Part 6
Si la philologie érotique pouvait entrer dans une histoire générale de la Prostitution, nous pourrions lui consacrer plusieurs chapitres très-neufs et très-intéressants; car il n’existe par encore un ouvrage spécial, dans lequel on ait étudié à fond les origines de la langue ou plutôt du jargon des mauvais lieux. Cette langue, qu’on peut appeler technique, est à peine indiquée dans quelques anciens dictionnaires français, tandis que la plupart des glossaires grecs et latins lui accordent une large place, et la mêlent, pour ainsi dire, sans aucun scrupule, à la langue oratoire et littéraire. Rien ne serait donc plus facile que d’extraire, des glossaires consacrés aux langues anciennes et classiques, tout ce qui a rapport à la Prostitution antique, et le savant P. Pierhugues ne s’est pas mis en grands frais d’érudition, pour compiler son _Glossarium eroticum linguæ latinæ_, dont les articles les plus curieux sont sortis du portefeuille d’un excellent philologue, M. le baron de Schonen, que ses beaux travaux sur les érotiques grecs eussent élevé au premier rang dans l’érudition moderne. Tout est encore à faire pour la connaissance de la vieille langue érotique française; les matériaux sont innombrables, et cependant, ils n’ont jamais été recueillis et mis en œuvre. Si, comme l’a dit Boileau,
Le latin dans les mots brave l’honnêteté,
le français est plus modeste, ou, du moins, plus timide et plus sournois. Cette langue érotique, si riche et souvent si ingénieuse, il faut le reconnaître, ne prend ses ébats que dans des facéties gaillardes, des romans libertins, des poésies graveleuses, des contes joyeux et des chansons ordurières. Elle est, d’ailleurs, désavouée par la langue proprement dite, et bannie absolument des vocabulaires, où elle ne se glisse parfois que sous un déguisement convenable; mais elle n’en existe pas moins avec son génie original, et elle se perpétue de bouche en bouche, par tradition, en conservant ses archaïsmes, ses métaphores, ses images, ses proverbes, même ses onomatopées. On peut comparer cette langue obscène à l’argot des voleurs et du bas peuple. Elle a sa raison d’être, et, quoiqu’elle n’ait pas d’échos dans la langue des honnêtes gens, quoiqu’elle soit mise hors la loi de la grammaire, quoiqu’elle ne s’enseigne pas avec les humanités, elle est éternellement vivace et elle ne vieillit pas, parce qu’elle roule toujours sur le même fonds et qu’elle n’a plus à s’étendre sur de nouveaux objets.
On prouverait aisément, dans une étude philologique sur le jargon de la Prostitution, que ce jargon est contemporain de la langue vulgaire, et qu’il s’est formé d’un mélange confus de tous les idiomes et de tous les dialectes, comme s’il eût la prétention de représenter une langue universelle. Il y a, en effet, dans ce jargon étrange, né du caprice et de l’à-propos, du hasard et de l’occasion, une foule de mots, qui n’ont pas pris la peine de quitter leur caractère national, et qui se sont faits français, en restant grecs, latins, italiens, allemands ou espagnols. Il semble que la Prostitution, qui fut toujours, par nature, vagabonde et voyageuse, avait établi entre tous ses suppôts et sujets des deux sexes un langage de convention, qu’on parlait et qu’on entendait également dans les différentes provinces de la France, à une époque où deux villes voisines étaient souvent étrangères l’une à l’autre à cause de leurs patois.
Un vieux conteur français a parodié librement le conte rapporté par Hérodote, qui attribue au roi d’Égypte Psamméticus une bizarre invention pour découvrir quelle était la langue primitive, mère de toutes les autres. Selon notre conteur, il s’agissait de savoir quel avait été le premier mot de la langue française, et les académies s’étaient déclarées incompétentes, devant cette question épineuse. Le maître ès arts, qui se préoccupait de la solution d’une telle difficulté, imagina, un jour qu’il était de loisir, de consulter, sur le point en litige, une _folle femme_, attendu, pensait-il, que les fous ont la science infuse et cachée. «Avez-vous point eu affaire à des muets? lui demanda-t-il doctoralement.—Comme aux autres, répondit-elle.—Çà, ma mie, n’avez-vous pas tiré d’eux un seul mot chrétien?—Oui, bien, reprit-elle: ils savent dire _hic_ et _hoc_.—Ce sont mots latins, ce me semble?—Nenni, point, mon seigneur: c’est _ceci_ et _cela_.» Ce conte facétieux mériterait d’être invoqué à l’appui de la vénérable antiquité du jargon érotique.
L’ouvrage qui traite de ce mystérieux jargon avec le plus de détails étymologiques, c’est assurément le commentaire de Jacob Leduchat sur le _Gargantua_ et le _Pantagruel_. L’honnête Leduchat, quoique protestant, était un philologue, qui ne se faisait pas scrupule d’appeler les choses par leur nom, et qui en affaire d’érudition ne trouvait rien de trop cru ni de trop nu. Nous renverrons donc nos lecteurs à ce célèbre commentaire, qu’un autre philologue, Éloy Johanneau, a complété depuis dans le même goût, en renchérissant sur les obscénités quintessenciées de Rabelais. Il y a un troisième commentateur de Rabelais, qui s’est attaché plus particulièrement à étudier la langue érotique dans son auteur favori; c’est le très-savant et très-pantagruélique abbé de l’Aulnaye, qui, à l’âge de quatre-vingts ans environ, a publié une bonne édition de Rabelais (Paris, Desoer, 1820, 3 vol. in-12; avec des augmentations considérables, Paris, Louis Janet, 1823, 3 vol. in-8). Sous le titre d’_Erotica verba_, il a inséré, dans le troisième volume de son édition, un petit glossaire, que Rabelais n’a pas fourni seul et qui manque de développements dans l’explication des termes. L’audacieux abbé a reculé sans doute devant les dangers de la matière, quoiqu’il ait placé son essai pornologique sous la sauvegarde de ce distique de Tabourot, qui avait pris pour devise: _A tous accords_, et qui se mettait si volontiers au diapason de la vieille gaieté française:
Putidulum scriptoris opus ne despice, namque Si lasciva legis, ingeniosa leges.
Ce glossaire a le défaut d’enregistrer simplement, par ordre alphabétique, des locutions, la plupart anciennes, sans ajouter à chacune d’elles les commentaires étymologiques et historiques qu’elles peuvent motiver. Le _Dictionnaire comique_ de Leroux, qui a été réimprimé trois ou quatre fois dans le siècle dernier, offre sans doute une nomenclature beaucoup moins complète que celle des _Erotica verba_ de Stanislas de l’Aulnaye, mais il fait suivre chaque mot, de quelque citation qui en fixe le sens et la propriété. Ce _Dictionnaire comique_, par malheur, manque d’érudition et de critique, et le compilateur, qui était loin de connaître les meilleures sources du vieux langage, ne se fait pas scrupule de rendre son sujet encore plus scabreux, par des définitions qui surpassent souvent l’indécence des mots eux-mêmes.
Nous n’aborderons donc pas, même avec réserve, les difficultés d’un pareil sujet, et nous nous bornerons à remarquer que la langue érotique française, qui se dessine déjà très-carrément dès le treizième siècle, procède d’habitude par le pléonasme et la redondance, traduit les mots à son usage dans les langues étrangères, ou se les approprie tels qu’ils sont avec leur consonnance indigène, recherche les images du style figuré, triomphe dans les équivoques, et obvie sans cesse à la monotonie du discours, au moyen des plus singulières combinaisons philologiques. On dirait que tous les mots, toutes les phrases faites de la langue générale, peuvent être, au besoin, appliqués à cette langue particulière, qui s’enrichit de la sorte aux dépens de la technologie tout entière. La langue érotique, comme le fait observer l’abbé de l’Aulnaye, est, sans contredit, une des plus riches de toutes les langues techniques. Ainsi, au seizième siècle, par exemple, on n’avait pas moins de trois cents mots ou périphrases pour exprimer l’_acte vénérien_ (voy. ce mot dans les _Erotica verba_). Quant aux parties génitales de l’homme et de la femme, elles étaient représentées par quatre cents noms différents, qui se distinguent par leur variété pittoresque et leurs singulières attributions.
Mais il est un chapitre du langage érotique, qui appartient essentiellement à l’histoire de la Prostitution; ce sont les dénominations populaires, sous lesquelles les femmes de mauvaise vie étaient désignées, à certaines époques et dans certaines circonstances; ce sont les sobriquets ignobles ou infâmes, qu’on donnait à leurs honteux assesseurs; ce sont les synonymes plus ou moins voilés, qu’on avait inventés pour caractériser les maisons de débauche sous leurs divers aspects. Nous avons déjà (chapitre VI, t. III, p. 367) expliqué étymologiquement les noms usuels des filles publiques, de leurs entremetteurs, de leurs amants et de leurs demeures, au treizième siècle. Mais cette nomenclature spéciale ne resta pas stationnaire, et elle ne fit que s’accroître depuis, en recevant le tribut de l’imaginative impure des poëtes et des conteurs. Voilà comment, au seizième siècle, la langue française s’était toute surchargée de ces excroissances érotiques, qui ressemblaient à des verrues produites par le mal de Naples.
Il suffira de citer ici la longue énumération dont l’abbé de l’Aulnaye a fait suivre, dans son glossaire, le mot _filles publiques_. Nous reprendrons ensuite quelques-uns des noms bizarres, qu’il a glanés dans les livres, pour les interpréter et pour en chercher le vrai sens: «Accrocheuses, alicaires, ambubayes, bagasses, balances de boucher qui pèsent toutes sortes de viandes, barathres, bassara, bezoches, blanchisseuses de tuyaux de pipe, bonsoirs, bourbeteuses, braydonnes, caignardières, cailles, cambrouses, cantonnières, champisses, cloistrières, cocquatris, coignées, courieuses, courtisanes, demoiselles du marais, drouines, drues, ensoignantes, esquoceresses, femmes de court talon, femmes folles de leur corps, folles d’amour, filles de joie, filles de jubilation, fillettes de pis, folles femmes, folieuses, galloises, jannetons, gast, gaultières, gaupes, gondines, godinettes, gouges, gouines, gourgandines, grues, harrebanes, hollières, hores, hourieuses, hourrières, lesbines, lescheresses, lévriers d’amour, linottes coeffées, loudières, louves, lyces, mandrounos, manefles, maranes, maraudes, martingales, maximas, mochés, musequines, pannanesses, pautonnières, femmes de péché, pèlerines de Vénus, pellices, personnières, posoères, postiqueuses, présentières, prêtresses de Vénus, rafaitières, femmes de mal recepte, redresseuses, revéleuses, ribauldes, ricaldes, rigobetes, roussecaignes, sacs de nuit, saffrettes, sourdites, scaldrines, tendrières de bouche et de reins, tireuses de vinaigre, toupies, touses, trottières, viagères, femmes de vie, villotières, voyagères, wauves, usagères, etc.»
Parmi ces noms, qui n’avaient pas tous passé de la langue écrite dans la langue parlée, et réciproquement, on en remarque plusieurs empruntés à l’antiquité grecque et latine, et, par conséquent, purement littéraires: alicaires, _alicariæ_; ambubayes, _ambubaiæ_; bassara, βασσαρα; lesbines, pour _lesbiennes_; maximas, _maximæ_; mochés, _mœchæ_; pellices, _pellices_; barathres, _barathra_. Un petit nombre de noms sont imités de l’italien, de l’espagnol, du bas-breton, du provençal et du languedocien: bagasses, _bagasse_; scaldrines, _sgualdrine_; ricaldes, _ricalde_; _gast_, _mandrounos_ et _manefles_. Il y a des noms, qui, par mépris ou par plaisanterie, rappellent les analogies morales ou physiques que les prostituées pouvaient avoir avec divers animaux: _cailles_, _coquatris_ (crocodiles), _levriers d’amour_, _linottes coeffées_, _louves_, _lyces_ (chiennes de chasse), _rousse-caignes_ (chiennes rousses, en languedocien), _wauves_ (loups-garous).
Certains noms font allusion à la vie errante et vagabonde de ces malheureuses: _bourbeteuses_, qui barbotent dans la boue; _champisses_, qui vivent dans les champs; _cantonnières_, qui sont cantonnées au coin des rues; _gaultières_, qui fréquentent les buissons (de _gault_, bois taillis); _hollières_, qu’on voit souvent changer de lieu (de _holler_, courir); _postiqueuses_, qui courent la poste; _maraudes_, qui vont çà et là; _toupies_, qui tournent à droite et à gauche; _trottières_, qui trottent jour et nuit; _viagères_, qui sont toujours sur les chemins; _voyagères_, qui voyagent.
Plusieurs noms se rapportent à des particularités indécentes du métier des filles publiques: _bezoches_ (pioches); _drues_; _hourrières_ (piocheuses, qui travaillent à la vigne avec la _hourre_); _coignées_; _escoqueresses_ (écosseuses); _martingales_ (qui doublent les enjeux); _hores_ (qui se payent à l’heure); _pautonnières_ (batelières ou passeuses); _posoères_ (qui posent); _presentières_ (qui présentent); _rafaitières_ (qui rajustent); _redresseuses_; _reveleuses_ ou plutôt _releveuses_; _touses_ (qui tondent); etc. La joyeuse vie, que mènent ordinairement les prostituées avec leurs amants, se trouve indiquée dans une foule de noms qui équivalent à _filles de joie_: _galloises_ (de _galle_, gaieté); _goudines_ ou _gaudines_ (de _gaudere_, se réjouir); _gouines_ (de _goyr_, jouir); _rigobetes_ (de _rigober_, faire la vie), etc. Les différentes espèces de femmes publiques, sont spécifiées par des noms différents: _accrocheuses_, celles qui raccrochent les passants; _bonsoirs_, celles qui les attirent, en leur disant bonsoir; _braydonnes_, celles qui leur tendent des gluaux ou _brays_; _cloistrières_, celles qui ne sortent pas du clapier; _caignardières_, celles qui hantent la compagnie des gueux; _courieuses_ et _courtisanes_, celles qui demeurent dans les Cours d’amour; _demoiselles du marais_, celles qui ont toujours les pieds dans la boue; _drouines_, celles qui portent avec elles tout leur outillage, comme les _drouineurs_ ou chaudronniers ambulants; _ensoignantes_, celles qui soignent leurs clients; _grues_, celles qui attendent au coin des rues; _lescheresses_, celles qui ont l’abominable industrie des fellatrices romaines; _loudières_, celles qui n’ont pour tout bien qu’un misérable grabat; _maranes_, celles qui, par la couleur de leur teint bistrée et par leurs cheveux crépus, accusent leur origine bohémienne ou moresque; _musequines_, celles qui se fardent et qui se parent; _pannanesses_, celles qui ne sont vêtues que de _panne_ ou de bure; _sourdites_, celles qui sont tombées dans le vice par suite d’une séduction; _saffrettes_, celles qui portent ceinture dorée et broderies d’or ou d’argent, qu’on appelait _saffre_; _villotières_, celles qui connaissent les tas de foin, qu’on appelait _villotes_.
Les périphrases, qui procèdent la plupart de quelque locution proverbiale, disent bien ce qu’elles veulent dire et n’ont pas besoin de commentaire, lors même qu’elles renferment un jeu de mots licencieux, comme _femmes de vie_ et _fillettes de pis_. Certains noms sont tirés de la langue du droit coutumier, comme _personnières_, qui participent à l’action, complices; _usagères_, terres vagues appartenant à la commune, etc. D’autres noms étaient devenus génériques, à cause de la qualité ordinaire des femmes qui les prenaient ou qui les recevaient, bien que ces noms-là fussent des noms de saintes, déguisés et corrompus, comme _Janneton_ diminutif de Jeanne, et _Margot_ diminutif de Marguerite. Enfin plusieurs noms, comme _cambrouses_, _harrebanes_, etc., qui n’ont pas encore été expliqués, demanderaient une longue enquête étymologique que nous n’entreprendrons pas ici.
L’abbé de l’Aulnaye, dans sa nomenclature des synonymes employés au seizième siècle pour qualifier les prostituées, a fait de nombreuses omissions, entre lesquelles nous signalerons seulement les suivantes: _gaures_, dont le sens est assez obscur; _gorres_, truies; _friquenelles_, de _frisque_, galant; _images_, c’est-à-dire peintes et fardées; _poupines_ et _poupinettes_, semblables à des poupées; _bringues_, par onomatopée, frétillantes; _bagues_, au figuré; _sucrées_, _paillasses_ et _paillardes_, qui couchent sur la paille; _brimballeuses_, qui sonnent la cloche; _seraines_ ou sirènes; _chouettes_, oiseaux de nuit; _capres_ ou _chèvres_, à cause de leur lubricité; _ancelles_ ou servantes; _guallefretières_, c’est-à-dire radoubeuses de vaisseaux; _peaultres_, d’où l’on a fait _peaulx_, filles à matelots; _gallières_, qui aiment la joie ou _galle_; _consœurs_ ou sœurs d’alliance; _bas-culz_, etc. Le _Dictionnaire comique_ de Leroux, que nous n’avons pas mis à contribution, ajouterait peut-être une vingtaine de noms bas et grossiers, que les auteurs du seizième siècle ont ramassés dans la fange de la Prostitution, et que Beroalde de Verville a enchâssés comme des diamants dans les ornements du _Moyen de parvenir_. Quant aux périphrases inventées pour exprimer le même objet sous toutes ses faces, elles sont innombrables et frappées, en général, au bon coin de l’esprit français. Nous n’essayerons pas d’en joindre une seule à celles que l’abbé de l’Aulnaye a pris soin de recueillir, comme pour donner une idée de toutes les autres qui pourraient être glanées après lui.
Une de ces périphrases, _femmes au court talon_, ne serait pas compréhensible par le simple rapprochement d’un proverbe qui a été formulé ainsi en deux rimes:
Mais la beaulté de la court, C’est d’avoir le talon court.
Un passage du cinquième livre de Rabelais nous fait connaître ce que c’était que d’_avoir le talon court_. En parlant du rajeunissement que la reine de la Quinte opérait sur les vieilles femmes, Rabelais observe qu’après avoir été rajeunies, «elles avoyent les talons trop plus courts que devant, ce qui estoit cause, que, à toutes rencontres d’hommes, elles estoyent moult subjectes et faciles à tomber à la renverse.»
Malgré cette multitude de surnoms de toute sorte qui s’appliquaient aux femmes de mauvaise vie, leur nom, par excellence, était toujours _putain_, qui ne fut banni entièrement du langage et du style honnêtes, qu’à la fin du règne de Louis XIV, car on le trouve encore dans les comédies de Molière. Aux quinzième et seizième siècles, il osait se montrer partout, dans les plaidoyers des avocats, dans les sermons des prédicateurs, dans les livres de morale, de jurisprudence et d’histoire, dans les ouvrages de poésie et de littérature. On le rencontre même dans des livres écrits par des femmes. L’abbé de l’Aulnaye a cité quatre proverbes, dans lesquels la sagesse des nations s’adresse à la _putain_, et lui dit son fait avec une candide grossièreté:
Amour de putain, feu d’étouppes.
Putain fait comme corneille: Plus se lave, plus noire est-elle.
Quand maistre coud et putain file, Petite pratique est en ville.
Jamais putain n’aima preud’hom, Ny grasse geline chapon.
Deux autres proverbes relatifs aux _femmes folles_ prouvent que le bon sens populaire attachait souvent un dicton moral à des mots qui rappelaient une pensée malhonnête, afin de mettre, pour ainsi dire, le remède à côté du mal.
Folles femmes n’aiment que pour pasture.
Femme folle à la messe, Femme molle à la fesse.
Si, dans cette abondante nomenclature, le nom de _catin_ ne figure pas, c’est qu’il n’a été introduit dans la langue érotique qu’à une époque très-rapprochée de nous. On avait dit longtemps _catin_ comme diminutif de _Catherine_, nom très-usité parmi les filles du peuple; ce nom était devenu synonyme de _poupée_, parce que les enfants appelaient ainsi leurs poupées; de là, le nom passa tout naturellement aux filles débauchées, qui ne se marient pas et restent filles toute leur vie, ce qu’on appelle proverbialement _coiffer sainte Catherine_. De _catin_ on a fait _cataut_, et le changement de terminaison n’a pas réhabilité ce diminutif.
Le lieu infâme où la Prostitution à son siége, le _bordel_, qui s’est glissé jusque dans les satires de Boileau et les contes de Voltaire, ne paraît pas avoir inspiré la verve des faiseurs de synonymes. L’abbé de l’Aulnaye n’en rapporte que cinq ou six, qui n’avaient pas même cours dans la langue usuelle et qui étaient réservés pour la langue écrite. Il cite l’_eschevinage_, qui paraît renfermer un sale jeu de mots; la _curatrie_, qui éveille l’idée d’une _cure_ ou prébende; le _clapoire_, qui dérive de _clapier_; le _putefy_, qui annonce le fief des putes; le _peaultre_, qui s’entend d’une mauvaise barque de passeur; le _paillère_, qui nous apprend que ces endroits-là n’avaient pas d’autres lits que des tas de paille et de foin, etc. Mais le mot _bordel_ fut toujours conservé, de préférence, quoique la situation et le régime du lieu eussent complétement changé, par suite des ordonnances de la Prostitution légale. Les _bordes_, qui avaient été les premiers repaires de la débauche publique, n’existaient plus nulle part, excepté dans quelques villes de province, à l’époque où les femmes de vie dissolue avaient le droit de _tenir bordel_ dans certaines rues diffamées où elles payaient patente et vivaient de leur métier sous la tutelle de la police municipale.
Les amants, les compagnons, les souteneurs de ces femmes perdues, tous ces honteux parasites de la Prostitution étaient toujours flétris du nom générique de _maquereaux_, mais ils avaient pris eux-mêmes d’autres surnoms qui sonnaient mieux à leurs propres oreilles. Ils s’appelaient et on les appelait quelquefois: _goulliards_ et _gouliafres_, parce qu’ils dévoraient le produit du commerce impudique de leurs tristes compagnes; _chalands_, parce qu’ils étaient les habitués de la maison; _paillards_, parce qu’ils brisaient la paille du lit; _holliers_, _houliers_, _houlleurs_, parce qu’ils couraient le pays avec leurs coureuses; _lescheors_ et _lescheurs_, parce qu’ils s’engraissaient aux dépens de la lèchefrite du logis; _maquignons_ et _courratiers_, ou _courtiers_, parce qu’ils aidaient au trafic déshonnête de leurs _mignonnes_; _francs-gontiers_, _gastouers_, _étalons_, _casse-museaux_, _calinaires_ ou _calins_, _lesbins_ et _lapins_, etc. Les hommes méprisables, qui se consacraient ainsi au plus hideux concubinage et qui en tiraient leurs seuls revenus, étaient les dépositaires, sinon les inventeurs, de l’argot de la Prostitution, et, dans les tavernes où ils passaient la journée à boire, à jouer, à blasphémer et à dormir, ils ne manquaient pas de révéler la dépravation de leurs mœurs par celle de leur langage.
Quant aux femmes déshonorées qui se mêlaient des trafics secrets de la Prostitution, elles étaient signalées au mépris et à la haine des honnêtes gens par le nom générique de _maquerelles_. Ce nom qualificatif répondait à toutes les conditions de leur abominable négoce, et il était admis indifféremment dans le style le plus relevé comme dans le plus bas langage. Les poëtes de cour du seizième siècle ne craignent pas de l’employer, à l’exemple des jurisconsultes et des légistes. Il semble que ce nom, qui n’a pas été exclu de la bonne langue avant le dix-septième siècle, suffisait autrefois à tous les besoins de la chose. Les personnes qui répugnaient à s’en servir, disaient _courtière_ ou _courratière_; les mots _entremetteuse_ et _appareilleuses_ ne sont venus que plus tard, et ils sentent déjà le style académique. On avait recours aussi à des périphrases qui témoignent de l’intention de ménager la susceptibilité de ces dames: _ambassadrices d’amour_, _conciliatrices des volontés_, _marchandes de chair fraîche_, _sentinelles d’amour_, etc. Celles qui exerçaient ce lucratif et odieux métier, et qui avaient une si grande place dans les mœurs de nos ancêtres, ne trouvaient partout que malédictions et outrages; le libertin même, qui les employait au service de ses plaisirs, ne se faisait point illusion sur leur infamie: ce n’étaient pas des femmes, heureusement, qui traitaient «les affaires de maquerelage,» c’étaient des vieilles.