Part 16
Au reste, nous en avons dit assez sur ce sujet épineux, pour qu’on se fasse une idée de l’état des mœurs dans une société, où l’institution qui en fait la base la plus sainte et la plus solide n’était pas même respectée, au moment où le prêtre venait de bénir le lit nuptial. On se demande quelle pouvait être l’innocence des filles, qui étaient, avant l’âge de puberté, initiées à des secrets, que le mariage n’avait plus à leur apprendre plus tard, quand elles se trouvaient attachées pour leur propre compte à cette espèce de pilori obscène qui laissait parfois une flétrissure à leurs maris et à leurs enfants. Le scandale était encore bien plus hardi, plus bruyant, lorsqu’une veuve se remariait; mais là, du moins, au milieu de toutes les _salauderies_ du charivari, qui ne connaissait ni bornes ni frein, ce n’était pas la pureté d’une jeune épouse, qu’on livrait en proie aux souillures morales du regard et de la langue des libertins.
CHAPITRE XXX.
SOMMAIRE. —Les Contes du roi Louis XI. —Vie privée des femmes au quinzième siècle. —Marguerite d’Écosse et Jamet de Tillay. —Les _commères_ de Louis XI. —Gages des _bonnes femmes_. —La _Chronique scandaleuse_. —La mule du cardinal la Balue. —Le serviteur d’Olivier Ledain. —Le duc d’Orléans et Madame de Beaujeu. —Charles VIII en Italie. —Sa continence. —Procès de Louis XII et de Jeanne de France, sa femme. —Citations de l’interrogatoire des parties. —Anne de Bretagne et la _Cour des dames_. —Louis XII en Italie. —L’_intendio_ de Thomassine Spinola. —Les Milanaises. —Le _Doctrinal des dames_, de Jean Marot. —Comparaison entre les Lombardes et les femmes de Paris.
Le Dauphin Louis, fils aîné de Charles VII, fut, dans sa jeunesse, aussi libertin que son grand-père Charles VI l’avait été; il eut un grand nombre de maîtresses qui lui donnèrent plusieurs bâtards, qu’il ne fit pas difficulté de reconnaître, de doter et de marier, quand il fut sur le trône; suivant la tradition, il jeta aussi quelques enfants dans des familles bourgeoises, où il avait des _commères_, qu’il ne cessa pas de fréquenter en devenant roi; auprès de lui, ses favoris et ses serviteurs ne se piquaient pas de mener une conduite plus régulière, et sa petite cour, en Dauphiné, comme à Geneppe en Brabant, où il chercha un asile contre la colère paternelle, se distingua des cours de France et de Bourgogne, à cette époque, par le relâchement des mœurs et surtout par la dépravation de la plupart de ceux qui la composaient. Il suffit de feuilleter le recueil des _Cent Nouvelles nouvelles du bon roi Louis XI_, pour se rendre compte de l’esprit de débauche qui animait la gaieté de cette cour, où chacun s’enorgueillissait de ses prouesses galantes et en tenait registre, pour ainsi dire, en les divulguant sous le voile transparent de noms supposés. Le Dauphin encourageait, par son exemple, la licence des conteurs, Antoine de la Sale, le sire de Dampmartin, Jean de la Roche et autres officiers de sa maison, qui, aux veillées du soir, assis sous le manteau d’une vaste cheminée, semblaient disputer de hardiesse dans leurs récits orduriers.
Les femmes, il est vrai, n’assistaient pas à ces veillées; elles vivaient alors fort retirées, dans le mystère de la vie domestique; elles n’avaient aucune relation avec les hommes, en dehors des cérémonies où elles paraissaient en public. Elles passaient le temps à s’occuper de travaux manuels dans l’intérieur du ménage; elles avaient donc moins d’occasions que d’envies de mal faire: elles étaient toutes préparées à l’amour, par la lecture des romans de chevalerie, mais leur vertu se trouvait sauvegardée par l’étiquette qui ne permettait pas d’arriver jusqu’à elles. Ainsi, Marguerite d’Écosse, première femme de Louis XI, fut gravement compromise, par cela seul qu’elle s’était trouvée, sans lumière, dans son appartement, avec ses femmes et deux ou trois gentilshommes. Un de ceux-ci, nommé Jamet de Tillay, se vanta d’avoir obtenu de la dauphine quelque faveur, qui se bornait sans doute à un _doux propos_ ou à un serrement de main. La calomnie envenima l’indiscrétion de Jamet de Tillay, et deux ou trois témoins lui attribuèrent des paroles très-injurieuses contre cette princesse, qui, après l’avoir bien accueilli, le tint à distance à cause de son indiscrétion. Selon ces témoins, Jamet aurait dit, en montrant la dauphine, qui «se ceignoit aucune fois trop serrée, aucune fois trop lasche,» et qui passait les nuits à lire ou à faire des rondeaux: «Avez-vous point veu cette dame-là? elle a mieux manière d’une paillarde, que d’une grande maîtresse!» Mais le sire de Tillay, tout en se justifiant d’avoir mal parlé de la dauphine, laissa planer sur elle un soupçon plus grave que les paroles amères qu’il se défendait d’avoir dites; il raconta, dans l’enquête qui eut lieu à ce sujet, après la mort de Marguerite d’Écosse, que cette princesse se trouvait un soir, «couchée sur sa couche», ayant plusieurs de ses femmes autour d’elle, avant que les torches fussent allumées; messire Regnault, maître d’hôtel de la dauphine et un autre gentilhomme étaient appuyés l’un et l’autre _sur la couche_ de Marguerite: on parlait bas dans la chambre, et il y avait des intervalles de silence. Jamet de Tillay, qui entra dans un de ces moments-là, dit vivement à messire Regnault, «que c’estoit grande paillardie à luy et aux autres officiers de ladite dame de ce que les torches estoient encore à allumer.» On s’empressa d’allumer les torches, mais la dauphine fut tellement affligée de la méchanceté de Jamet de Tillay, qu’elle tomba dans une profonde mélancolie et mourut de consomption. Une de ses dames d’honneur, Jeanne de Trasse, rencontrant face à face le sire de Tillay, lorsque la pauvre princesse allait rendre le dernier soupir, ne put s’empêcher de lui dire, en le menaçant: «Ah! faux et mauvais ribauld, elle meurt par toi!» Le bruit courut à la cour, que le sire de Tillay avait été l’amant de Marguerite et que sa jalousie contre un rival lui avait inspiré les paroles piquantes dont la dauphine se sentit mortellement atteinte.
L’histoire a vengé l’honneur de cette princesse, qui était sans doute romanesque, mais fort peu disposée à la galanterie. C’est elle qui, passant dans un verger où le poëte Alain Chartier s’était endormi, s’approcha de lui et le baisa sur la bouche. «Je n’ai pas baisé l’homme, dit-elle aux personnes de sa suite qui s’étonnaient d’autant plus que maître Alain était l’homme le plus laid de France: j’ai seulement baisé la bouche d’où il est sorti tant de belles choses.» Marguerite était d’une beauté remarquable, mais son mari lui reprochait d’avoir l’haleine fétide; aussi, comme le dit Comines, fut-il marié avec elle «à son déplaisir, et tant qu’elle vécut il y eut regret.» Quand il l’eut perdue en 1444, il ne songea pas d’abord à prendre une autre femme, quoique la première ne lui eût pas donné d’enfant. Ce ne fut qu’en 1451 qu’il se remaria avec Charlotte de Savoie. Cette princesse n’avait que six ans, le jour de ses noces, et le mariage ne put être consommé que le jour où Charlotte eut atteint l’âge de puberté: elle avait douze ans à peine, lorsqu’elle entra dans le lit de son époux. Celui-ci, en attendant, ne s’était pas ralenti dans ses amours: il fut épris de deux demoiselles nobles Phélise Renard et Marguerite de Sassenage; il eut d’elles trois ou quatre enfants; mais il préférait aux filles de qualité les simples bourgeoises, les filles et les femmes de marchands. Voilà pourquoi il choisit à Dijon Huguette Jacquelin, à Lyon la Gigonne, à Paris la Passefilon; il les entretenait simultanément, il les emmenait dans ses voyages et leur faisait partager sa couche, après de joyeux soupers dont les contes gras faisaient l’assaisonnement. Il ne rougissait pas de se montrer en public avec la Gigonne et la Passefilon, qui étaient bien connues dans le peuple: on les appelait les _commères du roi_, mais leur _honnêteté_ (c’est le mot dont se sert le chroniqueur Jean de Troyes) les avait fait bien venir de tout le monde, malgré l’emploi peu honorable qu’elles avaient ensemble dans la chambre du roi. Les bourgeois n’étaient pas même fâchés de voir que le dauphin Louis avait préféré de petites bourgeoises à de grandes dames, et ses deux _commères_, la Gigonne et la Passefilon, qui ne s’enorgueillissaient pas de leur prostitution comme Agnès Sorel, n’eurent pas, comme celle-ci, à se plaindre du mauvais accueil des gens de Paris. Nous croyons que les noms de _Gigonne_ et de _Passefilon_ étaient des sobriquets qui leur avaient été donnés par raillerie, mais rien ne peut nous guider dans la recherche de l’étymologie de ces sobriquets. Elles furent toutes deux mariées sous les auspices de leur royal protecteur et elles firent souche de famille honnête. Longtemps après leur règne de courtisanes, on dansait encore une gigue nommée _la Gigonne_ et les femmes portaient leurs cheveux _à la Passefilon_, mais on avait déjà oublié l’origine de cette coiffure et de cette danse.
Malgré le rôle que ces deux femmes jouèrent simultanément auprès du roi et qui paraît avoir continué jusqu’à leur mariage en 1476, l’historien de Louis XI, Philippe de Comines, atteste que ce prince, ayant perdu en 1459 un fils nommé Joachim, «fit vœu à Dieu, en ma présence, dit-il, de jamais ne toucher à femme qu’à la reyne sa femme.» On sait que Louis XI ne se souciait guère de tenir un serment, cependant Comines a l’air de croire qu’il avait persévéré dans ce vœu téméraire, «encores que la reyne, ajoute-t-il, n’estoit point de celles où on devoit prendre grand plaisir, mais, au demeurant, fort bonne dame.» En effet, Charlotte de Savoie, qui avait été en puissance de mari dès l’âge de six ans, vécut presque toujours à l’écart, au château d’Amboise, «portant fort petit état, dit Brantôme, et estant fort mal habillée, comme simple damoiselle, et là la laissoit, avec petite cour, à faire ses prières, et luy (le roi) s’alloit promener et donner du bon temps.» Il n’est pas étonnant que cette princesse, que Louis XI n’aimait pas, ait mené une existence chaste et vertueuse dans la retraite et l’abandon; la petite cour qui l’environnait n’était pas sans doute moins sage qu’elle. Mais Louis XI, qui changeait souvent de résidence et qui avait auprès de lui, comme le dit Comines (liv. VI, chap. 13), tant de femmes _à son commandement_, ne fit honneur à son vœu de fidélité conjugale, qu’en devenant vieux, infirme et moribond.
On peut donc dire que la cour de France sous ce règne-là ne donna pas l’exemple de la décence et de la retenue dans ses mœurs. Il y avait alors, chez les grands comme chez les petits, un dévergondage général d’idées, d’actions et de paroles: l’amour métaphysique et romanesque, dont la chevalerie avait fait le code, cédait la place à l’amour matériel et positif, qui conduisait souvent à la débauche et au scandale. Ce n’étaient que maris trompés, veuves intrigantes, femmes libertines, filles séduites. Le conte de Boccace avait pris corps et âme, en quelque sorte, dans la société française. Après tant de calamités publiques, après la guerre, la peste, la famine et la misère, on ne songeait qu’à regagner le temps perdu et à se divertir. La Prostitution avait fait bien des progrès, par suite de la difficulté qu’on avait eue à vivre des produits d’un travail honnête; ainsi ce passage du _Journal du Bourgeois de Paris_ (en 1435), si obscur qu’il soit, ne laisse pas de doutes sur les souffrances et les embarras des femmes à gages: «En ce temps que chascun a appris à gaigner, estoient les gaiges si maulvaises, que les bonnes femmes qui avoient apprises à gaigner cinq ou six blancs par jour, se donnoient volontiers pour deux blancs et se vivoient dessus.» Il est possible que ces _bonnes femmes_ ne fussent pas des prostituées, comme on a voulu le démontrer, mais, en tous cas, une malheureuse, qui ne gagnait que deux blancs pour sa vie de chaque jour, était bien près de livrer son corps en échange de quelques sous. Le règne de Louis XI, à en juger par différents faits consignés dans la _Chronique scandaleuse_ de Jean de Troyes, fut encore plus favorable que les règnes précédents à la Prostitution proprement dite.
Certainement la morale publique était peu respectée, à une époque où l’on exposait aux regards des passants, dans les fêtes de l’entrée du roi à Paris (1461), «trois bien belles filles faisans personnaiges de seraines toutes nues, et leur véoit-on le beau tetin droit, séparé, rond et dur, qui estoit chose bien plaisante;» à une époque où les oiseaux _jargonneurs_, pies, geais et chouettes, ne savaient répéter que des mots obscènes, comme _paillard_, _fils de putain_, et «plusieurs aultres beaulx mots,» dit Jean de Troyes, en 1468; à une époque où un gros Normand, qui _maintenoit_ sa propre fille, en avait eu plusieurs enfants qu’il tuait, de concert avec cette fille, dès qu’ils étaient nés (1466); à une époque où un moine, «qui avoit les deux sexes d’homme et de femme, de chascun d’eux se aida tellement qu’il devint gros d’enfant» et accoucha (1478); à une époque enfin où un valet de chambre du roi, nommé Regnault la Pie, se faisait entretenir publiquement par la vieille femme de maître Nicole Bataille, le plus savant légiste de France, qui mourut de chagrin et _de courroux_ en 1482, après avoir vu sa fortune entière consacrée à la _lécherie_ de cette _charogne_ et de ses _ribaux particuliers_. (Voy. aux dates indiquées, la _Chronique scandaleuse_ écrite par un greffier de l’hôtel de ville de Paris.)
Louis XI ne faisait que rire de ces aventures; il rit plus fort que jamais, en apprenant que son ministre le cardinal La Balue, qui avait des relations adultères avec la femme d’un notaire de Paris, nommée Jeanne Dubois, «fameuse par ses amours,» dit Sauval, était tombé dans un guet-apens, que son rival, le seigneur de Villiers-le-Bocage, lui avait dressé, au retour d’une de ses visites galantes. Au moment où le prélat, monté sur sa mule et accompagné de ses gens qui portaient des torches, passait dans la rue Barre-du-Bec, une troupe d’hommes armés l’avait attaqué à l’improviste, et il serait peut-être resté sur le pavé, si sa mule n’avait pas pris le mors aux dents et ne l’avait emporté jusqu’au cloître Notre-Dame où il demeurait. Cette affaire n’eut pas de suites fâcheuses pour les auteurs de ce guet-apens nocturne, parce que le prélat, qui craignait d’être compromis dans le procès, ainsi que sa maîtresse, s’empressa d’arrêter les informations judiciaires. Un procès d’un autre genre, plus scandaleux, qui suivit son cours en 1477, faillit compromettre bien gravement un favori du roi, son barbier et son valet de chambre, Olivier le Dain. Ce personnage ne fut pas mis en cause, mais son _serviteur_ et ami, nommé Daniel de Bar, eut à se défendre contre une accusation qui aurait sans doute, s’il eût été condamné, rejailli honteusement sur Olivier le Dain. Deux femmes de mauvaise vie, l’une mariée à un nommé Colin Pannier, l’autre vivant en concubinage avec un nommé Janvier, accusèrent Daniel de Bar «de les avoir efforciées et en elles faict et commis l’ord et villain péché de sodomie.» En conséquence, Daniel de Bar fut arrêté et traduit en cour criminelle, par sentence du prévôt de Paris; mais, l’enquête faite, on reconnut que Daniel était innocent des faits qu’on lui imputait, et les deux femmes dissolues, qui l’avaient incriminé, confessèrent qu’elles avaient faussement et méchamment accusé le serviteur d’Olivier le Dain. En conséquence, elles furent condamnées, par le prévôt de Paris, à «estre batues nues et bannies du royaume,» leurs biens confisqués au profit du roi, ce qui fut exécuté «par les carrefours de Paris,» le mercredi 11 mars 1477. Grâce à cet arrêt, Olivier le Dain et son serviteur échappèrent l’un et l’autre à de honteux soupçons, qui pouvaient les mener au bûcher; car, vers ce temps-là, le péché contre nature, déféré aux tribunaux, n’était guère moins puni que la bestialité.
Cet abominable péché était fort rare en France jusqu’aux expéditions d’Italie, qui familiarisèrent avec lui les armées de Charles VIII et de Louis XII. Cependant la cour de ces deux rois en fut à peu près sauvegardée par le bon exemple de l’un et de l’autre, qui n’appréciaient pas l’amour à l’italienne, suivant l’expression de Brantôme. Charles VIII et Louis XII avaient au plus haut degré la passion des femmes. Le duc d’Orléans, qui fut le sage roi Louis XII, était si débauché dans sa jeunesse, qu’il ne regardait ni à l’âge, ni à la figure, ni à la condition, pour _faire chère lie_ avec la première venue; aussi, lui appliquait-on le proverbe, qui avait été mis en circulation, du temps de son grand-père, Louis d’Orléans, frère de Charles VI: «Toute femme doit estre incupérée d’être menée à Orléans.» Néanmoins, ce prince, de mœurs si relâchées, refusa toujours d’être complaisant ou même poli pour la régente de France, madame de Beaujeu, qui s’était éprise de lui, et qui ne lui cachait pas le vif sentiment auquel il évita toujours de répondre: «Si ce prince, dit Brantôme, eût voulu fléchir un peu à l’amour de madame Anne de France, il auroit eu bonne part au gouvernement.» Mais loin de là, il se montra constamment froid et dédaigneux à l’égard de cette princesse, qui lui déplaisait beaucoup. Dans une partie de paume où il jouait, en présence du roi Charles VIII et de sa sœur mariée au sire de Beaujeu, celle-ci jugea tout haut un coup douteux et se prononça contre le duc d’Orléans. Ce dernier fit semblant de ne pas avoir entendu qu’elle lui donnait tort, et il dit, à ce propos, «que, quiconque l’avoit condamné, si c’estoit un homme, il en avoit menti, et si c’estoit une femme, que c’estoit une putain.» Cette injure qui s’adressait en face à la régente, fit tourner son amour en haine, et le duc d’Orléans se vit bientôt obligé de quitter la cour et de se mettre en révolte ouverte contre son implacable ennemie, qui le fit prisonnier et l’enferma dans la grosse tour du château de Loches.
Le roi Charles VIII, qui mourut jeune et subitement, au dire de Brantôme, «pour avoir aimé les femmes plus que ne comportoit sa petite complexion,» était d’une nature ardente et passionnée. Néanmoins, quand il eut épousé la belle et vertueuse Anne de Bretagne, qui passait pour _la plus preude femme_ de son temps, il ne s’adonna qu’en cachette à la galanterie, et la cour de France, que l’exemple de la jeune reine avait fait rentrer dans la voie des bonnes mœurs, devint une école de sagesse et d’austère vertu. Cependant la reine Anne eut autour d’elle plus de dames et de damoiselles qu’on n’en vit à la cour sous les règnes précédents; ce fut elle «qui commença, dit Brantôme, à dresser la grande cour des dames, car elle en avoit une très-grande suitte, et de dames et de filles, et n’en refusa jamais aucune... Elle les faisoit nourrir et sagement, et toutes à son modèle se faisoient et se façonnoient sages et vertueuses.» Charles VIII avait trouvé néanmoins parmi ces filles d’honneur une maîtresse qui eut assez d’empire sur lui pour l’empêcher de faire une seconde expédition d’Italie. Dans sa première expédition, qui réussit avec tant de bonheur, le roi de France n’avait pas manqué d’occasions d’être infidèle en même temps à sa maîtresse et à sa femme; toutes les villes, qu’il traversait avec son armée triomphante, lui offraient des récréations amoureuses, qui ne lui laissaient que l’embarras du choix et le regret de son insuffisance; quand il fit son entrée à Milan, «les belles et grandes dames du pays et de la ville, rapporte Brantôme, qui traduit ici la Chronique de Gaguin, paroissoient aux rues et aux places principalles, et si bien ornées de la teste et du corps, qu’il n’y avoit rien si beau à voir à nos François nouveaux, qui n’avoient veu les leurs de France si gentilles ny en si belle parure.» Ces trop séduisantes sirènes s’approchaient du roi à l’envi, sous prétexte de lui présenter leurs enfants, et le roi n’en avait que «plus de loysir et amusement à contempler leur beauté, leurs bonnes grâces et la superbeté et gentillesse de leurs accoustrements.»
Charles VIII marqua ses étapes en Italie par quelques enfants naturels, qui s’honorèrent plus tard de leur naissance, et il paraît avoir échappé à la funeste rencontre du mal de Naples qui gâta un grand nombre de ses officiers et de ses soldats. Le mal de Naples, il est vrai, n’était pas encore répandu dans toute l’Italie, mais le roi, qui donnait libre carrière à ses caprices sensuels, n’eût pas été retenu par une pareille crainte: il n’y eut qu’un sentiment plus élevé et moins égoïste qui put lui commander la continence. «Les délices de Vénus et les entraînements de la volupté, dit Simon Nanquier dans une églogue latine sur la mort de ce prince, ne le firent jamais sortir du sentier de la justice.» A son passage par la ville d’Ast, en se retirant le soir dans la chambre qui lui était destinée, il y trouva une fille de la plus merveilleuse beauté. Deux de ses domestiques, «qui prenoient soin de ses plaisirs,» dit Varillas, avaient choisi cette fille pour la couche du roi. Elle s’était agenouillée devant une image de la Vierge et elle priait, lorsque Charles VIII entra. Le roi l’invita doucement à venir à lui: elle obéit en tremblant. Elle pleurait et gémissait; le roi voulut savoir la cause de sa douleur: «Je vous conjure de me sauver l’honneur! lui dit-elle; c’est une grâce que je vous demande, au nom de cette Vierge immaculée!» Alors elle raconta que ses parents l’avaient vendue aux valets de chambre du roi pour l’usage de Sa Majesté. Charles VIII admirait la grande beauté de cette jeune fille, mais il ne céda pas à la tentation et il rassura l’innocente victime qui était à sa merci, en s’informant de ce qu’il pouvait faire pour elle. Il apprit qu’elle aimait un jeune homme qui l’aimait aussi et qui devait l’épouser; il manda ce jeune homme sur-le-champ, avec le père et la mère de la fille; il exigea que les deux amants fussent fiancés en sa présence, et il se chargea de la dot en leur faisant remettre cinq cents écus d’or.