Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 5/6

Part 23

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C’était toujours le chancelier Michel de l’Hospital, qui travaillait ainsi à épurer les mœurs; c’était lui qui n’avait pas voulu souffrir davantage que les femmes dissolues eussent l’air de tenir tête au roi et à la magistrature. Aux lettres patentes du 12 février, qui ne concernaient que le bordeau de Hueleu, le prévôt de Paris avait ajouté cette paraphrase confirmative de l’article prohibitif de l’édit: «Au surplus, faisant droict, sur la requeste verbale desdites gens du roy, que défenses sont faites à tous manants et habitants de ceste ville et fauxbourgs de Paris et autres, de souffrir en leurs maisons bordeau secret ne public, sur peine de 60 livres parisis d’amende pour la première fois, et de six vingts livres parisis d’amende pour la seconde, et, pour la troisiesme fois, de privation de la propriété des maisons. Et seront lesdites lettres, ensemble ceste ordonnance, leues et publiées à son de trompe et cry public, tant par les carrefours de ceste ville que fauxbourgs de Paris et autres lieux où sont lesdits bordeaux, à ce qu’aucun n’en prétende cause d’ignorance.» Ainsi, la fermeture des maisons de débauche de Grand et du Petit _Hueleu_ entraîna celle de la plupart des mauvais lieux qui existaient encore à Paris; ceux que n’atteignit pas la proscription générale, et que le prévôt de Paris laissa subsister à huis clos, sous la sauvegarde d’une permission tacite, perdirent tous les droits qu’ils tenaient de l’ordonnance de saint Louis, et comme ils n’avaient plus qu’une existence provisoire, nous croyons que, dès ce temps-là, ils furent caractérisés par un surnom qui est toujours en usage et qui définit la nature de leur privilége: _maisons de tolérance_. Au reste, à partir de cette époque, comme le dit expressément Sauval (t. II, p. 650), les filles publiques «cessèrent d’avoir des statuts, des juges, des habits particuliers et des rues affectées à leurs dissolutions.» On peut donc dire que la Prostitution légale fut légalement abolie en France.

Nous avons indiqué les causes qui nous semblent avoir provoqué cette grande mesure de police; nous avons dit que le protestantisme avait forcé le gouvernement à se mettre ainsi à la tête d’une réforme des mœurs; nous avons fait comprendre que le vertueux chancelier de l’Hospital s’était surtout intéressé à cette réforme, qui donnait satisfaction aux vœux des honnêtes gens, sans distinction de religion ni de parti politique. Mais différents historiens ont prétendu que la suppression des mauvais lieux avait été commandée par des nécessités impérieuses de salubrité générale; car la maladie vénérienne, qui s’était répandue d’une manière effrayante à la suite de la débauche populaire, avait fait de chaque lupanar un redoutable foyer d’infection. En effet, on sait que cette horrible maladie, dont les symptômes n’étaient plus aussi affreux qu’autrefois, avait néanmoins multiplié ses ravages, à ce point, que la Prostitution devenait l’ennemie permanente de la santé publique. Le 4 décembre 1555, l’avocat du roi, Me Denis Riant, avait porté plainte à la Cour du parlement de Paris contre les mauvais lieux du Champ Gaillard et du Champ d’Albiac, où se commettaient journellement «infinies volleries, force violences, larcins et autres méchancetés, par le moyen des locatifs des maisons, qui tiennent, au moins la pluspart d’iceux, bordeaux en leurs chambres, y reçoivent et y endurent gens inconnus, sans adveu, ruffiens, vagabonds, pauvres filles et femmes.» L’avocat du roi ajoutait, à la suite de sa plainte, que «depuis un an seulement, se sont trouvés dix-huit ou vingt jeunes hommes, escoliers d’honnestes familles, gastés de la vérole, pour avoir hanté esdits lieux, chose qui est fort pitoyable et requiert bien qu’on y pourvoye.» La Cour avait déjà rendu deux arrêts qui enjoignaient aux propriétaires des maisons du Champ Gaillard et du Champ d’Albiac de ne louer ces maisons «qu’à gens connus et famés de bonne vie et mœurs.» Elle invita le lieutenant criminel à faire exécuter les arrêts précédents et à mettre un terme au désordre. (Voy. les Preuves de l’_Hist. de Paris_, par Lobineau et Félibien, t. II, p. 767.)

Il est à peu près avéré que le mal de Naples avait envahi tous les repaires de débauche, au moment où l’édit de Charles IX supprima totalement la Prostitution. Le poëte Baïf, dans ses _Passetemps_, fait le portrait de _missir Macé_, qui avait eu de _grands infortunes_

A suyvre les amours communes.

Voici l’allocution, qu’un ami adresse à cet incorrigible, qui ne pouvait se _désister de faire feste aux filles_:

Comment n’êtes-vous pas content, Missir Macé, d’avoir eu tant Et tant de mauvaises fortunes A suyvre les amours communes? D’avoir si roide la vérole, Que vous n’avez dent qui n’en grole? D’avoir la vérole si bien, Que du nez ne vous reste rien? D’avoir tout le palais mangé Et d’avoir de chancres rongé Votre membre plus qu’à demy?

Une autre épigramme de Baïf, dans laquelle un nommé Galin est le héros d’une aussi triste aventure, ne le dépeint pas sous des couleurs moins hideuses:

Pour hanter souvent les bourdeaux, Le chancre t’accueillit si bien, Que du nez en ta face rien Ne t’est resté, que les naseaux!

Un écrivain du même temps, Antoine Duverdier, qui pensait que «Dieu a envoyé ceste peste sur la terre, pour fléau et vengeance des sales, illicites et fréquentes paillardises des mauvais,» reconnaît, dans ses _Diverses Leçons_, que «ce mal estoit beaucoup plus contagieux, au commencement, qu’il n’est maintenant, à cause des souverains remèdes qu’on a trouvés;» mais, néanmoins, il s’étonne que les débauchés osassent risquer la récidive dans un mal qui, pour n’être pas mortel ordinairement, laissait toujours de fâcheux ressouvenirs à ses victimes: «Y en a plusieurs, s’écrie-t-il avec surprise, qui ont sué vérole six ou sept fois!» Louis Guyon, qui a écrit ses _Diverses leçons_ pour faire suite à celles de Duverdier, constate, en sa qualité de médecin, que la maladie vénérienne se jouait encore de tous les efforts de la science. «Ceste contagion vénérienne, dit-il (t. I, p. 612), parce que le plus communément elle se prend par paillardise et acte déshonnête, est, par conséquent, honteuse.» Louis Guyon, qui veut dire par là que le _venin de la femme paillarde_ était plus dangereux dans les bordeaux que partout ailleurs, cite le fait de deux jeunes adolescents d’une grande famille, qu’il avait traités à Paris en 1563, et qu’il ne réussit pas à guérir. Ces deux imprudents, il est vrai, avaient essayé de cacher leur état, jusqu’à ce qu’il se fît connaître «par la pelade, par pustules rouges qui leur venoient au front, douleurs au milieu des os, tant des bras, jambes, cuisses, espaules, que sur le devant de la teste, les nuicts jusqu’environ l’aube du jour, et autres signes, comme douleur au gosier, ne pouvans bien avaller la viande.» Tous les médecins et chirurgiens, entre les mains desquels se remirent les pauvres malades, échouèrent dans leur guérison, jusqu’à ce qu’un ambassadeur du roi d’Espagne, qui les entendait gémir et se plaindre pendant la nuit, leur eût conseillé de partir pour l’Amérique et de s’y faire soigner à la mode du pays par les indigènes. Ce traitement eut un plein succès, et les malheureux jeunes gens, qui étaient partis étiques et semblables à des cadavres, revinrent en France florissants de santé. Un pareil résultat servit sans doute à confirmer l’opinion des savants qui voulait que le mal napolitain eût été découvert, en même temps que l’Amérique, par Christophe Colomb. Cependant, cette opinion n’était pas encore si bien établie, que certains docteurs de la Faculté de médecine de Paris ne soutinssent avec ténacité que cette maladie n’était pas nouvelle, quoiqu’elle eût changé de caractère. «Ceux-là errent grandement, disait Antoine Duverdier, qui estiment que la maladie que les Grecs appellent λειχἠν, Pline, _mentagra_, et nous, _feu volage_ ou _male dartre_, soit ce mal que nous appelons vulgairement _vérole_.»

Il est donc possible que les hommes d’État, qui essayèrent d’abolir la Prostitution par un édit du roi, aient voulu appliquer un remède héroïque à la maladie honteuse, qu’ils espéraient chasser de France avec les misérables femmes qui en étaient presque toutes infectées. Mais on aurait dû prévoir qu’en forçant ainsi la population des mauvais lieux à rentrer dans le sein de la société et à s’y déguiser sous des dehors honnêtes, on faisait refluer la contagion vénérienne dans le courant de la vie domestique. Les documents nous manquent absolument pour apprécier les effets, physiologiques et hygiéniques de la fermeture des maisons de débauche. Ce ne fut pas, comme on peut le supposer, la cessation des désordres, qui n’avaient plus, il est vrai, d’asiles privilégiés et autorisés, mais qui n’étaient que plus hardis à s’étaler au grand jour. Ainsi, la Prostitution clandestine eut des marchés publics dans toutes les rues et sur toutes les places: la femme _commune_, en perdant le droit d’exercer légalement son métier à certaines conditions fixes, acquit la liberté de se montrer partout et de régler elle-même les conditions de la criminelle industrie qu’elle exerçait en cachette. Il y eut bientôt sans doute à Paris autant de lupanars secrets qu’il y en avait de publics auparavant; le nombre des agents de la Prostitution ne diminua pas; bien au contraire, les proxénètes des deux sexes, étant devenus plus nécessaires, devinrent aussi plus nombreux; l’usage eut bientôt adopté, dans la ville et dans les faubourgs, des endroits de rencontre et de rendez-vous, où la débauche allait recruter ses milices et dresser ses batteries. Quant aux bordeaux, qui n’étaient plus sous la surveillance du pouvoir municipal, ils tombèrent à la merci de tous les êtres dégradés, qui ne craignirent pas de s’exposer au châtiment de la loi et qui firent de ces cavernes impudiques le réceptacle de tous les crimes.

On ne saurait douter que l’édit de 1560, contre les bordeaux, n’ait eu de scandaleuses conséquences, lorsqu’on voit la Prostitution errante se grouper pendant la nuit autour des croix de pierre, qui s’élevaient sur presque toutes les places de Paris. En 1572, l’évêque de Paris fit enlever la Croix de Gastine, érigée sur une petite place dans la rue Saint-Denis; car cette croix, suivant l’expression d’un chroniqueur, «servait d’enseigne aux débauchés,» qui se réunissaient là tous les soirs et qui y commettaient mille profanations. Le _Journal de Henri III_ raconte, en ces termes, l’enlèvement d’une autre Croix, que le libertinage n’avait pas moins profanée: «La nuit du jeudy 10 mars 1580, de l’ordonnance de l’évêque de Paris, et d’un secret consentement de la cour, fut enlevé du lieu où il estoit le crucifix surnommé _Maquereau_, et par les gens du guet porté à l’évesché, et ce à cause du scandaleux surnom que le peuple lui avoit donné, à raison de ce que ce crucifix de bois peint et doré, de la grandeur de ceux qu’on voit ordinairement aux paroisses, estoit plaqué contre la muraille d’une maison, sise au bout de la vieille rue du Temple, vers et proche les esgouts, en laquelle et ès environs se tenoit un bordeau; en sorte que ce vénérable instrument de notre Rédemption servoit d’enseigne aux bordeliers repaires.» Pierre de l’Estoile ne nous apprend pas si le bordeau fut fermé par ordre de la prévôté, après que l’évêque Pierre de Gondi eut mis fin à un scandale, qui était plus déplorable que celui de l’impunité d’une _boutique_ de débauche.

La plupart des maisons, en ce temps-là, avaient des enseignes qui les faisaient reconnaître, en l’absence de numéros et d’autres signes indicateurs. Les maisons de Prostitution devaient donc avoir aussi leur _marque_ ou _enseigne_, qui ne rappelait pas toujours la destination du lieu, car l’enseigne pouvait être plus ancienne que sa destination, mais souvent l’enseigne annonçait, par un emblème indécent ou par une devise équivoque, le genre de commerce auquel le local était consacré. Ainsi, Piganiol de la Force affirme que le quartier du Gros-Caillou a dû son nom à un _gros caillou_ qui servait d’enseigne à un lupanar. Dans tous les cas, ce nom-là n’a pas été en usage avant la fin du seizième siècle, et on peut le faire naître de l’installation de ce lieu de débauche et de son enseigne, métaphoriquement obscène. Nous n’entreprendrons pas une digression étymologique, pour expliquer ce que pouvait être ce _caillou_, ce qu’on devinera sans effort en cherchant son origine dans ces vers d’un vieux poëte:

Jouer au jeu qu’_aux cailles_ on appelle, Aux filles est chose plaisante et belle.

Les historiographes de Paris mentionnent plusieurs enseignes de la même espèce, qui avaient donné le nom de rue _de la Corne_ à deux rues du faubourg Saint-Germain-des-Prés, nommées maintenant rue Beurrière et rue Neuve-Guillemin, ainsi qu’à une rue du faubourg Saint-Marceau, laquelle a été fermée au dix-septième siècle et est devenue le cul-de-sac des Corderies. Sauval rapporte qu’il y avait une tête de cerf, «que le peuple appelle _corne_,» dit-il, scellée dans la muraille à l’encognure de la rue de la Corne, et que cette tête de cerf avait fait donner aussi le nom de rue de la Petite-Corne à la rue adjacente; mais il ajoute que ce nom leur venait bien plutôt d’une «troupe de prostituées accourues là d’abord, pour s’y établir.» Ce fut à la fin du seizième siècle, que ces prostituées, qui ne pouvaient plus résider dans l’enceinte de la ville, se réfugièrent dans le faubourg, où l’abbé de Saint-Germain les laissa se fixer, moyennant une redevance. Mais, plus tard, ce lieu de débauche causa de tels désordres et scandalisa tellement les bons paroissiens de Saint-Sulpice, que le curé de cette paroisse obtint de l’abbé de Saint-Germain l’expulsion de ces turbulentes voisines. On fit disparaître, avec l’enseigne de leur repaire, le nom des deux rues que cette enseigne avait baptisées: la première reçut le nom de rue _Guillemin_, à cause d’un fief appartenant à une famille de ce nom-là, et la seconde prit celui de rue _Beurrière_ ou _des Beurriers_; mais le peuple, qui se souvenait d’avoir vu la _corne_ et le mauvais lieu qu’elle annonçait au passant, persista longtemps à désigner les deux rues sous leurs anciens noms, quoique les nouveaux eussent été gravés en lettres d’or, sur des plaques de marbre, au coin des deux rues, par ordre du bailli de Saint-Germain. Il fallut bien s’accoutumer à substituer enfin ces nouveaux noms aux anciens. Mais l’idée d’une maison de débauche y restait toujours attachée, «et, dit Sauval, parce que le nom de _Guillemin_ est un peu proverbial, le peuple qui se plaît à tourner tout en raillerie, non content d’avoir ajouté au nom de _Guillemin_, propriétaire du jardin, celui de _Crocquesolle_, il l’a donné encore à la rue, de sorte qu’il l’appelle plus souvent la rue _Guillemin-Crocquesolle_, que la rue _Guillemin_.» Sans entrer dans de longues dissertations archéologiques, nous dirons que _Guillemin_, dans le langage métaphorique du bas peuple, signifiait tantôt un cafard, tantôt la nature de l’homme, de même que _guillery_; et l’on chantait alors, dans les carrefours, un fameux refrain, qui était encore en vogue sous la Régence, puisque le duc d’Orléans l’avait toujours à la bouche (voy. les _Mém. du cardinal Dubois_):

Du temps du roi Guillemot, De la reine Guillemote, On prenoit les hommes au mot Et les femmes à la m....

Aux étymologistes de rechercher et de découvrir l’origine de _guillemin_ et _guillemot_! Quant à _crocquesolle_, c’est évidemment une épithète qualificative, et nous croyons que, la _solle_ ou _soulle_ étant un jeu de ballon très-usité autrefois, on avait fait un rapprochement tout naturel entre ce jeu-là et celui qui se joue dans les lieux de Prostitution, où la _femme commune_ passe de main en main, à l’instar d’une _solle_ ou ballon que les joueurs se renvoient de l’un à l’autre: de là, le mot _solle_ comme synonyme de prostituée et, par extension, de la nature d’une femme débauchée.

Il est évident que le peuple avait alors très-peu de sympathie et même de pitié pour les femmes de mauvaise vie, puisqu’il les poursuivait de ses huées, et les chassait souvent à coups de pierres, quand il les reconnaissait dans les rues honnêtes. Nous avons vu aussi que les hommes dépravés, qui osaient entrer en plein jour dans les rues infâmes consacrées à la débauche, n’étaient pas mieux traités par la populace. On peut donc assurer que l’édit de 1560, qui supprimait la Prostitution légale, fut accueilli favorablement par l’opinion générale; et les habitants de Paris, hormis ceux qui prélevaient sur cette Prostitution les loyers de leurs maisons, applaudirent tous à la fois aux mesures de police qui amenèrent la fermeture de la plupart des mauvais lieux. La ruine et l’embarras des courtières de débauche, le désarroi et la dispersion des filles, la colère et la confusion des libertins, ne touchèrent personne et amusèrent tout le monde. Il y eut un concert de plaisanteries et d’épigrammes contre les exilés et les victimes de la Prostitution. Ce furent surtout le lupanar du Huleu et sa célèbre directrice, la mère Cardine, qui servirent de sujet à ces facéties en prose et en vers, que la gaieté populaire inspirait avec tant de verve et d’abondance. La plus connue de ces facéties est l’_Enfer de la mère Cardine_, dont la première édition, que nous ne possédons plus, fut certainement contemporaine de tous les _canards_ poétiques que fit naître la destruction du Hulleu. Voici l’intitulé de cette rare et curieuse satire, dirigée contre les courtisanes les plus fameuses de cette époque: _l’Enfer de la mère Cardine, traitant de la cruelle et terrible bataille qui fut aux enfers entre les diables et les maquerelles de Paris, aux nopces du portier Cerberus et de Cardine, qu’elles vouloient faire royne d’enfer, et qui fut celle d’entre elles, qui donna le conseil de la trahison_... (Sans date et sans indication de lieu, mais sans doute imprimé à Paris vers 1570, in-8.) Cette pièce, en vers, qu’on attribue à Flaminio de Birague, neveu du chancelier de France, fut réimprimée en 1583 et en 1597. Dans les réimpressions, on ajouta une _chanson de certaines bourgeoises de Paris qui, feignant d’aller en voyage, furent surprises au logis d’une maquerelle à Sainct-Germain-des-Prez_. Il n’existe que deux ou trois exemplaires des réimpressions du seizième siècle; mais, en 1793, un bibliophile bienfaisant ne voulut pas laisser disparaître tout à fait l’_Enfer de la mère Cardine_, et il en fit une nouvelle édition tirée à 108 exemplaires, qui sont déjà presque aussi rares que les éditions anciennes.

Voici le début de ce poëme allégorique, qui n’est pas, comme le suppose M. le marquis du Roure dans son _Analectabiblion_, un acte de vengeance personnelle du poëte contre la mère Cardine, mais une satire collective qui s’adresse à toutes les reines de la Prostitution.

Puisque l’oysiveté est mère de tout vice, Je veux, en m’esbattant, chanter cy la malice, La faulse trahyson et les cruels efforts, Que fit Cardine un jour en la salle des morts, Alors que Cupidon lui fit oster les flammes Qui tourmentent là-bas nos pécheresses âmes.

«La fable du poëme est toute simple, dit M. le marquis du Roure: Cardine épouse Cerberus, et au festin de noces paraissent les principales filles de Paris: Marguerite Remy, surnommée _les gros yeux_; la Picarde, _cresmière_; Anne _au petit bonnet_; la Normande, _bragarde_; la Lyonnaise, _douteuse_, etc. Cupidon, l’ennemi juré de Pluton, paraît à ces noces pour exciter les damnés à combattre l’enfer, voire même à étrangler Cerberus.» M. le marquis du Roure résume tout l’ouvrage dans cet apophthegme: «Quelques filles sont pires que tous les diables ensemble.» L’éditeur de 1793 a réimprimé, en outre, à la suite de l’_Enfer de la mère Cardine_, une pièce du même genre, qui nous donne la véritable date du poëme de Flaminio de Birague, qu’elle accompagne: _Déploration et complaincte de la mère Cardine de Paris, cy-devant gouvernante de Huleu, sur l’abolition d’iceluy. Trouvée, après le deceds d’icelle Cardine, en un escrain auquel estoient ses plus privez et précieux secretz, tiltres de ses qualitez authentiques, receptes souveraines, compostes, anthidotes, baulmes, fardz, boetes, ferrements et ustenciles servant audict estat dudit mestier_ (sans nom de lieu, 1570, in-4 de 8 ff.). Il suffit de citer deux autres pièces de la même époque, qui furent inspirées par l’exécution de l’édit de 1560: _La destruction avec la desolation des povres filles de Huleu et de Darnetal_ (sans lieu ni date, pet. in-8 goth de 4 ff., avec une gravure en bois sur le titre). M. J.-C. Brunet, dans son _Manuel du libraire_, dit que cette pièce de vers de six syllabes a été composée vers 1520; mais on sait que M. Brunet n’est pas une autorité, dès qu’il s’avise de juger un livre au delà du titre. Cette complainte est évidemment du même temps, sinon de la même main, que la _Complainte de la mère Cardine_. Une autre pièce, qui se rapporte à cette grande affaire de l’_abolition_ des lupanars, est intitulée: _Ban de quelques marchands de graine à poile et d’aucunes filles de Paris_ (sans nom de lieu, 1570, in-8). Mais nous doutons qu’un seul exemplaire de l’édition originale ait survécu à la circonstance, et, par bonheur, un bibliophile s’est encore rencontré, en 1814, pour faire réimprimer cette facétie ordurière, dont l’auteur, Rasse Desneux, était le chirurgien de Charles IX et l’ami de Ronsard.

L’_abolition des bordeaux_, tout incomplète qu’elle fût, avait été vue de si bon œil par la France entière, que Charles IX et son chancelier Michel de l’Hospital continuèrent à vouloir réformer les mœurs par ordonnance: il avait été plus facile d’éloigner de l’enceinte des villes les lieux de débauche, que d’expulser complétement les prostituées de la cour et de l’armée. Depuis les temps les plus reculés, une cour princière, de même qu’une armée, traînait à sa suite une bande plus ou moins nombreuse de mauvais sujets et de femmes perdues. Le roi, de concert avec son vertueux ministre, s’efforça de remédier à cet abus. Par un édit du 6 août 1570, il ordonna que «tous autres vagabonds, sans maistre ny adveu, ayent dans vingt-quatre heures à vuider nostredite cour, sur peine d’estre pendus et estranglez, sans espérance d’aucune grace ny remission; que toutes filles de joie et femmes publiques deslogent de nostre-dite cour, dans ledit temps, sous peine du fouet et de la marque.» Il y eut probablement une multitude de filles fouettées et marquées, car elles ne se pressèrent pas d’obéir à l’ordonnance royale qui les chassait, et Charles IX dut raviver plusieurs fois cette ordonnance dans le cours de son règne. Celle qu’il fit contre les prostituées _suivant l’armée_ ne rencontra pas moins de difficultés dans son application, puisque Henri III n’eut rien de plus pressé, en montant sur le trône, que de la renouveler dans les mêmes termes: «Enjoignons non-seulement aux prévôts des maréchaux et leurs lieutenants, mais aussi à nos juges ordinaires, de chasser les filles de joye, s’il s’en trouve à suitte desdites compagnies et les chastier de peine de fouet, et pareillement les goujats, au cas qu’il s’en trouve plus d’un pour trois soldats.» Il est certain que cette ordonnance ne fut jamais exécutée, du moins d’une façon régulière et générale; mais, parfois, aussi elle était cruellement mise en vigueur par le seul fait d’un caprice du chef d’armée. Par exemple, si l’on peut se fier au témoignage de Varillas (_Hist. de Henri III_, liv. VI), le maréchal Philippe Strozzi, que l’historien nous représente comme _extrêmement sévère_, commanda «qu’on jetât dans la rivière de Loire 800 filles de joye qui suivoient son camp.»