Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 5/6

Part 7

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Le portrait d’une vieille de cette espèce a été composé en vers par un poëte du seizième siècle; c’est un morceau très-remarquable, qui fut attribué à François Rabelais, dans la première édition complète de ses œuvres (_Lyon_, _Jean Martin_, 1558), et qui avait paru dès 1551 dans un recueil de poésies de François Habert. Cet Habert était un ami de Rabelais, et l’on peut supposer qu’il avait voulu sauver de l’oubli les _Épîtres à deux vieilles de différentes mœurs_, que Rabelais, alors curé de Meudon, ne pouvait ni ne voulait publier sous son nom. Voici ce qui se rapporte à notre sujet dans le _blason_ poétique de la mauvaise vieille, que nous retrouverons trait pour trait chez la Sibylle de Panzoust, qui figure parmi les personnages allégoriques du _Pantagruel_:

Vieille édentée, infâme et malheureuse, Vieille sans grace, aux vertus rigoureuse, Vieille en qui gist trahison et querelle, Vieille truande, inique maquerelle, Vieille qui rendz les pucelles d’honneur, Femmes aussy, en crime et déshonneur: Vieille qui n’eus oncq charité aulcune, Vieille tousjours pleine d’ire et rancune, Vieille de qui l’infâme et layde peau En puanteur passe un sale drapeau: Vieille laquelle on ne veid oncq bien dire D’homme vivant, mais tousjours en médire: Vieille qui n’as oncq beu vin meslé d’eau, Vieille qui fays de ton lict un bordeau; Vieille qui as la tetasse propice Pour en enfer d’un diable estre nourrice: Vieille qui as l’art magique exercé Plus qu’oncq ne feist et Médée et Circé... Vieille meschante, exécrable et infecte, Qui de ta voix les éléments infecte: Ne crains-tu point, vieille, que de tes faictz Qui devant Dieu sont sales et infaictz, Tu soys un jour amèrement punie? Penses-tu bien demourer impunie, Vieille mauldicte, ayant tant de pucelles Mises au train de folles estincelles, Ayant vendu contre droict et raison Femmes d’honneur et de bonne maison!

Les couleurs énergiques de ce _blason_ d’une vieille, que l’auteur ne nomme pas, ont certainement servi depuis à Mathurin Regnier, dans le portrait de sa Macette, qui est le prototype des regrattières de la Prostitution du temps de Henri IV.

CHAPITRE XXV.

SOMMAIRE. —La Prostitution légale comparée, par un moraliste, aux «parties secrètes du corps social.» —Derniers vestiges et transformations de la Prostitution religieuse. —Le manichéisme, la _vauderie_ et la sorcellerie. —Métamorphose diabolique de la Prostitution hospitalière. —Les incubes et les succubes remplacent les dieux lares et les demi-dieux agrestes. —Les Dusiens ou Druses des Gaulois. —Saint Augustin affirme et saint Jean Chrysostome nie. —Rêveries des rabbins juifs, adoptées par les docteurs de l’Église. —Adam et ses diablesses. —Multiplication surnaturelle des premiers hommes. —Variétés du cauchemar. —Opinion de Guibert de Nogent. —Sentiment du père Costadau. —Étymologie d’_incube_ et de _succube_. —Le préfet Mummolus. —Les succubes de l’évêque Éparchius. —L’incube de la mère de Guibert de Nogent. —Le bâton et l’exorcisme de saint Bernard. —Décision du pape Innocent VIII. —La vie ascétique prédisposait aux attentats des éphialtes. —Doctrine des casuistes sur les songes impurs. —Armelle Nicolas. —Angèle de Foligno. —Correspondance de sœur Gertrude avec Satan. —Le démon et les vierges. —Jeanne Herviller, de Verberie. —Les incubes chauds et les incubes froids. —Aveux de leurs victimes. —Puanteur du diable. —Enfants nés du démon. —Distinction entre l’incubisme et la sorcellerie. —Agrippa et Wier. —Les incubes et les succubes discutés en pleine Académie, au dix-septième siècle. —Leurs faits et gestes expliqués par la science et la raison.

La Prostitution légale semblait avoir acquis tout son développement régulier et nécessaire: elle possédait son code, ses usages, ses coutumes, ses priviléges, ses _suppôts_ et même sa langue. Elle vivait presque en bon accord, s’il est permis de parler ainsi, avec l’autorité ecclésiastique et civile; elle régnait, pour ainsi dire, dans certaines rues, à certaines heures, moyennant certaines conditions de police urbaine; elle faisait partie intégrante de l’organisation du _corps social_, et elle en formait, suivant l’expression bizarre d’un vieil auteur, «les _parties secrètes_, que la pudeur conseille de cacher, mais qu’on ne retrancheroit pas sans tuer les bonnes mœurs, qui sont comme le chef et le cœur d’une nation décente.» Cependant, à côté de cette Prostitution légale, avouée ou tolérée par le pouvoir politique, on retrouvait encore les traces, bien effacées, bien dégénérées, sans doute, de la Prostitution hospitalière et de la Prostitution religieuse, ces deux antiques compagnes du paganisme chez les peuples primitifs.

La Prostitution religieuse proprement dite persistait obscurément dans le culte traditionnel de quelques saints, auxquels la superstition populaire conservait les attributions obscènes de Pan, de Priape et des dieux lares; mais ce n’étaient que de rares exceptions attachées à des pèlerinages mystérieux, à des chapelles étranges qui restaient païennes sous des noms chrétiens. Ces impudiques réminiscences de l’idolâtrie étaient comme enfouies au fond des campagnes, et aucun scandale n’en rejaillissait sur le glorieux manteau de l’Église catholique et romaine. La Prostitution religieuse avait pris ailleurs des allures plus effrontées, à l’aide des hérésies monstrueuses qui ne cessaient de se reproduire dans le sein même de la religion de Jésus-Christ, en ranimant sans cesse les germes épars du manichéisme. Le manichéisme avait engendré l’hérésie des Vaudois, et la _vauderie_, quoique extirpée par le fer et par le feu, poussait çà et là des rejetons rabougris, qui ne portaient que des fruits impurs et qui tombaient bientôt dans les flammes du bûcher. Il ne sera pas sans intérêt de rechercher, dans les cendres éteintes de ces hérésies manichéennes et vaudoises, le principe vivace de la Prostitution religieuse.

Cette Prostitution s’était aussi perpétuée et enracinée dans une autre espèce d’hérésie, qui, sortie de la même source, avait pris un caractère tout différent de celui du manichéisme, et semblait s’être développée vers un but tout opposé. La sorcellerie, en instituant le culte des démons, n’avait pas manqué de s’emparer de la Prostitution, comme d’un puissant moyen d’action matérielle sur ses exécrables adeptes. Une dépravation inouïe avait imaginé cette Prostitution infernale, qui servait de lien invisible entre les sorciers de tous les âges et de tous les pays, et qui était l’âme de leurs infâmes assemblées.

Quant à la Prostitution hospitalière, cette sœur naïve et crédule de la Prostitution sacrée, elle se montrait encore de loin en loin dans le sanctuaire de la vie domestique: l’imagination déréglée et surexcitée en faisait, d’ordinaire, tous les frais. C’était encore un reflet des croyances et des mystères du paganisme. Le commerce charnel des esprits avec les hommes et les femmes passait alors pour un fait incontestable; et ce commerce maudit, que l’Église a compté longtemps parmi les plus graves symptômes de la possession diabolique, ouvrait la porte à des libertinages secrets. L’impudique superstition des incubes et des succubes avait son origine dans les habitudes de la Prostitution hospitalière, et les chrétiens des deux sexes se persuadaient avoir des rapports lubriques avec les démons et les anges qui participaient également de l’un et l’autre sexe, de même que les païens cohabitaient avec leurs dieux lares, ou bien quelquefois entraient en communication directe avec les faunes, les satyres, les nymphes, les naïades et les demi-dieux agrestes.

Nous avons donc à examiner ce qu’était la Prostitution, au moyen âge, sous trois faces distinctes: dans l’hérésie, dans la sorcellerie, dans la superstition des incubes et succubes.

Ces démons, que les Gaulois nommaient _dusiens_ ou _druses_ (_drusii_), exerçaient déjà leurs violences et leurs séductions nocturnes à l’époque où saint Augustin reconnaissait leur existence et leurs attentats (voy. p. 249 du t. III de cette Histoire), en déclarant que c’eût été de l’impudence que de nier un fait si bien établi: _Ut hoc negare impudentiæ videatur_. Plusieurs Pères de l’Église cependant, entre autres saint Jean Chrysostome (Homélie 22 sur la _Genèse_), s’étaient inscrits en faux contre les actes de luxure qu’on prêtait aux démons incubes et succubes. Mais la religion hébraïque donnait à ces démons une origine contemporaine des premiers hommes, et l’Église chrétienne adopta l’opinion des rabbins dans l’interprétation du fameux chapitre de la _Genèse_ où l’on voit les fils de Dieu prendre pour femmes les filles des hommes et procréer une race de géants. Les docteurs et les conciles, néanmoins, n’allèrent pas aussi loin que les interprètes juifs qui racontaient la légende des démons, comme si la chose s’était passée sous leurs yeux; aussi, selon ces vénérables personnages, «pendant cent trente ans qu’Adam s’abstint du commerce de sa femme, il vint des diablesses vers lui, qui en devinrent grosses, et qui accouchèrent de diables, d’esprits, de spectres nocturnes et de fantômes.» (_Le Monde enchanté_, par Balthazar Bekker; Amsterdam, 1694, 4 vol. in-12. Voy. t. I, p. 162.) Ces rabbins et les démonologues, une fois engagés dans cette généalogie des démons de la nuit, ne s’arrêtèrent pas en si beau chemin: ils découvrirent que, si notre père Adam avait eu affaire à un succube, Ève s’était mise en relation charnelle avec un incube, qui aurait ainsi travaillé perfidement à la multiplication du genre humain!

Quoi qu’il en soit de ces légendes du monde antédiluvien, l’existence des incubes et des succubes n’était contestée par personne, et on leur attribuait tous les fâcheux effets du cauchemar; car ces hôtes incommodes, qui visitaient les garçons et les filles pendant leur sommeil, n’en voulaient pas toujours à leur chasteté: ils venaient souvent s’asseoir auprès d’eux, en leur soufflant à l’oreille mille rêves insensés; ou bien ils pesaient sur la poitrine du dormeur, qui se sentait étouffer, et qui s’éveillait enfin, plein d’épouvante, tremblant, et glacé de sueurs froides, au milieu des ténèbres. Mais, plus ordinairement, ce démon, tantôt mâle et tantôt femelle, quelquefois pourvu alternativement ou simultanément des deux sexes, s’acharnait sur la victime qu’il avait choisie et qu’un sommeil de plomb lui livrait sans défense. Fille ou garçon, le complice involontaire des plaisirs de l’esprit malin y perdait sa virginité et son innocence, sans connaître jamais l’être invisible dont il ne sentait que les hideuses caresses. A son réveil, toutefois, il ne pouvait douter de l’impure oppression qu’il avait subie, lorsqu’il en constatait avec horreur les irrécusables témoignages qui souillaient sa couche.

Telle était l’opinion générale non-seulement du peuple, mais encore des hommes les plus éclairés et les plus éminents. «Partout, dit le pieux Guibert, de Nogent, dans les mémoires de sa vie (_De vita sua_, lib. I, c. 13), on cite mille exemples de démons qui se font aimer des femmes et s’introduisent dans leur lit. Si la décence nous le permettait, nous raconterions beaucoup de ces amours de démons, dont quelques-uns sont vraiment atroces dans le choix des tourments qu’ils font souffrir à ces pauvres créatures, tandis que d’autres se contentent d’assouvir leur lubricité.» Ces démons, en effet, étaient bien différents d’humeur et de caprice: les uns aimaient comme de véritables amants, auxquels ils s’appliquaient à ressembler de tout point; les autres, moins novices peut-être ou plus pervers du moins, se portaient à d’incroyables excès de libertinage; la plupart ne se distinguaient pas du commun des hommes dans les résultats de la passion; mais quelques-uns justifiaient de leur nature supérieure, par des prodiges d’incontinence et de luxure.

La conduite des victimes envers ces oppresseurs ou _éphialtes_ (ἐφιάλτης) nocturnes était également bien différente: celles-ci s’accoutumaient bientôt à l’approche du démon familier et vivaient en bon accord avec lui; celles-là éprouvaient dans ce commerce damnable autant d’aversion pour elles-mêmes que pour leur tyran; presque toutes, au reste, gardaient le silence sur ce qui se passait en ces unions sacriléges, que l’Église frappait d’anathème en détournant les yeux. «Il ne resteroit plus qu’à montrer, disait le révérend père Costadau en plein dix-septième siècle, comment les démons peuvent avoir ce commerce charnel avec des hommes et avec des femmes; mais la matière est trop obscène pour l’exprimer en notre langage.» (_Traité histor. et crit. des principaux signes qui servent à manifester les pensées ou le commerce des esprits_; Lyon, Bruyset, 1720, t. V, p. 137.) Voilà pourquoi on était plus à l’aise en parlant latin sur le fait des incubes et des succubes.

Les écrits des théologiens, des philosophes, des médecins et des démonologues du moyen âge, sont remplis d’observations circonstanciées au sujet des incubes et des succubes, qui trouvaient bien peu d’incrédules, avant que la science eût expliqué naturellement tous leurs méfaits. Le christianisme avait accepté, pour le compte du diable et de ses suppôts, les actes détestables de violence et de séduction, que le paganisme, depuis la plus haute antiquité, attribuait à ses dieux subalternes et aux démons de la nuit. C’étaient, de la part des uns et des autres, les mêmes œuvres de Prostitution fantastiques; mais les esprits invisibles qui s’en rendaient coupables n’étaient pas détestés par les païens, comme ils le furent par les chrétiens, à qui l’Église recommandait de se défendre sans cesse contre les piéges de l’enfer. Cependant, si l’opinion commune ne mettait pas en doute les horribles attentats que ces méchants esprits exerçaient contre l’espèce humaine pendant son sommeil, la philosophie avait nié hautement ces attentats, dès qu’elle s’était livrée à l’examen du fait et dès qu’elle eut constaté les phénomènes du cauchemar.

On appelait _incube_, _incubus_, le démon qui prenait la figure d’un homme pour avoir commerce avec une femme endormie ou éveillée. Ce nom dérive du verbe latin _incubare_, qui signifie _être couché sur quelqu’un_. Les Grecs nommaient l’incube ἐφιάλτης, démon _sauteur_ ou _insulteur_ (_insultor_), qui se rue sur quelqu’un. Dans un vieux glossaire manuscrit, cité par Ducange, le mot _incuba_ ou _surgeseur_ est accompagné de cette définition: «_Incubi vel incubones_, une manière de diables qui solent gesir aux femes.» Ducange emprunte encore, aux Gloses (_Glossæ_) manuscrites pour l’intelligence des ouvrages médicaux d’Alexandre de Tralles, un passage qui prouve que les savants confondaient autrefois, sous la dénomination d’_incube_, le démon du cauchemar et la souffrance qu’il causait au dormeur: «_Incubus, est passio in quâ dormientes suffocari et à dæmonibus opprimi videntur._» L’étymologie de _succube_, en latin _succubus_, ne diffère de celle d’_incube_, que par la différence du rôle que jouait le démon changé en femme. Nous croyons qu’on a dû dire _succubare_ pour _cubare sub_, être couché sous quelqu’un. Toutefois Ducange n’a point admis ce mot-là et son dérivé dans son Glossaire, où les écrivains de la basse latinité auraient pu amplement combler cette lacune.

Les succubes, il est vrai, sont plus rares que les incubes, dans les relations du moyen âge; mais ces derniers, en dépit des exorcismes et de la pénalité ecclésiastique, ne laissaient pas reposer les femmes et les filles de nos aïeux. Après avoir fait des miracles dans la légende des saints, ils viennent étaler leurs infamies en pleine histoire. Grégoire de Tours nous raconte la mort du préfet Mummolus (liv. VI), qui envoyait des démons obscènes aux dames gauloises qu’il voulait damner. Le même chroniqueur nous fait entendre que Satan lui-même ne dédaignait pas, dans l’occasion, de se donner ce passe-temps. Un saint évêque d’Auvergne, nommé Éparchius, s’éveille, une nuit, avec l’idée d’aller prier dans son église; il se lève, pour s’y rendre; il trouve la basilique, éclairée d’une lumière infernale et toute remplie de démons qui commettent des abominations en face de l’autel; il voit, assis dans sa chaire épiscopale, Satan, en habits de femme, présidant à ces mystères d’iniquité: «Infâme courtisane! lui crie-t-il, tu ne te contentes pas d’infecter tout de tes profanations; tu viens souiller le siége consacré à Dieu, en y posant ton corps dégoûtant. Retire-toi de la maison de Dieu!—Puisque tu me donnes le nom de courtisane, reprend le prince des démons, je te tendrai beaucoup d’embûches, en t’enflammant d’amour pour les femmes.» Satan s’évanouit en fumée, mais il tint parole, et fit éprouver à Éparchius toutes les tortures de la concupiscence charnelle. (Grég. de Tours, liv. II, ch. 21.)

Un historien aussi grave que Grégoire de Tours, Guibert de Nogent, racontait avec la même bonne foi, cinq siècles plus tard, les insultes que sa mère avait eues à subir de la part des incubes, que la beauté de cette sainte femme attirait sans cesse autour d’elle. Une nuit, pendant une douloureuse insomnie où elle baignait sa couche de ses larmes, «le démon, selon sa coutume d’assaillir les cœurs déchirés par la tristesse, vint tout à coup s’offrir à ses yeux, que ne fermait pas le sommeil, et l’oppressa presque jusqu’à la mort, d’un poids étouffant.» La pauvre femme ne pouvait plus ni remuer, ni se plaindre, ni respirer; mais elle implorait intérieurement le secours divin, qui ne lui manqua pas. Son bon ange se tenait justement au chevet de son lit; il s’écria d’une voix douce et suppliante: «Sainte Marie, aide-nous!» et il s’élança sur le démon incube, pour le forcer de quitter la place. Celui-ci se dressa sur ses pieds, et voulut résister à cette attaque inattendue; mais l’ange le renversa sur le plancher avec un tel fracas, que sa chute ébranla toute la maison. Les servantes se réveillèrent en sursaut et coururent au lit de leur maîtresse, qui, pâle, tremblante, à demi morte de peur, leur apprit le danger qu’elle avait affronté, et dont elle portait les marques. (Guibert, _De vita sua_, lib. I, cap. 13.)

Les bons anges n’étaient pas toujours là pour venir en aide à la faiblesse des femmes, et le diable avait alors l’avantage. Mais l’Église pouvait encore lui ravir sa proie, témoin l’exorcisme mémorable dont il est question dans la vie de saint Bernard, écrite peu de temps après sa mort. Une femme de Nantes avait commerce avec un démon qui la visitait toutes les nuits, lorsqu’elle était couchée avec son mari: celui-ci ne se réveillait jamais. Au bout de six ans de cette affreuse cohabitation, la pécheresse, qui ne s’en était jamais vantée, avoua tout à son confesseur et ensuite à son mari, qui eut horreur d’elle et la quitta. Le démon incube resta seul possesseur de sa victime. Cette malheureuse sut, de la bouche même de son abominable amant, que l’illustre saint Bernard devait venir à Nantes; elle attendit avec impatience l’arrivée du saint, et alla se jeter à ses pieds, en lui demandant de la délivrer de l’obsession diabolique. Saint Bernard lui ordonna de faire le signe de la croix, en se couchant, et de placer auprès d’elle, dans son lit, un bâton qu’il lui donna: «Si le démon vient, lui dit-il, ne le craignez plus; il aura beau faire, je le défie de vous approcher.» En effet, l’incube se présenta, comme à l’ordinaire, pour usurper les droits du mari; mais il trouva le bâton de saint Bernard, qui gardait le lit de cette femme. Il ne fit que se démener autour de ce lit, en la menaçant: une barrière insurmontable s’élevait entre eux. Le dimanche suivant, saint Bernard se rendit à la cathédrale avec les évêques de Nantes et de Chartres; une foule immense était accourue, pour recevoir sa bénédiction; il fit distribuer des cierges allumés à tous les assistants, et il leur raconta la déplorable histoire de la femme vouée aux plaisirs du diable; ensuite il exorcisa le mauvais esprit, et lui défendit, par l’autorité de Jésus-Christ, de tourmenter jamais cette femme ni aucune autre. Après l’exorcisme, il ordonna que tous les cierges fussent éteints à la fois, et la puissance du démon incube s’éteignit en même temps.

Si saint Bernard ne doutait pas de la réalité du commerce exécrable des succubes avec les femmes, on ne saurait se scandaliser de ce que saint Thomas d’Aquin se soit longuement occupé de ces audacieux démons, dans sa _Summa theologiæ_ (quæstio LI, art. 3). L’autorité de ces deux grands saints était bien suffisante pour excuser les malheureuses qui croyaient servir, malgré elles, à cette étrange prostitution, et qui ne possédaient plus, en guise de talisman préservatif, le bâton de saint Bernard. Rien n’était plus fréquent que des révélations de ce genre, dans le tribunal de la confession, et le confesseur tirait de ses pénitentes la conviction du fait qu’il combattait, trop souvent inutilement, par des prières et des exorcismes. Le pape Innocent VIII ne se montrait donc pas plus superstitieux que ses contemporains, lorsqu’il reconnaissait en ces termes, dans une lettre apostolique, l’existence des incubes et des succubes: «_Non sine ingenti molestiâ ad nostrum pervenit auditum complures utriusque sexus personas, propriæ salutis immemores et a fide catholica deviantes, dæmonibus incubis et succubis abuti._» Ce n’était pas seulement la confession religieuse qui avait dévoilé les mystères de l’incubisme et du succubisme; c’étaient surtout les aveux forcés ou volontaires, que l’inquisition arrachait aux accusés, dans les innombrables procès de sorcellerie, qui hérissèrent de potences et de bûchers tous les pays de l’Europe.

L’imagination avait toujours été seule coupable de toutes les œuvres nocturnes qu’on imputait au démon; mais, suivant la croyance des anciens, on était persuadé que les ténèbres appartenaient aux esprits infernaux, et que le sommeil des hommes se trouvait ainsi exposé à la malice de ces artisans du péché. On les accusa donc d’employer les songes à la tentation des pécheurs endormis. «Principalement, dit le savant Antonio de Torquemada, le diable tasche de faire cheoir le dormeur au péché de luxure, le faisant songer en plaisirs charnels, jusque-là qu’il l’empestre de pollutions, de manière que, nous plaisans en icelles, depuis que nous sommes resveillez, elles sont cause de nous faire pescher mortellement.» (Voy. l’_Hexameron_, traduit de l’espagnol par Gabriel Chappuys (Rouen, Romain de Beauvais, 1610, in-16.) Bayle, dans sa _Réponse aux Questions d’un provincial_, rapporte, à ce sujet, la doctrine des casuistes touchant les songes qu’on a mis longtemps sur le compte des incubes et des succubes: «Les plus relâchez conviennent qu’on est obligé de prier Dieu de nous délivrer des songes impurs; que si l’on a fait des choses pendant la veille que l’on sache propres à exciter les impuretez en dormant; que si l’on n’a point regret le lendemain de s’être plu à ces songes, et que si l’on se sert d’artifice pour les faire revenir, on pèche.» (_Œuvres de Bayle_, t. III, p. 563.)