Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 5/6

Part 4

Chapter 43,652 wordsPublic domain

Christine de Pisan vivait à une époque moins dépravée que celle où Jean de Meung représentait la femme comme _vaissel, retrait et héberge de tous vices_. Les mœurs, sous le règne de Charles le Sage, étaient plus décentes que sous les règnes précédents; néanmoins, la Prostitution civile menait toujours son train, au dire de cette bonne dame Christine qui, dans sa _Cité des dames_, voulait démontrer que son sexe l’emportait sur l’autre, en tous genres de mérites, et qui, dans son _Livre des trois vertus_, donnait des leçons de morale et de _preuderie_ aux femmes de toutes conditions. Elle n’oubliait pas même la femme de mauvaise vie; elle proposait de la convertir au bien et de lui rendre l’estime du prochain avec sa propre estime: «Hélas! disait-elle, sans faille, toute femme ainsi donnée à honte et péché debveroit bien désirer estre remise en cestuy estat, laquelle chose seroit se disposer si elle vouloit, car, si elle a corps fort et puissant pour mal faire et souffrir maintes batures et assez de meschances, elle l’auroit bien pour gaigner sa vie: que ainsi elle fust disposée comme nous disons, car chascun la prendroit voluntiers, lui donneroit à gaigner, mais bien gardast qu’on ne veist en elle ordure ne mauvaistié en nul endroit, fileroit, garderoit des accouchées et des malades, demoureroit en une petite chambre, en bonne rue et entre bonnes gens, là vivroit simplement et sobrement, si que on la veist nulle fois ivre, ne malle, ne tenceresse, ne grande quaquetêresse, et gardast bien que de sa bouche n’issit quelconques paroles de puterie ne déshonnesteté, mais tousjours fort courtoise, humble, douce et de bon service à toutes bonnes gens, et bien se gardast que homme n’attraist, car elle perdroit tout. Et, par ceste voie, pourroit servir Dieu et gaigner sa vie: si luy feroit plus de bien ung denier que cent receuz en péché.»

Le projet de réforme, imaginé par Christine de Pisan pour détruire la Prostitution, n’eut pas d’autre résultat que de faire honneur à la moralité de son auteur. On ne vit pas les femmes folles renoncer à leur métier dégradant, attendu que la charité publique ne leur offrit pas de les mettre chacune dans une petite chambre _en bonne rue_, et de les employer à des travaux honnêtes. Elles restèrent donc ce qu’elles étaient, souvent ivres et méchantes, toujours querelleuses et babillardes, avec des paroles obscènes à la bouche, et vivant de leur péché. Christine n’eut pas plus de succès dans ses attaques contre Jean de Meung, et le _Roman de la Rose_, toujours lu et admiré, continua de servir de bréviaire aux amoureux et aux libertins. Martin Franc, l’auteur du _Champion des dames_, échoua également dans la guerre qu’il fit à la poésie érotique, en prenant le _Roman de la Rose_ pour texte de ses déclamations morales, à la défense du sexe féminin.

Martin Franc était, dit-on, prévôt et chanoine de l’église de Leuse en Hainaut; il n’avait, à ce titre, rien à voir dans les mystères des femmes, mais comme il était d’un naturel galant et d’humeur accorte, il prit fait et cause pour ces dames contre les insolences de Jean de Meung. Son _Champion des dames_ n’est qu’un long panégyrique de la vertu féminine, mais il emprunte trop souvent son vocabulaire à Jean de Meung lui-même, et il ne craint pas d’offenser les oreilles chastes auxquelles il s’adresse en toute pureté. Ce fait prouve ce que nous avons dit de la prostitution du langage littéraire et de l’immodestie des poëtes. Dès qu’on abordait le _gai savoir_, on était obligé de se servir de son style, qui s’était traîné dans les mauvais lieux. Le _bon_ frère Guillaume-Alexis, moine de Lyre en Normandie, dans son _Grand blason des fausses amours_, composé au milieu du quinzième siècle, n’a pas été plus décent dans son langage, que l’auteur anonyme du livre de Matheolus, poëme français, composé au quatorzième siècle contre le mariage et les femmes par un évêque de Térouenne. Aussi, Martin Franc, qui croyait user, en tout bien et tout honneur, du jargon poétique au profit des dames, condamne sans appel les poëtes profanes et leurs académies, qu’ils appelaient _Puys d’amour_, parce que tous leurs vers semblaient sortir de là. Voici un échantillon de sa colère contre les _Puys d’amour_, qui avaient le privilége d’attirer la foule, surtout en Picardie et en Hainaut:

Pour Amours balladent et riment, Leur hault engin tout y employent, En celle estude leurs jours liment: Là toute vertu y desployent, Au service d’Amours s’employent, Comme s’il fut omnipotent: Mal font, quant ils ne se reploient Contre luy qui est impotent. Avez-vous point leu en vos livres Comment les folz payens rimoient, Autour de Bacchus, dieu des yvres, Et de Vénus que tant amoient? Devant eux leurs motetz semoient, Leurs rondeaux et serventois: Or, fait-on pis qu’ils ne souloient En Picardie et en Artois.

C’est donc chez les poëtes des quinzième et seizième siècles, qu’il faut rechercher l’état des mœurs et les particularités de la _vie dissolue_, à ces mêmes époques; c’est aussi d’après le genre de vie de certains poëtes, qu’il faut juger ce que pouvaient être les habitudes débauchées de ces _beaux diseurs_, qui étaient la plupart, selon l’expression de Clément Marot, parlant de son valet Frippelippe, _coureurs de bordeaux_ et _beaux joueurs de quilles_. Presque tous les poëtes pourraient fournir quelques traits à une enquête sur les mœurs publiques de ce temps-là; mais comme nous ne pouvons ici les passer tous en revue, nous nous bornerons à extraire des œuvres de Coquillart et de Villon, les deux meilleurs poëtes du quinzième siècle, ce qui peut intéresser l’histoire de la Prostitution.

Guillaume Coquillart, tout official de Reims qu’il était, parlait en vers le jargon des _galloises_ de sa province. Il a laissé plusieurs ouvrages de poésie joyeuse, qui ont été fort estimés de son temps, et qui méritaient, à vrai dire, cette estime, eu égard à l’esprit qu’il y a mis et au tour qu’il a donné à cet esprit un peu libre, mais essentiellement français. Sous le titre des _Droits nouveaux_, il a rassemblé un grand nombre de questions qui forment une espèce de code de libertinage. Voici quelques-unes des questions et des réponses.

On demande à ce jurisconsulte des _causes grasses_, si une jeune femme doit nourrir elle-même son enfant. Il ne répond pas en official, mais en poëte et en connaisseur libertin.

Elle a le beau petit teton, Cul troussé pour faire virade, Le sain poignant, tendre, mignon: Il n’est rien au monde plus sade (_succulent_). S’elle est nourisse, elle sera fade, Avalée, pleine de lambeaux: Faisandes deviennent bécasses, Les culz troussez deviennent peaux, Les tetons deviennent tetasses. Nourrisses aux grandes pendasses, Gros sains ouvers remplis de laictz, Sont pensues comme chiches-faces Qu’on vent tous les jours au Palays, Tetins rebondis, rondeletz, Durs, piquans, gettez bien au moule, Tendus comme un arc à jaletz, Deviennent lasches comme soule.

On demande, quand on traite une affaire d’amour avec les _gorgiases_ et les _sucrées_,

Qui ne le font pour rien, sinon Pour le denier...

si cette affaire-là est _vendage_, ou _louage_, ou _prêt_, ou _conduction_, ou _permutation_, ou _gage_. Il répond: C’est un véritable contrat fondé sur cet axiome du droit romain: _Facio ut des_.

Afin que tu donnes, je fais; C’est l’intention toute pure: Sans les dons, on n’ayme jamais.

On demande si une _bague_ ou femme de plaisir, qui a été trompée par une _courtière_ ou _maquerelle_, et qui s’est donnée, sur la foi de celle-ci, à un _putier ordinaire_, peut réclamer des dommages et intérêts contre la prometteuse de robes fourrées, de monnaie et de _parpignoles_. Coquillart condamne la courtière à indemniser la pauvre mignonne, qui s’est fiée à ses conseils frauduleux, et à lui payer son _salaire_. En outre, ladite courtière, convaincue d’escroquerie et de faux, sera pendant quelque temps privée des profits de son odieux trafic.

Maître Coquillart examine un autre cas de courtage, qui se rapporte également à la rubrique _De dolo_, et qui nous apprend que les _courtières_ du quinzième siècle n’étaient pas plus humaines ni moins avares que celles de nos jours.

Une qui sert de beaulx messaiges, Une courtière qui ne vit D’autre chose que de courtaiges, En contrefaisant ces messaiges; Une meschante deschirée Qui a couru bourgs et villaiges Et est à tous abandonnée; Une morfondue mal parée, Une meschant’ bague au gibier: Cette vieille l’a emmenée, Et la vous met sur le mestier, Et de faict l’a appointée De chapperon rouge, au surplus, De corset de soye, de baudrier, De robe, que voulez-vous plus? Tant, que, devant, pour trois festus, Vous l’eussiez eue ou pour du pain; Maintenant, le couple d’escuz Ou le noble (_monnaie d’or_) luy pend au sain. Au temps de tout son premier train, Elle alloit partout loing et près; Et maintenant c’est un gros grain, Et ne va que aux porches secretz; Elle alloit, devant et après, Toute seule, à mont et à val; Maintenant, c’est un cas exprès Qu’il la fault conduire à cheval. Quel’ tromperie! propos final, C’est déception et cautelle; Or, l’inventeur de tout le mal A esté ceste macquerelle.

Le très-équitable Coquillart veut que cette courtière soit punie et paye une amende, non pas au profit du sergent, mais au profit du public, qui sera dispensé d’acquitter sa dette impure vis-à-vis de la belle en chaperon rouge et en corset de soie.

On pose une question bien plus délicate, relative aux dols qui se pratiquent en amour, quand on demande au savant official de Reims si une _image_ (fille naïve) peut abuser de la crédulité des hommes, pour leur vendre trois fois le même objet:

Quelque gros grain, faiseur du saige, La vient ung petit manier: Celuy-là paye l’apprentissaige Et le pucellaige premier. Depuis, survient quelque escollier, Gorgias, de bonne maison, Qui se met à en essayer, Et est le second eschanson. Après, survient quelque mignon Qui paye et passe les destroitz: Vous semble-il que ce soit raison Vendre une seule chose à trois?

Coquillart est trop honnête pour souffrir une pareille fraude sur la qualité de la marchandise: il ordonne que la _nymphe_, coupable de stellionat amoureux, soit fustigée et battue,

Demy vestue et demy nue, Pour recognoistre le délict, Non pas au carrefour ne en rue, Mais au quatre cornetz d’ung lict, Les dents contremont, l’esperit Pensant, ravy en amourette, Et la teste au bout du chalit, En lieu du cul d’une charette.

Le digne Coquillart, qui, en sa qualité d’official, avait souvent à juger des cas difficiles, et qui, par exemple, ne devait pas être effarouché par les arcanes des _causes grasses_, déploie toute l’autorité de sa science ès-lois dans le _Plaidoyer d’entre la Simple et la Rusée_. «Ce qui domine le plus dans cette pièce, selon l’abbé Goujet (_Biblioth. franç._, t. X, page 160), c’est l’obscénité. Deux femmes se disputent un amant; les avocats plaident pour et contre; les droits de chaque partie sont exposés, détaillés, prouvés, et ces droits respectifs, mis en si grand jour, ne sont pas certainement fondés sur la bonne conduite ni sur les mœurs réglées des parties; le juge interrompt les avocats; ceux-ci reprennent leurs plaidoyers; il y a enquête; on écoute les témoins: c’est une procédure en forme.»

Un des avocats, Me Simon, soutient un peu longuement, que si les hommes, en vertu de leur toute-puissance, n’avaient qu’à se baisser pour satisfaire leur convoitise à l’égard des femmes, cette trop grande facilité des plaisirs sensuels amènerait de sérieux inconvénients, car il s’ensuivrait

Que un meschant homme se pourroit Rendre aux sucrées et drues, Et ce semble qu’il ne fauldroit Qu’abatre femme emmy les rues: Si telles manières indues Couroyent, tout seroit aboly, Povres filles seroyent perdues Et le mestier trop avily: Par quoy, il n’y auroit celuy Qui ne gouvernast damoyselles Et qu’il ne voulsit aujourd’huy, Sans foncer, avoir des plus belles Et des plus gorgiasses, s’elles Se vouloyent abandonner...

Parmi la déposition des témoins, il faut signaler celle d’une vieille _courtière_, qui raconte comment la Rusée, qui était vraisemblablement une femme de vie dissolue, ameuta les filles publiques du quartier contre la Simple, et alla nuitamment, accompagnée de ces _tenceresses_, faire le sabbat à la porte de sa rivale. Coquillart nous donne ainsi le signalement dudit témoin:

Dame de bonté singulière, Valentine irrégulière, Religieuse de Frevaulx, Abbesse de haulte culiere, Prieure de longue barrière, Du diocèse de Bourdeaulx; Aulmousnière de vieulx naveaulx, Gardianne de vieulx drappeaulx, Le dos esgu comme une hotte, Chevauchant à quatre chevaulx Sans estrivieres ne houseaulx, Et ridée comme une marmote.

Le témoin, en décrivant rassemblée des filles, les désigne la plupart par leurs noms et sobriquets, lesquels ressemblent beaucoup à ceux que nous avons extraits de la Taille de 1292, ce qui atteste la persistance des usages de la Prostitution. Cette nomenclature curieuse trouverait encore aujourd’hui, dans les derniers rangs des femmes perdues, beaucoup de ces malheureuses qui répondraient à l’appel.

C’est assavoir Margot la Gente, Jacqueline de Carpentras, Olive de Gaste-Fatras, Hugueline de Cote-Crotée, Marion de Traîne-Poetras, Et Julienne l’Esgarée, Cristine la Decoulourée, Égyptienne la Pompeuse, Augustine la Mauparée, Bertheline la Rioteuse, Sansonnette Lourd-Grimarrée, Henriette la Marmiteuse, Guillemette Porte-Cuirasse, Ragonde Michelon-Becasse, Regnaudine la Rondelette, Laurence la Grand-Chiche-Face, Demeurant à la Pourcelette, Jacquette la Blanche-Fleurette, Tiennon la Cousine-Yolant, Edeline Pisse-Collette, Maistresse de la Truye-Volant, Freminette de Mal-Tallent, Geffine Petit-Fretillon, Rauqueline de l’Esguillon, Josseline de Becquillon, Et dame Bietrix, demourant En la rue du Carrillon, A l’ymage du Cormorant.

Ces divers surnoms, qui caractérisaient les défauts et les qualités des filles, leur origine, leur physionomie ou leur toilette, pourraient fournir matière à un commentaire très-curieux, que le docte Leduchat n’eût pas laissé à faire; ainsi, Olive _de Gaste-Fatras_ nous paraît avoir été baptisée de la sorte, parce qu’elle gâtait les hommes qui l’approchaient. On appelait alors _fatras_ un trousseau de clefs, et dans le style figuré des bons _raillards_, on mettait des clefs et des fatras partout. Marion _de Traîne-Poetras_ semble devoir ce vilain surnom à la saleté de sa chemise, pareille à celle qu’un écrivain comique de l’école de Bruscambille nous représente «poitrassée par devant et dorée par derrière.» Au reste, on peut croire que Coquillart n’était point allé chercher ses sujets à Paris, et qu’il recueillait, en ses vers naïvement graveleux, tout ce qu’il avait vu de ses propres yeux dans la bonne ville de Reims.

Ce pouvait être un excellent official, et Jean Juvénal des Ursins, archevêque de Reims, n’hésita pas à le faire son exécuteur testamentaire, en 1472; mais c’était, à coup sûr, un poëte fort spirituel et fort gai, de mœurs très-relâchées. Il y a dans ses poésies beaucoup de charmantes libertés, que la Fontaine n’a pas dédaigné d’imiter. Il n’était pas très-délicat sans doute sur la moralité des gens qu’il fréquentait. Ses vers nous initient à son train de vie, et son épitaphe, composée par Clément Marot, nous apprend qu’il mourut comme il avait vécu:

La morre est jeu pire qu’aux quilles, Ne qu’aux eschecs ne qu’au quillart: A ce meschant jeu, Coquillart Perdit la vie et ses coquilles.

Cette épitaphe n’a pas été certainement comprise par les biographes qui l’ont citée et qui veulent que Coquillart, ayant perdu une somme considérable à la _morre_, en soit mort de chagrin. Clément Marot aurait fait allusion, selon l’abbé Goujet, aux trois coquilles d’or que le vieux Coquillart portait dans ses armes. Nous pensons qu’il faut voir dans cette épitaphe une suite de jeux de mots, que les commentateurs de Marot n’ont pas soupçonnés. La _morre_ est sans doute un jeu qui remonte à la plus haute antiquité, _micatio digitum_, et qui consiste à lever autant de doigts que l’adversaire en lève lui-même en désignant le nombre avec une merveilleuse vivacité. On saisit sans peine l’allusion indécente que le poëte présente à l’esprit, par le seul rapprochement de _la morre_ à l’_amour_ et par l’analogie des deux jeux. Il résulte de là que Coquillart avait perdu _la vie et ses coquilles_ (autre allusion obscène) en jouant à _l’amour_. On entendait, au figuré, par _coquille_ le sexe de la femme (_ovi putamen_), et par _coquilles_ les témoins du sexe masculin (_testiculi_). On disait proverbialement d’une femme: _la coquille lui démange_, et d’un homme: _les coquilles lui sonnent_. D’après ces explications philologiques, il est à peu près clair que Coquillart, à force de hanter la compagnie des dames, y avait contracté une maladie honteuse, qui fit de tels ravages chez lui que ses parties sexuelles furent gangrenées et tombèrent enfin sous le bistouri du chirurgien. Coquillart, en effet, mourut vers 1500, à l’époque où le mal de Naples faisait tant de victimes en France. C’était là une mort peu édifiante pour un official, mais toute naturelle pour un poëte qui n’avait pas eu d’autres muses que les _mignonnes_ des clapiers.

CHAPITRE XXIII.

SOMMAIRE. —La vie des mauvais garçons et des filles de joie au quinzième siècle. —La jeunesse de François Villon. —Ses _villonneries_. —Ses procès. —Son _Petit Testament_. —Cabarets en renom. —Son épitaphe. —Son _Grand Testament_. —La belle Heaulmière. —_Folles femmes_ des corporations de métier. —_Parler un peu poictevin._ —_Saint-Genou_ et _Brisepaille_, en Poitou. —_Enné_, juron des filles. —Tableau du ménage d’un _compagnon_ ou _francgontier_. —Ballade _à ceux de mauvaise vie_. —Les truies et les pourceaux. —Villon crie merci. —Ses _Repues franches_. —La _diablerie_ de Montfaucon. —Les joueurs de farces. —Les Enfants-sans-souci. —La _verde jeunesse_ de Clément Marot. —La _Légende de maistre Pierre Faifeu_. —Macée la devote et la fille _attournée_.

C’est dans les œuvres de François Villon, qu’il faut apprendre ce que pouvait être au quinzième siècle la vie des mauvais garçons et des filles de joie. Villon, avant d’entrer dans les prisons du Châtelet et d’être destiné à périr sur la roue, avait passé sa jeunesse dans les lieux de débauche, ne fréquentant que la honteuse compagnie qu’il y rencontrait. Ce furent, comme il l’avoue lui-même, le jeu, les _repues franches_ et les femmes, qui l’entraînèrent au crime et qui le firent condamner deux ou trois fois avec ses complices. Il était né d’une famille honnête et pauvre, qui se nommait _Corbeuil_; mais on le surnomma _Villon_, c’est-à-dire voleur ou filou, lorsque ses _hauts-faits_ de _pince_ et de _croc_ le firent connaître comme un habile coquin parmi les ribauds de la bonne ville de Paris. Il prenait le titre d’_écolier_, et l’on peut juger, d’après ses poésies, qu’il avait étudié aux grandes Écoles de la rue du Fouare, avant de se faire recevoir _maître-ès-arts_ aux écoles de l’argot et de la Prostitution.

Il commença par des vols de peu d’importance, qui ne lui offraient en perspective qu’un bon repas avec ses amis et ses maîtresses; il se chargeait de leur procurer, sans bourse délier, du pain, de la viande et surtout du vin, et il inventait des tours d’adresse, à l’aide desquels il dévalisait les boutiques des marchands. Son premier procès date de l’année 1456. Il fut alors enfermé dans les prisons du Petit-Châtelet, et, pendant cette captivité, il composa son _Petit Testament_, où il se plaît à rappeler quelques souvenirs de sa vie crapuleuse et malhonnête. Il accuse de ses fautes une femme qu’il aimait et qu’il ne nomme pas; c’était vraisemblablement une fille publique, avec laquelle il cohabitait, et qui le jeta, un soir d’hiver, à la porte, en le priant de ne plus revenir au logis. Villon, se trouvant sans asile et sans moyens d’existence, avait eu recours au vol pour ne pas mourir de faim, et s’était mis à vagabonder dans les rues de Paris. Cependant, comme il se souvenait avec plaisir du bon temps qu’il avait passé avec cette _villotière_, il laisse en héritage son cœur _mort et transi_ à celle, dit-il,

Qui si durement m’a chassé, Que j’en suis de joye interdict Et de tout plaisir dechassé.

Un passage du _Petit Testament_ nous apprend que les libertins de l’Université et du Palais allaient faire bombance avec leurs _meschines_, soit au cabaret de l’_Abreuvoir Popin_, qui était situé sur le bord de la rivière, vis-à-vis la rue Thibautodé, à l’endroit où fut construit depuis le quai de la Mégisserie, soit au _trou_ (bouchon) de la _Pomme du Pin_, dont nous ignorons l’emplacement, quoique ce cabaret fût encore fameux au dix-septième siècle.

François Villon n’avait que vingt-six ans, lorsqu’il sortit du Petit-Châtelet pour retourner à ses vilaines habitudes. La mauvaise société qu’il voyait ne tarda pas à lui être funeste, et, quoiqu’il continuât à vivre aux dépens des femmes dissolues qui lui accordaient les priviléges d’amant, il ne se contentait pas de l’argent que faisait entrer dans le ménage l’indigne métier de ses compagnes. Il allait commettre ses _villonneries_, à main armée sur la grande route, de concert avec quelques-uns des hommes dépravés qui l’aidaient ensuite à dissiper son butin au jeu et à table. En 1461, après un acte de violence qui paraît avoir eu pour théâtre le village de Ruel, aux environs de Paris, il fut arrêté de nouveau à Melun, ainsi que cinq de ses complices, jugé par le tribunal du Châtelet, et condamné à être pendu au gibet de Montfaucon. Il prit la chose assez gaiement, car il composa lui-même son épitaphe:

Je suis François (dont ce me poise) Né de Paris, auprès Pontoise. Or, d’une corde d’une toise, Sçaura mon col que mon cul poise.

Néanmoins, d’après le conseil de son avocat, il ne s’en tint pas à la justice de la prévôté de Paris, et il appela de la sentence en parlement. Ce fut pendant les délais de cet appel, qu’il rédigea _en rimes_ son _Grand Testament_, dans lequel il fit comparaître, avec beaucoup d’esprit et de malice, tous les joueurs de dés, tous les coureurs de clapiers, tout le honteux personnel de la Prostitution contemporaine. Ce _Grand Testament_, qui ne témoigne guère du repentir de son auteur, est donc un écho fidèle des mauvais lieux de Paris, et un scandaleux miroir de la vie des poëtes, des écoliers et des vagabonds.

Villon commence par introduire dans son _Testament_ la belle Heaulmière, qui avait eu dans son jeune temps ceinture dorée et méchante renommée, mais qui, en devenant vieille, ne pouvait plus faire d’autre métier que de gouverner une maison de filles de joie. La belle Heaulmière (c’était peut-être une marchande qui vendait ou fabriquait des _heaulmes_ ou casques dans la rue de la Heaumerie) avait été fort belle, et, à ce titre, fort courtisée des _clercs_, des _marchands_ et des _gens d’église_, qui ne marchandaient pas ses bonnes grâces; mais, à l’époque où ses faveurs se payaient si cher, elle aimait un _garçon rusé_ qui ne lui donnait rien que de mauvais traitements, et qui la dépouillait de tout ce qu’elle gagnait à la peine de son corps. On voit que les mœurs des méprisables parasites de la Prostitution n’ont pas changé depuis quatre siècles. Écoutons les plaintes de la belle Heaulmière:

Or, ne me faisoit que rudesse Et, par m’ame! je l’amoys bien! Et à qui que fisse finesse, Il ne m’aymoit que pour le myen.

Jà ne me sceut tant detrayner, Fouller aux piedz, que ne l’aymasse, Et m’eut-il faict les rains trayner, S’il me disoit que le baisasse Et que tous mes maux oubliasse, Le glouton, de mal entaché, M’embrassoit! J’en suy bien plus grasse! Que m’en reste-t-il? Honte et péché!