Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 6/6

Part 11

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Agrippa d’Aubigné, qui, dans son _Histoire universelle depuis 1550 jusqu’en 1601_, n’a pas dédaigné de raconter en détail quelques-unes des aventures amoureuses du roi de Navarre, passe en revue, dans la _Confession de Sancy_, les premières maîtresses de ce prince, maîtresses obscures ou de bas étage, qui n’avaient eu qu’un règne éphémère et souvent assez mal récompensé. Il commence par rappeler les _infâmes amours_ du Béarnais avec Catherine du Luc, d’Agen, «qui depuis mourut de faim, elle et l’enfant qu’elle avoit du roy;» il parle ensuite de la demoiselle de Montaigu (fille de Jean de Balzac, surintendant de la maison du prince de Condé), que le chevalier de Montluc avait livrée à la merci du prince de Navarre, par l’intermédiaire d’un gentilhomme gascon, nommé de Salbeuf, «à quoy il eut beaucoup de peine,» parce que la pauvre demoiselle était éprise du chevalier de Montluc, qu’elle avait suivi jusqu’à Rome, et parce qu’elle ressentait une profonde aversion pour le roi, «pour lors plein de morp..., gagnés pour coucher avec Arnaudine, garce du veneur Labrosse.» D’Aubigné nomme après «la petite Tignonville, qui fut imprenable, avant d’estre mariée.» C’était la fille de la gouvernante de la princesse de Navarre, sœur du jeune Henri; celui-ci en devint follement amoureux, et sa passion ne fit que s’accroître par suite de la résistance qu’il rencontra. Sully rapporte, dans ses _Œconomies royales_, que, vers 1576, le prince s’en alla en Béarn, sous prétexte de voir sa sœur, mais personne n’ignorait à la cour que son voyage avait pour objet de retrouver la jeune Tignonville, «dont il faisoit lors l’amoureux.» Il voulait employer d’Aubigné à _maquignonner cette belle farouche_; d’Aubigné refusa de se charger d’un pareil office, et le prince dut s’adresser ailleurs pour atteindre son but. Tignonville s’obstinait à ne rien entendre, avant d’être pourvue d’un mari, qui aurait pris sur son compte les suites de l’aventure: le prince de Navarre la maria enfin et obtint le droit de prélibation. Ce prince ne rougissait pas de descendre jusqu’à des chambrières et à des filles de basse-cour. Il avait pris une maladie vénérienne, en s’oubliant, dans une écurie d’Agen, avec la concubine d’un palefrenier, et à peine fut-il guéri, qu’il se glissait, pendant la nuit, dans la chambre d’une servante, qu’il disputait à un valet, nommé Goliath: ce _goujat_, ne soupçonnant pas qu’il avait pour rival le roi son maître, faillit le tuer, en lui lançant un estoc volant, au moment où Henri de Navarre sortait du lit de cette _gourgandine_. On comprend que, sous les auspices de semblables amours, le prince ait échoué dans ses tentatives contre la vertu de la demoiselle de Rebours, qui n’hésita pas à lui préférer l’amiral d’Anville, «qui l’aimoit plus honnestement.»

D’Aubigné ne fait que citer sommairement «les amours de Dayel, Fosseuse; Fleurette, fille d’un jardinier de Nérac; de Martine, femme d’un docteur de la princesse de Condé; de la femme de Sponde; d’Esther Imbert, qui mourut, aussy bien que le fils qu’elle avoit eu de luy, de pauvreté, aussy bien que le pere d’Esther, mort de faim à Saint-Denys, poursuivant la pension de sa fille.» Viennent après les amours de _Maroquin_, vieille Gasconne débauchée, à qui on avait donné ce sobriquet «parce qu’elle avoit la peau grenée et quelque vérole» (voy. les _Aventures du baron de Fœneste_, liv. II, ch. 18); les amours d’une boulangère de Saint-Jean; de madame de Petonville; de la _Baveresse_, «nommée ainsi pour avoir sué;» de mademoiselle Duras; de la fille du concierge; de Picotin, _pancoussaire_ (fournière) à Pau; de la comtesse de Saint-Mégrin; de la nourrice de Castel-Jaloux, «qui lui voulut donner un coup de couteau, parce que, d’un escu qu’il luy faisoit bailler par ceste dame, il en retrancha 15 sols pour la maquerelle,» et enfin, des deux sœurs de l’Espée. Le malin auteur de la _Confession de Sancy_ n’a pas le projet de signaler toutes les intrigues galantes qui furent l’occupation de la jeunesse de Henri IV; ainsi, ne nomme-t-il pas la dame de Narmoutier, qui, selon les _Nouveaux Mémoires_ de Bassompierre, ne serait pas la dernière de cette liste: il ne fait que citer quelques noms et quelques faits; il s’indigne d’avoir été le témoin, sinon le complice de ces excès qui répugnaient à son austérité de huguenot. La reine Marguerite, dans ses _Mémoires_, avait eu évidemment l’intention de justifier sa conduite personnelle, en accusant celle du roi, mais on ne sait par quelles circonstances elle s’est arrêtée au milieu de la rédaction de ces Mémoires, qui devaient la défendre et qui n’ont jamais été achevés; la partie qu’on en a publiée, d’ailleurs, présente des lacunes regrettables, dans lesquelles on remarque le dessein manifeste d’effacer ou du moins d’atténuer les griefs de l’épouse à l’égard de son époux. Ces lacunes portent donc sur les endroits les plus intéressants de l’histoire secrète des amours du roi. Il faut que le manuscrit original de la reine ait subi des retranchements considérables, auxquels il serait impossible de suppléer à l’aide du livre des _Amours du grand Alcandre_, qui commence seulement à l’année 1589. Nous trouverons cependant à compléter et à rectifier, d’après les Mémoires de Marguerite, tels que nous les possédons tronqués et altérés, quelques-uns des aveux de la _Confession de Sancy_.

Marguerite n’était pas mariée depuis deux ans, que son frère, Henri III, l’avait déjà mise _en mauvais ménage_ avec le roi de Navarre, et que ce dernier se brouillait avec le duc d’Alençon, son beau-frère, «sur le subject de la jalousie de leur commun amour de madame de Sauve (Charlotte de Beaune de Semblancay).» Henri de Navarre aimait éperdument cette dame, qui _se gouvernait_ alors par les conseils de le Guast, «usant de ses instructions non moins pernicieuses que celles de _la Célestine_.» Les deux princes en étaient venus «à une si grande et véhémente jalousie l’un de l’aultre, qu’encor qu’elle fust recherchée de M. de Guise, du Guast, de Souvray et plusieurs aultres, qui estoient tous plus aimez d’elle qu’eux, ils ne s’en soucioient pas.» La reine n’était pas jalouse de son mari, «ne désirant que son contentement;» une nuit, elle s’aperçut qu’il perdait connaissance, et elle lui porta des secours empressés, dans cette _fort grande foiblesse_, «qui lui venoit, comme je crois, dit-elle, d’excès qu’il avoit faits avec les femmes.» A cette époque, ils ne couchaient plus dans le même lit; et le roi, qui donnait tout son temps «à la seule volupté de jouir de la présence de sa maistresse, madame de Sauve,» ne rentrait dans la chambre nuptiale qu’à deux heures du matin, et se levait au point du jour pour aller rejoindre cette maîtresse. Le roi de Navarre obéit à regret aux devoirs de la politique, en s’éloignant de la cour et de madame de Sauve, mais il eut bientôt oublié l’enchanteresse, car «les charmes de cette Circé, dit Marguerite, avoient perdu leur force par l’esloignement.» La petite cour de Navarre devint, pendant deux ans, une sorte de cour plénière de la galanterie et de la Prostitution: la reine mère y était venue, accompagnée de sa fille Marguerite, afin de négocier avec les gentilshommes protestants, et elle resta dix-huit mois, en Guyenne et en Gascogne, à faire manœuvrer l’_escadron volant_ de ses filles d’honneur. Dans une conférence qui eut lieu à Nérac entre les députés huguenots et Catherine de Médicis, celle-ci «pensoit les enchanter par les charmes des belles filles qu’elle avoit avec elle et par l’éloquence de Pibrac; Marguerite lui opposa les mesmes artifices, gagna les gentilshommes qui estoient auprès de sa mère, par les attraits de ses filles, et elle-mesme employa si adroitement les siens qu’elle enchaisna l’esprit et les volontez du pauvre Pibrac.» (_Hist. de Henri le Grand_, par Hardouin de Péréfixe.) Dans une autre conférence qui se fit au château de Saint-Brix près de Cognac, le roi de Navarre, qui avait plus d’une fois rendu les armes aux belles demoiselles de l’Escadron volant, se sentait plus aguerri contre ces ruses de guerre amoureuse: il était, en ce moment, assez mécontent de sa santé, à la suite d’une rencontre avec la _Maroquin_. Catherine de Médicis, environnée du gracieux état-major de ses filles, demanda, en souriant, à son gendre, soucieux et déconfit: «Qu’est-ce que vous voulez?—Il n’y a rien là que je veuille, madame!» répondit tristement le prince en regardant toutes les beautés qu’on semblait lui offrir et qu’il se sentait forcé de refuser. (_Dict. hist. et crit._ de Bayle, article HENRI IV.)

Le roi avait été précédemment _fort amoureux_ d’une de ces belles filles, si bien dressées par la reine mère «pour amuser les princes et les seigneurs, comme le dit Hardouin de Péréfixe, et pour descouvrir toutes leurs pensées.» Cette fille était la Dayelle, originaire de l’île de Chypre, qui gagna sa dot en amusant Henri de Navarre, et qui épousa ensuite Jean d’Hemerits, gentilhomme normand. Dayelle n’avait pas occupé le roi assez sérieusement pour le distraire de ses amourettes vagabondes: il eut aussi des _bontés_, en passant, pour la femme du savant Martinius, professeur de grec et d’hébreu, qui voulait bien croire que sa _Martine_ et le roi «ne poussoient pas les choses plus loin que le jeu,» dit Colomiez (dans sa _Gaule orientale_, p. 93). Après le départ de Dayelle, «le roy, raconte Marguerite, s’estoit mis à rechercher Rebours (fille d’un président au parlement de Paris), qui estoit une fille malicieuse,» qui n’aimait pas la reine et qui lui faisait les plus mauvais offices qu’elle pouvait. Cette fille, qui mourut peu de temps après à Chenonceaux, où Marguerite vint la visiter et lui pardonna, avait donné un rival au roi, dans l’espoir de faire un mari de cet amant, qui se nommait Geoffroy de Buade, seigneur de Frontenac. La Rebours n’était pas encore morte, que le roi «commença à s’embarquer avec Fosseuse, qui estoit plus belle et pour lors toute enfant et toute bonne.» Françoise de Montmorency, dite la _belle Fosseuse_, parce que son père était baron de Fosseux, était une des filles de la reine mère; mais elle consentit à entrer dans la maison de la reine Marguerite, pour se rapprocher du roi, qu’elle aimoit _extrêmement_, quoiqu’elle ne lui eût «permis que les privautez que l’honnesteté peut permettre;» mais Henri fut encore une fois jaloux de son beau-frère, le duc d’Alençon, qui courtisait en même temps la Fosseuse: elle, «pour luy oster la jalousie qu’il avoit et luy faire connoistre qu’elle n’aimoit que luy, s’abandonne tellement à le contenter en tout ce qu’il vouloit d’elle, que le malheur fut si grand qu’elle devint grosse.» Marguerite prêta les mains à cacher cette grossesse, et ce fut elle qui reçut l’enfant que la Fosseuse mit au monde; cette fille se promettait pourtant de supplanter la reine et d’épouser un jour le père de son enfant. Mais l’enfant ne vécut pas; et la mère, délaissée comme toutes celles à qui elle avait succédé, épousa, sous le bon plaisir du roi, François de Broc, seigneur de Saint-Mars.

Ce fut Diane, dite Corisande d’Andouins, vicomtesse de Louvigny et dame de Lescur, qui prit la place de la Fosseuse. Sully, dans ses Mémoires, dit, en parlant des événements de l’année 1583, que le roi de Navarre «estoit alors au plus chaud de ses passions amoureuses pour la comtesse de Guiche.» Corisande d’Andouins, mariée en 1567 à Philibert de Grammont, comte de Guiche, était devenue veuve en 1580, et n’avait pas résisté longtemps aux pressantes assiduités du roi, qui la poursuivait depuis quinze ans. Corisande n’était plus jeune, mais elle était toujours belle. Agrippa d’Aubigné nous la représente allant à la messe à Mont-de-Marsan, vêtue d’une robe verte et suivie du plus étrange cortége: «Je vois cette femme, qui est de bonne maison, qui tourne et remue ce prince comme elle veut: la voilà qui va à la messe, un jour de feste, accompagnée, pour tout potage, d’un singe, d’un barbet et d’un bouffon.» La passion du roi pour cette belle dame, qui n’avait pas moins de trente-cinq ou quarante ans, dura jusqu’en 1589. Il lui écrivait de Marans, en 1587: «Mon ame, tenez moy en vostre bonne grace; croyez ma fidélité estre blanche et hors de tache. Il n’en fut jamais sa pareille; si cela vous porte contentement, vivez heureuse.» Il pensait à divorcer, vers cette époque, pour épouser sa maîtresse, à laquelle il avait donné une promesse de mariage signée de son sang; mais il en fut détourné par d’Aubigné, qui eut le courage de lui dire: «Je ne prétends pas que vous renonciez à votre passion. J’ai été amoureux; je sais ce que vous souffririez. Mais servez-vous-en, sire, comme d’un motif qui vous excite à vous rendre digne de votre maîtresse, qui vous mépriserait, si vous vous abaissiez jusqu’à l’épouser!» Corisande eût réussi peut-être à l’emporter sur les sages conseils d’Agrippa d’Aubigné, si le roi fût resté auprès d’elle; mais les hasards de la guerre le conduisirent en Normandie, où «il passa par la maison d’une dame veuve, qui tenoit grand rang, dit l’auteur anonyme des _Amours du grand Alcandre_; elle estoit fort belle et encore jeune, et parut si aimable aux yeux du roy,» qu’il cessa d’aimer la maîtresse absente, qui l’attendait et qui ne le revit plus.

Cette dame veuve était Antoinette de Pons, qui avait été mariée à Henri de Tilly, comte de la Rocheguyon. Elle tint bon, et défendit si bien sa vertu, que le roi lui parla de mariage, comme aux autres; mais elle ne se laissa pas prendre à ce piége, et le roi ne se trouva pas plus avancé qu’auparavant. Il fut piqué de sa furieuse résistance, mais il l’en estima davantage; et, plus tard, la vertueuse veuve épousa en secondes noces Charles du Plessis, seigneur de Liancourt. Henri, en abandonnant, de guerre lasse, ses poursuites galantes, avait dit à la comtesse de la Rocheguyon, que comme elle était «réellement dame d’honneur, elle le seroit de la roine qu’il mettroit sur le trône par son mariage.» (Voy. les _Mém. et anecd. des reines et régentes de France_, par Dreux du Radier.) Cependant, on est fondé à croire que, nonobstant ses refus, la dame d’honneur avait eu de l’amour ou quelque chose de semblable pour son adorateur; elle manifesta de la jalousie à l’égard de Gabrielle d’Estrées, dame de Liancourt, qui était devenue la favorite du roi, car elle posa pour condition de son mariage avec Charles du Plessis, seigneur de Liancourt, «qu’elle ne porteroit jamais le nom de Liancourt, puisqu’une putain portoit le mesme nom.» (Voy. les _Observat. sur le Grand Alcandre_ et sa clef, dans le _Journal de Henri III_, édit. de Lenglet-Dufresnoy.) Le roi la fit taire, en lui accordant le titre de marquise de Guercheville. Il l’avait véritablement aimée, mais il ne s’était pas, pour cela, imposé une continence qu’il jugeait inutile ou ridicule. Il se consolait donc des chagrins que lui causait l’intraitable comtesse de la Rocheguyon, en fréquentant Charlotte des Essarts, comtesse de Romorentin, fille naturelle du baron de Sauteur, écuyer de son écurie. Il en eut deux filles, qui furent légitimées. Cette beauté, moins cruelle que la veuve normande, était en même temps la maîtresse du cardinal de Guise (Louis de Lorraine), fils du grand-duc de Guise tué aux états de Blois; mais le roi ne soupçonnait rien du partage. Pendant le blocus de Paris, en 1590, comme il logeait avec ses officiers dans l’abbaye de Montmartre, il avait eu occasion de remarquer une jolie novice, fille du comte de Saint-Aignan et de Marie Babou de la Bourdaisière; il n’eut pas de peine à l’_apprivoiser_, tout en se divertissant avec les autres religieuses; et quand il leva le siége, il emmena sans façon la jeune Marie de Beauvilliers, qu’il promena quelque temps avec lui, de ville en ville, sans qu’elle eût quitté le costume monastique; puis, cette fantaisie passée, il renvoya la _nonnain_ dans son couvent, où il continua encore à la voir de temps à autre, lorsqu’il l’eut fait élire abbesse de Montmartre. «Le roy, dit-on, se trouva si bien avec l’abbesse, qu’autant de fois qu’il parloit de ce couvent, il l’appeloit son monastère et disoit qu’il y avoit esté religieux.» (_Antiq. de Paris_, par Sauval, t. I, p. 154.) Henri IV ne s’était pas si bien trouvé de son séjour dans l’abbaye de Longchamp, où une religieuse, nommée Catherine de Verdun, qu’il récompensa pourtant en la nommant abbesse de Vernon, «lui avoit laissé, dit Bassompierre, un _souvenez-vous de moi_,» dont il ne parvenait pas à se débarrasser. Voilà pourquoi on avait appelé les abbayes de Longchamp et de Montmartre _le Magasin des engins de l’armée_. (_Confession de Sancy_, liv. I, ch. 8.) Il avait besoin alors d’un amour plus exclusif et plus romanesque, pour subir avec patience les ordonnances des médecins, qui lui avaient prescrit un repos nécessaire au rétablissement de sa santé. Ses anciennes débauches avaient porté leurs fruits, et l’on disait que le roi, dont le sang était gâté par le mal de Naples, devait se recommander à ses apothicaires plutôt qu’à ses maîtresses. Les prédicateurs de la Ligue ne tarissaient pas en chaire sur ce texte peu catholique. Roze, qui prêchait à Saint-Germain-l’Auxerrois, disait à ses auditeurs, «que pendant que ceste bonne roine, ceste sainte roine (entendant la royne de Navarre), estoit enfermée entre quatre murailles (à Usson), son mary avoit un haras de femmes et de putains, mais qu’il en avoit esté bien payé...» L’éditeur des _Mémoires_ de l’Estoile, dans lesquels ce passage figure, à la date du 12 octobre 1592, met en note: «La fin de cette phrase, qui ne peut être imprimée, existe à la page 288 du manuscrit.» Le 6 juin 1593, le cordelier Feu-Ardent, qui prêchait à Saint-Jean, vomissait mille injures contre le roi, et disait qu’un jour il serait foudroyé ou _crèverait_ subitement: «Aussi bien, ajoutait-il, il a déjà le bas du ventre tout pourri de ce que vous savez.»

Que les prédicateurs _ligueux_ dissent vrai ou non, Henri IV était, vers cette époque, l’amant ou, du moins, le _poursuivant_ de Gabrielle d’Estrées. Cette charmante personne, une des filles d’Antoine d’Estrées, marquis de Cœuvres, et de Françoise Babou de la Bourdaisière, habitait avec ses sœurs le château de son père, près de Compiègne. Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand écuyer et favori du roi, entretenait avec elle des relations secrètes qui n’avaient fait qu’augmenter leur amour mutuel. La demoiselle de Cœuvres était admirablement belle, et son portrait n’est pas moins ressemblant dans ces vers de Guillaume du Sable, que dans les _crayons_ de Pierre Dumoustier et de Jean Rabel:

Mon œil est tout ravy, quand il voit et contemple Ses beaux cheveux orins, qui ornent chaque temple, Son beau et large front et sourcils ébenins, Son beau nez decorant et l’une et l’autre joue, Sur lesquelles Amour à toute heure se joue, Et ses beaux brillants yeux, deux beaux astres benins.

Heureux qui peut baiser sa bouche cinabrine, Ses levres de corail, sa denture yvoirine, Son beau double menton, l’une des sept beautez, Le tout accompagné d’un petit ris folastre, Une gorge de lys sur un beau sein d’albastre, Où deux fermes tetins sont assis et plantez!

Guillaume du Sable, vieux gentilhomme de la vénerie loyale, qui avait fait son apprentissage sous François Ier, et qui était un fin connaisseur en matière de _beauté de dames_, selon l’expression de Brantôme, n’oublie pas dans ce portrait, qui orne sa _Muse chasseresse_ (Paris, 1611, in-12), les autres perfections de Gabrielle: _sa main blanche et polie, ses beaux doigts longs, perleux_, sa belle taille, sa bonne grâce, et enfin,

Ces petits pieds ouverts, rendant bon tesmoignage Quel est le demeurant du rare personnage.

Il est probable que ce fut Marie de Beauvilliers qui parla d’abord de sa cousine de Cœuvres à Henri IV, et qui lui inspira ainsi un violent désir de la connaître. On dit pourtant, dans les _Amours du grand Alcandre_, que Bellegarde ayant eu la maladresse de louer devant le roi la beauté singulière de cette demoiselle, l’éloge fit impression sur Henri IV, qui éprouva la curiosité de la voir, et qui en fut amoureux dès qu’il l’eut vue. Il congédia brusquement la marquise d’Humières, qui s’était donnée à lui avec beaucoup trop d’empressement, et il se déclara le serviteur de Gabrielle. Bellegarde en fut très-contrarié. Gabrielle, qui avait le cœur touché pour Bellegarde, se montrait d’abord tout à fait rétive à l’endroit d’un nouvel amour; mais elle avait des sœurs plus expérimentées et plus politiques, qui lui firent comprendre qu’elle retrouverait cent Bellegarde quand elle le voudrait, tandis qu’elle ne trouverait pas un second roi de France. Il est permis de supposer que Bellegarde lui-même, qui ne visait pas au mariage avec la fille du marquis de Cœuvres, ne fit rien pour détruire l’effet de ces conseils, si toutefois il n’y ajouta pas les siens. Gabrielle avait, en outre, une tante maternelle, madame de Sourdis, sortie de cette famille des Babou de la Bourdaisière qui engendrait tant de femmes de joie, au dire de Sully. Cette tante était la digne sœur de madame d’Estrées, que son mari montrait du doigt aux _familiers_ de la maison, leur disant: «Voyez-vous cette femme, elle me fera un clapier de putains dans ma maison!» (_Observat. sur le Grand Alcandre_, dans le _Journ. de Henri III_, édit. de Lenglet-Dufresnoy.) Madame de Sourdis, de concert avec son amant le chancelier Huraut de Cheverny, disposa si habilement sa mère à écouter les propositions du roi, que Bellegarde fut mis de côté, et que Gabrielle accepta le rôle de favorite. Henri IV était si vivement épris d’elle, que, ne pouvant plus supporter le tourment de l’absence, il quitta un jour son armée habillé en paysan, traversa seul la Picardie, au risque de tomber entre les mains des ligueurs, et parut devant Gabrielle, toujours déguisé, une botte de paille sur la tête et un bâton à la main. Les lettres qu’il adressait tous les jours à sa maîtresse, à travers les épisodes d’une guerre aventureuse, sont si pleines de passion et de délicate tendresse, qu’elles demandent grâce pour le désordre même des deux amants; mais ces lettres touchantes ne servent qu’à mieux faire ressortir le scandale de la conduite du roi, qui, tout amoureux qu’il fût de Gabrielle, courait encore de maîtresse en maîtresse.