Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 5/6

Part 8

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On peut dire, en quelque sorte, que les incubes et les succubes sont nés dans les couvents d’hommes et de femmes, car la vie ascétique prédispose merveilleusement l’esprit et le corps à cette Prostitution involontaire qui se réalise en songe, et que le mysticisme regarde comme l’œuvre des démons nocturnes. «Les religieuses dévotes, dit Bayle, attribuent à la malice de Satan les mauvaises pensées qui leur viennent; et si elles remarquent une sorte d’opiniâtreté dans leurs sensations, elles s’imaginent qu’il les persécute de plus près, qu’il les obsède, et enfin qu’il s’empare de leur corps.» La biographie de plusieurs de ces saintes martyres de leurs propres sens nous fait connaître les épreuves qu’elles avaient à traverser, pour garder leur pureté et pour échapper aux violences ou aux séductions des mauvais anges. Une religieuse de Sainte-Ursule, de la communauté de Vannes, nommée Armelle Nicolas; «pauvre fille idiote, paysanne de naissance et servante de condition,» ainsi que la qualifie son historien, nous offre un des derniers exemples de l’empire que le diable pouvait exercer à la fois sur le moral et le physique de ces recluses ignorantes, crédules et passionnées. Cette Armelle, qui vécut à la fin du dix-septième siècle, avait commencé par s’exalter dans les ardeurs de l’amour divin, avant de se trouver aux prises avec les incubes: «Il lui sembloit, dit l’auteur anonyme de _l’École du pur amour de Dieu, ouverte aux sçavants et aux ignorants_ (p. 34 de la nouvelle édit. Cologne, 1704, in-12), être toujours dans la compagnie des démons, qui la provoquoient incessamment à se donner et livrer à eux. Pendant cinq ou six mois que dura le fort du combat, il lui étoit comme impossible de dormir la nuit, à cause des spectres épouvantables dont les diables la travailloient, prenant diverses figures horribles de monstres.» C’était placer le remède à côté du mal; et la pauvre religieuse ne se sentait que plus forte pour résister à ces hideux tentateurs, qui, au lieu de prendre des masques plus agréables afin de réussir par la persuasion auprès d’elle, s’indignaient de ses refus et la maltraitaient cruellement.

Une autre mystique, Angèle de Foligno, dont Martin del Rio a décrit les tentations diaboliques, dans ses _Disquisitiones magicæ_ (lib. II, sect. 24), avait aussi affaire à des démons grossiers qui la battaient sans pitié après lui avoir inspiré de mauvais désirs qu’ils ne parvenaient pas à utiliser au profit de leur damnable sensualité. Il n’y avait dans tout son corps aucune partie qui ne fût lésée par le fait des incubes, en sorte qu’elle ne pouvait ni bouger, ni se lever de son lit. «_Non est in me membrum_, disait-elle, _quod non sit percussum, tortum et pœnatum a dæmonibus, et semper sum infirma, et semper stupefacta, et plena doloribus in omnibus membris meis_.» Les incubes n’en venaient pourtant pas à leurs fins, quoiqu’ils ne cessassent ni jour ni nuit de la mettre à mal. Or, suivant les démonologues les mieux renseignés, un démon, qui se destinait au rôle d’incube, prenait la forme d’un petit homme noir et velu, mais conservait cependant quelque chose de la nature des géants, comme un glorieux attribut de son origine paternelle. On trouve, dans les interrogatoires d’un grand nombre de procès de sorcellerie, la preuve de ces énormités, qui n’existaient sans doute que dans l’imagination dépravée des patientes.

Ce commerce disparate avec un incube se régularisait quelquefois, et la malheureuse, qui le subissait contre son gré ou qui même s’y accoutumait par un accommodement de libertinage, restait ainsi au pouvoir du démon pendant des années entières. Elle finissait alors par supporter patiemment cette étrange servitude et par y prendre goût. On cite plus d’une possédée, qui avait de l’amour pour le diable et qui correspondait avec lui. Jean Wier raconte que, de son temps, une jeune religieuse, nommée Gertrude, âgée de quatorze ans, couchait toutes les nuits avec Satan en personne, et Satan s’était fait aimer d’elle à ce point qu’elle lui écrivait dans les termes les plus tendres et les plus passionnés. Dans une descente de justice qui fut faite à l’abbaye de Nazareth, près de Cologne, où cette religieuse avait introduit son galant infernal, on découvrit, le 25 mars 1565, dans sa cellule, une lettre d’amour, adressée à Satan, et cette lettre était remplie des affreux détails de leurs débauches nocturnes.

On n’était pas d’accord, au reste, sur la nature des goûts licencieux que l’on prêtait aux incubes, et la controverse démonologique se donnait amplement carrière à cet égard. Le célèbre de Lancre assure que les démons ne se compromettent pas avec les vierges; Bodin dit positivement le contraire; Martin del Rio assure que les démons ont horreur de la sodomie et de la bestialité; Priérias les regarde comme les premiers inventeurs de ces infâmes pratiques. Cette divergence d’opinions, sur le degré de perversité qu’on attribuait à l’esprit malin, prouve seulement plus ou moins de dépravation chez les casuistes qui s’occupaient de ces questions délicates. Nous devons les effleurer à regret dans ce chapitre, consacré, pour ainsi dire, à la Prostitution diabolique. Nous ne chercherons pas cependant à définir l’espèce d’impossibilité qui s’opposait au commerce du démon avec une vierge. De Lancre, dans son _Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons_ (page 218), rapporte qu’une vieille fille lui avait dit «que le diable n’a guères accoustumé d’avoir accointance avec les vierges, parce qu’il ne pourroit commettre adultère avec elles: aussi, il attend qu’elles soient mariées.» C’était là, de la part du diable, un raffinement de malice; car il ne jugeait pas que ce fût un assez grand péché que de corrompre une vierge, il se réservait pour l’adultère. Cependant, dans d’autres endroits de son livre (pages 134, 224 et 225), de Lancre nous laisse entendre que le diable avait compassion de la faiblesse des _pucelles_ plutôt que de leur innocence. «Si je ne craignais de salir votre imagination, dit l’abbé Bordelon dans la curieuse _Histoire des Imaginations de M. Oufle_, je vous rapporterais ici ce que les démonographes racontent des douleurs que souffrent les femmes, quand elles ont habitude avec les diables, et pourquoi elles souffrent ces douleurs.»

Il paraît démontré cependant, par les aveux d’une foule de sorcières et de possédées qui prétendaient avoir eu «copulation charnelle» avec le diable, dès l’âge de dix et douze ans, que le tentateur n’attendait pas toujours que ses victimes fussent en état de mariage, pour les approcher. Les démonographes, sans entrer dans des détails spéciaux à l’égard de la défloration des vierges par le fait des incubes, signalent beaucoup de ces infortunées qui ont connu le diable avant l’âge de puberté. Il faut remarquer, toutefois, que c’étaient, la plupart, des filles de sorcières, et qu’elles avaient été vouées au démon et à ses œuvres, en naissant. Jeanne Herviller, de Verberie, près de Compiègne, qui fut condamnée, comme l’avait été sa mère, à être brûlée vive, par arrêt du parlement de Paris, confessa que sa mère l’avait présentée au diable, «en forme d’un grand homme noir et vestu de noir, botté, esperonné, avec une espée au costé et un cheval noir à la porte.» Jeanne Herviller avait alors douze ans, et, depuis le jour de cette présentation, le diable «coucha charnellement avecques elle, en la mesme sorte et manière que font les hommes avecques les femmes, hormis que la semence estoit froide. Cela, dit-elle, continua tous les huit ou quinze jours, mesmes icelle estant couchée près de son mary, sans qu’il s’en apperceut.» C’est Bodin qui a consigné le fait dans sa _Démonomanie_.

Deux ou trois faits du même genre, recueillis aussi par Bodin, indiqueraient que certains incubes, plus experts ou plus dépravés que les autres, étaient jaloux des priviléges ordinaires du nouveau marié. En 1545, l’abbesse d’un monastère d’Espagne, Madeleine de la Croix, alla se jeter aux pieds du pape Paul III et lui demanda l’absolution, en avouant que, dès l’âge de douze ans, elle avait sacrifié son honneur à un malin esprit «en forme d’un More noir,» et qu’elle avait continué pendant trente ans ce commerce exécrable. «J’ay opinion, ajoute Bodin, qu’elle estoit dédiée à Satan par ses parens, dès le ventre de sa mère, car elle confessa que dès l’âge de six ans Satan luy apparut, qui est l’âge de connaissance aux filles, et la sollicita à douze, qui est l’âge de puberté aux filles.» Une autre demoiselle espagnole, qui avait été déflorée par le démon à l’âge de dix-huit ans, ne voulut pas se repentir de ce qu’elle avait fait, et fut brûlée en auto-da-fé.

On reconnaissait implicitement deux espèces d’incubes, les froids et les chauds. Antoine de Torquemada explique d’une façon singulière, d’après Psellus et Mérula, l’invasion de certains diables froids dans le corps de l’homme. «Combien que les diables soient ennemis des hommes, dit-il dans son _Hexameron_, ils n’entrent pas tant en leur corps avec une volonté de leur faire mal, que pour le désir d’une chaleur vivifiante; car ces diables sont de ceux qui habitent en lieux très-profonds et froids, où le froid est tant pur, qu’il est exempt d’humidité, et pour cette cause, ils désirent les lieux chauds et humides.» Quoi qu’il en soit, lorsqu’un diable avait pénétré dans un corps humain ou qu’il se tenait seulement aux alentours, il révélait sa présence par l’incroyable chaleur qu’il causait à toutes les parties qui pouvaient être en contact avec lui. Ainsi, sainte Angèle de Foligno, qui avait à se garantir sans cesse des sollicitations du diable, ressentait, à son approche, un tel feu dans les organes de la génération, qu’elle était forcée d’y appliquer un fer brûlant, pour éteindre l’incendie qui s’y développait sous l’influence de la lubricité infernale. Voici comment elle racontait la chose: _Nam in locis verecundis est tantum ignis, quod consuevi apponere ignem materialem ad exstinguendum ignem concupiscentiæ_. (Voy. _Disquis. magicæ_ de Martin del Rio, lib. II, sect. 24.)

Malgré l’embrasement interne ou externe que les incubes chauds apportaient avec eux dans la cohabitation nocturne, leur principe algide se faisait toujours sentir d’une manière ou d’autre dans l’acte même de leur honteuse obsession. Bodin, après avoir mentionné le sentiment de froid et d’horreur qu’éprouvaient, au milieu de leurs hideux transports, les possédés du démon, constate que «telles copulations ne sont pas illusions ni maladies,» et affirme qu’elles ne diffèrent pas des rapports sexuels ordinaires, «hormis que la semence est froide.» Il donne un extrait des interrogatoires que subirent, en présence de maître Adrien de Fer, lieutenant général de Laon, les sorcières de Longni, qui furent condamnées au feu pour avoir eu commerce avec les incubes. Marguerite Brémont, femme de Noël de Lavaret, avoua qu’elle avait été conduite, un soir, par sa propre mère, dans un pré où se tenait une assemblée de sorcières: «Se trouvèrent en ce lieu six diables qui estoient en forme humaine, mais fort hideux à voir, etc. Après la danse finie, les diables se couchèrent avecques elles et eurent leur compagnie; et l’un d’eux, qui l’avoit menée danser, la print et la baisa par deux fois et habita avecques elle l’espace de plus de demie heure, mais délaissa aller sa semence bien froide. Jeanne Guillemin se rapporte au dire de celle-cy, et dit qu’ils furent bien demie heure ensemble, et qu’il lâcha de la semence bien fort froide.» (Voy. la _Démonomanie des sorciers_, liv. II, ch. 7.)

Jean Bodin remarque une circonstance tout à fait analogue dans le procès de la sorcière de Bièvre, qui fut instruit et jugé en 1556, dans la _justice_ du seigneur de la Boue, bailli de Vermandois. Cette sorcière «confessa que Satan (qu’elle appelait son compagnon) avoit sa compagnie ordinairement, et qu’elle sentoit sa semence froide.»

Les historiens de la sorcellerie et les jurisconsultes ne se bornaient pas à enregistrer cette étrange particularité, ils en recherchaient la cause, et ils imaginaient l’avoir devinée, en s’appuyant de l’autorité de saint Thomas d’Aquin. «Les uns, dit le naïf et féroce Bodin, tiennent que les démons hyphialtes ou succubes reçoivent la semence des hommes et s’en servent avec les femmes en démons éphialtes ou incubes, comme dit Thomas d’Aquin, chose qui semble incroyable.» Bodin, qui ne s’étonne de rien dans les plus sinistres arcanes de la démonomanie, trouve l’explication de ce phénomène diabolique dans un verset de la Bible, devant lequel les commentateurs sont restés muets et confondus: «Et peut-estre que le passage de la Loi de Dieu qui dit: _Maudit soit celuy qui donnera de sa semence à Moloch_, se peut entendre de ceux-cy.» (Voy. p. 87 du t. Ier de cette Histoire.)

Ce n’était pas là, d’ailleurs, le seul caractère distinctif de la possession des démons: l’odeur infecte que le diable exhalait de tous ses membres (de là l’origine d’une locution proverbiale encore usitée: _puer comme le diable_) se communiquait presque immédiatement aux hommes et aux femmes qu’il visitait. Ceux-ci devenaient puants à leur tour, et on les reconnaissait surtout à l’infection de leur haleine. Bodin dit, d’après Cardan, «que les espritz malings sont puants, et le lieu puant, où ils fréquentent, et croy que de là vient que les anciens ont appelé les sorcières _fœtentes_ et les Gascons _fetilleres_, pour la puanteur d’icelles, qui vient, comme je croy, de la copulation des diables.» Tous les démonographes conviennent de cette horrible puanteur, qui signalait d’ordinaire le passage du diable, et qui sortait de la bouche des possédés: «On peut juger, dit-il, que les femmes, qui de leur naturel ont l’haleine douce beaucoup plus que les hommes, par l’accointance de Satan en deviennent hideuses, mornes, laides et puantes outre leur naturel.»

Ce n’est pas tout: le commerce abominable des incubes produisait quelquefois des fruits monstrueux, et le démon se complaisait à introduire ainsi sa progéniture dans la race humaine. On expliquait de la sorte toutes les aberrations de la nature dans les œuvres de la génération. Les monstres avaient alors leur raison d’être. «Spranger écrit que les Alemans (qui ont plus d’expérience des sorciers, pour en avoir eu de toute ancienneté et en plus grand nombre qu’ès autres pays) tiennent que, de telle copulation, il en vient quelquefois des enfants qu’ils appellent _Wechsel-Kind_ ou _enfans changez_, qui sont beaucoup plus pesans que les autres, et sont tousjours maigres, et tariroient trois nourrices, sans engraisser.» (Voy. _la Démonomanie des sorciers_, liv. II, ch. 7.) Martin Luther, dans ses _Colloques_, reconnaît la vérité du fait, avec d’autant plus de désintéressement, qu’on l’accusait lui-même d’être un de ces enfants du diable, que le bas peuple de l’Ile-de-France appelait _champis_, c’est-à-dire trouvés ou faits dans les champs.

Au treizième siècle, un évêque de Troyes, nommé Guichard, fut accusé d’être le fils d’un incube, qualifié de _Petun_, qui, disait-on, mettait tous ses diablotins au service de son bien-aimé fils. (Voy. _Nouveaux Mémoires de l’Acad. des inscriptions et belles-lettres_, t. VI, p. 603.) Les incubes avaient donc le talent de procréer des enfants, assez bien bâtis pour n’être pas trop déplacés dans le monde; mais, en général, leurs rejetons étaient d’effroyables contrefaçons de l’humanité. Ainsi, Bodin parle d’un monstre de cette espèce, qui était né en 1565, au bourg de Schemir, près de Breslau, et qui avait pour père et mère une sorcière et Satan: c’était «un monstre hideux, sans teste et sans pieds, la bouche en l’épaule senestre (gauche), de couleur comme un foye, qui rendit une clameur terrible, quand on le lavoit.» Du reste, Bodin met en présence diverses opinions à l’égard des résultats de la Prostitution diabolique: «Les autres sorcières, dit-il, font diables en guise d’enfans, qui ont copulation avec les nourrices sorcières, et souvent on ne sait ce qu’ils deviennent. Mais quant à telle copulation avec les démons, sainct Hiérosme, sainct Augustin, sainct Chrysostome et Grégoire Nazianzène soutiennent, contre Lactance et Josèphe, qu’il ne provient rien; et s’il en vient quelque chose, ce seroit plustost un diable incarné qu’un homme.»

Le vulgaire ne doutait pas, cependant, que le diable n’eût la faculté de se reproduire sous les traits de l’homme, et ceux qui avaient été engendrés par lui passaient pour succubes. On peut en conclure que la plupart des opérations de l’incubisme étaient stériles. «L’homme sorcier qui a copulation avec le diable comme avec une femme, dit Bodin, n’est pas incube ou éphialte, mais hyphialte ou succube.» Là-dessus, il raconte plusieurs histoires de succubes, sous la garantie de Spranger, de Cardan et de Pic de la Mirandole. Spranger rapporte qu’un sorcier allemand «en usoit ainsi devant sa femme et ses compagnons, qui le voyoient en ceste action, sans voir la figure de la femme.» Pic de la Mirandole avait connu un prêtre sorcier, nommé Benoît Berne, qui, âgé de quatre-vingts ans, avouait avoir eu copulation «plus de quarante ans avec un déguisé en femme, qui l’accompagnoit, sans que personne l’aperceut, et l’appeloit Hermione.» Cardan cite un autre prêtre, âgé de soixante-dix ans, qui avait cohabité, pendant plus de cinquante ans, avec un démon «en guise de femme.»

Il est à remarquer que les incubes s’adressaient ordinairement aux plus jeunes et aux plus belles femmes, qu’ils obsédaient la nuit, ainsi que les succubes s’attaquaient, de préférence, à de jeunes et beaux garçons. Quant aux sorciers et aux sorcières qui allaient chercher au sabbat les détestables plaisirs que le diable ne leur refusait jamais dans ce monstrueux mélange de tous les sexes et de tous les âges, ils étaient presque toujours laids, vieux et repoussants. On peut donc considérer l’incubisme comme une sorte d’initiation à la sorcellerie, qui foulait aux pieds toute pudeur et qui poussait le libertinage jusqu’aux dernières limites du possible. Bien souvent, l’incube ne rencontrait aucune complaisance chez le sujet qu’il convoitait et qu’il venait solliciter: ce n’était, en quelque sorte, que le prélude du péché. Le sorcier, au contraire, déjà perverti et adonné à la possession du diable, s’était laissé entraîner à sa perte et vivait dans la pratique des œuvres de ténèbres. Il est donc permis de faire une distinction très-significative entre l’incubisme et la sorcellerie, en disant que l’une était la Prostitution des vieilles femmes; et l’autre, la Prostitution des jeunes.

Malgré tant de faits, tant d’aveux, tant de déclarations, tant d’exemples mémorables, certains démonographes ont nié l’existence des incubes et des succubes. Le savant astrologue Agrippa et le célèbre médecin Wier mettent sur le compte de l’imagination les principaux maléfices de ces démons nocturnes. «Les femmes sont mélancoliques, dit ce dernier, qui pensent faire ce qu’elles ne font pas.» Les médecins les plus éclairés du dix-septième siècle étaient déjà de cet avis, et cependant au dix-septième, lorsqu’on brûlait encore des sorcières qui confessaient encore avoir eu _compagnie charnelle_ avec le diable, on discutait, dans les écoles et dans les académies, la théorie des incubes et des succubes.

La dernière fois que cette thèse bizarre fut débattue en France, au double point de vue religieux et scientifique, ce fut dans les conférences du célèbre Bureau d’Adresse, que le médecin Théophraste Renaudot avait établi à Paris, pour faire pièce, en même temps, à la Faculté de médecine et à l’Académie française. Ces conférences, qui se tenaient une ou deux fois par semaine en la grande salle du Bureau d’Adresse, situé rue de la Calandre dans la Cité, réunissaient un nombreux auditoire, fort attentif à écouter les orateurs qui prenaient part à la discussion. On traitait là les questions les plus épineuses, et Théophraste Renaudot, avec un sérieux imperturbable, dirigeait lui-même le débat, qui sortait fréquemment des bornes de ce qu’on nommait alors l’honnêteté, et de ce que nous appelons la décence; mais acteurs et auditeurs n’y entendaient pas malice, chacun étant avide de connaître et de savoir. Dans la cent vingt-huitième conférence, qui s’ouvrit le lundi 9 février 1637, un _curieux de la nature_, comme s’intitulaient alors les amateurs de physique et de sciences naturelles, déposa cette question sur le bureau: «Des incubes et succubes, et si les démons peuvent engendrer.» Le sujet n’était pas neuf, mais il était piquant et singulier. Quatre orateurs s’inscrivirent aussitôt pour parler à tour de rôle. Le premier, qui prit la parole, devait être un médecin, peu favorable au système des démons incubes et succubes, qu’il considère comme les effets d’une maladie appelée _éphialtès_ par les Grecs, et _pezard_ par le vulgaire, et qu’il définit comme «un empeschement de la respiration, de la voix et du mouvement, avec oppression du corps, qui nous représente, en dormant, quelque poids sur l’estomach.» Selon lui, la cause de cette maladie «est une vapeur grossière bouchant principalement le derrière du cerveau, et empeschant l’issue des esprits animaux destinez au mouvement des parties.» Il constate, d’ailleurs, que le vulgaire attribue ces désordres à l’Esprit malin, plutôt que de s’en prendre à la «malignité d’une vapeur ou de quelque humeur pituiteuse et grossière, laquelle fait oppression dans ce ventricule, dont la froideur et la foiblesse, produite par le défaut d’esprits et de chaleur, qui tiennent toutes les parties en arrest, sont les plus manifestes causes.» Il conclut, en conséquence, que cet état maladif, dans lequel le diable n’est pour rien, ne saurait déterminer la génération, «laquelle estant un effet de la faculté naturelle, et celle-ci, de l’âme végétante, elle ne peut convenir au démon qui est un pur esprit.»

Cette théorie de la génération dut produire une vive curiosité dans l’assemblée, qui ne soupçonnait pas les facultés de l’_âme végétante_; mais le second orateur, qui était un savant nourri de la lecture des classiques grecs et latins, prit la défense des démons, et voulut prouver la réalité de leurs «accouplements avec les hommes, lesquels on ne peut nier, sans démentir une infinité de personnes de tous aages, sexes et conditions, à qui ils sont arrivez.» Là-dessus, il cite plusieurs personnages illustres de l’antiquité et du moyen âge, qui ont été engendrés par les faux dieux ou les démons; il cite comme de véritables incubes les faunes, les satyres, et le principal d’entre eux, Pan, chef des incubes, appelé _Haza_ par les Hébreux, comme le chef des succubes, _Lilith_; il cite les _Néfésoliens_, que les Turcs regardent comme issus des démons, «soit que ceux-ci empruntent une femme étrangère qu’ils peuvent transporter presque en un instant, et, par ce moyen, conserver ses esprits et empescher leur escoulement et transpiration; soit par leur propre vertu, puisque tout ce qui se peut faire naturellement, comme est la semence, se peut faire aussi par les démons. Voire quand bien ils ne pourroient faire de la semence propre, il ne s’ensuit pas de là qu’ils ne puissent produire une créature parfaite.»