eux qui périrent de mort tragique ne purent en accuser que les femmes.

Henri III, lorsqu’il n’était encore que duc d’Anjou, aimait Renée de Rieux, connue sous le nom de la _belle Châteauneuf_; c’était une de ces filles d’honneur de Catherine de Médicis, que le fameux libelle huguenot, intitulé _le Tocsin des Massacreurs_, n’a probablement pas calomniées, quand il les marque du sceau de la Prostitution: «Nul n’ignore, lit-on dans ce libelle (p. 49 de l’édit. de 1570), l’impudicité des filles de la suitte de la Roine mère, tesmoins la Rouet, Montigny, Chasteauneuf, Atri et autres, desquelles la chasteté est si peu connue, qu’elle ne trouveroit pas un seul tesmoing chez tous les courtisans.» Lorsque le duc d’Anjou dut partir pour la Pologne, où l’appelait le vœu des nobles polonais qui lui avaient offert la couronne, il voulait trouver un mari pour mademoiselle de Châteauneuf, à laquelle il avait fait, dit-on, une promesse de mariage par écrit. Il chercha parmi les seigneurs de la cour celui qui pourrait prendre son lieu et place. Mademoiselle de Châteauneuf, qui était d’un caractère orgueilleux et inflexible, ne se prêtait guère, il est vrai, à ce trafic matrimonial. Le duc d’Anjou jeta les yeux sur Nantouillet, prévôt de Paris, un de ses compagnons de table et de plaisir; Nantouillet déclina très-fièrement le déshonneur qu’on prétendait lui faire, et répondit au nouveau roi de Pologne, que, «pour épouser une fille de joie, il attendrait que Sa Majesté eût établi des bordeaux dans le Louvre.» Cette réponse fut rapportée à Charles IX, qui en garda rancune à Nantouillet. Peu de jours après (septembre 1573), on intercepta une lettre écrite de Paris par un courtisan, dans laquelle il était parlé, en ces termes, d’un grand scandale qui venait d’avoir lieu et qui faisait l’entretien de la ville et de la cour: «J’ay veu, disait l’auteur de cette lettre, les trois rois, qu’on appelle le Tyran, le roy de Polongne, et le tiers, le roy de Navarre, qui, pour rendre grâces à Dieu pour la paix et leur délivrance, ne cessoyent de le despiter et provoquer à vie, par leurs lascives puanteurs et autres tels sardanapalismes. Je sceu comme ces trois beaux sires s’estoient fait servir, en un banquet solemnel qu’ils firent, par des putains toutes nues...» MM. Champollion, dans leur édition du _Journal de Henri III_, se sont abstenus de reproduire certains passages obscènes, que Pierre de l’Estoile avait insérés tout au long dans son manuscrit. Le banquet n’avait été que le prélude de scènes plus inouïes encore. Les trois rois, «estant en peine à quoy ils employeroient le reste de la nuit,» avaient fait avertir Nantouillet, qu’ils iraient collationner chez lui à l’hôtel d’Hercule, situé au coin de la rue des Augustins. Nantouillet s’excusa en vain de recevoir de tels hôtes; mais il fut forcé d’obéir à l’ordre du roi et de faire apprêter la collation. Les convives, à moitié ivres, avaient formé le complot de piller l’hôtel d’Hercule: ils s’emparèrent, en effet, de la vaisselle d’argent, forcèrent les coffres et les armoires, y prirent tout ce qu’ils trouvèrent de précieux, et ne se retirèrent que chargés de butin, malgré les plaintes et les prières de Nantouillet. Le bruit courut, le lendemain, qu’une somme de cinquante mille francs, volée dans les coffres de Nantouillet, avait été donnée, avec beaucoup de joyaux provenant de la même source, à la belle de Châteauneuf, pour la dédommager et la venger du refus que Nantouillet avait fait de sa main. Celui-ci alla se plaindre au premier président du parlement, qui, avant de faire informer sur cette affaire, adressa des remontrances au roi Charles IX: «Ne vous en mettez pas en peine, lui répondit le roi; faites entendre à Nantouillet qu’il aura trop forte partie, s’il veut en demander raison.» Nantouillet se le tint pour dit et retira sa plainte.