Part 5
La belle Heaulmière, en se lamentant ainsi devant un feu de chènevottes, était accroupie sur ses talons vis-à-vis d’autres vieilles qui l’écoutaient avec un sourire railleur. Le _garçon rusé_, dont parlait en soupirant cette ancienne folle de son corps, n’existait plus, disait-elle, depuis trente ans. Cependant, les commentateurs de notre poëte sont tentés de croire que c’était François Villon lui-même qu’elle regrettait de la sorte, parce qu’il l’avait tant battue et tant pillée. Elle fait un gracieux portrait de ce qu’elle était alors, en opposition avec une triste peinture de ce qu’elle est maintenant. Ici, c’est la prostituée; là, c’est la _courtière_. Nous allons placer ces deux portraits si différents, en regard l’un de l’autre.
Qu’est devenu ce front poly, Ces cheveulx blonds, sourcilz voultiz (_arqués_), Grand entre’œil, le regard joly Dont prenoye les plus subtilz; Ce beau nez, ne grand ne petiz, Ces petites jointes oreilles, Menton fourchu, cler vistraictis (_clair visage bien fait_), Et ces belles levres vermeilles?
Ces gentes espaulles menues, Ces bras longs et ces mains traictisses (_bien faites_), Petiz tetins, hanches charnues, Eslevées, propres, faictisses A tenir amoureuses lysses, Ces larges reins, ce sadinet Assis sur grosses fermes cuysses Dedans son joly jardinet?
Le front ridé, les cheveulx gris, Les sourcilz cheuz, les yeux estainctz, Qui faisoient regars et ris Dont maintz marchans furent attainctz, Nez courbé, de beaulté loingtains, Oreilles pendens et moussues, Le vis (_visage_) pally, mort, et destaincts, Menton foncé, levres peaussues.
C’est d’humaine beauté l’yssues, Les bras courts et les mains contraictes, Les espaulles toutes bossues, Mammelles, quoy? toutes retraictes; Telles les hanches que les tettes Du sadinet... Fy! Quant des cuysses, Cuisses ne sont plus, mais cuissettes Grivelées comme saulcisses.
La belle Heaulmière n’est donc plus bonne à rien, si ce n’est à _bailler une leçon_ aux filles de joie, et voici la _doctrine_ qu’elle leur présente dans une ballade, où nous remarquerons que les _folles femmes_ appartenaient la plupart à des corporations de métier, comme nous l’avions déjà indiqué.
Or, y pensez, belle gantière, Qui m’escolière souliez estre, Et vous, Blanche la savatière, Or, est-il temps de vous cognoistre! Prenez à dextre et à senestre, N’espargnez homme, je vous prie, Car vieilles n’ont ne cours ny estre, Ne que monnoye qu’on descrie.
Et vous, la gente saulcissiere, Qui de danser estes adextre, Guillemette la tapissière, Ne mesprenez vers vostre maistre: Tous vous fauldra clore fenestre, Quand deviendrez vieille flestrie, Plus ne servirez qu’ung viel prebstre, Ne que monnoye qu’on descrie.
Jehanneton la chaperonniere, Gardez qu’ennuy ne vous empestre; Katherine l’esperonniere, N’envoyez plus les hommes paistre, Car, qui belle n’est, ne perpetre Leur male grace, mais leur rie: Laidde vieillesse amour ne impetre Ne que monnoye qu’on descrie.
Filles, veuillez vous entremettre D’escouter pourquoy pleure et crie? Pour ce que je ne me puys mettre Ne que monnoye qu’on descrie.
Cette ballade nous apprend que la Prostitution se recrutait, au quinzième siècle, parmi les _gantières_, les _savatières_, les _saucissières_, les _tapissières_, les _chaperonnières_ et les _éperonnières_. Nous y découvrons encore une particularité, qui mérite d’être signalée; c’est que ces femmes dissolues se plaçaient à leur fenêtre pour attirer les passants, comme cela se pratique encore en Hollande, à la Haye et à Amsterdam, où l’on voit, dans les rues suspectes, aux fenêtres du rez-de-chaussée, derrière des rideaux transparents, certaines filles qui se mettent en montre à moitié nues ou voluptueusement parées.
François Villon, qui avait en perspective les fourches patibulaires de Montfaucon, et qui était peut-être à demi corrigé avec l’espoir d’échapper à la potence, conseille à ses lecteurs d’appréhender le _barat_ (tromperie) des filles publiques, lesquelles n’en veulent qu’à la bourse et à l’honneur du prochain; car, dit-il,
Car ce sont femmes diffamées! S’elles n’ayment que pour argent, On ne les ayme que pour l’heure: Rondement ayment toute gent, Et rient, lorsque bourse pleure.
Le poëte se repent de n’avoir pas plutôt fréquenté les femmes de bien, qui l’eussent gardé du vice au lieu de l’y faire tomber, mais il ne peut s’empêcher de repasser avec complaisance dans son imagination les fredaines de sa folle jeunesse; c’étaient des _femmes diffamées_, d’accord, mais elles étaient si belles, si joyeuses, si bien faites pour l’amour! Il se souvient même des leçons qu’il a reçues de deux d’entre elles, qui lui avaient appris à _parler un peu le poictevin_. Nous croyons qu’il entend, par cette expression figurée, dont il nous serait difficile pourtant de rendre le sens exact, l’art du _souteneur de filles_; il ne désigne aussi ses deux institutrices, que par une métaphore qui est plus intelligible ou qui du moins a été expliquée:
Filles sont très-belles et gentes Demeurantes à Sainct-Genou, Près Saint-Julian des Voventes, Marches de Bretaigne ou Poictou, Mais je ne dy proprement où. Or, y pensez trestous les jours, Car je ne suis mie (_pas_) si fou: Je pense celer mes amours.
Pour comprendre ce langage figuré, il suffit de le rapprocher d’un passage du _Gargantua_ de Rabelais (liv. I, ch, 6), dans lequel il est question d’une _orde vieille_, qui exerçait le métier de sage-femme: «Elle était venue, dit maître François, de Brisepaille, d’auprès Sainct-Genou.» Le savant Leduchat constate, dans son commentaire, qu’on désignait ainsi, en Languedoc et en Dauphiné, une vieille débauchée: «Cela signifie, dit-il, qu’il y a longtemps qu’on a brisé avec les genoux la paille de son grabat.»
Villon a mis de côté la honte; il donne carrière à ses œuvres, et il formule en ces termes la morale des viveurs de son temps:
Il n’est tresor que de vivre à son aise.
Il fait un ample éloge des femmes de Paris, _qui ont le bec si affilé_, et il les élève au-dessus de toutes les langues de la chrétienté:
Il n’est bon bec que de Paris.
Il reconnaît aussi d’autres mérites aux Parisiennes, et il en cite quelques-unes, qui cependant ne faisaient pas fortune dans la débauche:
Temoing Jacqueline et Perrette Et Ysabeau qui dit: Enné!
Clément Marot, dans une note de son édition de Villon, assure que le mot _enné_ était un juron de filles. Villon s’apitoie sur la _disette_ de ces trois pauvres filles, qu’il n’avait pu enrichir, et auxquelles il souhaite les miettes tombant de la table des Célestins et des Chartreux; mais toutes ses préférences sont pour la grosse Margot:
Tres doulce face et pourtraicture, Assez devote créature: Je l’aime de propre nature, Et elle moy, la doulce sade (_mignonne_)!
C’est à elle qu’il adresse une ballade dont elle est l’héroïne, et dont il est le héros. Cette ballade nous offre le tableau pittoresque et cynique du ménage des filles et de leurs amants:
Si je ayme et sers la belle de bon haict (_de bon cœur_), M’en devez-vous tenir à vil ne sot? Elle a en soy des biens à fin souhaict! Pour son amour, ceings bouclier et passot (_dague_). Quant viennent gens, je vous happe le pot: Au vin m’en voys, sans demener grand bruyt. Je leur tends (_présente_) eau, froummage, pain et fruict; S’ils payent bien, je leur dy que bien stat (_tout est bien_): Retournez cy, quand vous serez en ruyt (_rut_), En ce bourdel où tenons nostre estat.
Mais, tost apres, il y a grand deshait (_chagrin_), Quant sans argent s’en vient coucher Margot; Veoir ne la puis, mon cueur à mort la hait; Sa robe prends, chapperon et surcot, Si luy prometz qu’ils tiendront pour l’escot. Par les costés si se prend, l’Antechrist Crie, et jure par la mort Jesuchrist, Que non fera... Lors, j’empongne ung esclat, Dessus le nez luy en fais un escript, En ce bourdel où tenons nostre estat.
Puis paix se faict, et me lasche un gros pet, Plus enflée qu’un venimeux scarbot, Riant m’assiet le poing sur le sommet; Gogo me dit, et me fiert le jambot. Tous deux yvres dormons comme un sabot, Et au resveil, quant le ventre luy bruyt, Monte sur moy, quel’ ne gaste son fruict, Soubz elle geins, plus qu’un aiz me fait plat: De paillader tout elle me destruit, En ce bourdel où tenons nostre estat.
Vente, gresle, gelle, j’ay mon pain cuict: Je suis paillard, la paillarde me duit: L’ung vault l’autre, c’est à mau-chat mau-rat; Ordure avons et ordure nous suyt, Nous deffuyons honneurs, et il nous fuyt, En ce bourdel où tenons nostre estat.
Il est impossible de peindre sous des couleurs plus hideuses cet horrible concubinage, où l’homme vivait de la prostitution de la femme, qu’il favorisait et protégeait. Villon nous fait pénétrer avec lui dans ces bouges infects, où la plus sale débauche donnait asile à l’ivrognerie. La fameuse _Macette_ de Regnier n’est pas mieux _pourtraicte_ que la Margot de Villon.
Villon avait été le bien-aimé (le _franc-gontier_) de Margot, qu’il battait quand l’argent n’arrivait pas au logis; mais, à lire son _Grand Testament_, on découvre à chaque instant que Margot avait bien des rivales de la même espèce. Ainsi, le poëte, mis en belle humeur, parle de Marion l’_Ydolle_, et de la _grand Jehanne de Bretaigne_, qui tenaient _publique école_,
Où l’escolier le maistre enseigne.
Mais, comme il s’agit de faire amende honorable, il s’adresse lamentablement aux _enfants perdus_, qu’on doit retrouver, dit-il, chez Marion l’Idole, et il les invite à se bien garder de l’imiter. Une ballade _de bonne doctrine_, qu’il offre _à ceulx de mauvaise vie_, nous fait mieux connaître encore ces piliers de tavernes et de _bourdels_:
Car, or’ soyes porteur de bulles, Pipeur ou hazardeur de dez, Tailleur de faulx coings, tu te brules Comme ceux qui sont eschaudez (_boulus_); Trahistres (_traîtres_) pervers, de foy vuydez, Soyes larrons, ravis ou pilles: Où en va l’acquest que cuydez? Tout aux tavernes et aux filles.
Rime, raille, cymballe, luttes, Hante tous autres eshontez, Farce, broille, joue des flustes, Fainctes, jeux et moralitez, Faictz en villes et citez; Gaigne au berlan, au glic (_jeu de cartes_), aux quilles: Où s’en va tout? Or, escoutez, Tout aux tavernes et aux filles.
De telz ordures te reculles, Laboure, fauche champs et prez, Sers et pense chevaux et mulles, S’aucunement tu n’es lettrez; Assez auras, si prens en grez; Mais, si chanvre broyes ou tilles, Ne metz ton labeur qu’as ouvrez, Tout aux tavernes et aux filles.
Chausses, pourpoinctz et bourreletz, Robes, et toutes vos drapilles, Ains que cessez, vous porterez Tout aux tavernes et aux filles.
Cette ballade morale nous apprend que les poëtes, les comédiens, les bateleurs, les musiciens et les joueurs formaient la fine fleur de la Prostitution. Villon s’était distingué entre tous par ses désordres et ses amours, si pauvre qu’il fût, car il puisait à pleines mains dans l’escarcelle des chalands de ses maîtresses. Il lardonne, en passant, un avare thésauriseur, maître Jacques James, qui ne dépensait que pour les _truies_, et qui achetait ses plaisirs au meilleur marché possible:
Pour qui amasse-t-il? pour les siens; Il ne plainct, fors que ses morceaux: Ce qui fut aux truyes, je tiens Qu’il doit de droit estre aux pourceaulx.
Enfin, le malheureux Villon, après avoir d’un ton goguenard pris ses dernières dispositions, recommande son âme aux prières de tous ceux qui doivent s’intéresser à son sort:
A fillettes, monstrans testins Pour avoir plus largement hostes; A ribleurs, meneurs de hutins; A bateleurs, traynans marmottes; A folz et folles, sotz et sottes, Qui s’en vont sifflant cinq et six; A marmousetz et mariottes, Je crie à toutes gens merciz!
Mais l’appel, qui avait retardé l’exécution de l’arrêt de François Villon, eut un résultat plus favorable que le condamné ne l’espérait; car il se trouva compris dans une amnistie que Louis XI accordait aux prisonniers à l’occasion de son joyeux avénement. Le poëte échappa ainsi au supplice de la corde, et retourna gaillardement _aux tavernes et aux filles_. Il avait vu de trop près les conséquences d’un procès criminel, pour s’y exposer encore une fois; mais il était trop vicieux et trop endurci, pour s’astreindre à une conduite honorable: toutefois, il ne vola plus sur les grands chemins, et il évita d’avoir de nouveaux démêlés avec la justice.
Ce fut à cette époque, sans doute, qu’il prit part à ces joyeuses _repues franches_, qui furent célébrées en rimes par un de ses _subjets_, et qui descendaient en ligne directe de ses anciennes villonneries. Il s’agissait toujours de faire de copieux repas, au préjudice d’autrui; il s’agissait encore de se procurer la _chair_, le pain et le vin, à l’aide de quelque bon tour. Le poëme des _Repues franches_, qui a été quelquefois attribué à Villon lui-même, convoque le ban et l’arrière-ban de la Prostitution:
Venez aussi, toutes prestresses, Qui savez pieça les adresses Des prestres d’amours hault et bas: Gardez que vous n’y faillez pas! Venez, gorriers et gorrières, Qui faictes si bien les manieres, Que c’est une chose terrible, Pour bien faire tout le possible! Toutes manieres de farseurs, Anciens et jeunes mocqueurs, Venez tous, vrays maquereaulx De tous estatz vieulx et nouveaulx! Venez-y toutes, maquerelles, Qui par vos subtilles querelles Avez tousjours en voz maisons, Pour avoir, en toutes saisons, Tant jours ouvriers que dimanches, Souvent les bonnes repues franches.
On peut juger, au style seul de ce poëme, qu’il est postérieur à Villon. Quant aux aventures qu’on y raconte, il en est une qui appartient évidemment au célèbre écolier de Paris. Des _compagnons_ de métier allèrent un soir en partie fine _faire la noce_ dans la campagne près du gibet de Montfaucon; ils étaient bien pourvus de victuailles; ils avaient un broc de vin, de pain et un pâté _de façon subtile_ contenant six chapons et de la _chair_; ils menaient, _en conclusion_,
Avec eux chascun une fille.
Deux écoliers, dont l’un devait être Villon en personne, avaient imaginé de manger le souper des compagnons qu’ils trouvèrent attablés dans une _loge_ ou cabane,
Esperant de faire grand’ chiere Et tastant devant et derrière Les povres filles hault et bas.
Les deux écoliers s’étaient habillés en diables; ils avaient pris des masques horribles, et portaient des massues, avec lesquelles ils assaillirent les galants, en criant à tue-tête:
... A mort, à mort, à mort! Prenez à ces chesnes de fer Ribaulx, putains, par desconfort, Et les amenez en enfer!
Les compagnons et les filles s’enfuyaient épouvantés, se croyant damnés et laissant là leur souper commencé; les deux diables, s’étant assis à table, mangèrent et burent de grand courage, sans qu’il leur en coûtât un denier.
Cette aventure est évidemment la source d’une diablerie analogue, que Rabelais raconte, au sujet de Villon et de sa troupe d’écoliers, déguisés en diables et jouant des farces, des mystères et des moralités. Les acteurs nomades de ces compositions dramatiques étaient tous de fieffés libertins, quoiqu’ils représentassent souvent des pièces morales et religieuses; mais ils jouaient, de préférence, des farces et des _soties_, qui ne demandaient pas un grand attirail de décors et de costumes, comme les mystères. Ce genre de comédie populaire convenait mieux, d’ailleurs, à leurs mœurs et à leur caractère. Ils allaient ainsi de ville en ville, _farçant_ et _broillant_, aux applaudissements de leurs grossiers spectateurs, qui ne se souciaient que de rire, et qui goûtaient à merveille le gros sel et les épices de l’esprit _gallois_. Ces comédiens, ces poëtes ambulants vivaient dans la débauche, avec des filles perdues qu’ils ne montraient pas sur la scène, car ils remplissaient eux-mêmes les rôles de femmes, en se grimant le visage ou en le couvrant d’un masque. On ne vit donc pas figurer de comédiennes dans une représentation théâtrale en France, avant la fin du seizième siècle. Le bon public, qui ne se scandalisait pas d’entendre les plus obscènes facéties, ne les eût pas souffertes dans la bouche d’une femme.
Il est certain, toutefois, que les troupes comiques, composées de poëtes, d’écoliers, de clercs de procureurs, et de jeunes aventuriers de toute espèce, avaient des mœurs si relâchées, que l’autorité civile et judiciaire leur ordonna souvent de se disperser, et les empêcha de courir le pays en donnant des représentations qui n’étaient jamais sans scandale. Les compagnies de la Basoche, de la Mère-Sotte, du Prince des Sots, de l’Empire d’Orléans, des Enfants Sans-souci, etc., furent sans doute des associations de libertinage autant que des troupes de théâtre. Le produit des _jeux_ servait, suivant l’expression du temps, à _garnir_ la table et le lit des _joueurs_. A la fin du quinzième siècle, les poëtes profanes allaient faire leur apprentissage dans ces associations joyeuses, où chacun oubliait son véritable nom pour prendre un sobriquet et une devise. Jean Bouchot s’intitulait le _Traverseur des voyes périlleuses_; François Habert, le _Banny de liesse_; Pierre Gringoire, _Mère-Sotte_, etc. Clément Marot, qui fut auteur et acteur de farces dans la troupe des Enfants Sans-souci, se chargea de défendre en vers ses camarades de plaisir, contre les envieux qui les avaient accusés de mener une vie scandaleuse et qui provoquaient leur expulsion de Paris vers l’année 1512:
Qui sont ceux-là, qui ont si grand’ envie Dedans leur cueur, et triste marrisson (chagrin) Dont, ce pendant que nous sommes en vie, De maistre Ennuy n’escoutons la leçon? Ils ont grand tort, veu qu’en bonne façon Nous consommons nostre fleurissant aage. Sauter, danser, chanter à l’advantage, Faux envieux, est-ce chose qui blesse? Nenny, pour vray, mais toute gentillesse Et gay vouloir qui nous tient en ses lacqs: Ne blasmez point doncques nostre jeunesse, Car noble cœur ne cherche que soulas (soulagement).
Clément Marot avait trop d’intérêt à cacher la vérité pour ne pas couvrir d’un manteau honnête les débauches des Enfants sans-souci. A l’en croire, ses compagnons n’avaient que des peccadilles de jeunesse à se reprocher:
Bon cueur, bon corps, bonne phyzionomie; Boire matin, fuïr noise et tançon (querelle); Dessus le soir, pour l’amour de s’amie, Devant son huis la petite chanson; Trencher du brave et du mauvais garson, Aller de nuict sans faire aucun outrage, Se retirer, voilà le tripotage; Le lendemain, recommencer la presse: Conclusion, nous demandons liesse, De la tenir jamais ne fusmes las: Et maintenons que cela est noblesse, Car noble cœur ne cherche que soulas.
Ce _soulas_, dont Clément Marot faisait un éloge si édifiant, allait droit à la Prostitution, et les œuvres de ce poëte, que Calvin eut pourtant la puissance de convertir à la Réforme, sont pleines des licencieuses réminiscences de ce qu’il appelle sa _verde jeunesse_.
Telle était, d’ailleurs, la vie ordinaire des écoliers, qui suivaient les cours jusqu’à l’âge d’homme, et qui ne trouvaient que trop d’occasions de libertinage à Paris et dans les villes d’université. Ainsi, Clément Marot n’avait que dix-neuf ans, qu’il portait déjà ce jugement hyperbolique sur les filles de la capitale (_Dialogue de deux amoureux_):
Quand les petites villotières Trouvent quelque hardy amant Qui vueille mettre un dyamant Devant leurs yeux rians et vers (chatoyants), Coac! elles tombent à l’envers.
Un contemporain de Marot, Pierre Faifeu, qui était un écolier d’Angers, et dont Charles Bordigné a recueilli la _Légende_ en rimes vers 1531, se fit une renommée presque égale à celle de Villon par ses _gestes et dits joyeux_. Mais son historiographe, étant prêtre, a dû passer sous silence les tours les plus indécents et les propos les plus effrontés de l’écolier angevin qu’il opposait au célèbre écolier de Paris. On ne trouve donc pas, dans cette _légende_ naïve, comme on pourrait le croire, le tableau de la Prostitution des écoliers; mais il est permis de supposer, d’après deux ou trois passages, que Pierre Faifeu fréquentait la même compagnie que François Villon, et consacrait _aux tavernes et aux filles_ tout l’argent qu’il escamotait à son prochain.
Voici comment il se vengea un jour d’une vieille dévote nommée Macée, qu’il qualifie de _lorpidum_ (_lourpidon_, dans Rabelais, sorcière). Cette vieille l’avait brouillé avec sa mère, en rapportant à celle-ci les _folies_ dont la voix publique accusait le malin écolier. Pendant que la vieille défilait son chapelet malin, au détriment de Pierre Faifeu, ce maître fripon lui vole adroitement à sa ceinture la clef de sa porte, s’en va querir une fille de joie avec laquelle il était d’intelligence et l’enferme toute seule dans la chambre de Macée; puis, après avoir remis la clef à l’endroit où il l’avait prise, il ameute les gens du quartier, en leur disant que la Macée tient chez elle une _putain_ enfermée,
Pour la livrer à qui elle l’a promise Pour son plaisir, comme vraye macquerelle.
La foule entoure la maison et murmure contre Macée la dévote. Alors, Faifeu accourt au logis de sa mère, et lui dit, en jouant l’indignation:
Vous avez tort de croire à ceste vieille! Qu’il ne soit vray, ma teste soit haschée, Si maintenant chez elle n’est cachée Quelque putain, qu’elle garde à quelqu’ moine! Je vous supply, si vous n’avez essoine, Allez-y voir!
La mère y va; la vieille elle-même la conduit, mais elle croit à une illusion diabolique et ne fait que se signer, au milieu des huées et des injures qui la poursuivent, lorsqu’elle voit, en ouvrant sa porte, une fille de joie _atournée_, c’est-à-dire revêtue de ses atours et des insignes de la Prostitution.
CHAPITRE XXIV.
SOMMAIRE. —De la philologie érotique. —Le jargon ou l’argot de la Prostitution. —Origines de ce jargon. —Un vieux conte sur _hic_ et _hoc_. —Le Commentaire de Leduchat sur Rabelais. —Les _Erotica verba_ de l’abbé de l’Aulnaye. —Le _Dictionnaire comique_ de Leroux. —Richesse de la langue érotique, au seizième siècle. —Noms anciens des filles publiques. —Synonymes formés du grec, du latin, de l’italien, etc. —Synonymes empruntés à des noms d’animaux. —Synonymes relatifs à la vie errante des prostituées. —Ceux relatifs à leur métier. —Ceux qui les classent par catégories. —Périphrases et jeu de mots licencieux. —Noms de saintes, déguisés et corrompus. —Additions à la nomenclature de l’abbé De l’Aulnaye. —Les _Femmes au court talon_. —Proverbes moraux tirés de la Prostitution. —Diminutif de _Catherine_. —Anciens noms des mauvais lieux: étymologies. —Anciens noms des parasites de la Prostitution: étymologies. —Anciens noms des entremetteuses: étymologies. —Portrait d’une vieille proxénète, par François Rabelais. —La Sibylle de Panzoust et la Macette de Regnier.