Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 5/6

Part 9

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Il y avait là des dames qui ne perdaient pas un mot de cette dissertation scientifique. Le troisième orateur reconnut, comme fait incontestable, le commerce des incubes et des succubes avec les hommes; mais il était disposé à croire que ces malins esprits ne pouvaient engendrer, et il en donnait ainsi la raison: «Pour le succube, il est certain qu’il ne peut engendrer dans soy, faute de lieu convenable pour recevoir la semence et la réduire de puissance en art, et manque de sang pour nourrir le fœtus durant neuf mois.» Il ne tranchait pas aussi résolûment la question, à l’égard de l’incube; il rappelait les trois conditions principales que requiert la génération, savoir: «la diversité du sexe, l’accouplement du mâle et de la femelle, et l’écoulement de quelque matière qui contienne en soy la vertu formatrice des parties dont elle est issue.» Il convient que le diable peut, au besoin, rencontrer les deux premières conditions, «mais jamais la dernière, qui est une semence propre et convenable, douée d’esprits et d’une chaleur vitale, sans laquelle elle est inféconde et stérile; car il n’a point de son chef cette semence, puisque c’est ce qui reste de la dernière coction, laquelle ne se fait qu’en un corps actuellement vivant, tel que n’est pas celuy qu’il a; et cette semence, qu’il a pu mendier d’ailleurs, lorsqu’elle a été épandue hors du vaisseau de nature, ne peut estre fœcondée, faute de ces esprits, lesquels ne se peuvent conserver que par une irradiation qui se fait des parties nobles dans les vaisseaux spermatiques.»

Le quatrième orateur, homme sage et prudent, vint à propos calmer l’anxiété de l’auditoire, en déclarant «qu’il n’y a rien de surnaturel dans l’incube, qui n’est rien qu’un symptosme de la faculté animale, accompagné de trois circonstances, sçavoir, la respiration empeschée, le mouvement lezé et une imagination voluptueuse.» Il réhabilita le cauchemar, qu’il expliqua dans ses causes et dans ses effets; il termina la discussion par un conseil adressé aux assistants, qu’il invitait à ne pas se coucher sur le dos et à se garder des périls de l’imagination voluptueuse «produite par l’abondance ou la qualité de la semence: laquelle envoyant son espèce dans la phantaisie, elle se forme un objet agréable et remue la puissance motrice, et celle-ci, la faculté expulstrice des vaisseaux spermatiques.» Tout le monde se retira très-satisfait de ces doctes investigations dans ce Monde enchanté, où le fameux Bekker n’avait pas encore porté la lumière du doute et de la raison. (Voy. le _Recueil général des questions traictées ès conférences du Bureau d’Adresse_, Paris, Soubron, 1656, 5 vol. in-8º.)

Depuis Théophraste Renaudot et jusqu’à notre époque, la théologie et la science se sont encore occupées des incubes et des succubes, qui étaient trop bien enracinés dans la crédulité populaire pour qu’on réussît à les détrôner complétement. Les méfaits de ces démons subalternes sont encore aujourd’hui très-accrédités parmi les habitants des campagnes. Voltaire s’en est moqué avec son inflexible bon sens; mais peu s’en fallut qu’on ne l’accusât d’avoir manqué de respect au diable, en lui disputant ses plus antiques prérogatives. Avant Voltaire, un médecin ordinaire du roi, M. de Saint-André, toucha du doigt les véritables causes de cette superstition, dans ses _Lettres au sujet de la magie, des maléfices et des sorciers_ (Paris, J.-B. de Maudouyt, 1725, in-12), lorsqu’il essaya de la détruire: «L’incube, le plus souvent, est une chimère, dit-il, qui n’a pour fondement que le rêve, l’imagination blessée, et très-souvent l’imagination des femmes... L’artifice n’a pas moins de part à l’histoire des incubes. Une femme, une fille, une dévote de nom, etc., débauchée, qui affecte de paraître vertueuse pour cacher son crime, fait passer son amant pour un esprit incube qui l’obsède... Il en est des esprits succubes comme des incubes: ils n’ont ordinairement d’autre fondement que le rêve et l’imagination blessée, et quelquefois l’artifice des hommes. Un homme, qui a entendu parler de succubes, s’imagine, en dormant, voir les femmes les plus belles et avoir leur compagnie...»

M. de Saint-André résume ainsi, avec beaucoup de jugement, les circonstances dans lesquelles a dû se produire la superstition des incubes et des succubes, et on ne peut que le louer d’avoir fait preuve de tant de sagesse, à une époque où les casuistes et les docteurs de Sorbonne n’hésitaient pas à reconnaître le pouvoir générateur du démon. Ainsi, le père Costadau, qui, à la vérité, n’était qu’un jésuite, très-savant d’ailleurs et fort bon homme au demeurant, écrivait ceci, à cette même époque, dans son célèbre _Traité des signes_: «La chose est trop singulière pour la croire à la légère... Nous ne la croirions pas nous-même, si nous n’étions convaincu, d’une part, du pouvoir du démon et de sa malice, et si, d’une autre part, nous ne trouvions une infinité d’écrivains, et même du premier rang, des papes, des théologiens et des philosophes, qui ont soutenu et prouvé qu’il peut y avoir de ces sortes de démons incubes et succubes; qu’il y en a, en effet, et des gens assez malheureux, que d’avoir avec eux ce commerce honteux et de tous le plus exécrable.» (T. V, page 182.)

L’Église et le parlement avaient donc fait des lois contre ces malheureux, convaincus d’avoir été mêlés, même malgré eux, à la Prostitution infernale, et c’était le feu du bûcher qui pouvait seul effacer cette horrible souillure, lorsque la pénitence ne se chargeait pas de ramener le pécheur dans la voie du pardon. Les victimes de l’incubisme et du succubisme avaient des motifs d’indulgence à invoquer, si elles se présentaient comme ayant été séduites et forcées; mais la jurisprudence ecclésiastique et civile se montrait impitoyable envers une autre espèce de Prostitution diabolique, celle des sorciers et des sorcières, qui se donnaient de bonne volonté à Satan en personne, et qui se prêtaient alors à tous les genres d’abominations dans leurs assemblées nocturnes. Voilà donc quels étaient, en France comme dans toute l’Europe, au seizième et même au dix-septième siècle, les honteux vestiges de la Prostitution hospitalière et de la Prostitution sacrée.

CHAPITRE XXVI.

SOMMAIRE. —De la Prostitution dans la sorcellerie. —Origines du sabbat. —Courses nocturnes de Diane et d’Hérodiade. —Capitulaire contre les stryges. —Lois ecclésiastiques. —La plus ancienne description du sabbat. —Les œuvres du démon, d’après les interrogatoires des procès de sorcellerie. —Arrivée des sorcières au sabbat. —Adoration du bouc. —Affreux sacrifices au diable. —Le péché _sur-contre-nature_. —La ronde du sabbat. —Divers témoignages à l’appui. —Physiologie obscène de Satan. —Sabbat de la Vauderie d’Arras. —Sabbat de Gaufridi. —Impureté des sorciers et sorcières. —Castration magique. —Les vieilles sorcières. —Marques diaboliques. —Les sorciers de Sodome. —Supplice des sodomites dans l’enfer. —Incestes du sabbat. —Accusation de bestialité. —Les serpents de la caverne de Norcia. —Le chien des religieuses de Cologne et de Toulouse. —Conséquences de la démonomanie. —La vérité sur les actes de Prostitution de la sorcellerie. —Justification de la jurisprudence du moyen âge.

La Prostitution, dans la sorcellerie, n’était pas, comme l’incubisme et le succubisme, une conséquence accidentelle de l’obsession diabolique; c’était plutôt le résultat ordinaire de la possession: c’était l’état normal des hommes et des femmes voués volontairement au démon; c’était, en quelque sorte, le sceau du pacte abominable qui les liait avec la puissance infernale, avec celui qu’on nommait l’_Auteur du péché_. Il est donc certain que la sorcellerie avait deux caractères principaux, dont l’un pouvait être l’effet, et l’autre, la cause: ici, elle donnait satisfaction aux plus infâmes caprices de la perversité humaine; là, elle employait l’intervention des mauvais esprits à des œuvres surnaturelles et maudites. Aussi le principe de la sorcellerie, à toutes les époques, consistait-il dans un accord mutuel entre l’homme et le diable: le premier se soumettant, corps et âme, à la domination du second, et celui-ci, en échange de cette servitude volontaire, partageant, en quelque sorte, avec son esclave le pouvoir occulte que l’Être suprême avait laissé à Satan en le précipitant des cieux dans l’abîme. Il y avait donc, dans le mystère de la sorcellerie, une honteuse Prostitution de l’homme, qui se vendait et s’abandonnait au diable.

On comprend ce qu’avait pu être dans l’origine la sorcellerie, qui servait évidemment de prétexte à d’étranges désordres de honteuse promiscuité. Aussi les anciens avaient-ils un profond mépris pour les sorciers, dont les assemblées secrètes n’étaient sans doute que des conciliabules de débauche exécrable. Les législateurs et les philosophes de l’antiquité furent tous d’accord pour flétrir et punir les magiciens et leurs hideuses compagnes. Cependant, on ne peut savoir que par conjecture ce qui se passait dans leurs réunions nocturnes; car on n’en trouve chez les poëtes grecs et romains, que des peintures très-adoucies. Il y a seulement, dans Pétrone et dans Apulée, deux ou trois passages qui laissent soupçonner ce qu’ils ne disent pas; les récits qu’on faisait de ces spinthries magiques et de ces danses voluptueuses trouvaient alors des incrédules qui n’y entendaient pas malice. Horace dit positivement, en plusieurs endroits de ses odes et de ses épîtres, que les vieilles sorcières commettaient d’énormes indécences, à la clarté de la lune, et que, la nuit, dans les champs et dans les bois, les jeunes garçons allaient se mêler aux chœurs des nymphes et des satyres (_nympharumque leves cum satyris chori_, I, 1). Ce n’était pas toutefois le sabbat du moyen âge avec ses monstrueuses horreurs, qui semblent être sorties de l’invention du démon et qui étaient bien faites pour accréditer sa puissance.

Le véritable sabbat avait déjà lieu pourtant chez les peuples du Nord, que la sorcellerie poussait à tous les égarements de l’imagination la plus dépravée. Ces peuples étaient encore trop voisins de l’état primitif de simple nature, pour ne pas se sentir portés aux excès par leurs passions brutales; la superstition, qui sollicitait leur grossière sensualité, les trouvait très-dociles à ses entraînements. Les empereurs romains, pour maintenir leur autorité sur les pays conquis, essayèrent d’y détruire la magie avec ses adeptes et ses pratiques indomptables. La Gaule surtout était infestée de sorciers; et Tibère ne parvint à en purger cette province romaine, qu’en déclarant une guerre implacable aux druides et à leur religion. Il n’est peut-être pas indifférent de remarquer ici que les démons incubes, dont parle saint Augustin et qu’il nomme _Dusii_ (_quos Galli Dusios nuncupant_) ont été confondus avec les druides, par d’anciens auteurs; et Bodin, en citant ce même passage reproduit dans les _Étymologies_ d’Isidore de Séville, ajoute cette observation: «Tous ont failly au mot _Dusios_, car il faut lire _Drusios_, comme qui diroit _diables forestiers_, que les Latins, en mesme sens, ont appelle _Sylvanos_. Il est vraysemblable, ce que dit saint Augustin, que nos pères anciennement appelèrent ces démons et diables-là _Drusios_, pour la différence des druides, qui demeuroient aussi ès bois.» L’analogie du nom viendrait plutôt de la similitude que de la différence des _drusiens_ et des _druides_. Le christianisme ne fit qu’ajouter aux rigueurs de la persécution contre les complices de la démonomanie. Ce fut sous le règne de l’empereur Valens (364–378) qu’on commença probablement à brûler les sorciers; mais la sorcellerie et le druidisme avaient des racines si profondes dans les mœurs des Gaulois, qu’on ne parvint pas à les en extirper par le fer et par le feu, après plusieurs siècles de sanglants efforts. Il est clair que druidisme et sorcellerie comprenaient dès lors, dans leurs habitudes ou du moins dans leurs cérémonies, une foule de scandaleux détails de Prostitution hospitalière et religieuse.

Cependant il n’est pas question, dans les auteurs chrétiens, des assemblées nocturnes de la sorcellerie, avant le sixième ou le septième siècle. Tous les codes des peuples barbares, la loi Ripuaire, la loi Salique, la loi des Burgundes et celle des Allemands, renferment seulement une pénalité terrible contre les sorciers et les sorcières, ou stryges, sans les accuser néanmoins de prostitution diabolique. Le plus ancien monument qui fasse mention du sabbat, ou d’une aggrégation ténébreuse de femmes rassemblées dans un but mystérieux et par des incantations magiques, c’est un capitulaire, dont la date n’a pas été fixée d’une manière authentique, et qui n’est peut-être pas antérieur à Charlemagne. (Voy. le recueil de Baluze, _Capitularia regum_, fragment., c. 13.) Ce capitulaire ne fournit pas même des renseignements très-explicites sur les courses aériennes que les sorcières croyaient faire, en compagnie de Diane et d’Hérodiade, montées sur des bêtes fantastiques qui les menaient probablement à un rendez-vous général. Voici le curieux passage, qui paraît appartenir aux canons d’un concile, et qui a été souvent tronqué et corrompu: «Illud etiam non est omittendum quod quædam sceleratæ mulieres, retrò post Satanam conversæ, dæmonum illusionibus et phantasmatibus seductæ, credunt et profitentur se nocturnis horis, cum Diana, dea paganorum, vel cum Herodiade et innumerâ multitudine mulierum, equitare super quasdam bestias, et multarum terrarum spacia intempestæ noctis silentio pertransire, ejusque jussionibus velut dominæ obedire, et certis noctibus ad ejus servitium evocari.» On reconnaît bien là le départ des sorcières pour le sabbat, mais on n’assiste pas à leur arrivée et on ne sait pas ce qu’elles venaient y faire. Il est permis de supposer que ces vilaines bêtes qu’elles chevauchaient dans l’air n’étaient autres que les démons, que nous verrons plus tard servir de monture aux sorcières.

On ne peut douter que ce ne fût là le sabbat, c’est-à-dire une assemblée illicite, dans laquelle on rendait un culte au démon, et ce culte devait être dès lors accompagné des indécences, des énormités et des infamies qui furent les pratiques ordinaires de la sorcellerie; mais, si la chose existait, le mot n’existait pas encore, car nous pensons que le nom de _sabbat_ n’est pas antérieur au douzième siècle. Ce qui n’a pas empêché les savants de dériver ce mot du nom de Bacchus, parce que les Bacchanales avaient quelque rapport avec les orgies nocturnes, célébrées en l’honneur du démon par des danses, des festins et des débauches: il est évident que cette docte étymologie, malgré l’assonance des mots _sabbat_ et _Bacchus_, tombe devant une impossibilité de date. On doit donc s’en tenir à l’étymologie la plus naturelle: «Le peuple, qui a donné le nom de _sabbat_ aux assemblées de sorciers, dit dom Calmet dans son _Traité sur les apparitions des esprits_, a voulu apparemment comparer par dérision ces assemblées à celles des Juifs et à ce qu’ils pratiquent dans leurs synagogues le jour du sabbat.» Tous les démonographes, qui auraient eu honte de passer pour des ignares, se sont attachés à retrouver dans les antiques fêtes de Bacchus l’origine du sabbat des démons. Ainsi, selon Leloyer, dans son livre _Des Spectres_ (liv. IV, ch. 3), les initiés chantaient _Saboé_ aux Bacchanales, et les sorcières, au sabbat, criaient à tue-tête: _Har sabat! sabat!_ Mais il est plus probable que les chrétiens, qui n’avaient pas moins d’horreur pour les Juifs que pour les sorciers, ont affecté de les confondre les uns et les autres dans la même réprobation en leur attribuant le même culte, les mêmes mœurs, les mêmes profanations.

La plus ancienne description du sabbat diabolique se trouve dans une lettre du pape Grégoire IX, adressée collectivement à l’archevêque de Mayence, à l’évêque d’Hildesheim et au docteur Conrad, en 1234, pour leur dénoncer les initiations des hérétiques stadingiens: «Quand ils reçoivent un novice, dit Grégoire IX, et quand ce novice entre pour la première fois dans leurs assemblées, il voit un crapaud d’une grandeur énorme, de la grandeur d’une oie ou plus. Les uns le baisent à la bouche; les autres, par derrière. Puis, ce novice rencontre un homme pâle, ayant les yeux très-noirs, et si maigre, qu’il n’a que la peau et les os: il le baise, et le sent froid comme une glace. Après ce baiser, il oublie facilement la foi catholique. Ensuite, ils font ensemble un festin, après lequel un chat noir descend derrière une statue qui se dresse ordinairement dans le lieu de l’assemblée. Le novice baise le premier ce chat par derrière; puis, celui qui préside à l’assemblée et les autres qui en sont dignes. Les imparfaits reçoivent seulement le baiser du maître, ils promettent obéissance; après quoi ils ôtent les lumières, et commettent entre eux toutes sortes d’impuretés.» (Voy. l’_Hist. ecclés._ de Fleury, t. XVII, p. 53.) Voilà bien le sabbat que le seizième siècle nous a décrit souvent et avec de si minutieux détails; mais cette assemblée d’hérétiques stadingiens, quoique semblable à celles des sorciers, nous montre la Prostitution dans l’hérésie, plutôt encore que dans la sorcellerie.

Le sabbat proprement dit, qu’il remonte ou non à la plus haute antiquité, n’a été bien connu qu’au quinzième siècle, lorsque l’Inquisition s’en est occupée sérieusement dans une multitude de procès où les pauvres sorciers énuméraient avec une sorte d’orgueil les merveilles monstrueuses dont ils avaient été les témoins, les acteurs et les complices. C’est d’après les interrogatoires subis par ces fous pervers, que noue pouvons avec certitude dévoiler les principales œuvres de Prostitution qui avaient pour théâtre le sabbat des sorciers. La plupart des historiens qui ont recueilli ces archives lamentables de la superstition humaine, étaient doués d’une foi robuste, inébranlable, et mettaient volontiers sur le compte du diable tous les crimes que lui imputaient ses crédules sujets. Après avoir rassemblé un petit nombre de ces témoignages attristants, nous demeurerons convaincus que, si l’imagination avait une invincible influence sur les sensations des démonomanes, la fraude et la ruse abusaient souvent de leur faiblesse morale au profit de la lubricité des uns et au préjudice de la pudeur des autres.

Les sorcières qui voulaient aller au sabbat commençaient à s’y préparer par des invocations, se mettaient toutes nues, se graissaient le corps avec certain onguent, et, à l’heure dite, au signal convenu, un _ramon_ ou balai entre les jambes, elles s’élevaient dans les airs à une hauteur considérable, après s’être échappées de leur domicile par la cheminée. Ordinairement, elles rencontraient, à l’orifice du tuyau de la cheminée, de petits diables qui n’avaient pas d’autre métier que de les transporter à travers l’espace. Tantôt elles étaient assises à califourchon sur les épaules de ces diablotins, tantôt elles étaient suspendues à leur queue ou accrochées à leurs cornes. Elles arrivaient, nues, au sabbat, toutes reluisantes de cette graisse magique, qui les rendait invisibles et impalpables, excepté pour les démons et les sorciers. La recette au moyen de laquelle on composait l’onguent destiné aux familiers du sabbat, se trouve encore formulée dans les livres de magie; mais elle a perdu sans doute toute sa vertu, car on ne l’emploie plus guère. Autrefois, elle n’était pas inutile pour décupler les forces que chacun avait à dépenser dans ces orgies infernales.

Sorciers et sorcières, une fois oints de leur graisse magique, arrivaient donc nus au sabbat et en revenaient nus. Cette nudité complète témoigne assez que le sabbat était un rendez-vous de Prostitution abominable. Bodin raconte plusieurs histoires, dont il faut lui laisser la responsabilité, pour nous apprendre comment femmes et hommes s’en allaient à ces assemblées nocturnes. Un pauvre homme, qui demeurait près de Loches en Touraine, s’aperçut que sa femme s’absentait la nuit, sous prétexte de faire la lessive chez une voisine; il la soupçonna de se débaucher, et il la menaça de la tuer si elle ne lui déclarait pas la vérité. La femme avoua qu’elle se rendait au sabbat, et elle offrit d’y mener son mari avec elle. «Ils se graissèrent tous deux,» et le diable les transporta, dans l’espace, de Loches aux landes de Bordeaux. Le mari et la femme se virent là en si belle compagnie de sorciers et de démons, que l’homme eut peur, se signa et invoqua le nom de Dieu. Aussitôt tout disparut, même la femme de cet apprenti sorcier, qui «se trouva tout nud, errant par les champs, jusqu’au matin.»

Voici une autre anecdote à peu près semblable: Une _damoiselle_ était couchée à Lyon avec son amant; celui-ci ne dormait pas. La fille se lève sans bruit, allume une chandelle, prend une boîte d’onguent, et s’en frotte tout le corps; après quoi, elle est «transportée.» Le galant se lève ensuite, se sert de la même graisse comme il a vu sa _ribaude_ s’en servir, et prononce les paroles magiques qu’il a retenues. Il arrive au sabbat sur les pas de cette fille; mais sa frayeur est si grande, à la vue des diables et de leurs hideuses postures, qu’il recommande son âme à Dieu. «Toute la compagnie disparut, dit Bodin, et luy se trouva seul, tout nud, qui s’en retourna à Lyon, où il accusa la sorcière, qui confessa et fut condamnée à estre brûlée.»

Cependant l’emploi d’un onguent sur le corps nu de celui qui voulait être transporté au sabbat, n’était pas toujours indispensable, surtout pour les sorcières de profession, lesquelles n’avaient qu’à mettre entre leurs jambes un balai ou un bâton pour voler comme une flèche à travers les airs jusqu’au lieu de la réunion diabolique. Bodin assure que ce bâton ou balai suffisait aux sorcières de France, qui le chevauchaient très-habilement, «sans graisse et sans onction,» tandis que les sorcières d’Italie se graissaient de pied en cap avant de monter sur un bouc qui les menait au sabbat. Cette différence des moyens de transport aérien usités par les sorcières, explique la différence de leur costume dans les anciennes gravures qui représentent les mystères du sabbat: les unes sont nues, ce sont celles qui ont été ointes; les autres sont vêtues, ce sont celles qui, comme le dit De Lancre, «vont au sabbat sans estre oinctes ni graissées de chose quelconque, et ne sont tenues de passer par les tuyaux des cheminées.» On remarque la même distinction parmi les sorciers, dont les plus jeunes n’ont aucun vêtement, tandis que les vieux portent de longues robes à capuchon.

Les démonologues ne sont pas d’accord sur ce qui se passait au sabbat: d’où l’on peut conclure qu’il s’y passait beaucoup de choses la plupart ridicules, quelques-unes infâmes. Après avoir lu et comparé toutes les descriptions qui nous restent du sabbat, on reconnaît que cette horrible promiscuité des sexes et des âges ne devait avoir qu’un seul objet, la débauche, et que cette débauche se traduisait de quatre manières: par l’adoration du bouc, par des festins sacriléges, par des danses obscènes, par le commerce impudique avec les démons. Ces quatre principales fonctions du sabbat, à toutes les époques et en tous les pays, sont dûment établies et constatées dans les interrogatoires et les enquêtes des procès de sorcellerie.

On ne saurait trop dire en quoi consistait l’adoration du bouc, et l’on est autorisé à croire que les pratiques, toujours détestables, de cette adoration, variaient suivant les lieux et les temps; elle se composait ordinairement d’une sorte d’hommage, suivi d’investiture diabolique et accompagné de redevance, le tout imité des usages de la féodalité. Le nouveau feudataire du diable l’acceptait pour seigneur et maître, lui prêtait le serment de vasselage, lui offrait une redevance ou un sacrifice, et recevait en échange les stigmates ou les marques de l’enfer. C’était là le fond de la cérémonie, qui se pratiquait de bien des façons, avec une prodigieuse recherche de libertinages effroyables...