Part 17
Au retour de la conquête de Naples, Charles VIII, qui s’y était donné du bon temps, ne tarda pas à renoncer aux femmes; il ne se sentait plus la force de vivre comme il avait vécu; il ne conserva pas même la maîtresse qu’il avait parmi les filles d’honneur, et il devint aussi réglé dans ses mœurs que pouvait l’être un moine cloîtré. Les médecins lui avaient conseillé de se modérer sur un chapitre où ses moyens n’étaient plus en harmonie avec ses désirs. Cette tardive modération ne prolongea pas beaucoup son existence. Son cousin, le duc d’Orléans, qui lui succéda comme le plus proche héritier de la couronne, avait déjà changé de vie et dompté ses passions vagabondes, lorsqu’il monta sur le trône. Il était amoureux de la reine Anne de Bretagne, et pour se mettre en état de l’épouser en secondes noces, il entreprit de faire casser son mariage avec Jeanne de France, quoique ce mariage fût consacré par vingt-cinq ou vingt-six ans de cohabitation. Il prétendit pourtant, dans ce triste et scandaleux procès, que ledit mariage n’avait jamais été consommé, attendu que l’épouse était _viciée de corps_. La pieuse Jeanne répondit que, tout en reconnaissant «n’estre aussi belle et aussi bien faite que les autres femmes,» elle avait accompli les œuvres et les devoirs du mariage. Le roi lui-même subit un interrogatoire devant l’officialité de Tours, et il déclara, en rougissant, qu’il croyait bien n’avoir usé complétement de ses droits de mari: _Neque realiter licet intus fuerit_, écrivit le greffier, qui déguisait autant que possible dans son latin de procédure les incongruités des questions et des réponses. Ainsi, le juge ayant objecté à madame Jeanne de France, que, suivant les déclarations de son mari, elle n’était pas conformée de manière à pouvoir faire des enfants, le greffier écrivit dans son procès-verbal: «Quod non potuisset aut posset parere, sed nec semen virile secundum naturæ congruentiam recipere, imo neque a viro intra claustra pudoris naturaliter cognosci.» (Voy. l’_Hist. du seizième siècle_, par le bibl. Jacob, t. Ier, p. 113 et suiv.) Le tribunal demandait que Jeanne fût visitée par des matrones qui constateraient son état physique, mais cette pauvre princesse, qui a été canonisée depuis comme une sainte, refusa de se soumettre à une humiliation aussi pénible pour sa pudeur et préféra souscrire de bonne grâce à son divorce. Elle entra dans un couvent, et Louis XII ne fut pas plus tôt libre, qu’il se remaria enfin avec sa chère Anne de Bretagne.
Sous ce règne, la cour de France fut plus vertueuse qu’elle ne l’avait jamais été: l’influence morale de la reine Anne s’y faisait sentir, de même que celle de la reine Blanche à la cour de saint Louis. La Prostitution, qui, d’après le témoignage des poëtes et des prédicateurs, n’épargnait aucune classe de la société française, s’arrêtait au seuil de la cour ou ne s’y glissait qu’à la dérobée, loin des yeux vigilants de la reine. Louis XII ne se mêlait pas de l’austère surveillance que sa _tant bonne femme_ exerçait sur les mœurs de son entourage, et il en riait à part lui, car il se souvenait d’avoir été _bon raillard et joyeux compagnon_, mais il ne contrariait pas là-dessus les idées et les intentions de sa chaste moitié, et quand les clercs de la Basoche et les Enfants-sans-souci osèrent, dans leurs farces théâtrales, se moquer de l’hypocrisie qui régnait à la cour de la reine: «Je veux qu’on joue en liberté, dit Louis XII; je veux que les jeunes gens déclarent les abus qu’on fait en ma cour, puisque les confesseurs et autres qui font les sages n’en veulent rien dire; pourvu qu’on ne parle toutefois de ma femme, car j’entends que l’honneur des dames soit gardé.» Il ne fallait pas moins que la rigidité d’Anne de Bretagne pour empêcher le débordement des mœurs d’arriver jusqu’à elle, car les expéditions d’Italie et le séjour de l’armée française dans le pays conquis avaient eu pour résultat d’importer en France les habitudes italiennes, le goût immodéré des plaisirs sensuels et tous les raffinements de la volupté. Quant au mal de Naples, ce fut la conséquence immédiate de la première conquête du royaume napolitain; mais, dans les guerres successives qui occupèrent tout le règne de Louis XII, ce mal nouveau, qu’on allait sans cesse chercher à sa source, se naturalisa si bien parmi les gens d’armes qui l’avaient gagné, de Gênes à Naples, de Milan à Venise, que son surnom de _mal français_ ne lui fut contesté par personne.
Louis XII eut bien de la peine à se garantir des séductions de ces charmantes Italiennes, qui semblaient avoir juré de le rendre infidèle à son épouse absente; il faillit plus d’une fois succomber, et il ne fut préservé des dangers qui menaçaient sa continence, qu’en se jetant dans le mysticisme d’une liaison platonique pour la belle Génoise Thomassine Spinola, dont il était l’_intendio_ ou l’ami de cœur, pendant que sa noblesse, autour de lui, se plongeait dans les délices et s’enivrait d’amour avec une aveugle frénésie. On ne peut s’imaginer quel fut le prestige des femmes italiennes sur les conquérants de l’Italie; ils furent vaincus et soumis à leur tour. Les historiens contemporains n’ont pas négligé de faire le portrait de ces enchanteresses, qui devaient avoir une si fâcheuse influence sur les mœurs et sur la santé de leurs imprudents adorateurs. Voici comment Jean Marot, poëte-valet de chambre d’Anne de Bretagne, nous représente, dans son poëme du _Voyage de Gênes_, le ravissant spectacle qui attendait les vainqueurs, à leur entrée dans la ville de Milan, en 1507:
Lors les ouvrouers furent plains et couvers De maincte dame, en beaulté très exquise. La Foyre ay veue à Lyon et Anvers, Lendit, Gibray et autres lieux divers; Mais onc ne viz si belle marchandise: Chascune estoit en une cheize assise, Levée en hault, pour leur corps monstrer mieulx. Mais les aucuns, de leur gloire envieux, Disoient que fard les rendoit ainsi belles; Mais quoy qu’ils dient, je croy, si m’aident dieux, Qu’on ne sauroit mieulx repaistre ses yeulx, Qui ne verroit choses célestielles.
Le même spectacle, qui avait frappé d’admiration le poëte, accoutumé aux grâces décentes et naïves des dames françaises, produisit sur lui le même effet que la première fois, lorsque, deux ans plus tard, Louis XII fit encore son entrée dans Milan, qu’il venait châtier après une sanglante révolte. Le beau sexe milanais eut sans doute beaucoup de part dans le pardon que le roi de France accorda aux habitants de la ville rebelle. Jean Marot était là, et il fut captivé, comme les plus vieux capitaines, à la vue de ce _triomphe_ féminin qui éclipsait le triomphe du roi:
De dames moult frisques, Œuvres déifiques, Faces angéliques, Ouvroyrs et boutiques Dyaprez estoient: Là, mainctz fantastiques, Amans lunatiques, Voyans telz reliques, Soubz regardz obliques Leurs yeulx repaissoient; D’habits auctentiques Carcans magnifiques, Pierreries antiques, Par toutes practiques, Leurs corps phalleroient; Puis, en leurs traficques, Dardoient, comme picques, Regards vénériques, Dont amantz lubriques Ils mortifioient.
On doit s’étonner que la reine Anne de Bretagne ait eu assez de pouvoir et de volonté, pour que le contact de l’Italie, qui allait corrompre la France, ne se soit pas fait sentir, de son vivant, dans la _cour des dames_, qu’elle avait établie au château de Blois, où elle résidait d’ordinaire. Il ne tint pas à elle que les mœurs publiques ne s’améliorassent, et elle fit de grands efforts pour remettre en honneur les vertus de son sexe. Jean Marot, qui a composé, par son ordre, le _Doctrinal des dames_, s’est contenté de paraphraser les beaux préceptes qu’elle enseignait, surtout par son exemple. Voici un de ces préceptes: _d’estre chaste en estant belle_. Le rondeau, que le poëte a tiré de là, commence ainsi:
Qui a ces deux, chasteté et beaulté, Vanter se peult qu’en toute loyaulté Toute autre dame elle surmonte et passe, Veu que Beaulté oncques jour ne fust lasse De faire guerre à dame Chasteté. Mais quant ensemble elles font unité, C’est don divin joinct à l’humanité, Qui rend la dame accomplie de grace, Qui a ces deux.
Anne de Bretagne recommande aussi, dans ce _Doctrinal_ que Jean Marot a _déduit_ en vingt-quatre rondeaux, l’_honnesteté_,
.... Car c’est la perle et gemme Que les dieux ont enchassée en noblesse;
la _prudence_, qui _encontre la chair luyte_; le _beau maintien_, qui
.... Est la poste et vray guide Pour monter dame au temple de Vertu.
Elle invite les dames d’_estre bon exemple aux autres_, d’_éviter oysiveté_, d’_avoir esgard à l’honneur_, et enfin d’_aymer un Dieu et ung homme seulement_. On reconnaît, dans ces rimes édifiantes, la chaste inspiration qu’Anne de Bretagne avait communiquée à son poëte ordinaire, et l’on voit qu’elle voulait faire servir à l’enseignement moral de sa cour la poésie, qui n’avait eu d’autre attribution que de corrompre les cœurs et d’amollir les âmes. Anne de Bretagne faisait peu de cas de tous les lieux communs d’amour profane, que les poëtes ne se lassaient pas de mettre dans leurs ouvrages, souvent licencieux. Elle leur reprochait aussi d’employer des expressions trop libres, qui blessaient une oreille honnête, car elle ne souffrait pas dans un livre ce qu’elle eût rougi d’entendre sortir de la bouche de l’auteur: elle pensait que la chasteté des paroles doit accompagner la chasteté des actions. Aussi, eut-elle bien de la peine à pardonner au sire de Grignaux, son chevalier d’honneur, qui lui avait appris, au lieu d’un compliment qu’elle devait adresser à l’ambassadeur d’Espagne, certaines _salaudries_ en langue espagnole, qu’elle ne comprenait pas et qu’elle se préparait à débiter en audience solennelle, lorsque le roi l’avertit de cette plaisanterie qu’il avait autorisée pour rire et passer le temps, dit Brantôme.
Il n’y eut que la mort de cette sage reine, qui délia la langue aux poëtes de cour. Jean Marot, qui achevait de composer _la Vray disant Avocate des dames_, pour obéir à sa _bonne dame et maîtresse_, retomba aussitôt dans ses mauvaises poétiques, et se reprit à rimer sur des sujets galants et même orduriers. En un moment, la cour de France subit une complète métamorphose, et la Prostitution leva le masque. Jean Marot constate ainsi, que les mœurs étaient plus relâchées qu’auparavant:
Au faict d’amours beau parler n’a plus lieu, Car, sans argent, vous parlez en hebrieu, Et fussiez-vous le plus beau fils du monde, Il faut foncer, ou je veux qu’on me tonde, Si vous mettez jamais pied à l’estrieu.
C’était là le résultat des guerres d’Italie. Les habitudes de libertinage, que les gens d’armes avaient prises au delà des monts, les suivirent en France, et les femmes françaises s’étaient modelées à leur insu et malgré elles sur les femmes italiennes, qui laissaient aux vainqueurs tant de souvenirs délicieux et cuisants. Les gentilshommes qui avaient fait partie des expéditions de Charles VIII et de Louis XII, ne manquaient pas, à leur retour, d’exalter à l’envi les charmes incomparables des Italiennes, quelque _maleficiés_ qu’ils eussent été dans leurs amours. Les Françaises, que leurs maris et leurs amants semblaient déprécier à l’avantage de ces dangereuses sirènes, avaient conçu à l’égard de celles-ci une jalousie et une haine implacables: elles se plaisaient à faire ressortir les défauts des étrangères et à rehausser leur propre supériorité. Voici un rondeau, que Jean Marot écrivit sous la dictée de quelque belle dame qui se désolait de voir qu’on lui préférât une _Lombarde_:
Pour le deduict d’amoureuse pasture, A quelqu’un fiz l’autre jour ouverture: Qui valloit mieulx, la Françoise ou Lombarde? Il me respond: «La Lombarde est braguarde, Mais froide et molle et sourde soubz monture. Beau parler ont, et sobre nourriture: Mais le surplus n’est que toute paincture, Vous le voyez; car chascune se farde Pour le deduict.
La Françoise est entière et sans rompture, Doulce au monter, mais fière à la poincture. Plaisir la mayne; au profit ne regarde. Conclusion: qui qu’en parle ou brocarde, Francoises sont chefz d’œuvre de nature Pour le deduict.
Les Françaises avaient beau dire et faire, on n’en courait pas moins aux Italiennes, qui devenaient ainsi l’attrait permanent des campagnes d’Italie. Les gentilshommes de la cour se trouvaient si bien par delà les monts, qu’ils ne se pressaient pas de retourner en France et qu’ils s’établissaient à Milan et dans les principales villes du Milanais avec leurs maîtresses, comme s’ils ne se souciaient plus de leurs femmes et de leurs enfants qui étaient restés en France. Pendant tout le règne de Louis XII et dans les premières années du règne de François Ier, c’était à qui s’en irait vivre en Italie. Les pauvres Françaises ne savaient plus comment l’emporter sur des rivales aussi séduisantes, qui leur enlevaient de la sorte amis et époux, lesquels ne leur revenaient que ruinés d’argent et de santé. A l’avénement de François Ier, la fine fleur de la noblesse française avait traversé les Alpes et s’était répandue dans toute la Lombardie; on ne voyait plus que des barbes grises et des cheveux blancs, à la cour de France; les dames mariées pouvaient se croire veuves, et les jeunes damoiselles devaient craindre de rester filles. Elles imaginèrent une espèce de conspiration contre le beau sexe du Milanais, et elles chargèrent le poëte Jean Marot d’écrire aux _Courtisans de France estans pour lors en Italie_ une épître satirique, dans laquelle les Lombardes étaient comparées aux Françaises, de manière à mettre en évidence les vertus et les mérites des unes, les vices et les imperfections des autres. Ce n’était pas sans raison qu’on avait confié à Jean Marot le rôle délicat de secrétaire des _dames de Paris_; il avait lui-même résidé en Italie assez longtemps pour être bien instruit des mœurs italiennes: il connaissait le fort et le faible de ces _étranges galloises_, qui faisaient un si grand tort aux amours de sa patrie. Il n’était donc pas en peine de leur dire leur fait au nom des dames de Paris. Il commence par les accuser de ne se donner, que par intérêt, car
.... Il les faut d’or et d’argent saisir, Ains que gesir et coucher soubz leur aisle.
C’est pour _tirer argent_, qu’une Lombarde peint son visage et fait toilette; la cupidité seule l’excite et la pousse à commettre ce _doux méfait_, dont tous les dieux ont pitié, quand il est absous par l’amour, et qui devient une souillure, lorsque c’est l’avarice qui en règle les conditions;
Mais cueur françois, de son amy, prend garde,
et l’amour fait ce qu’argent ne saurait faire. En Italie, vieilles et jeunes, sont également avides et trafiquent de leurs faveurs avec la même adresse; souvent la _vieille ouvrière_ fait la _poupine_ mieux que la plus jeune _commère_.
Quant, en la France, une dame decline, Elle resigne aux autres le deduict: Se retirer est bon, quant il est nuyct.
Les Lombardes ont des robes d’étoffe d’or pour paraître en public, et elles ressemblent à des fées, tant elles sont _coiffées mignonnement et à leur poste_; mais, sous leurs oripeaux, elles sont plus usées et plus _débiffées_ que les vieilles chausses d’un _poste_ (postillon). C’est qu’elles ne mangent pas tous les jours et qu’elles n’épargnent pas leur pauvre corps; tandis que les Françaises sont grasses et bien nourries, comme elles le disent avec orgueil:
Fermes sommes et le serons; Tetons avons; elles, tetasses Pendans, comme vieilles becasses Dessus leurs jambes de herons.
Il n’y a donc que de beaux habits chez ces triomphantes Lombardes; le _surplus ne vault maille_, et les galants n’ont pas trouvé _sous l’escaille_ ce qu’ils espéraient. Ce n’est pas tout: elles sont plus froides que la chair d’agneau à Noël, plus molles que tripes, plus sales que guenilles, en dépit de leurs atours et de leurs parements. En comparaison de ces vilaines débauchées, les dames de Paris ne se marchandent pas; elles ne demandent qu’à montrer ce qu’elles valent, aux ingrats qui les oublient:
S’aulcun avoit esprit spirituel Tant qu’il fut tel d’adviser leurs abbus, Il congnoistroit que soubz nostre mantel N’y a riens, fors que le vray naturel, Et que tout bel avons tant sus que jus: Tetins aiguz, membres blancs et charnus; Puis, ces gros culz, pour l’amoureux affaire, Si bien troussez qu’il n’y a que refaire.
Si les Lombardes y voulaient consentir, ce serait un nouveau jugement de Pâris, que provoquent les Françaises, qui déclarent nettement que, pour
Juger le cas Selon le droit, Mettre fauldroit Les robes bas; Puis, sans debatz, Pour ces esbatz, Veoir où nature deffauldroit.
Mais les Lombardes, comme on le pense bien, ne se pressent pas d’accepter le défi, et les dames de Paris invitent les _Courtisans de France_ à revenir, sans attendre que la question soit vidée. Elles s’adressent d’un ton suppliant au roi François Ier, qui n’est pas plus empressé que sa noblesse de repasser les monts:
Vous nous tenez Trop grant rudesse; Amour nous presse, Desir oppresse Nos cueurs, de grant crainte estonnez. Paris pleure, et Tours a destresse, Bloys languist, Amboise ne cesse De crier: «Sire, retournez!»
François Ier et ses gentilshommes quittèrent à regret l’Italie, où, n’en déplaise aux dames de Paris et à Jean Marot, l’amour semblait meilleur qu’en France, et ils rapportèrent avec eux les mœurs italiennes, qui se mêlèrent aux mœurs françaises pendant tout le seizième siècle.
CHAPITRE XXXI.
SOMMAIRE. —Les _Dames galantes_ de Brantôme. —Dédicace à la reine Marguerite. —La Prostitution sous les Valois. —François Ier, dit _le roi grand nez_. —Causes de sa première expédition en Italie. —Sa première maladie. —Éloge de la _cour des dames_. —Son origine et son usage. —L’exemple de la cour. —Le roi proxénète. —Le rut des cerfs. —Les dames en carême. —Indécence du langage et de la poésie. —La demoiselle de Tallard et les papes. —La _belle Helly_. —La comtesse de Châteaubriant. —Faveur de la duchesse d’Étampes. —La petite maison du roi, rue de l’Hirondelle. —Surprises nocturnes du logis du roi. —La Prostitution dans la clémence. —Diane de Poitiers et son père. —Jean de Brosse, mari de la duchesse d’Étampes. —La belle Ferronnière, etc.
L’histoire de la Prostitution à la cour de France durant le seizième siècle ferait un livre entier, si l’on voulait recueillir toutes les anecdotes qui sont de nature à peindre les mœurs de l’aristocratie sous les Valois; il faudrait seulement, pour faire un tableau exact de cette incroyable dépravation, extraire des œuvres de Brantôme tout ce que cet abbé courtisan a rassemblé de faits scandaleux, qu’il raconte le plus librement du monde, sans soupçonner qu’il puisse offenser la pudeur de personne. Cette circonstance seule prouverait, mieux que tous les récits, le degré de corruption, auquel était parvenue la société française du temps de Charles IX et de Henri III: alors on n’avait plus même le sentiment de l’honnêteté, et l’on n’éprouvait aucun embarras à expliquer sans réticence, même devant des dames, les plus sales, les plus ignobles mystères du libertinage. Ainsi, Brantôme, en dédiant son _Recueil des Dames galantes_ au duc d’Alençon, _fils et frère de nos rois_, le supplie de _fortifier de son nom et de son autorité_ ses Discours, remplis des _bons mots et contes_ que ce prince avait daigné lui apprendre _fort privément_ dans leurs entretiens familiers; et le premier manuscrit de ce recueil ordurier, si précieux néanmoins pour l’histoire de la cour, c’est à la reine Marguerite, épouse divorcée de Henri IV, que l’auteur en fait hommage. Cependant il n’osa pas faire imprimer de son vivant les _contes, histoires, discours et beaux mots_, qu’il avait recueillis _avecques grande peine_; mais, par son testament, il ordonnait à sa nièce la comtesse de Durtal de les livrer à l’impression: «Je veux aussy, disait-il dans ce testament, que le premier livre qui sortira de la presse soit donné pour présent, bien relié et couvert, à la reyne Marguerite, ma très-illustre maistresse, qui m’a faict cest honneur d’en avoir veu aucuns et trouvé beaux et faict estime.»
Nous sommes forcés de nous borner dans ce sujet inépuisable, et nous essayerons seulement de caractériser le genre de Prostitution, qui régnait à la cour de France sous chaque roi de la branche des Valois; car chacun de ces rois donna par son exemple et par ses goûts une physionomie spéciale aux mœurs de son temps, et l’on peut dire que, si le seizième siècle tout entier est consacré à une monstrueuse débauche qui paraît être le but et le mobile de toutes les actions humaines, rien ne ressemble moins à la licence de la cour de Henri III, que la licence de la cour de François Ier: l’une est encore française, du moins par intervalles; l’autre est devenue entièrement italienne. Sous François Ier, on retrouve çà et là, au milieu des excès les plus honteux, quelques nobles et pures réminiscences de la chevalerie du moyen âge; sous Henri III, au contraire, tout est dégradé, avili, souillé, au mépris des lois religieuses et sociales. Brantôme en dira plus que nous sur ce triste chapitre des désordres de ses contemporains, et souvent même, en le citant textuellement, nous serons forcés de laisser dans ses œuvres bien des passages obscènes que notre plume se refuserait à transcrire.
François Ier, comme l’a dit un de ses panégyristes que Brantôme ne réussit guère à réfuter sur ce point, fut «vraiment grand, car il avoit de grandes vertus et de grands vices aussi.» Un de ses fous de cour, Triboulet ou Caillette, aurait ajouté qu’il fut grand encore par le nez, puisque le peuple l’avait surnommé _le roi grand nez_. Un pareil nez pouvait bien être pour quelque chose dans les vices, sinon dans les vertus du roi chevalier. Ce roi eut sans doute de grandes et belles qualités, qui émanaient de son caractère chevaleresque, mais il fut, toute sa vie, tellement dominé par la passion des femmes, que la plupart de ses actes de roi n’eurent pas d’autre principe. Ainsi, selon Brantôme (voy. la vie de l’amiral Bonnivet, dans les _Hommes illustres et grands capitaines françois_), la première expédition de Milan, qui entraîna les désastreuses guerres d’Italie, fut déterminée par le désir, qu’avait le roi, de voir _la segnora Clerice_, dame milanaise, «pour lors estimée des plus belles dames de l’Italie,» et par l’idée «de coucher avec elle.» Bonnivet, qui avait été l’amant de cette dame et qui souhaitait la revoir, savait le faible du roi, et il lui conseilla de passer les monts, afin de connaître cette merveille: «Et voilà, s’écrie Brantôme, la principale cause de ce passage du roy, qui n’est à tous cognue!» Ce trait seul prouve que François Ier eût sacrifié son royaume et sa couronne, afin de satisfaire un caprice de galanterie. Cette fougue amoureuse lui avait commencé de bonne heure; le _Journal_ de sa mère, Louise de Savoie, nous apprend qu’il s’était fourvoyé dès l’âge de dix-huit ans: le 4 septembre 1512, «il eut mal en la part de secrette nature,» et depuis, ce mal-là reparut plusieurs fois avec de nouveaux symptômes et de nouvelles douleurs, qui lui arrachaient quelquefois ces paroles, au dire de l’historiographe Mathieu: «Dieu me punit par où j’ai péché!»