Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 6/6

Part 12

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Cependant Gabrielle était enceinte, et il fallait un mari pour couvrir cette réputation que Bellegarde et le roi avaient mise à mal. Quoique le roi «n’en eût pas eu les gants,» comme on le disait encore du temps de Tallemant des Réaux, il s’occupa de chercher le mari et trouva un gentilhomme picard, Nicolas d’Amerval, seigneur de Liancourt, qui consentit à épouser. Gabrielle avait fait jurer au roi que, le jour même des noces, il viendrait la soustraire à la domination conjugale. Le mariage eut lieu; mais un obstacle imprévu empêcha Henri IV de venir, comme il l’avait promis, et l’époux eut le temps de réclamer ses droits; «toutesfois, dit-on dans les _Amours du grand Alcandre_, elle ne se vouloit jamais coucher, si bien que son mari, pensant estre plus autorisé chez lui que dans la ville où il avoit esté marié et dont le père de Gabrielle estoit gouverneur, il l’emmena; mais elle se fit si bien accompagner de dames, ses parentes, qui s’estoient trouvées à ses noces, qu’il n’osa vouloir que ce qui lui plut.» Le lendemain, le roi arriva et délivra la nouvelle mariée; peu de temps après, elle accoucha d’un fils, que le roi ne fit pas appeler _Alexandre_, dit Tallemant des Réaux, «de peur qu’on ne dist _Alexandre le Grand_; car on appeloit M. de Bellegarde _monsieur le Grand_; et apparemment, il y avoit passé le premier.» Néanmoins, Henri IV légitima César de Vendôme, le jour même (7 janvier 1595) où le mariage de Gabrielle d’Estrées avec le seigneur de Liancourt fut cassé et déclaré nul par l’official d’Amiens. Gabrielle, qui avait d’abord porté le titre de _marquise de Monceaux_, reçut plus tard celui de _duchesse de Beaufort_. Le roi, qui dans ses lettres l’appelait _mon cher cœur_ ou _mes chères amours_, la nommait publiquement _mon bel ange_, ce qui donna lieu à ce quatrain:

N’est-ce pas une chose estrange De voir un grand roy serviteur, Les femmes vivre sans honneur, Et d’une putain faire un ange!

La conduite de la duchesse de Beaufort n’était rien moins que régulière; mais, quoique ses mœurs fussent très-décriées dans le peuple, qui l’avait surnommée _la putain du roi_, ainsi que la qualifiaient en chaire les prédicateurs de la Ligue et notamment Guarinus, il est difficile de prendre à la lettre les accusations qui sont accumulées contre Gabrielle dans les _Nouveaux Mémoires_ de Bassompierre, publiés pour la première fois en 1803. Suivant ces Mémoires, dont l’authenticité est loin d’être garantie, Gabrielle aurait été prostituée, dès l’âge de seize ans, par sa propre mère, au roi Henri III, moyennant une somme de six mille écus, et Montigny, l’intermédiaire de la négociation, garda le tiers de la somme; ensuite, la marquise de Cœuvres vendit sa fille à Zamet, riche financier, et à quelques autres partisans; puis, Gabrielle, livrée au cardinal de Guise à beaux deniers comptants, se donna elle-même, de son plein gré et gratis, au duc de Longueville, au duc de Bellegarde et à différents gentilshommes des environs de Cœuvres, tels que Brunet et Stenay; enfin, Bellegarde avait fini par la prostituer au roi. (Voy. l’_Hist. de Paris_ de Dulaure, édit. in-12, t. V, p. 189 et suiv.) Mais on pourrait prouver aisément que Bassompierre ou l’auteur des Nouveaux Mémoires imprimés sous son nom a confondu les personnes, les faits et les époques. Il a peut-être attribué à Gabrielle seule toutes les galanteries dont ses sœurs et ses parentes étaient responsables; car, dans la maison de la Bourdaisière, dit Tallemant des Réaux, «la race la plus fertile en femmes galantes qui ait jamais été en France, on en compte jusqu’à vingt-cinq ou vingt-six, soit religieuses, soit mariées, qui toutes ont fait l’amour hautement: de là vient qu’on dit que les armes de la Bourdaisière c’est une _poignée de vesces_ (femmes de mauvaise vie), car il se trouve, par une plaisante rencontre, que dans leurs armes il y a une main qui sème de la vesce. On fit sur leurs armes ce quatrain:

Nous devons benir ceste main Qui sème avec tant de largesses, Pour le plaisir du genre humain, Quantité de si belles vesces.»

Gabrielle, devenue la maîtresse en titre du roi, n’entretenait pas moins des relations secrètes avec son ancien amant, M. de Bellegarde, qu’elle aimait toujours; mais elle avait congédié, à dessein et non sans éclat, tous les hommes que la chronique scandaleuse lui donnait pour galants. Ainsi s’était-elle brouillée avec le duc de Longueville, après qu’elle lui eut fait rendre les lettres qu’il avait d’elle, et l’on assure qu’elle se vengea cruellement des indiscrétions de ce seigneur, qui se vantait d’avoir été «le maréchal des logis du roi.» Quoi qu’il en fût, Henri IV n’était jaloux que de Bellegarde; «il commanda dix fois qu’on le tuât, dit Tallemant des Réaux; puis, il s’en repentoit, quand il venoit à considérer qu’il la lui avoit ôtée.» Une nuit, M. de Praslin vint avertir le roi, que Bellegarde se trouvait enfermé dans la chambre de la duchesse de Beaufort. Le roi se lève tout tremblant de colère; il s’habille à la hâte, met l’épée à la main, et suit M. de Praslin, en soupirant; mais, quand il fut arrivé à l’entrée de l’appartement de la duchesse, il eut un remords et s’arrêta: «Ah! dit-il, cela la fâcheroit trop!» Et il retourna se coucher, sans avoir troublé le tête-à-tête des deux amants. Une autre fois, Bellegarde et la duchesse étaient encore ensemble et n’attendaient pas le roi; Henri IV se présente à la porte et veut qu’on la lui ouvre: il n’y avait pas d’issue pour faire sortir Bellegarde. La duchesse invente toutes sortes de prétextes pour forcer le roi à s’éloigner; mais il insiste, il ordonne, il se fâche. La femme de chambre de Gabrielle (c’était une fille nommée la Rousse, qui savait merveilleusement son métier) fait entrer Bellegarde, à demi vêtu, dans un petit cabinet attenant à la ruelle et destiné à serrer des confitures, des épices et des dragées. On introduit alors le roi, qui regarde d’un air défiant les indices accusateurs que son rival a laissés en fuyant. Il s’assied en silence, et tout à coup, se plaignant de la faim, il demande des confitures; il va droit à la porte du cabinet, la trouve fermée, en réclame la clef, qu’on ne lui donne pas, et menace de jeter cette porte en dedans, si cette clef se fait attendre. Bellegarde a eu le temps d’achever sa toilette et de sauter par la fenêtre: c’est la Rousse qui se montre alors et qui déconcerte les soupçons du roi. «Je vois bien, sire, lui dit Gabrielle, qui reprend l’avantage, je vois bien que vous me voulez traiter comme les autres que vous avez aimées, et que votre humeur changeante veut chercher quelque sujet de rompre avec moi; ce que je préviendrai en me retirant tout à l’heure.» Elle fond en larmes, que le roi essuie sous ses baisers, en la conjurant de se calmer et de lui pardonner. C’est ainsi que l’aventure est rapportée dans les _Amours du grand Alcandre_. La tradition populaire y avait ajouté quelques traits plus conformes au caractère de Henri IV. Suivant le récit qui a été répété par tous les faiseurs d’Ana, Bellegarde se serait caché sous le lit de Gabrielle, et le roi en prenant la place que venait de quitter son grand écuyer, aurait demandé des confitures sèches; la Rousse lui ayant apporté plusieurs boîtes, le roi en jeta une sous le lit: «Il faut bien, dit-il gaiement à sa maîtresse, il faut bien que tout le monde vive!» (Voy. le _Menagiana_, t. II, p. 71.)

On avait fait courir le bruit que la naissance de César, duc de Vendôme, ne pouvait pas être mise sur le compte du roi; une anecdote, que Sully n’a pas craint d’admettre dans ses Mémoires, semblerait être la source de ce bruit calomnieux. Alibour, premier médecin du roi, ayant visité Gabrielle, qui était indisposée, vint annoncer à Henri IV, «qu’il lui avoit trouvé un peu d’émotion, mais que son mal n’auroit que d’heureuses suites.» Le roi demanda s’il fallait la saigner: «Sire, je n’ai garde, il faut attendre qu’elle soit à mi-terme, répondit Alibour.—Que voulez-vous me dire, bonhomme? répondit le roi en colère; rêvez-vous? et s’agit-il ici de grossesse? Je sais les termes où j’en suis: ou vous n’y connaissez rien, ou de plus méchants que vous, vous font parler.—Sire, j’ignore, moi, les termes où vous en êtes, repartit Alibour, mais je sais qu’avant sept mois ce que je dis se vérifiera.» La prédiction du médecin se vérifia, en effet: Gabrielle accoucha, mais Alibour ne survécut guère à cet événement: on disait qu’il avait été empoisonné. Tallemant des Réaux a donné l’explication de cette anecdote, si souvent invoquée contre la mémoire de Gabrielle, dans ce passage que M. Paulin Paris a rétabli, dans son édition, d’après le manuscrit original: «La vérité du conte du bonhomme Alibour, premier médecin du roy, est que Henry IVe avoit une gonorrhée qui luy engendra une carnosité et ensuite une retention d’urine dont il faillit mourir à Monceaux. Et M. d’Alibour disoit que le roy n’estoit pas capable d’engendrer durant ce flux corrompu de semence. C’estoit une question de médecine; mais la grossesse de madame de Beaufort estoit bien avancée, quand on esmeut cette question.» (Voy. les _Histor._, 3e édit., t. I, p. 112.) Le fils aîné de Gabrielle n’en fut pas moins légitimé de France, comme son frère Alexandre et sa sœur Catherine-Henriette. Leur mère aurait certainement épousé le roi, si elle n’était pas morte empoisonnée pendant qu’on travaillait en cour de Rome à faire casser le mariage de Henri IV et de Marguerite de Valois. M. de Sancy tomba en disgrâce pour avoir osé dire au roi, qui le consultait sur son projet de se remarier avec madame de Beaufort, que, «putain pour putain, il aimeroit mieux la fille de Henri II, que celle de madame d’Estrées, qui étoit morte au bordel.» (Voy. l’historiette de Sully, dans Tallemant des Réaux.) Sully, qui n’était pas moins contraire que M. de Sancy à cette honteuse mésalliance et qui la combattit avec plus de politique, affirme néanmoins, dans ses Mémoires, que «le roy ne se fust jamais résolu d’espouser une femme de joye.»

Plus Henri IV témoignait de folle passion pour son _bel ange_, plus l’opinion publique se prononçait avec énergie contre la favorite, que le mariage n’eût jamais réhabilitée. Ses amours avec le duc de Bellegarde étaient si connues, même dans le bas peuple, qu’on y entendait souvent ce dicton proverbial, qui nous a été conservé dans le _Banquet et après-diné du comte d’Arete_, pamphlet du fameux ligueur Louis d’Orléans: «Les belles gardes s’accompagnent volontiers de beaux fourreaux.» Les Parisiens, chez lesquels fermentait toujours le levain de la Ligue, détestaient la duchesse de Beaufort, à cause des mauvaises mœurs qu’ils lui attribuaient dans leurs propos et leurs _pasquils_; la haine que cette favorite avait excitée contre elle, rejaillissait aussi sur le roi: «Le peuple, écrivait P. de l’Estoile à la date du 23 avril 1596, le peuple, qui de soy est un animal testu, inconstant et volage, autant de bien qu’il avoit dit de son roy auparavant, commença à en dire du mal, prenant occasion sur ce qu’il s’amusoit un peu beaucoup avec madame la marquise.» Dans un pasquil _très-vilain et scandaleux_, qui courait alors, il y avait des vers où le roi n’était pas plus épargné que sa maîtresse:

Ha! vous parlez de vostre roy! —Non, fais, je vous jure, ma foy! Par Dieu! j’ay l’ame trop réale: Je parle de Sardanapale. _Com’ sempre star in bordello, No fa Hercole immortello_ Au royaume de Conardise, Où, par madame la Marquise, Les grans noms sont mis à _monceaux_ Et toute la France en morceaux, Pour assouvir son putanisme.

Tous les honnêtes gens, tous les bons citoyens s’indignaient à l’idée de l’union du roi avec une femme déshonorée qui tranchait déjà de la reine de France. Un satirique publia ce huitain au sujet de ce beau mariage, qui n’existait encore qu’en promesse signée de la main de Henri IV:

Mariez-vous, de par Dieu! sire, Votre heritier est tout certain, Puisqu’aussy bien un peu de cire Legitime un fils de putain: Putain dont les sœurs sont putantes, La grand’mère le fut jadis, La mère, cousines et tantes, Horsmis madame de Sourdis!

Madame de Sourdis, comme nous l’avons dit plus haut, était la bien-aimée du vieux chancelier de Cheverny, et elle en eut un fils, que le roi tint sur les fonts à Saint-Germain-l’Auxerrois: «Sire, dit la sage-femme en lui remettant l’enfant, avisez à le bien porter, car il est fort pesant.—Je ne m’en étonne pas, repartit Henri IV, les sceaux lui pendent au cul!» Gabrielle n’eut pas le temps d’en venir à ses fins: elle fut emportée, en quelques heures, par une maladie subite qui avait tous les caractères d’un empoisonnement. Ses envieux et ses ennemis ne lui pardonnèrent pas même après sa mort: comme, à ses obsèques, le deuil était conduit par son beau-frère, le maréchal de Balagny, fils naturel d’un évêque de Valence, et que ses six sœurs, «plus dissolues qu’elle encore,» assistaient à cette cérémonie funèbre, le poëte Sigogne composa ce sixain, que Sauval a recueilli dans les _Amours des rois de France_:

J’ay vu passer sous ma fenestre Les six Pechez mortels vivants, Conduits par le bastard d’un prestre, Qui tous ensemble alloient chantants Un _Requiescat in pace_ Pour le septiesme trespassé.

Henri IV ne pouvait vivre sans une maîtresse en titre, ce qui ne l’empêchait pas de prendre autant de maîtresses _volantes_ qu’on lui en présentait. Madame de Beaufort était à peine inhumée, que les courtisans se disputaient à qui lui donnerait une héritière dans les bonnes grâces du roi: on trouva mademoiselle Henriette d’Entragues. Elle était fille de cette belle et douce Marie Touchet qui avait été aimée de Charles IX et qui fut mariée avec François de Balzac, seigneur d’Entragues. Cette demoiselle, âgée de dix-neuf à vingt ans, ne se distinguait pas moins par son esprit que par sa beauté; elle avait surtout, dit Sully, «ce bec affilé, qui, par ses bonnes rencontres, rendoit sa compagnie des plus agréables.» Mademoiselle d’Entragues fut si bien recommandée au roi par les personnes qui voulaient en faire une favorite, que le roi éprouva aussitôt le désir «de la voir, puis de la revoir, puis de l’aimer.» Il l’aima, dès qu’il l’eut vue; et mademoiselle d’Entragues, docile aux leçons de sa mère, et surtout de son frère, se laissa volontiers aimer. Elle n’en était pas, dit-on, à son apprentissage; cependant elle marchanda longtemps les dernières faveurs, que Henri IV réclamait avec toute l’ardeur d’un amant et toute l’autorité d’un roi. Il y eut, à ce sujet, un des plus monstrueux trafics de prostitution, que nous fournisse l’histoire des amours des rois. La famille d’Entragues, le père, la mère, leurs amis et leurs conseillers auraient été plus ou moins mêlés à ces honteuses négociations, dont le but était un marché impudique. On demandait cent mille écus de la vertu de mademoiselle d’Entragues. Quelques mémoires rapportent que la somme fut réduite à cinquante mille. Dans tous les cas, on tomba d’accord sur le prix; mais on ne s’en tint pas à l’argent: mademoiselle d’Entragues, par le conseil de ses père et mère, demandait une promesse de mariage, sous cette étrange condition qu’elle fournirait au roi un enfant mâle dans le délai d’une année! «Je suis observée de si près, disait Henriette d’Entragues à son amant, qu’il m’est absolument impossible de vous accorder toutes les preuves de reconnaissance et d’amour, que je ne puis refuser au plus grand roi du monde. Il faut une occasion; et je vois bien que nous n’aurons jamais de liberté, si nous ne l’obtenons de M. et madame d’Entragues.» Ceux-ci consentaient à fermer les yeux, dès qu’ils auraient en mains la promesse de mariage signée et scellée en bonne forme. «Cette pimbêche et rusée femelle sut si bien cajoler le roy,» dit Sully, que la promesse fut souscrite et donnée «pour la conqueste d’un trésor que peut-estre il ne trouveroit pas.» Sully eut le courage de faire tous ses efforts pour détourner son maître de cette folie amoureuse, qui menaçait de lui coûter plus de cent mille écus; il déchira même la promesse de mariage, que lui montrait le roi: «Si vous vouliez bien vous rappeler, lui dit-il avec fermeté, ce que vous m’avez dit autrefois de cette fille et de son frère le comte d’Auvergne, du vivant de madame la duchesse (de Beaufort); des propos que vous me teniez tout haut, et des ordres dont vous me chargeastes de faire sortir de Paris tout ce bagage (car c’estoit ainsy que vous vous exprimiez en parlant alors de la maison de M. et madame d’Entragues), vous pousseriez plus loin ce doute où vous estes, et compteriez encore moins de trouver la pie au nid, et, en tout cas, vous penseriez que ce n’est pas une pièce qui mérite d’estre achetée cent mille escus, et Dieu veuille qu’il ne vous en couste pas davantage un jour à venir!»

Ces conseils, émanés d’un bon et loyal serviteur, étaient soutenus par toutes les distractions galantes que pouvait imaginer le parti contraire à mademoiselle d’Entragues. Tous les jours on _produisait_ de nouvelles filles, qui, choisies parmi les plus jolies et les plus séduisantes, ne servaient, en quelque sorte, qu’à exciter encore plus la passion du roi pour mademoiselle d’Entragues. «Il ne possédoit pas encore mademoiselle d’Entragues, dit Bassompierre dans ses _Mémoires_, et couchoit parfois avec une belle garce nommée la Glandée.» Il allait passer la nuit à l’hôtel de Zamet, où on la lui amenait. La Glandée fut bien vite détrônée par la Fanuche.

Tallemant des Réaux, qui nous a révélé de si neuves et si curieuses particularités sur Henri IV, rapporte un bon mot, un peu libre, de ce prince, au sujet de la Fanuche, qu’on lui avait présentée comme une vierge et qui n’en était pas à son apprentissage. (Voy. l’édit. des _Historiettes_, publiée avec commentaires par MM. Monmerqué et Paulin Paris, membres de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, t. Ier.)

Cette Fanuche fut longtemps une courtisane à la mode dans le grand style de la belle Impéria et des courtisanes italiennes; elle était renommée surtout à cause de son beau corps et de ses perfections secrètes. Un quatrain, imprimé en 1637 dans la seconde partie des _Poésies et rencontres_ du sieur de Neuf-Germain, poëte _hétéroclite_ de Gaston d’Orléans, nous prouve que Fanuche, à cette époque (elle avait alors plus de quarante ans), était encore digne des hommages de ses admirateurs et des éloges de la poésie galante.

Mais Henri IV ne se contentait pas de ces amours de passage: il voulait une maîtresse à poste fixe, il avait le cœur pris, il eût donné la moitié de son royaume pour posséder mademoiselle d’Entragues. Il la posséda, moyennant la promesse de mariage et un don de cent mille écus. On lui fit crédit pour la somme. Quand il fallut payer, il s’exécuta en rechignant; et il ordonna d’apporter dans son cabinet ces belles espèces sonnantes, qu’on étala devant lui sur le plancher: «Ventre-saint-gris! s’écria-t-il en voyant ces monceaux d’or à ses pieds, voilà une nuit bien payée!» Il s’attacha dès lors à cette conquête, qui lui avait coûté si cher, et il éleva mademoiselle d’Entragues au rang de favorite, sans se faire faute de s’éparpiller çà et là en infidélités, qui ne le rendaient ni moins tendre ni moins empressé pour elle.

Son divorce avait été prononcé en cour de Rome, mais, quelque puissant que fût son amour, il s’était laissé engager dans une alliance politique, et il épousa Marie de Médicis, en 1600. Mademoiselle d’Entragues, qui s’était inutilement opposée à cette union, mit tout en jeu pour conserver son titre et ses fonctions de favorite, en renonçant à devenir reine de France. Henri IV l’avait créée marquise de Verneuil, et il ne paraissait nullement résolu, malgré son mariage, à cesser des relations qu’il préférait à toutes les autres.

Cependant Henriette de Balzac, dont le caractère violent, souple et despote à la fois, avait exercé un grand empire sur le roi, ne lui épargnait pas les gronderies et les mauvais compliments; elle lui dit, un jour, «que bien lui prenoit d’être roi, que sans cela on ne le pourroit souffrir, et qu’il puoit comme charogne.» (Voy. l’historiette de Henri IV, dans Tallemant des Réaux.) Elle l’appelait le _capitaine Bon vouloir_, parce qu’il était toujours prêt à payer de sa personne en galanterie, et qu’il se sentait porté pour toutes les femmes, en général. La marquise de Verneuil, qui logeait à l’hôtel de la Force près du Louvre, partageait, pour ainsi dire, avec la reine, les attentions du roi et les assiduités des courtisans; elle ne désespérait pas de l’emporter tout à fait, un jour ou l’autre, sur Marie de Médicis, qu’elle ne nommait pas autrement que l’_Italienne_ ou la _grosse banquière_. Cette installation publique d’une maîtresse en titre, vis-à-vis du Louvre, était un scandale qui faisait murmurer le peuple et gémir les vrais serviteurs de Henri IV.