Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 6/6

Part 10

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Dupleix se justifia d’avoir révélé ou plutôt d’avoir laissé deviner l’incontinence de la reine, en déclarant qu’il n’écrivait pas des panégyriques pour les princes et princesses, mais «une vraie histoire, qui doit exprimer leurs vertus et ne supprimer pas leurs vices, afin que leurs successeurs, craignant une pareille flétrissure pour leur mémoire, imitent leurs louables actions et s’esloignent des mauvaises.» Mais il fut généralement blâmé, et Bassompierre se fit la trompette de ce blâme, dans ses _Remarques_ sur l’ouvrage de Dupleix, qu’il interpelle sur ce sujet avec l’accent du mépris et de l’indignation: «Infâme vipère, qui par ta calomnie déchire les entrailles de celle qui t’a donné la vie! Ver, qui mange la mesme chair qui t’a procréé!... Quelle honte fais-tu à la France de publier à tout le monde et de laisser à la postérité des choses si infâmes d’une des plus nobles princesses du sang royal, qui peut estre sont fausses, ou, au pis aller, n’estoient connues que de peu de personnes?»

Ainsi, Bassompierre lui-même, en prenant si vivement la défense de Marguerite, avoue que les calomnies qu’il reproche à Dupleix pouvaient bien n’être que des médisances et des indiscrétions; mais Dupleix n’avait fait que répéter avec une extrême réserve ce qui se disait partout, à la cour et même dans le peuple, depuis que la reine de Navarre eut quitté son château enchanté d’Usson, en 1605, pour revenir se fixer à Paris: son état hystérique ou hypocondriaque était devenu tel, à cette époque, que les scandales qu’il engendrait tous les jours furent l’entretien et l’étonnement de la France entière. «Ceste foiblesse, dit Dupleix, ne paroissoit au commencement qu’en certains objets cognus à ses domestiques; mais, depuis son dernier voyage à la cour, ils ne furent que trop divulgués, elle-même les faisant cognoistre à tout le monde.»

Quelle que fût la notoriété des désordres de la reine Marguerite, Brantôme, qui avait été aussi un de ses domestiques, et qui conservait pour elle autant de respect que d’admiration, ne se permit pas, à l’exemple de Dupleix, de trahir les secrets de la conduite privée de cette princesse. S’il raconta dans ses _Dames galantes_, peut-être de l’aveu de Marguerite, plusieurs faits assez équivoques qui la concernaient et qu’il tenait directement des confidences de _Vénus Uranie_, il se garda bien de la nommer, et il eut souvent la précaution de dérouter le lecteur, en modifiant diverses particularités de son récit. La notice qu’il a consacrée à Marguerite dans les _Vies des femmes illustres_ est un panégyrique resplendissant, où l’auteur n’a pas même admis une ombre de galanterie, comme s’il avait pour objet d’opposer ce brillant éloge au _Divorce satyrique_, qui circulait à la cour vers ce temps-là. Ainsi, Brantôme évite de réfuter une à une les accusations que le rédacteur du _Divorce satyrique_ avait accumulées dans ce factum contre les mœurs de Marguerite; il n’aborde pas seulement cette thèse difficile et délicate, mais il se jette à corps perdu dans les généralités laudatives, et il s’attache presque exclusivement à mettre en relief les charmes de séduction qui avaient toujours été l’apanage de la reine: «Voilà, disait-on, une princesse qui, en tout, va par-dessus le commun de toutes les autres du monde!» Brantôme se plaît à dépeindre cette merveilleuse beauté, cette grâce incomparable, ce goût exquis dans la toilette, cette richesse de taille, cette noblesse de maintien, toutes ces perfections extérieures, qui faisaient dire à un honnête gentilhomme, nouveau venu à la cour: «Je ne m’estonne pas, si vous autres, messieurs, vous vous aymez tant à la cour, car, quand vous n’y auriez autre plaisir tous les jours que de veoir ceste belle princesse, vous en avez autant que si vous estiez en un paradis terrestre.» L’auteur du _Divorce satyrique_, entre toutes les épigrammes cruelles qu’il adresse à l’épouse déjà répudiée de Henri IV, ne lui avait peut-être pas lancé de traits plus sensibles à l’amour-propre de la femme, que dans deux ou trois passages, où il ne craint pas de s’attaquer à une beauté que l’âge n’avait pas épargnée. Ce sont ces passages injurieux que Brantôme s’efforce principalement de combattre et d’effacer, comme s’ils intéressaient seuls l’honneur de Marguerite. Le libelliste avait reproché à la reine de se farder et de se plâtrer outre mesure, pour cacher ses rides: Brantôme rappelle adroitement une comparaison qu’il avait faite de cette belle reine avec la belle Aurore, «quand elle vient à naistre, avant le jour, avec sa belle face blanche et entournée de sa vermeille et incarnate couleur.» Le libelliste s’était raillé, en termes fort grossiers, de l’indécente exhibition qu’elle faisait de sa gorge: Brantôme, sans faire allusion à un reproche qui tombait moins sur la reine que sur les modes de son temps (voy. plus haut, t. VI, p. 32), approuve et glorifie ces nudités, qu’il ne voyait pas du même œil que Henri IV: «Ses beaux accoustremens et belles parures, dit-il, n’osèrent jamais entreprendre de couvrir sa belle gorge ny son beau sein, craignant de faire tort à la veue du monde qui se passoit sur un si bel objet; car jamais n’en fut veue une si belle ny si pleine de charme, si pleine ny si charnue, qu’elle monstroit si à plein et si descouverte, que la pluspart des courtisans en mouroient, voire des dames, que j’ay veues aucunes de ses plus privées, avec sa licence, la baiser par un grand ravissement.» Brantôme, vieux et infirme alors, était demeuré fidèle au service de son ancienne maîtresse, qui, dans une lettre écrite d’Usson, lui transmettait en ces termes l’expression d’une affection inaltérable: «J’ay sceu que, comme moy, vous avez choisi la vie tranquille, à laquelle j’estime heureux qui s’y peut maintenir, comme Dieu m’en a fait la grâce depuis cinq ans, m’ayant logée en une arche de salut où les orages de ces troubles ne peuvent, Dieu mercy! me nuire; à laquelle, s’il me reste quelque moyen de pouvoir servir à mes amys et à vous particulièrement, vous m’y trouverez entièrement disposée et accompagnée d’une bonne volonté.»

La reine Marguerite, satisfaite de la _vie tranquille_ qu’elle menait dans son _arche de salut_, aurait à peine protesté contre la rupture de son mariage avec le roi, si elle n’eût pas craint de voir la couronne de France passer sur la tête de Gabrielle d’Estrées, qu’elle détestait non comme une rivale digne d’elle, mais comme une ennemie fatale à la royauté: elle refusa donc de s’associer aux intentions et aux démarches de Henri IV, qui avait formé une requête en divorce devant la cour de Rome; mais Gabrielle étant morte subitement, empoisonnée sans doute, le 10 avril 1599, Marguerite consentit aussitôt au divorce. «J’ai cy-devant usé de longueurs, écrivait-elle à Sully le 29 juillet; vous en savez aussi bien les causes que nul autre, ne voulant voir en ma place une telle décriée bagasse, que j’estime indigne de la posséder.» Elle présenta elle-même au pape Clément VIII une requête conforme à celle du roi, et ne garda pas rancune à Henri IV des moyens peu courtois qu’il avait employés pour faire prononcer le divorce malgré elle. Elle lui pardonna les outrages du _Divorce satyrique_ et ceux de l’interrogatoire que les commissaires du pape leur firent subir à l’un et à l’autre. Elle riait de grand cœur, en sachant que son mari avait répondu au cardinal de Joyeuse, qui lui demandait s’ils avaient eu dans le mariage _communication ensemble_: «Nous étions tous deux jeunes au jour de nos noces, et l’un et l’autre si paillards, qu’il étoit impossible de nous en empêcher.» Elle n’avait jamais aimé Henri IV, qu’elle accusait de sentir le _gousset_ et de puer des pieds. Le roi, au contraire, était encore si pénétré des souvenirs qu’elle lui avait laissés, qu’il s’écria, en apprenant qu’elle avait donné plein consentement à la sentence de divorce: «Ah! la malheureuse, elle sait bien que je l’ai toujours aimée et honorée, et elle point moi, et que ses mauvais déportements nous ont fait séparer, il y a longtemps, l’un et l’autre!» (Voy. les _Mém. et anecd. des reines et régentes de France_, par Dreux du Radier, t. V.) Marguerite prétendait que le bien de la France l’avait déterminée à rompre une union qui ne pouvait assurer un héritier à la couronne, et elle applaudit la première au mariage du roi avec Marie de Médicis.

Elle était encore, à cette époque, sous le charme d’un nouvel amour, auquel l’absence de Pominy avait cédé la place. On peut présumer qu’elle avait elle-même éloigné ce Pominy, dont elle ne se souciait plus, et qui revint plus tard réclamer ses droits avec tant de brutalité, qu’elle fut obligée de le chasser, en disant que ce méchant homme lui gâtait tous ses serviteurs. Le successeur de Pominy fut d’abord un petit _valet de Provence_, nommé Julien Date, qu’elle avait anobli, «avec six aunes d’étoffe,» sous le nom de Saint-Julien. Elle l’avait laissé à Usson, lorsqu’elle eut l’idée de reparaître à la cour, après vingt-quatre ans d’exil volontaire. Ce fut au mois d’août 1605, qu’elle arriva tout à coup à Paris et qu’elle alla descendre à l’hôtel de Sens, près de l’Arsenal. Le lendemain de son arrivée, on trouva ces quatre vers écrits sur la porte de cet hôtel, qui appartenait à l’archevêque de Sens:

Comme roine tu devrois estre En ta royale maison; Comme putain, c’est bien raison Que tu sois au logis d’un prestre.

C’est ainsi, selon le _Divorce satyrique_, que «un fourrier bien instruit lui marqua son hostel.» Mais elle n’y logea que peu de jours, et, pour faire taire tous les bruits que son brusque retour avait motivés, en réveillant, comme le dit Pierre de l’Estoile, les _esprits curieux_, elle alla passer six semaines au château de Madrid, dans le bois de Boulogne. Henri IV l’avait revue avec plaisir, et ils s’étaient si bien réconciliés, que «le roi l’avoit requise de deux choses: l’une que, pour mieux pourvoir à sa santé, elle ne fist plus, comme elle avoit de coustume, la nuit du jour et le jour de la nuit; l’autre, qu’elle restraignist ses libéralités et devinst plus mesnagère.» Henri IV lui donna souvent des marques d’affection et d’intérêt. Il lui rendait visite de temps en temps, et il se divertissait à causer librement avec elle; mais, quand il revenait au Louvre, il avait coutume de dire en plaisantant «qu’il revenoit du bordeau.» (_Mém. et journaux_ de Pierre de l’Estoile, sous le règne de Henri IV, édition de MM. Champollion, p. 425.) La reine Marguerite, en se fixant à Paris, avait eu probablement le projet de changer de vie et de renoncer à la galanterie; «mais, dit l’impitoyable auteur du _Divorce satyrique_, ne se pouvant plus passer de masle, plaignant le temps et ne voulant plus demeurer oisive,» elle envoya chercher à Usson ce Date ou ce Saint-Julien, «tant de fois réclamé durant ses voluptés.» Saint-Julien se mit en route aussitôt, et vint reprendre le poste de _mignon_ qu’il avait occupé auparavant près de la reine. Celle-ci, dont la passion pour ce jeune homme s’était exaltée jusqu’à la rage, congédia Pominy et tint à distance tous ceux de ses officiers qu’elle avait plus ou moins rapprochés d’elle. Un d’eux, nommé Vermond, âgé de dix-huit ans, conçut une telle jalousie contre le favori, qu’il le tua d’un coup de pistolet, à la portière du carrosse de la reine. L’assassin fut arrêté; on le fouilla, et l’on trouva, dit le Journal de l’Estoile, «trois chiffres sur luy: l’un pour la vie, l’autre pour l’amour, et l’autre pour l’argent.» On fit son procès sur-le-champ, car la reine avait juré «de ne boire ni manger, qu’elle n’en eust veu faire la justice.» Quand on l’amena devant le corps sanglant de la victime, Marguerite, tout en larmes, avait voulu être présente à cette confrontation: «Ah! que je suis content, puisqu’il est mort! s’écria-t-il en regardant le cadavre; s’il ne l’était pas, je l’achèverais!—Qu’on le tue, ce méchant! interrompit cette amante désolée; tenez, tenez, voilà mes jarretières: qu’on l’étrangle!» Le lendemain, Vermond, condamné à avoir la tête tranchée devant l’hôtel de Sens, marcha gaiement au supplice, en disant qu’il ne se souciait pas de mourir, puisque son rival était mort.

Aussitôt après cette exécution, la reine Marguerite abandonna l’hôtel de Sens, dont le séjour lui rappelait trop la perte de son mignon. Elle acheta dans le faubourg Saint-Germain un grand hôtel, situé au bord de la rivière, près de la tour de Nesle et à l’entrée du Pré aux Clercs. Elle fit reconstruire à grands frais les bâtiments, peindre et orner les appartements, dessiner et planter les jardins, de manière à se créer une _île de Cythère_, où Vénus Uranie voulait établir son temple et son culte. Ce n’étaient qu’emblèmes et devises d’amour, chiffres, armes et portraits de ses amants anciens et nouveaux; car, par une singulière faculté de son imagination licencieuse, elle mêlait si bien le fait matériel avec le souvenir, qu’elle appelait sans cesse à l’aide de ses plaisirs les émotions et les jouissances d’autrefois, comme si tous les galants qu’elle avait eus dans le cours de sa vie, fussent toujours là en humeur de la satisfaire, sans jamais la contenter. Ainsi, Julien Date conservait encore des droits et des priviléges, tout mort qu’il fût, lors même que Bajaumont eut pris sa place active. Voici comment le _Divorce satyrique_ nous dépeint le successeur de Date: «Ce Baujemont (ou plutôt Bajaumont, de la maison de Duras), mets nouveau de ceste affamée, l’idole de son temple, le veau d’or de ses sacrifices, et le plus parfait sot qui soit arrivé dans sa cour, introduit de la main de madame d’Anglure, instruit par madame Roland, civilisé par Lemayne (ou Le Moine), et naguère guéri de deux poulains par Penna, le médecin, et depuis souffleté par Delin (ou de Loue), maintenant en possession de cette pécunieuse fortune, sans laquelle la pauvreté luy alloit saffraner tout le reste du corps, ainsi que la barbe.» Elle aima Bajaumont, son _bec jaune_, comme elle avait aimé Date, Pominy, Aubiac et La Mole. Elle faillit le perdre aussi, et elle s’en serait bientôt consolée de la même façon. Le sieur de Loue mit l’épée à la main contre le favori et voulut le tuer en pleine église, mais on s’empara de ce furieux, qui fut envoyé prisonnier au For-l’Évêque, et qui eut à soutenir un procès, dans lequel la reine se porta partie civile. Bajaumont était tombé malade de peur, et il avait une jaunisse dont il ne se débarbouilla jamais entièrement. Marguerite ne quittait pas le chevet de son _bec jaune_; le roi vint la voir sur ces entrefaites, et il la trouva si triste de cette maladie, qu’il dit, en sortant, aux filles de la reine «qu’elles priassent toutes Dieu pour la convalescence dudit Bajaumont, et qu’il leur donneroit leurs estrennes ou leur foire: Car, s’il venoit une fois à mourir, ventre-saint-gris! s’escria-t-il avec gaieté, il m’en cousteroit bien davantage, parce qu’il me faudroit acheter une maison toute neuve, au lieu de celle-cy, où elle ne voudroit plus tenir.» (_Journ. de Henri IV_, par Pierre de l’Estoile.) Bajaumont n’en mourut pas, et la tendresse de Marguerite, pour lui, ne devint que plus furieuse et plus excentrique: comme elle avait depuis longtemps deux _loups_ (ulcères malins) aux jambes, elle exigea que Bajaumont se fît mettre deux cautères aux bras, afin qu’ils n’eussent rien à se reprocher l’un l’autre!

«Qui sera celui qui lira ses actes héroïques, disait l’auteur du _Divorce satyrique_, car ils ne manqueront pas d’escrivains, qui n’admire son inclination au putanisme et qui n’approuve qu’ils doivent estre enregistrés au bordel?» Cependant le train de vie débauchée qu’on menoit à l’hôtel de la reine Marguerite, n’a pas été décrit dans les mémoires contemporains, à moins qu’il ne faille en chercher une peinture allégorique dans quelque roman du genre de _l’Astrée_. On sait seulement que la reine, qui ne sortait presque jamais de son _pourpris amoureux_, s’y occupait de dévotion autant que de galanterie. Elle avait fait bâtir le couvent des Augustins à sa porte, pour avoir, disait-on, des moines sous sa main. Elle entretenait à son service quarante prêtres anglais, écossais ou irlandais, à quarante écus par an. Elle distribuait tous les ans des dons considérables à différentes communautés religieuses. Elle répandait des aumônes avec une folle prodigalité, à laquelle n’eussent pas suffi des revenus dix fois plus forts que les siens. Le but avoué de ces pieuses libéralités était de racheter tous les péchés qu’elle pourrait faire avec ses galants et ses mignons, notamment avec le dernier, qui fut un musicien, nommé Villars, qu’on appelait _le roi Margot_. (Voy. les _Histor._ de Tallemant des Réaux.) Néanmoins, Dupleix affirme que, «dans les amours de Marguerite, il y avoit plus d’art et d’apparence, que d’effet; car elle se plaisoit merveilleusement à donner de l’amour, à s’en entretenir avec décence et discrétion, et de voir et d’ouïr des hommes faisant les passionnés pour elle, cela mesme se faisoit ordinairement par manière de divertissement, selon la coustume de la cour, où à grand’peine celui-là passe pour habile homme, qui ne sait pas cajoler les femmes, ni pour habile femme, qui ne sait pas donner quelque atteinte au cœur des hommes.» On peut dire que la reine, nonobstant ses œuvres pies et quoiqu’elle employât souvent des sommes notables, au dire du P. Hilarion de Cosse, «pour marier des pauvres filles,» tenait une école raffinée de Prostitution dans son délicieux hôtel du faubourg Saint-Germain, où sa petite cour, composée de poëtes, de philosophes, de musiciens, de gentilshommes libertins et de dames dévergondées, vivait comme elle dans le désordre, et se faisait gloire d’imiter son exemple en suivant ses leçons. Henri IV, à la fin du _Divorce satyrique_, lui souhaitait _quelque amendement_, et priait Dieu «de luy despartir quelque goutte de repentir, car, dit-il, sans lui, l’eau de cire et de chair, qu’elle alambique pour son visage, ne peut cacher ses imperfections, l’huile de jasmin dont elle oint chaque nuit son corps empescher la puante odeur de sa réputation, ni l’érésipèle qui souvent lui pèle les membres changer et despouiller sa vieille et mauvaise peau.»

Henri IV, il faut l’avouer, ne le cédait pas en libertinage à sa première femme ni à personne de son temps, et, quelles que fussent, d’ailleurs, les grandes qualités de ce prince, un des meilleurs rois qui aient gouverné la France, on est forcé de constater que l’histoire de ses amours et de ses débordements est une partie intégrante de l’histoire de la Prostitution au seizième siècle. «On peut dire, remarque Bayle dans son _Dictionnaire historique et critique_, que, si l’amour des femmes lui eust permis de faire agir toutes ses belles qualitez selon toute l’étendue de leurs forces, il auroit ou surpassé ou égalé les héros que l’on admire le plus. Si, la première fois qu’il débaucha la fille ou la femme de son prochain, il en eust été puni de la mesme manière que Pierre Abélard, il seroit devenu capable de conquérir toute l’Europe.» Sans admettre, avec Bayle, que la passion effrénée de Henri IV pour les femmes fasse regretter pour son honneur qu’il n’ait pas été privé des moyens de la contenter, nous reconnaissons que ce grand roi a surpassé tous ses prédécesseurs sous le rapport des appétits charnels et de l’incontinence; mais nous croyons que ce fougueux _abatteur de bois_, ainsi qu’il se qualifiait lui-même, ne serait pas devenu, en cessant d’être un homme, un guerrier plus intrépide ni un politique plus consommé. Ses vices, comme ses qualités, étaient inhérents à son tempérament, et ses mœurs débauchées, qui ne différaient de celles de ses contemporains que par un excès de pétulance et d’ardeur, n’eurent pas d’influence funeste sur les bons mouvements de son cœur et sur les belles manifestations de son caractère. Dans une admirable lettre à Sully (voy. les _Œconomies royales_, édit. in-fol., t. III, p. 137 et 138), il se défend ainsi d’aimer trop _les dames, les delices et l’amour_: «L’Escriture n’ordonne pas absolument de n’avoir point de pechez ny defauts, d’autant que telles infirmitez sont attachez à l’impétuosité et promptitude de la nature humaine, mais bien de n’en estre pas dominez ny les laisser regner sur nos volontez: qui est ce à quoy je me suis estudié, ne pouvant faire mieux. Et vous sçavez, par beaucoup de choses qui se sont passées touchant mes maistresses (qui ont esté les passions que tout le monde a creu les plus puissantes sur moy), si je n’ay pas souvent maintenu vos opinions contre leurs fantaisies, jusques à leur avoir dit, lorsqu’elles faisoient les accariastres, que j’aymerois mieux avoir perdu dix maistresses comme elles, qu’un serviteur comme vous, qui m’estiez nécessaire pour les choses honorables et utiles.» Les historiens et les panégyristes d’Henri IV ne pouvaient se payer de ces excuses, et tous se sont accordés à blâmer, presque sans restriction, la prodigieuse licence de sa conduite: «Encore moins, dit Mézeray, l’histoire le pourroit-elle excuser de son abandonnement aux femmes, qui fut si public et si universel, depuis sa jeunesse jusqu’au dernier de ses jours, qu’on ne scauroit mesme luy donner le nom d’amour et de galanterie.» (_Abrégé chronol. de l’hist. de France_, t. VI, p. 392.) Le docte et vénérable évêque de Rodez, Hardouin de Péréfixe, qui écrivit l’_Histoire de Henri le Grand_ pour l’éducation du roi Louis XIV, ne put se dispenser de reprocher aussi à son héros la _fragilité continuelle qu’il avoit pour les belles femmes_: «Quelquefois, ajoute-t-il avec une candeur qui va droit à l’indécence, il avoit des desirs qui estoient passagers et qui ne l’attachoient que pour une nuit; mais, quand il rencontroit des beautés qui le frapoient au cœur, il aimoit jusqu’à la folie, et dans ces transports il ne paroissoit rien moins que Henry le Grand.»