Part 21
La corruption générale de la cour à cette époque est un fait qu’il serait inutile de prouver par des exemples: cette corruption, à laquelle Catherine de Médicis n’avait pas contribué personnellement, ne fut pas, comme le dit Bayle (_Œuvres_, t. II, p. 17), un effet de la politique de cette reine, car son mari, Henri II, ne lui avait laissé rien à faire à cet égard, mais elle l’utilisa au profit de son gouvernement machiavélique. «Avant ce règne, dit Mézeray dans son _Abrégé chronologique de l’histoire de France_, c’étaient les hommes qui par leur exemple et par leurs persuasions attiroient les femmes dans la galanterie; mais, depuis que les amourettes firent la plus grande partie des intrigues et des mystères d’État, c’étoient les femmes qui alloient au-devant des hommes.» Voilà peut-être le changement de stratégie galante, que Catherine de Médicis enseigna très-habilement aux dames et aux demoiselles, qui composaient sa cour, et qui formaient une _bande_, qu’on appelait alors l’_Escadron volant de la reine_. Catherine, du vivant de son mari, s’était instruite dans cette tactique d’un nouveau genre, lorsque, n’ayant pas encore d’enfants et craignant d’être répudiée, elle avait _gagné_, dit Henri Estienne, la belle Diane de Poitiers «afin qu’icelle l’entretînt en grâce avec monsieur le Dauphin son mary, et n’eust honte d’estre comme macquerelle pour parvenir à son intention.» (Voy. _Disc. merveilleux de la vie, actions et déportements de Cath. de Médicis_.)
Les renseignements précis nous manquent au sujet de ce fameux _Escadron volant_, que nous ne connaissons que par quelques-uns de ses exploits. Mais tous les historiens s’accordent à constater son existence, sinon son organisation érotique, et Brantôme, qui est plus discret qu’à l’ordinaire sur ce point délicat, en dit assez pour nous faire apprécier tous les services que les filles d’honneur de la reine mère pouvaient rendre à sa politique. «Un fameux prélat de notre cour nous assure, dit Sauval, que Catherine de Médicis avoit un sérail de coquettes qu’elle traînoit avec elle, comme autant de boute-feu, pour arracher des cœurs des princes et des seigneurs du royaume leurs plus secrètes pensées; que ces affetées sceurent si bien corrompre les chefs de parti, en 1579, et surtout Henri IV, qu’aïant alors engagé par leur cajolerie ceux de la Religion dans une nouvelle guerre civile, on la nomma la _Guerre des amoureux_.» Le _fameux prélat_, que cite Sauval, n’est autre que Brantôme, qui avait certainement raconté les prouesses de l’_Escadron volant_ dans des mémoires que nous ne possédons plus. Ceux que nous avons contiennent sans doute beaucoup d’anecdotes relatives aux _dames et filles_ que Catherine avait enrôlées dans cette milice amoureuse; mais il s’excuse de ne pas nommer les héroïnes des bons contes qu’il a recueillis dans ses _Dames galantes_: «Je parle d’aucunes, dit-il, desquelles j’espère en faire de bons contes dans ce livre, avant que je m’en desparte, mais le tout si modestement et sans escandale qu’on ne s’en apercevra de rien, car le tout se couvrira soubz le rideau du silence de leur nom, si que possible aucunes, qui en liront des contes d’elles-mesmes, ne s’en desagreront, car puisque le plaisir amoureux ne peut pas toujours durer, pour beaucoup d’incommodités, empeschemens et changemens, pour le moins le souvenir du vieil passé contente encore.»
Brantôme cependant ne s’est pas fait faute de mettre, dans ses _Dames illustres_, la liste des dames et damoiselles qui donnaient, à son avis, tant d’éclat à la cour de la reine mère; puis, il leur adresse collectivement des éloges capables de faire rougir celles qui auraient conservé un reste de pudeur. «Toute ceste compaignie que je viens à nommer, dit-il, on n’y eust sceu rien reprendre de leur temps, car toute beauté y abondoit, toute majesté, toute gentillesse, toute bonne grâce, et bien heureux estoit-il qui pouvoit estre touché de l’amour de telles dames, et bien heureux aussy qui en pouvoit _escapar_. Et vous jure que je n’ay nommé nulles de ces dames et damoiselles, qui ne fussent fort belles, agréables et bien accomplies, et toutes bastantes pour mettre un feu par tout le monde. Aussy, tant qu’elles ont esté en leurs beaux aages, elles en ont bien bruslé en bonne part, autant de nous autres gentilshommes de la cour, que d’autres qui s’approchèrent de leurs feux; aussy, à plusieurs ont-elles esté douces, amiables et favorables et courtoises.» Brantôme avait eu soin auparavant de dire ce qu’il entendait par la courtoisie de ces belles: «Aussy, crois-je que le meilleur temps qu’elles ont eu jamais, et qu’on leur demande, c’est quand elles estoient filles, car elles avoient leur libéral arbitre pour estre religieuses, aussy bien de Vénus que de Diane, mais qu’elles eussent de la sagesse et de l’habileté et scavoir pour engarder l’enflure du ventre.»
C’était là ce que la reine exigeait d’elles, et sans doute leur avait-elle, cette habile et savante reine, enseigné tous les _bons engins_ pour éviter ce malheur de la guerre. Toujours est-il qu’elle était impitoyable, quand ce malheur arrivait. Aussi, chassa-t-elle de sa cour mademoiselle de Limeuil, la plus belle des filles d’honneur, qui «n’avoit rien épargné pour servir sa maîtresse,» dit Mézeray, mais qui, après avoir séduit et enchaîné le prince de Condé, chef du parti protestant, eut la maladresse de s’en trouver «incommodée pour neuf mois,» dit encore le grave Mézeray, et s’en alla, un beau jour, accoucher dans la garde-robe de la reine mère. On fit sur cette aventure un pasquil latin, qui commence ainsi:
Puella ista nobilis, Quæ erat amabilis Commisit adulterium Et nuper fecit filium; Sed dicunt matrem reginam Illi fuisse Lucinam. Et quod hoc patiebatur Ut principem lucraretur: At multi dicunt quod pater Non est princeps, sed est alter...
Le _Discours merveilleux de la vie de Catherine de Médicis_ rapporte que le prince de Condé étant prisonnier à la cour de France, en 1561, la demoiselle de Limeuil fut une des filles que la reine «lui avoit baillée pour le desbaucher, comme l’ambition trouve tout loisible, pourvu qu’elle atteigne à ses desseins.» Aussi, quand la reine voulut lui reprocher son accident, en 1564, «Limeuil eut bien la hardiesse de lui dire qu’elle avoit en cela suivy l’exemple de sa maistresse et accomply son commandement.» Mademoiselle du Rouet, la compagne et l’amie de mademoiselle de Limeuil, joua mieux son _rolet_, lorsque la reine la chargea de s’emparer du roi de Navarre et de «l’amuser soigneusement aux plaisirs de la cour,» suivant l’expression de Henri Estienne. C’était, au dire de d’Aubigné dans la _Confession de Sancy_, une sorte de pêche aux filets, que Catherine de Médicis dirigeait sur la mer de la politique: «Quand l’eau n’estoit plus trouble, on pecha à l’endormie: à quoy ne fut pas espargnée la coque du Levant, qui est fournie par les droguistes d’Italie. A cela furent pris les plus pesans, comme les maréchaux de Montmorency et de Cossé. Après quoi, on guetta le gros poisson au fray: à quoy fut pris Antoine de Bourbon, roy de Navarre, par Rouet, Louis de Bourbon, par Limeuil, mais ce dernier, pour estre vigoureux, se sentant pris, rompit ses mailles et se sauva. Quelques poissons se perdent en la suite des dauphins, comme font les chiens, les barbues, les maquereaux, et tout le menu des suivans de la cour.»
On devine que, parmi cette _compagnie_ de dames et de filles, au nombre de deux ou trois cents, qui vivaient ensemble et ne se quittaient ni jour ni nuit, la dépravation des mœurs n’avait pas tardé à remettre en honneur les plus scandaleux désordres, lesquels n’étaient point assez secrets pour que Brantôme se soit gardé de les révéler et même de les excuser dans ses _Dames galantes_. Sauval ne fait que mentionner, avec autant de décence que possible, les turpitudes que l’historiographe des _Dames galantes_ s’est complu à décrire en détail avec son cynisme habituel: «De même que les hommes avoient trouvé le moyen de se passer de femmes, dit Sauval, les femmes trouvèrent le moyen de se passer d’hommes. Une grande princesse aimoit alors une de ses damoiselles, parce qu’elle étoit hermaphrodite. Paris, aussi bien que la cour, regorgeoit de femmes lesbiennes, que les maris tenoient d’autant plus chères qu’avec elles ils vivoient sans jalousie. Les unes, sans s’en cacher, nourrissoient des belettes, dont les anciens usoient comme des lettres hiéroglifiques pour signifier des tribades; les autres s’échauffoient avec leurs adorateurs, sans pourtant les vouloir contenter, puis venoient se rafraischir ou plutôt s’abrutir avec leurs compagnes. Cette belle vie, enfin, plut si fort à quelques-unes, qu’elles ne voulurent ni se marier, ni souffrir que leurs associées se mariassent.» (_Amours des rois de France_, édit. in-12, de 1739, p. 115.) Brantôme pourtant n’a pas dit que les Lesbiennes de la cour de France _nourrissaient_ des belettes; on ne sait pour quel usage; il dit seulement que ces petits animaux étaient chez les anciens le symbole _des amours féminines_, qui, ajoute-t-il, «se traictent en deux façons, les unes par fricarelles, les autres par, comme dit le poëte, _geminos committere cunnos_. Ceste façon n’apporte point de dommage, ce disent aucuns, comme quand on s’aide d’instruments façonnés en ..., mais qu’on a voulu appeler des godemichys,» mot formé des deux mots latins: _Gaude mihi_.
Brantôme, après avoir montré son érudition classique sur un sujet qui n’était pas moins commun alors, que dans l’antiquité grecque et romaine, se demande sérieusement si deux dames, «amoureuses l’une de l’autre, comme il s’est veu et se void souvent aujourd’huy, couchées ensemble et faisant ce qu’on dit _donna con donna_, en imitant la docte Sapho Lesbienne, peuvent commettre adultère et entre elles faire leurs maris cocus.» Il cite ensuite plusieurs exemples, à l’appui de son opinion, qui ne paraît pas concorder avec celle de Martial: «Voilà un grand cas, dit-il, que, là où il n’y a point d’homme, il y ait de l’adultère!» Nous n’avons pas la ressource du latin pour reproduire les coupables orgies des Lesbiennes françaises, que Brantôme regarde avec un œil d’indulgence, surtout dans certains cas: «Encore excuse-t-on, dit-il, les filles et femmes veuves, pour aymer ces plaisirs frivoles et vains, aymans bien mieux s’y adonner et en passer leurs chaleurs, que d’aller aux hommes et se faire engrosser et se déshonorer, ou de faire perdre leur fruict, comme plusieurs ont fait et font; et ont opinion qu’elles n’en offensent pas tant Dieu et n’en sont pas tant putains comme avecques les hommes.» Brantôme, dans ce chapitre si épineux, qu’il aurait pu _allonger mille fois plus_ qu’il n’a fait, ne nomme aucune des dames qui se livraient à ces infâmes _fricarelles_, mais il donne à entendre que les filles d’honneur de la reine mère et des princesses du sang étaient portées à se corrompre les unes les autres. Il raconte, d’après les confidences de M. de Clermont-Tallard, que ce seigneur, «estant petit garçon» et partageant alors les études du jeune duc d’Anjou, lequel fut depuis Henri III, aperçut, un jour, à travers les fentes d’une cloison, deux _fort grandes dames_, qui «passoient ainsi leur temps.» Il ajoute aux circonstances licencieuses de son récit: «J’en ay cognu plusieurs autres qui ont traicté de mesmes amours, entre lesquelles j’en ay ouy conter d’une de par le monde, qui a esté fort superlative en cela et qui aymoit aucunes dames, les honoroit et les servoit plus que les hommes, et leur faisoit l’amour comme un homme à sa maistresse; et si les prenoit avecques elle, les entretenoit à pot et à feu et leur donnoit ce qu’elles vouloient. Son mary en estoit très-aise et fort content, ainsy que beaucoup d’autres marys que j’ay veus, qui estoient fort aises que leurs femmes menassent ces amours plutôt que celles des hommes, n’en pensans leurs femmes si folles ny putains. Mais je croy qu’ils sont bien trompés; car ce petit exercice, à ce que j’ay ouy dire, n’est qu’un apprentissage pour venir à celuy grand des hommes.»
On doit s’étonner qu’au milieu de ces hideux débordements, qui ne connaissaient plus de digues morales ni religieuses, les maris se soient encore préoccupés de leur honneur conjugal. Il est pourtant avéré que ces maris, ceux-là même qui avaient mené la jeunesse la plus dissolue et causé le plus d’échecs à la vertu des femmes, furent, en général, très-peu accommodants pour leur propre compte, et se piquèrent de défendre et de conserver chez eux ce qu’ils avaient pris tant de fois aux autres. De là, de furieuses jalousies et de terribles représailles qui ne servaient qu’à mettre en jeu l’audace et l’astuce féminines. Brantôme, dans le premier discours de ses _Dames galantes_, intitulé _De l’amour de plusieurs dames mariées et qu’elles n’en sont si blasmables, comme on diroit, pour le faire_, a voulu écrire les annales des _grands cocus_ du seizième siècle, et l’on est forcé de reconnaître que, malgré cette dépravation universelle, le point d’honneur du mariage était plus sacré, sinon mieux gardé, qu’à des époques moins dissolues. Les maris étaient d’autant plus jaloux qu’on leur donnait plus de motifs de l’être, et, comme on ne les plaignait jamais dans leurs mésaventures, ils se montraient plus vindicatifs et plus cruels à l’égard de leurs femmes infidèles; on s’explique donc pourquoi l’introduction des ceintures ou cadenas de chasteté en France eut lieu publiquement sous le règne de Henri III, sans doute par le conseil de quelques Italiens de la cour, qui savaient le moyen employé dans leur pays pour mettre sous clef, comme un trésor, la vertu des femmes.
Rien n’est mieux établi que le fait de cette introduction d’une mode italienne, qui existait surtout à Venise depuis plusieurs siècles et qui y était venue d’Orient. Il est probable que les croisades avaient également importé en France un usage odieux, qui ne pouvait se concilier avec le respect que nos ancêtres portaient aux dames. Cet usage remontait néanmoins à la plus haute antiquité, et il avait pu se perpétuer chez des peuples dont la religion maintenait l’esclavage de la femme. Mais «une nation aussi spirituelle que la nôtre,» comme le dit avec esprit M. le comte de Laborde (_Notice des émaux, bijoux et objets divers du Musée du Louvre_, t. II, p. 197), rejeta sans doute avec mépris ce honteux instrument de tyrannie et de servitude. Il semblerait, toutefois, que la ceinture de chasteté s’était conservée, par exception, dans les mœurs de la chevalerie la plus raffinée, et que, si un mari ne l’imposait pas à sa femme, une mère à sa fille, un frère à sa sœur, l’amante, l’_amie_ l’adoptait elle-même, comme un symbole de fidélité, puisqu’elle en offrait la clef à son _ami_, à son amant. C’était là une de ces _emprises_, que les dames et leurs serviteurs se donnaient réciproquement pour éprouver la constance et la _seureté_ de leur amour. La ceinture _de sûreté_, au lieu d’être un outrage et une honte, devint alors une preuve délicate de tendre dévouement. Telle est, à notre avis, l’explication la plus naturelle qu’on puisse attacher à plusieurs passages des poésies et des lettres de Guillaume de Machaut, relatifs au _trésor_, dont sa maîtresse, Agnès de Navarre, lui avait remis la clef.
M. le comte de Laborde, qui cite ces passages curieux, ne veut pas que ce _trésor_ désigne une ceinture de chasteté. Voici pourtant de quels termes s’est servi le poëte du quinzième siècle, pour nous apprendre qu’il avait la clef du _trésor_ de madame Agnès:
Adonc, la belle m’accola... Si attaingny une clavette D’or, et de main de maistre faite, Et dist: «Ceste clef porterez, Amys, et bien la garderez, Car c’est la clef de mon trésor. Je vous en fais seigneur dès or; Et, dessus tout, en serez mestre, Et si l’aim’ plus que mon œil destre, Car c’est mon heur, c’est ma richesse, C’est ce dont je puis faire largesse!»
Agnès de Navarre, écrivant à Guillaume de Machaut, lui adresse des recommandations qui n’ont pas de sens, si ce _trésor_ n’était pas ce que nous pensons: «Ne veuillez, mie, perdre la clef du coffre que j’ay, car, si elle estoit perdue, je ne croi, mie, que je eusse jamais parfaite joie; car, par Dieu! il ne sera jamais deffermé d’autre clef que celle que vous avez, et il le sera, quand il vous plaira, car en ce monde je n’ai de riens si grant désir.» Cette citation et d’autres, aussi explicites, n’empêchent pas M. de Laborde de nier l’authenticité des ceintures de chasteté, qui se trouvent dans quelques cabinets d’amateurs: «Dans ces sortes de singularités, dit-il par une distraction qui est trop évidente pour qu’on songe à la lui reprocher comme une faute d’érudition, on est bien fort, quand on a pour soi la plume de Brantôme.»
«Du temps du roy Henry, raconte Brantôme dans ses _Dames galantes_, il y eut un certain quinquailleur, qui apporta une douzaine de certains engins à la foire de Sainct-Germain, pour brider le cas des femmes, qui estoient faicts de fer et ceinturoient comme une ceinture, et venoient à prendre par le bas et se fermer à clef, si subtilement faicts qu’il n’estoit pas possible que la femme, en estant bridée une fois, s’en peust jamais prévaloir pour ce doulx plaisir, n’ayant que quelques petits trous menus pour servir à pisser.» La description de ces ceintures est trop précise, pour qu’elle ne soit pas faite _de visu_, et Brantôme, en rapportant le fait, n’a pas l’air de s’en émerveiller, comme si la chose était nouvelle pour lui. Il ajoute que «beaucoup de gallans, honnestes gentilshommes de la cour,» menacèrent ce maudit quincaillier de le tuer, s’il persistait à fabriquer et à vendre ces _engins_ qui leur étaient si nuisibles, et ils l’obligèrent à jeter dans les latrines tous ceux qui lui restaient. Quant à l’anecdote de la femme qui se prostitue à un serrurier, pour obtenir une double clef du cadenas que son mari croyait pouvoir ouvrir seul, c’est probablement un de ces contes plaisants que l’apparition des ceintures avait fait circuler à la cour. Quoi qu’il en soit, si le quincaillier de la foire Saint-Germain fit le sacrifice de quelques-uns de ses _engins_, le modèle n’en fut pas perdu, et l’on continua d’en fabriquer secrètement pour l’usage de certains maris jaloux, qui ne rougissaient pas de se conduire à l’égard de leurs femmes, comme des marchands d’esclaves en Turquie. Le ridicule fit justice, d’ailleurs, de cette invention malhonnête, et il n’y eut qu’un très-petit nombre de jaloux qui osèrent appeler à leur aide les ceintures et les cadenas, que la loi française considérait comme un sévice grave de l’époux contre l’épouse. Cependant on trouverait encore des exemples de ces étranges emprisonnements jusqu’au milieu du dix-huitième siècle, puisque l’avocat Freydier plaida en parlement pour une femme mariée, qui accusait son mari de l’avoir soumise à cet indigne traitement. (Voy. son _Plaidoyer contre l’introduction des cadenas ou ceintures de chasteté_, Montpellier, 1750, in-8, avec une figure représentant le cadenas.)
Certes, il fallait que les habitudes italiennes fussent alors bien enracinées en France, pour qu’on ait osé mettre en vente publiquement de pareils objets, et surtout pour qu’on ait osé les acheter et en faire usage. Nous verrons, dans un chapitre à part, combien l’influence de l’Italie avait perverti les mœurs des hommes, à la cour des Valois, mais nous constaterons aussi, pour l’honneur de notre pays, que ces turpitudes ne sortirent presque pas des bornes de la cour, et furent généralement repoussées, condamnées et maudites, par la galanterie française. La cour seule, à cette époque, était le théâtre et le réceptacle de tous les vices les plus hideux. Catherine de Médicis avait jugé que cette corruption sans règle et sans frein servait les intérêts de sa politique, en amollissant les plus fermes caractères et en dégradant les plus nobles cœurs; mais elle donna par là aux ennemis de son gouvernement, à _ceux de la Religion_, comme on les appelait, une force immense et une arme terrible; car la Réformation, en levant l’étendard de la révolte contre la royauté et le _papisme_, pouvait dire au peuple, avec raison, que le but de cette guerre sainte était de détruire Sodome et Gomorrhe. Le peuple apprit de la sorte à mépriser et à haïr les grands; il ajouta foi à tous les bruits, vrais ou faux, qui se répandaient comme des échos de la cour; il ne fut plus indifférent à la vie privée des princes et des courtisans; il crut avoir le droit de la faire comparaître devant son tribunal, et il prononça la déchéance de Henri III, quand la Ligue lui eut fait prendre les armes sous prétexte de défendre les mœurs et la religion de ses ancêtres. On peut donc avancer que, si Catherine de Médicis eut recours à la Prostitution pour gouverner, ce fut la Prostitution qui, en déshonorant le roi et la cour de France, amena le grand soulèvement populaire de la Ligue.
Nous ne voulons pas croire cependant à toutes les abominations que les écrivains réformés ont imputées à leur implacable ennemie, Catherine de Médicis; ainsi, il nous paraît impossible que cette reine ait elle-même, dans une intention politique, corrompu les mœurs de ses quatre fils et de ses trois filles. Catherine, si ambitieuse qu’elle fût, était mère tendre et dévouée. On voit, dans sa correspondance, qu’elle n’avait rien de plus à cœur que l’affermissement du pouvoir royal dans la maison des Valois; si elle régna toujours sous le nom de ses fils, c’est qu’elle se sentait plus capable qu’eux de diriger les affaires et de soutenir le trône où ils furent assis l’un après l’autre. Elle eut un profond chagrin de ce qu’aucun des quatre fils qui semblaient lui promettre une nombreuse descendance n’ait fait souche de rois et continué la postérité de Henri II. On ne saurait donc admettre comme un fait probable, qu’elle se soit appliquée, pour ainsi dire, à tarir de sa propre main les sources de l’hérédité dans sa famille. On a prétendu, dans quelques libelles atroces, qu’elle n’attendit pas l’âge de puberté de ses enfants, pour les livrer à la plus dégoûtante Prostitution: selon ces pamphlétaires anonymes, elle aurait, par ses affreux désordres, altéré profondément la santé des malheureux rois François II, Charles IX et Henri III, qui, à la suite de l’abus prématuré de leurs forces physiques, ne furent plus capables d’avoir un héritier. Charles IX s’était chargé de démentir cette calomnie, puisqu’il eut une fille légitime, morte en bas âge, et deux enfants naturels. Il est permis de supposer, néanmoins, que ces trois rois n’auraient pas laissé éteindre la lignée des Valois, si la débauche eût épargné leur jeunesse. Quant à dire que Catherine entretenait des relations incestueuses avec son fils Henri, qu’elle aimait, en effet, plus que les autres, c’est là une de ces infamies que l’histoire ne doit pas ramasser dans la fange des guerres civiles, où chaque parti s’efforce de salir l’autre dans la personne de ses chefs. Catherine fut sans doute trop indulgente pour la moralité de ses enfants, voilà tout.