Part 3
C’est dans le _Triumphe_ que nous trouvons aussi le souvenir de l’épidémie vénérienne qui avait désolé la ville de Rouen et la Normandie en 1527, et que Jacques de Bethencourt avait traitée avec succès, en n’employant que le mercure. «Vérolle, la belliqueuse emperière, dit Martin Dorchesino dans son Prologue, traîne après son curre triumphal plusieurs grosses villes, par force prinses et reduictes en sa sujection, mesmement la ville de Rouen, capitalle de Normandie, où elle a bien faict des siennes, comme l’on dict, et publié ses loix et droits diffusement.» Cette invasion de la maladie, qui se présentait cette fois avec de nouveaux symptômes, puisque les enfants eux-mêmes en étaient attaqués, laissa trace dans la langue proverbiale, où l’on dit longtemps _vérole de Rouen_, pour désigner la pire espèce et la plus rebelle aux remèdes. On lit ces vers, au-dessous de l’image de la _Gorre de Rouen_:
Sur toutes villes de renom Où l’on tient d’amour bonne guyse, Midieux Rouen porte le nom De veroller la marchandise. La fine fleur de paillardise, On la doit nommer meshouen (_maintenant_): Au Puy d’Amour prens ma devise: Je suis la Gorre de Rouen!
Rabelais, dans sa vieillesse, se rappelait encore, en écrivant son cinquième livre de _Pantagruel_, cette terrible _gorre_, qu’il avait peut-être observée sur les lieux en 1527; car il cite, parmi les choses impossibles, le fait d’un jeune abstracteur de quinte-essence, qui se vantait de «guarir les verollez, je dy de la bien fine, comme vous diriez de Rouen.» Un siècle plus tard, le proverbe avait survécu à l’épidémie, et Sorel, dans son roman de _Francion_ (liv. X), attestait que «vérole de Rouen et crottes de Paris ne s’en vont jamais qu’avec la pièce.»
Quoique des personnages éminents et du plus honorable caractère aient été, on ne sait comment, victimes reconnues de cette maladie impudique, il est difficile de nier que la Prostitution fût le principal intermédiaire de la contagion, et que les mauvais lieux servissent de foyer permanent à ses plus redoutables fléaux. La Prostitution n’était nulle part réglementée sous le rapport sanitaire, et il faut descendre jusqu’en 1684, pour trouver une ordonnance qui semble avoir en vue la salubrité des établissements de débauche. On peut donc apprécier les fâcheux effets que cette insouciance de l’autorité ne manqua pas d’exercer sur la santé publique; car, en abandonnant aux hasards de leur incontinence les malheureux libertins, qui s’en allaient, pour ainsi dire, à la source du mal, on exposait à d’inévitables dangers les femmes légitimes de ces imprudents et leurs pauvres enfants, auxquels ils léguaient un virus héréditaire et incurable. Dans les commencements de l’épidémie, comme nous l’avons vu, on enfermait les malades dans des espèces de ladreries, et on les expulsait des villes, où leur présence seule passait pour contagieuse. Cette expulsion générale des _paovres vérolés_ contribua nécessairement à répandre l’infection dans les campagnes.
Mais, quand l’expérience eut démontré que le mal vénérien ne pouvait se gagner que par le commerce charnel ou par quelque contact intime et immédiat, on ne vit plus d’inconvénients à laisser séjourner dans les villes et parmi les personnes saines ces tristes et honteuses infirmités, dont l’aspect était fait pour effrayer le libertinage. Il n’y a pas de date certaine qu’on puisse attacher à ce changement d’opinion et de police, vis-à-vis du mal de Naples et des infortunés qui en étaient atteints. Dans les registres du parlement de Paris, on lit, à la date du 22 août 1505, un arrêt, qui autorise à prendre sur le fonds des amendes la somme nécessaire à la location d’une maison «pour y loger les verolez.» Cet arrêt, le dernier qui fasse mention de ces hospices temporaires, nous apprend que l’asile ouvert aux malades dans le faubourg Saint-Germain n’était déjà plus suffisant. On peut supposer que, peu d’années après, sous la garantie de la médecine, qui avait mieux étudié le principe des maux vénériens, on admit, indifféremment avec les autres malades, à Hôtel-Dieu, ceux qui avaient contracté à Paris, soit la grosse vérole, soit quelque teigne ou rogne syphilitique. On passa ainsi d’une extrémité à l’autre, et l’on tomba d’un excès dans un pire. A l’Hôtel-Dieu, les malades étaient couchés au nombre de quatre et même six dans le même lit: la syphilis en gâta un grand nombre, qui étaient entrés à l’hôpital fiévreux ou catarrheux, et qui en sortaient perclus et _courbassés_ par le virus ou par le mercure. Cette catégorie de malades se multipliait donc, quoique le mal diminuât de gravité. L’Hôtel-Dieu de Paris ne fut bientôt plus assez vaste pour les contenir: il fallut songer à créer des hôpitaux spécialement destinés au traitement vénérien. Le premier hôpital fut établi en 1536, par arrêt du parlement, sur le rapport des commissaires chargés de la police des pauvres. Deux salles du grand hôpital de la Trinité reçurent cette destination: la grande salle haute, «où l’on a accoustumé de jouer farces et jeux,» fut appliquée «à l’hébergement des infectz et verollez; la basse salle, à l’hébergement et retrait de ceux qui sont malades de teignes, du mal que l’on dict _saint Main, saint Fiacre_, et autres maladies contagieuses.»
Quelques mois après l’ouverture de cet hospice, la place manquait pour y recueillir tous les malades qui se présentaient. Le parlement, par arrêt du 3 mars 1537, ordonna aux marguilliers de l’église de Saint-Eustache, de consacrer l’hôpital de la paroisse, au logement des «pauvres malades verollez et des maladies que l’on dict de saint Main, saint Fiacre et autres de cette qualité contagieuses.» Mais il n’y avait pas encore à Paris, malgré ces fondations, un hôpital exclusivement réservé à la maladie vénérienne, tandis que la ville de Toulouse en possédait un, depuis l’année 1528, appelé dans le langage du pays l’_houspital das Rognousés de la rongno de Naples_. (Voy. les _Mém. de l’hist. du Languedoc_, par Guill. de Catel, p. 237.) A mesure qu’on ouvrait de nouveaux refuges aux _pauvres malades de vérole_, on constatait de la sorte les ravages du mal dans les classes inférieures, et surtout parmi les vagabonds: l’humanité conseilla d’aviser au soulagement de cette multitude souffrante, en délivrant de la vue et du contact de ces malades les gens sains et les honnêtes gens. On fit partout des hôpitaux, et on y accumula comme dans des prisons tous les pauvres qu’on jugeait affligés de maladies contagieuses. On commençait à se repentir d’avoir supprimé trop légèrement les mesures de police relatives aux lépreux et aux vérolés; on s’aperçut un peu tard que la différence n’était peut-être pas si grande entre ces deux sortes de malades, et l’on eut la pensée de reconstituer l’ancien régime des léproseries. Ce fut dans cette pensée qu’on organisa, pour les _povres vérollez_, à Paris, le grand hôpital de Saint-Nicolas, près de la Bièvre, sur la paroisse de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Mais les ressources de cet hôpital n’avaient pas été calculées d’après l’accroissement journalier du nombre des malades, et ce nombre s’élevait à 660, en 1540; le _linge et autres choses nécessaires_, que les maîtres et gouverneurs de l’Hôtel-Dieu étaient tenus de leur fournir, vinrent à manquer tout à fait. Le parlement de Paris eut pitié de ces malades, _qui estoient en grosse nécessité_; il cita devant lui les maîtres et gouverneurs de l’Hôtel-Dieu, et les somma de pourvoir aux besoins de l’hôpital de Saint-Nicolas. (Voy. les _Preuves de l’Hist. de Paris_, de Félibien et Lobineau, t. IV, p. 689 et 697.)
Cet hôpital prit le nom d’_hôpital de Lourcines_, et on y envoyait tous les _vérollez_ qui se présentaient au Bureau des pauvres et à l’Hôtel-Dieu de Paris, où jusqu’alors ils étaient «couchez au mesme lit que ceux qui ne sont atteints de cette maladie.» Telle fut l’origine de l’hôpital des Vénériens, et un arrêt du parlement, en date du 25 septembre 1559, nous apprend que M. Pierre Galandius «naguere souloit tenir» ledit hôpital de Lourcines, où l’on nourrissait, logeait, pansait et médicamentait les _gens verolés_. (_Preuves de l’Hist. de Paris_, t. IV, p. 788.) En même temps qu’on cherchait à mettre en chartre privée tous les malades de cette espèce, on s’occupait de faire rentrer dans les maladreries ou léproseries les lépreux errants, qui n’avaient que trop contribué à corrompre la santé publique, en vivant librement au milieu de la population saine. François Ier, par une ordonnance du 19 décembre 1543, voulut _remédier au grand désordre_ de ces léproseries, et il essaya d’y faire renfermer, comme autrefois, les lépreux qui mendiaient et _cliquetaient_ par les villes et villages. Il était trop tard pour restituer au domaine de l’État les biens appartenant à la charité publique, mais envahis et accaparés depuis plus d’un siècle par des particuliers; d’ailleurs, à quoi bon des léproseries, quand il n’y avait plus de lépreux? En effet, même les porteurs de cliquettes et de barils, ce n’étaient que vénériens récents ou invétérés. Lèpre et vérole avaient fait cause commune: si bien qu’Henri IV, par un édit de 1606, attribua ce qui restait des léproseries «à l’entretenement des pauvres gentilshommes et soldats estropiez.» Mais on ne voit pas qu’Henri IV, malade des suites d’une gonorrhée virulente, qui le fit souffrir pendant plus de dix ans, ait considéré la grosse vérole comme l’héritière naturelle de la lèpre, et lui ait assigné quelques revenus pour soigner ses malades. A cette époque, tous les syphilitiques n’étaient pas dans les hôpitaux, et l’on peut dire que la Prostitution, qui peuplait les cours des Miracles, se chargeait aussi de les dépeupler, en y ravivant sans cesse l’ancien virus de la lèpre et le nouveau virus de la grosse vérole.
CHAPITRE XXII.
SOMMAIRE. —Les poëtes de la Prostitution, au treizième siècle. —Corruption obscène de la langue. —Christine de Pisan fait la guerre aux vilains mots. —Influence du _Roman de la Rose_ sur les mœurs. —L’_Art d’aimer_ de Guillaume de Lorris et de Jean de Meung. —Les femmes _putes_. —Vengeance des dames. —Les antagonistes du _Roman de la Rose_. —Projet de réforme des filles publiques. —Le _Champion des dames_. —Les _Puys d’amour_ de Picardie et de Hainaut. —Le jargon des _galloises_. —Guillaume Coquillart, official de Reims. —Les _Droits nouveaux_, code du libertinage. —_Facio ut des._ —Tromperie sur la qualité de la marchandise. —Stellionat amoureux. —Le _Plaidoyer d’entre la Simple et la Rusée_. —Ne rien prendre sans payer. —Portrait d’une vieille _courtière_. —Nomenclature des _mignonnes_ de Reims, avec leurs sobriquets. —Olive de Gâte-Fatras. —Marion de Traîne-Poetras. —Mort de Coquillart. —Son épitaphe. —Digression sur ses _coquilles_.
Les trouvères du treizième siècle, comme nous l’avons dit, avaient été les poëtes de la Prostitution; leurs lais et leurs fabliaux, qui reflétaient la licence de leurs mœurs et l’obscénité de leur langage, eurent une funeste influence sur la langue écrite, comme sur les mœurs du peuple: les mœurs, loin de s’épurer, se pervertirent davantage, à l’exemple de celles que la joyeuseté française avait mises en honneur dans ces contes orduriers; la langue non-seulement resta surchargée d’une nombreuse famille de vilains mots et de locutions impudiques, mais encore elle apprit à exprimer de préférence les lieux communs de l’amour charnel, si l’on peut désigner ainsi ce fade et monotone débordement de poésie amoureuse qui fit les délices des quatorzième et seizième siècles. Les éditeurs de Rutebeuf, M. Achille Jubinal et son devancier Méon, n’ont pas osé publier, même en remplaçant les mots libres par des points, plusieurs pièces singulières, qui prouvent que ce trouvère effronté ne se préoccupait guère de respecter les oreilles de ses auditeurs. Nous renvoyons les curieux de ce genre de littérature, au célèbre manuscrit de la Bibliothèque impériale, coté 7218, Ancien Fonds du roi, dans lequel on trouvera, au folio 215, le _Dit du c. et de la c._, qui commence ainsi:
Une c..... et un v.. s’esmurent A un marchié où aller durent...;
au folio 24, le _Dit des c._, dont voici le début, adressé à un seigneur peu délicat:
Signor, qui les bons c... savés, Qui savés que li c... est tels...;
et, au folio 183, le _Dit du c. et du c._, dont les deux premiers vers annoncent une controverse licencieuse:
L’autre hier, me vint en avison Que li c.. demandoit au c...
Les termes graveleux et les images indécentes, que les trouvères employaient si volontiers, n’avaient rien de déplacé peut-être dans des contes gaillards; mais, par la force de l’habitude, on les voyait figurer aussi dans les ouvrages les plus sérieux et même les plus moraux. Nous avons déjà cité divers passages d’une ancienne traduction de la Bible, pour montrer comment les écrivains et les poëtes profanes se sentaient toujours de la mauvaise compagnie qu’ils fréquentaient. Cette inconvenance dans les mots n’était pourtant pas sensible à tout le monde, et bien des femmes de bonnes vie et mœurs, bien des hommes graves et _vénérables personnes_, poussaient la candeur jusqu’à ne pas se scandaliser de ces locutions triviales ou déshonnêtes qui avaient fait irruption à la fois dans la langue parlée et dans la langue écrite. Il fallait une délicatesse, exceptionnelle à cette époque, pour rougir et s’offenser de cette grossièreté naïve, que l’usage avait rendue presque générale, en la faisant passer des livres dans le discours.
Voici de quelle manière la sage et _preude dame_ Christine de Pisan se défendait de salir ses ouvrages de poésie et de morale, par cette honteuse prostitution de langage. Elle répond à _très-notable et suffisante personne_ maître Gontier Col, secrétaire du roi Charles V: «Tu exposes que, sans raison, je blasme ce qui est dit au _Roman de la Rose_, au chapitre de RAISON, là où elle nomme les secrès membres d’hommes par leurs noms, et relates ici ce que autrefois ai dit ailleurs: que voirement créa Dieu toutes choses bonnes, mais, par la pollucion du péché de nos premiers parens, devint homme chose immonde; et ai donné exemple de Lucifer, dont le nom est bel et la personne horrible; et, en concluant, ai dit que le nom ne fait pas la déshonnesteté de la chose, mais la chose fait le nom déshonneste; et, de ceci, tu dis que je semble le pélican, qui s’occit de son bec. Si fais ta conclusion et dis: Se la chose doncques fait le nom déshonneste, quel nom je puis bailler à la chose, qui ne soit déshonneste? A ce je répondrai, sans passer oultre, grossement, car je ne suis logicienne, et à vraye vérité dois: n’est jà besoing de telles discussions. Sans faillir, te confesse que je ne pourroye en nulle manière parler de déshonnesteté ne voulonté corrompue, ne afin que quelconque nom je lui baillasse, ou fust aux secrès membres ou aultre chose déshonneste, que le nom ne fut déshonneste, et toutesfois, si, pour certains cas de maladie ou aultre nécessité, il convenoit le faire, j’en parleroys en manière que on entendist ce que je voudroye dire et ne parleroys point déshonnestement.»
Christine de Pisan ne craint pas de se livrer à une dissertation très-ardue et très-épineuse sur les cas où il est permis de nommer par leur nom les choses déshonnêtes, et elle finit par établir en principe que la malhonnêteté du cœur seule a fait la malhonnêteté des expressions; mais, en traitant ce sujet difficile, elle ne s’aperçoit pas qu’elle tombe elle-même dans le défaut qu’elle reproche à Jean de Meung et aux poëtes de son école; car elle se sert de mots bas et indécents qui contrastent avec la pureté de son intention. Le _Roman de la Rose_, que Christine de Pisan attaque ainsi dans ses épîtres (Ms. de la Bibl. Imp., coté 7217, Ancien Fonds), pouvait être accusé à bon droit d’avoir exercé une fâcheuse influence sur la pudeur du langage et sur l’état des mœurs publiques. On peut dire, cependant, que le _Roman de la Rose_ fut pendant plus de deux siècles l’évangile de la galanterie française.
L’auteur de la première partie de ce roman fameux, Guillaume de Lorris, qui mourut vers la fin du treizième siècle en laissant son poëme inachevé, avait voulu composer, sous la forme allégorique, une espèce d’_Art d’aimer_ dans le goût de son temps; néanmoins, il ne s’aveuglait pas sur les dangers d’une passion, qui est parfois un mal terrible et incurable:
Rien n’y vaut herbe ne racine; Seul fuir en est la médecine.
Il savait, peut-être par expérience, que l’amour, qu’il dépeint avec tant de séduction, était épidémique chez les poëtes de l’époque:
Maints y perdent, bien dire l’oz, Sens, temps, chastel, corps, ame et loz.
Guillaume de Lorris eut soin de tempérer la contagion voluptueuse de son sujet, par des réflexions pleines de sagesse et par des sentiments de noble prud’homie; mais il manque son but, et la folle jeunesse, qui s’était enthousiasmée pour le _Roman de la Rose_,
Où l’art d’amour est tout enclose,
y chercha des exemples et des aliments de libertinage, plutôt que des préceptes de vertu et des enseignements de morale. Le poëte s’était arrêté, dans son travail érotique, après avoir fait quatre mille vers; un autre poëte se présenta pour compléter l’œuvre. Jean de Meung, dit Clopinel, parce qu’il était boiteux, continua le roman commencé par Guillaume de Lorris. Jean de Meung s’écarta sans doute du plan primitif. Il ne se piqua pas, non plus, de s’inspirer d’Ovide et des poëtes classiques de l’amour: sous prétexte de moralité et de satire, il se jeta dans un sale torrent d’injures contre les femmes, et, pour détourner ses lecteurs du dangereux écueil de la galanterie, il n’imagina rien de mieux que de leur montrer à nu, pour ainsi dire, toutes les amorces amoureuses des sirènes qui s’acharnent à la des âmes et des corps. Jean de Meung ne fut certainement pas un moine dominicain, ainsi qu’on l’avait supposé, parce qu’il fut enterré dans le cloître du couvent des Jacobins de la rue Saint-Jacques. C’était un docteur, un maître ès arts de l’Université de Paris; car son apologiste, le Prieur de Salon, nous le représente assis dans son jardin de la Tournelle et vêtu d’une chape fourrée d’hermine, «comme quelque homme d’honneur,» dit le bibliographe Antoine Duverdier. Il avait appris, dans les écoles, à nommer les choses par leur nom, et il ne se faisait pas scrupule, fort qu’il était de sa bonne intention, d’user des termes les plus obscènes et de peindre l’amour sous les couleurs les plus lubriques, en dédaignant toute espèce de voile. Il se vantait pourtant, malgré cette intempérance de poésie, d’être un honnête seigneur,
Au cœur gentil, au cœur isnel (_dispos_).
Mais si le _Roman de la Rose_ était la lecture favorite des jeunes libertins, les dames et les demoiselles, qui le lisaient aussi en cachette, ne pardonnaient pas à l’auteur de les avoir outragées, notamment dans une longue déclamation contre le sexe féminin, laquelle se termine par ces deux vers:
Saiges femmes, par saint Denis! En est autant que de phénix.
Ces dames, celles de la cour particulièrement, résolurent de le châtier de leurs propres mains, car elles avaient sur le cœur ce jugement, un peu bien rigoureux, que le poëte avait osé porter sur leur sexe, en général:
Toutes estes, serez ou fustes, De faict ou de volonté, putes.
La vengeance des dames a été racontée par André Thevet dans les _Vrais Portraits et Vies des hommes illustres_ (Paris, Kerver, 1584, 2 tom. in-fol.); et la tradition du fait était encore tellement présente à la mémoire de tout le monde, qu’Antoine Duverdier, sieur de Vauprivas, qui publiait presque en même temps à Lyon sa _Bibliothèque françoise_, y a consigné la mésaventure de Jean Clopinel. Le récit de Duverdier est beaucoup moins connu que celui d’André Thevet; il est aussi mieux circonstancié, et c’est surtout à ce titre que nous le rapporterons textuellement, pour prouver que du temps de Philippe le Bel les dames de la cour n’avaient pas meilleure renommée que les femmes amoureuses de profession:
«Maître Jean de Meung, raconte le sieur de Vauprivas, étant venu à la cour pour quelque occasion, fut par les dames arrêté en une des chambres du logis du roi, étant environné de plusieurs seigneurs, lesquels, pour avoir leurs bonnes grâces, avoient promis le représenter et n’empêcher la punition qu’elles en voudroient faire; mais Jean de Meung, les voyant tenir des verges et presser les gentilhommes de le faire dépouiller, il les requit de lui vouloir octroyer un don, jurant qu’il ne demanderoit pas rémission de la punition qu’elles entendoient prendre de lui (qui ne l’avoit pas méritée), ains, au contraire, l’avancement. Ce qui lui fut accordé à grand’ peine et à l’instante prière des seigneurs. Alors maître Jean commença à dire: «Mesdames, puisqu’il faut que je reçoive châtiment, ce doit être de celles que j’ai offensées. Or, n’ai-je parlé que des méchantes, et non pas de vous, qui êtes ici toutes belles, sages et vertueuses; partant, celle d’entre vous qui se sentira la plus offensée, commence à me frapper comme la plus forte putain de toutes celles que j’ai blâmées?» Il ne s’en trouva pas une d’elles qui voulût avoir cet honneur de commencer, craignant d’emporter ce titre infâme, et maître Jean échappa, laissant aux dames une vergongne et donnant aux seigneurs là présents assez grande occasion de rire, car il s’en trouva aucuns d’eux à qui il sembloit que telle ou telle devoit commencer.»
Le _Roman de la Rose_, dans lequel abondent les détails érotiques et les mots obscènes, fut pour les Français des quatorzième et quinzième siècles ce que le poëme d’Ovide avait été pour les Romains. On le trouvait, écrit sur beau vélin, et orné de miniatures, dans toutes les _librairies_ des hôtels et des châteaux; on le savait par cœur, on le citait à tout propos, et on y puisait, comme à une source de galanterie raffinée, tous les enseignements de l’art d’aimer. Mais ce roman célèbre, qui avait cependant un but moral, n’en fut pas moins mis à l’index par les _preudes femmes_ et par les _gens de bonne vie_; il y eut une foule de poëtes et de prosateurs, qui, sans doute à l’inspiration des dames, réfutèrent les accusations partiales et malhonnêtes qu’il renfermait contre elles.
Les deux plus fameux antagonistes du _Roman de la Rose_ furent Christine de Pisan et Martin Lefranc, qui, tout en rendant pleine justice au talent de l’auteur, lui reprochèrent également d’avoir été injuste à l’égard des femmes, et de s’être fourvoyé dans les sentiers perdus de la Prostitution. Voici le jugement que la vertueuse Christine portait sur ce livre, qu’elle eût voulu faire rentrer dans le néant: «Pour ce que nature est plus descendante au mal, je dis qu’il peut estre cause de mauvaise exortacion en très-abominables meurs, confortant vie dissolue, doctrine pleine de depcevance, voire de dampnation, diffameur publique, cause de souspicion et mécréantise, et honte de plusieurs personnes, et peut estre d’erreur, et très-déshonneste lecture en plusieurs points.»