Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 5/6

Part 19

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François Ier ne se contentait pas de faire de sa cour un sérail, où ni mari ni tuteur, ni père ni mère, n’eût osé gêner ou troubler ses plaisirs; il s’amusait parfois à _courir le guilledou_, dans les rues de Paris, et à chercher des aventures; il s’adressait aussi aux filles et aux femmes des bourgeois; mais on voit, dans l’_Heptameron_ de la reine de Navarre, que ces poursuites nocturnes n’étaient pas sans danger, et que plus d’une fois le roi fut traité comme un galant vulgaire, surpris en flagrant délit. Son épée heureusement lui venait en aide pour sortir des mauvais pas où il s’était jeté de gaieté de cœur. Il n’échappa point toujours sain et sauf aux hasards de ces amours subalternes. Ainsi, c’est un amour de cette espèce, qui lui donna, au dire d’une tradition constante, la maladie de laquelle il mourut, après dix ou douze ans de souffrances qu’il avait probablement fait partager à ses maîtresses. Les historiens, en recueillant cette tradition, qui ne pouvait s’appuyer sur des pièces authentiques, n’ont fait que mentionner l’événement, sans en garantir les circonstances. Mézeray empruntait souvent au récit de ses contemporains les particularités les plus curieuses de son _Histoire de France_; selon lui, l’ulcère malin qui fut cause de la mort de François Ier, commençait déjà vers 1539 «à le ronger avec des ardeurs insupportables, tellement que cette douleur et cette infection, qui estoit répandue par toute l’habitude du corps, lui causoient une fièvre lente et une morne fascherie qui le rendoient incapable d’aucune entreprise. J’ai entendu dire quelquefois, ajoute Mézeray, qu’il avoit pris ce mal de la belle Ferronnière, l’une de ses maistresses, dont le portrait se voit encore aujourd’hui dans quelques cabinets curieux, et que le mari de cette femme, par une estrange et sotte espèce de vengeance, avoit esté chercher cette infection en mauvais lieu pour les infecter tous deux.» Mézeray, dans son _Abrégé chronologique de l’histoire de France_, revient avec plus de détails sur le même fait, qu’il rapportait d’après un bruit qui avait couru du temps de François Ier, comme le dit Sauval, quoique Brantôme n’ait pas parlé de cette belle Ferronnière et de son mari, qui était un marchand de fer, selon les uns, un avocat, selon les autres, un impitoyable jaloux, selon tout le monde.

Cette aventure, qui doit occuper une place importante dans l’histoire de la Prostitution, est racontée très-explicitement, pour la première fois, dans les _Diverses Leçons_ de Louis Guyon (t. II, liv. I, p. 109), sieur de la Nanche. Il la tenait sans doute de la bouche de quelque vieillard qui avait vécu sous le règne de François Ier, car il écrivait son recueil à la fin du seizième siècle; de plus, en sa qualité de médecin, il avait pu trouver auprès de quelqu’un de ses confrères une tradition spéciale, relative à la maladie vénérienne dont le roi fut victime. «Ce roy, dit-il, recercha la femme d’un advocat de Paris, très belle et de bonne grace, que je ne veux nommer, car il a laissé des enfans pourveus de grands estats et qui sont gens de bonne renommée: auquel jamais ceste dame ne voulut oncques complaire, ains, au contraire, le renvoyoit avec beaucoup de rudes paroles dont le roy estoit contristé. Ce que cognoissans aucuns courtisans et maquereaux royaux, dirent au roy qu’il la pouvoit prendre d’autorité et par la puissance de sa royauté. Et, de fait, l’un d’eux l’alla dire à ceste dame, laquelle le dit à son mary. L’advocat voyoit bien qu’il falloit que luy et sa femme vuidassent le royaume; encor auroient-ils beaucoup à faire de se sauver s’ils ne luy obéissoyent. Enfin, le mary dispense sa femme de s’accommoder à la volonté du roy, et à fin de n’empescher rien en cest affaire, il fit semblant d’avoir affaire aux champs pour huit ou dix jours. Cependant il se tenoit caché dans la ville de Paris, fréquentant les bourdeaux, cerchant la verolle pour la donner à sa femme, afin que le roy la prinst d’elle, et trouva incontinent ce qu’il cerchoit, et infecta sa femme, et elle, puis après le roy, lequel la donna à plusieurs autres femmes qu’il entretenoit, et n’en sçeut jamais bien guérir, car, tout le reste de sa vie, il fut mal sain, chagrin, fascheux, inaccessible.» Rien ne nous paraît donc mieux avéré que l’aventure de la belle Ferronnière, en ce qui regarde sa funeste influence sur la santé du roi; mais nous croyons inutile d’attribuer à la vengeance du mari les suites honteuses de son libertinage, qui nous apprend que la _grosse_ ou la _grande vérole_ (on disait l’un ou l’autre) avait dès lors une source intarissable dans les repaires de la débauche publique.

Il peut y avoir seulement des doutes sur l’époque où Français Ier fut si gravement atteint du châtiment de son incontinence; car, si Mézeray a fixé une date précise, en parlant de cet «ulcère malin, qui lui étoit venu l’an 1539,» Brantôme n’a pas l’air d’hésiter, en reportant aux premières années du règne de François Ier l’invasion du mal qui abrégea sa vie, et qui lui mérita cette fameuse épitaphe:

L’an mil cinq cent quarante-sept, François mourut à Rambouillet De la vérole qu’il avoit.

«Le roy François, dit Brantôme dans l’éloge de Henri II, ayma fort aussy et trop, car estant jeune et libre, sans différence, il embrassoit, qui l’une, qui l’autre, comme de ce temps il n’estoit pas galant qui ne fût putassier partout indifféremment: dont il en prit la grant verolle qui luy advança ses jours. Et ne mourut gueres vieux, car il n’avoit que cinquante-trois ans, ce qui n’estoit rien: et luy, après s’estre veu eschaudé et mal mené de ce mal, advisa que, s’il continuoit cest amour vagabond, qu’il seroit encor pis; et comme sage du passé, advisa à faire l’amour très-galantement. Dont, pour ce, institua sa belle cour, fréquentée de si belles et honnestes princesses, grandes dames et damoiselles, dont ne fit faute, que pour se garantir de vilains maux, et ne souilla plus son corps des ordures passées, s’accommoda et s’appropria d’un amour point salaut, mais gentil, net et pur. Et pour sa principalle dame et maistresse, il prit, après qu’il fut venu de prison, mademoiselle d’Helly...» Ce passage, dans lequel Brantôme persiste à donner une origine assez peu morale à la _grande cour des dames_ instituée par François Ier, tendrait à établir que la belle Ferronnière avait laissé de cuisants souvenirs au roi, avant que ce prince eût été fait prisonnier à la bataille de Pavie, en 1525. Dans un autre endroit de ses Mémoires, Brantôme est d’accord avec lui-même et confirme cette assertion, lorsqu’il s’apitoye sur le sort de la reine Claude, en disant que «le roi, son mari, luy donna la verolle, qui luy avança ses jours.» Or, la reine Claude mourut au mois de juillet 1524, du _mauvais traitement_ qu’elle avait reçu du roi. Il faudrait, pour bien représenter la Prostitution de la cour de François Ier, citer textuellement la moitié du recueil des _Dames galantes_, et faire connaître par leur nom les personnages que Brantôme n’a pas osé nommer, en racontant dans son livre leurs scandaleux désordres. Mais il serait bien difficile aujourd’hui de lever le voile de l’anonyme qui couvre la plupart des galanteries que le discret compilateur attribue, tantôt à un _grand prince_, tantôt à une _grande princesse_, tantôt à une _belle veuve_, tantôt à une _puissante dame_, qu’il ne désigne pas autrement, sans doute parce que les bonnes langues de la cour étaient là pour suppléer à son silence. Nous ne jugeons donc pas utile de rassembler ici les anecdotes qui appartiennent au règne de François Ier, et qui caractérisent la dépravation des mœurs de la noblesse. Cependant, on doit remarquer que, si la licence est générale, si les femmes mariées se font un jeu de l’honneur conjugal, si les filles préludent au mariage par l’oubli de toute pudeur, il y a pourtant chez les hommes, même les plus débauchés, un sentiment élevé, austère, farouche, de ce que doit être la vertu d’une épouse et d’une mère de famille. Les maris, qui ne craignent plus de souiller la couche d’autrui, veillent sur la leur, l’épée ou le poignard à la main. De là, tant d’histoires tragiques, dans lesquelles un amour illicite ou adultère se termine par le poison ou par un coup de dague. Ces sanglantes représailles, qui menaçaient l’inconduite des femmes mariées, ne servaient peut-être pas à les maintenir dans la ligne du devoir, car Brantôme fait entendre que c’était pour elles un aiguillon de plus, qui les excitait à braver le danger, et à se surpasser en astuces dans l’art de tromper leurs maris. «Toutesfois, dit-il après avoir maudit ces cocus _dangereux, bizarres, cruels, sanglants_ et _ombrageux_, qui frappent, tourmentent et tuent leurs femmes infidèles, j’ay cognu des dames et de leurs serviteurs, qui ne s’en sont point soucié, car ils (les maris) estoient aussy mauvais que les autres, et les dames estoient courageuses, tellement que si le courage venoit à manquer à leurs serviteurs, le leur remettoient, d’autant que, tant plus toute entreprise est périlleuse et escabreuse, d’autant plus se doibt-elle faire et exécuter de grande générosité. D’aultres telles dames ay-je cognu qui n’avoient nul cœur ni ambition pour attempter choses haultes, et ne s’occupoient du tout qu’à leurs choses basses; aussy, dit-on: Lasche de cœur comme une putain.»

On a peine à croire, en lisant les _Dames galantes_ de Brantôme, que cet effronté historiographe de l’impudicité des femmes de la cour, ait voulu prouver très-sérieusement que cette impudicité n’avait rien de blâmable chez les _grandes et honnêtes_ dames. Ce singulier paradoxe se reproduit dans plusieurs de ses écrits, où il le met sur la conscience de différentes personnes qu’il n’en estime pas moins. Il est impossible d’imaginer une plus étrange justification des mauvaises mœurs de la cour. Ainsi, une dame écossaise, de bonne maison, dit Brantôme, nommée Flamin, qui avait eu de Henri II un fils naturel, disait en _son escocement francisé_: «J’ay faict tant que j’ay pu que à la bonne heure je suis enceinte du roy, dont je m’en sens très-honorée et très-heureuse: et si veux-je dire que le sang royal a je ne scay quoy de plus suave et friande liqueur, que l’autre, tant je m’en trouve bien, sans compter les bons brins de présents que l’on en tire.» A cet _escocement francisé_, Brantôme ajoute en forme de commentaire: «Ceste dame, avecques d’autres que j’ay ouy dire, estoient en ceste opinion, que, pour coucher avecques son roy, ce n’estoit point diffame, et que putains sont celles qui s’adonnent aux petits, mais non pas aux grands roys et gentilshommes.» Brantôme fait dire la même chose à un _grand_, qui discourait «de ce même propos,» pour la défense d’une grande princesse qu’on savait très-ardente à _contenter le monde_, comme le soleil «qui respand de sa lueur et de ses rayons à un chascun;» il déclare que ces inconstances sont belles et permises aux grandes dames, «mais non aux autres dames communes, soit de cour, soit de ville et soit de pays... Et telles dames moyennes, ajoute-t-il avec assurance, faut que soient constantes et fermes comme les estoilles fixes, et nullement erratiques; que, quand elles se mettent à changer, errer et varier en amour, elles sont justement punissables, et les doit-on descrier comme putains des bourdeaux, d’autant que leurs beautés, encore qu’elles soient passables, n’ont de quoy s’estendre sur plusieurs.» Après cette ingénieuse théorie, on ne doit pas s’étonner si une dame de la cour, qui était certainement une grande dame, se prenait à envier la _liberté_ des courtisanes de Venise: «Ah! mon Dieu! disait-elle à une de ses compagnes, plût à luy que nous eussions faict porter tout notre vaillant en ce lieu-là par lettre de banque, et que nous y fussions pour faire ceste vie courtisanesque, plaisante et heureuse, à laquelle toute autre ne scauroit approcher!» Brantôme, qui rapporte le fait, ne peut s’empêcher de s’écrier: «Voilà un plaisant souhait et bon!» Mais on voit qu’il l’approuve chez une si grande dame.

Certes, la fameuse courtisane romaine, appelée la Grecque, qui vint en France, au dire de Brantôme, pour y _dresser_ les maris, et y donner des leçons à leurs femmes, pouvait tenir à celles-ci, sans les scandaliser, ce langage malhonnête: «Nostre mestier est si chaud, quand il est bien appris, qu’on prend cent fois plus de plaisir de monstrer et practiquer avecques plusieurs qu’avecques un.» Ce n’étaient pas seulement des courtisanes émérites, qui professaient la débauche à la cour de François Ier; mais de grandes dames, de grandes princesses, des princes de l’Église, s’y employaient à l’envi: le cardinal de Lorraine, que le roi avait pour _son bon second_ en affaires de galanterie, se chargeait de _dresser de sa main_ les filles et les dames nouvelles qui arrivaient à la cour. «Quel dresseur! s’écrie Brantôme, je crois que la peine n’estoit pas si grande comme à dresser quelque poulain sauvage.» Puis, après avoir vanté la sagesse du cardinal, _à l’endroit des dames_, il avoue que «peu ou nulles sont-elles sorties de ceste cour femmes et filles de bien!»

CHAPITRE XXXII.

SOMMAIRE. —La Prostitution à la cour de Henri II. —Éloge des _belles Françoises_. —Diane de Poitiers, maîtresse du roi. —Les chiffres et la devise de Diane. —Brissac sous le lit. —Bonnivet dans la cheminée. —Horribles dépravations de la cour. —Les arts corrupteurs. —Description des tableaux et des statues dans les palais royaux. —La coupe obscène. —Les figures de l’Arétin. —Digression bibliographique sur ce recueil infâme, gravé par Marc Antoine. —Destruction des planches et des exemplaires du livre. —La _Somme_ de J. Bénédicti. —Miniatures dans le goût de l’Arétin. —La galerie du comte de Chateauvillain.

«Si le sérail de Henri II, dit Sauval, ne fut pas si grand que celui de François Ier, sa cour n’était pas moins corrompue.» Les Mémoires de Brantôme sont là pour nous faire connaître cette corruption, qui ne pouvait plus même s’accroître; car la cour de France, à cette époque, avait adopté et naturalisé tous les genres de Prostitution et de débauche, tous les raffinements de luxure et de galanterie, toutes les leçons de dépravation morale, qu’elle enviait auparavant aux cours italiennes. Brantôme s’applaudit de ce qu’il regardait comme une conquête et une amélioration dans l’intérêt des plaisirs sensuels: «Quant à nos belles Françoises, dit-il dans le premier discours de ses _Dames galantes_, on les a veues, le temps passé, fort grossières et qui se contentoient de le faire à la grosse mode; mais, depuis cinquante ans en çà, elles ont emprunté et appris des autres nations tant de gentillesses, de mignardises, d’attraits et de vertus, d’habits, de belles graces, lascivetés, ou d’elles mêmes se sont si bien estudiées à se façonner, que maintenant il faut dire qu’elles surpassent toutes les autres en toutes façons, et ainsy que j’ay ouy dire, mesme aux estrangers, elles valent beaucoup plus que les autres, outre que les mots de paillardise françois en la bouche sont plus paillards, mieux sonnans et esmouvans que les autres.» Brantôme conclut de là: qu’il fait bon faire l’amour en France plutôt qu’ailleurs, et il s’en rapporte là-dessus aux _docteurs d’amours_ et aux courtisans, qui donnent certainement la palme aux dames françaises, quoiqu’on soit forcé de reconnaître, en dernière analyse, que, «putains partout et cocus partout, la chasteté n’habite pas en une région plus qu’en l’autre.»

Henri II cependant eut moins de part que François Ier à la dépravation de son temps, car, s’il «a aymé comme a faict le roy son père et autres roys, et s’est adonné aux dames,» selon Brantôme, il a offert à ses courtisans un rare exemple de constance et de parfait amour, dans sa liaison avec Diane de Poitiers, qui fut son unique maîtresse en titre, durant tout son règne. Diane n’était plus jeune, mais elle était toujours belle; et Brantôme, qui la vit à l’âge de soixante-dix ans, six mois avant sa mort, fut frappé d’admiration, en la trouvant «aussy belle de face, aussy fraische et aussy aymable, comme en l’aage de trente ans.» Il ajoute que «surtout elle avoit une très-grande blancheur, et sans se farder aucunement;» ce qui donnait à penser qu’elle usait de certains _bouillons composés d’or potable_. Quoi qu’il en fût, Henri II l’aimait si passionnément, qu’il ne pouvait se passer d’elle et qu’il devenait triste dès qu’il ne la voyait plus: aussi, vivait-elle avec lui aussi _privément_ que si elle eût été sa femme légitime; et la reine était obligée de supporter en silence la suprématie de cette rivale, qui évitait toutefois de lui faire sentir son humiliation. Henri II ne laissait pas de cohabiter avec la reine Catherine, qui semblait n’avoir d’autre rôle que de mettre au monde une grande lignée de princes et de princesses. Diane, de son côté, ne paraissait pas jalouse de cette vertu prolifique, qui avait pour résultat d’éloigner souvent le roi du lit conjugal et de condamner la reine enceinte à des absences prolongées: alors, Diane était vraiment la seule reine à la cour jusqu’à ce que Catherine de Médicis fut relevée de couches. Elle prit une part active aux choses du gouvernement, et l’on peut dire que son influence n’eut rien de trop fâcheux, en politique, pour le règne de Henri II. «Bienheureux est celuy roy, s’écrie Brantôme, qui rencontre une maistresse bonne, parfaicte et bien accomplie, comme il est en sa puissance de la bien choisir, car, estant telle, et luy et son royaume n’en sont pas pires!»

Mais, sans accuser Diane de Poitiers d’avoir exercé une influence pernicieuse sur les mœurs de la cour, on peut constater qu’elle n’a jamais rien fait pour les rendre meilleures, soit par son exemple, soit par son empire sur Henri II. Elle était bien aise sans doute que la licence effrénée qui régnait à la cour, et qui tendait toujours à y faire de nouveaux progrès, justifiât aux yeux de tous son commerce adultère avec le roi: elle pouvait même, jusqu’à un certain point, réhabiliter sa conduite, en la comparant aux prodigieux débordements que les plus grandes dames se permettaient autour d’elle, au mépris de leur naissance et de leur rang. Henri II, dont l’amour ne manquait pas de délicatesse à l’égard de sa favorite, n’épargnait rien pour rehausser l’éclat de cet amour et pour le rendre, en quelque sorte, respectable, à force de l’entourer de respects et d’hommages. Voilà pourquoi il avait fait mettre partout, dans les ornements de ses palais, au Louvre, à Fontainebleau, à Madrid, etc., le chiffre de Diane entrelacé avec le sien, les armes parlantes et les devises de cette déesse qu’il adorait. Ces témoignages d’une tendresse et d’une admiration enthousiastes ne se voyaient pas seulement dans la décoration intérieure des appartements, y compris celui de la reine, mais encore sur le fronton des édifices, parmi les sculptures des fenêtres et des corniches, au milieu des enroulements de la serrurerie, aux panneaux des portes et dans les mosaïques du pavement des cours. C’était un parti pris d’étaler à tous les regards les anagrammes des noms de Diane et de Henri. Jamais l’adultère et la Prostitution n’avaient été admis à une pareille apothéose.

Le but que se proposait le roi fut rempli et même dépassé; non-seulement la cour s’accoutumait à confondre la maîtresse avec la reine, mais encore le peuple n’était pas éloigné de considérer _madame Diane_ comme une espèce de magicienne, qui devait à son art de se conserver éternellement jeune et belle, et dont le croissant symbolique présidait aux destinées de la France. Henri s’était si bien familiarisé avec le concubinage dont il semblait fier, qu’il ne craignait pas de paraître en public, à cheval, ayant en croupe la duchesse de Valentinois, qui le tenait embrassé. On doit dire pourtant que la mode autorisait cette manière de chevaucher à deux sur la même monture. Nous ne savons pas si ce fut Diane, ou Henri II, qui commanda un émail, sur lequel étaient représentés les deux amants à cheval. Nous ne savons pas davantage si l’ordre de multiplier les chiffres et les emblèmes de Diane sur les bâtiments royaux, venait de la favorite ou de son amant. On a pensé, avec quelque apparence de raison, que les artistes, architectes, sculpteurs, peintres et autres, voyant quelle était la passion folle de Henri II pour cette dame, avaient pensé le flatter en faisant servir l’allégorie à immortaliser cet amour. Les artistes italiens eurent sans doute l’initiative de cette flatterie, qui plut à Diane et ne déplut pas au roi; les artistes français ne manquèrent pas ensuite d’imiter ce qui avait si bien réussi à leurs émules, et ce fut dès lors une habitude générale, dans tous les travaux d’art qui se firent sous ce règne, de reproduire les initiales de Henri et de Diane avec le croissant et la devise: _Donec totum impleat orbem_. Était-ce une allusion, comme on l’a dit, au désir et à l’espérance qu’avait le roi, de voir s’arrondir le ventre de sa maîtresse?

Henri II, à l’exemple de son père, se montrait toujours fort discret à l’égard de l’honneur des dames: «Il ne vouloit point, dit Brantôme, que les dames en fussent escandalisées ni divulguées, si bien que luy, qui étoit d’assez amoureuse complexion, quand il alloit veoir les dames, y alloit le plus caché et le plus couvert qu’il pouvoit, afin qu’elles fussent hors de soupçon et diffame.» Mais il est possible que le roi ne prît tant de précautions que pour empêcher l’écho de ses infidélités d’arriver jusqu’à Diane de Poitiers, qui, de son côté, avait soin de ne pas découvrir les siennes. Brantôme dit positivement que cette belle dame, du temps de sa faveur, avait «obligé tant de personnes, de plaisirs,» qu’on pouvait dire qu’elle était _grande en tout_. Henri II n’en faisait que rire, comme n’éprouvant aucune jalousie, car il savait que Diane avait des amants et ne lui donnait pas de rival. Un jour, si l’on en croit Brantôme et Sauval, la duchesse de Valentinois et le maréchal de Brissac étaient ensemble, quand le roi vint frapper à la porte de la chambre. On ne lui ouvrit qu’après avoir fait cacher Brissac sous le lit. Le roi se couche et invite Diane à en faire autant; mais il se plaint de la faim, et se lève. Diane, toute tremblante, lui apporte des confitures; il en mange, et tout à coup il en jette une boîte sous le lit en disant: «Tiens, Brissac! il faut que chacun vive.» Il sortit ensuite, et ne parla jamais de cette aventure ni à Diane ni au maréchal de Brissac, qui avait cru toucher à sa dernière heure. Dans une circonstance analogue, François Ier avait été moins courtois à regard de l’amiral Bonnivet. Celui-ci n’attendait pas le roi, lorsque François Ier se présenta chez sa maîtresse, qui était enfermée avec Bonnivet. Le galant n’eut que le temps de se blottir sous les feuillages qui remplissaient la cheminée. François Ier le remplace dans le lit, et fait semblant de ne pas soupçonner la présence d’un tiers; puis il se lève, sous prétexte de satisfaire un besoin, et va droit à la cheminée, où il arrose d’urine son pauvre rival, qui n’osait crier merci. Mais, dès que le roi fut parti, la dame donna une chemise blanche à l’amant, lui parfuma les cheveux et la barbe, et s’employa du mieux qu’elle put à lui faire oublier sa mésaventure.