Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 5/6

Part 15

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On a supposé, avec quelque apparence de probabilité, que la démence du roi était la conséquence naturelle des excès, auxquels il s’était livré dans sa jeunesse. Cependant son frère, le duc d’Orléans, qui avait eu _autant de maîtresses qu’il y a de jours en l’an_, pour nous servir de l’expression pittoresque du petit peuple à cette époque, ne donna jamais de symptômes de folie. Il ne se piquait pas, d’ailleurs, d’être un modèle de prudence et de raison; il se permettait même des _gaîtés_ qui témoignaient de son imaginative en fait de libertinage. Sauval, dans ses _Amours des rois de France_, a raconté l’aventure de la dame de Canny, comme une preuve du dévergondage des mœurs de la cour de Charles VI; mais nous ignorons la source originale où l’historien des _Antiquités de Paris_ a puisé son récit, et nous croyons que la tradition en a fourni les détails, sinon le fait principal. Le duc d’Orléans aimait passionnément la dame de Canny; le mari de cette dame ne soupçonnait rien de cette intrigue, qui faisait l’entretien de tout le monde, non-seulement à la cour, mais dans le public. Un matin, le duc et sa maîtresse, qui avaient passé la nuit ensemble, entendirent la voix du sire de Canny qui demandait à voir le prince. Celui-ci ordonna qu’on le fît entrer; mais auparavant il avait caché sous le drap et la couverture le visage de la dame. Le sire de Canny ayant été introduit, le duc offrit de lui montrer le plus beau corps qu’il eût jamais vu, à condition toutefois qu’il ne chercherait pas à connaître la personne qui était dans le lit. Là-dessus, Louis d’Orléans découvre cette femme toute nue et permet au pauvre mari de la considérer à son aise, de l’admirer dans ses plus secrètes beautés et même de la toucher, pour mieux apprécier ce qu’elle vaut. Canny est charmé de ce qu’il voit; son admiration s’exprime avec une chaleur qui fait rire aux larmes le duc d’Orléans. On riait aussi sous la couverture. La nuit suivante, le sire de Canny, qui partage le lit de sa femme, ne se lasse pas de lui décrire ce qu’il a vu; et la femme, de rire des transports qu’elle ne se vante pas d’avoir inspirés. Elle en rit encore le lendemain avec son amant. Toute la cour se divertit de l’aventure, qui ne fut un mystère que pour le mari trompé et _cocquard_.

La cour de Charles VII, du moins dans les premiers temps, ne différait pas de celle de son père; il était même plus ardent pour le plaisir, que Charles V ne l’avait jamais été; mais le plaisir, comme il l’entendait, consistait moins en orgies licencieuses qu’en galanteries et en _folâtres ébattements_; c’était de la vraie chevalerie, quoique plus raffinée et plus relâchée que celle du siècle précédent; il ne donnait pas l’exemple de la débauche à ses courtisans, car il comprenait l’amour des dames à la façon des anciens chevaliers et il accompagnait ce _parfait amour_, de tournois, de joutes, d’_emprises_ et de fêtes chevaleresques. Les Anglais étaient maîtres de son royaume, et le roi d’Angleterre régnait à Paris, tandis que Charles VII, dans sa petite cour de Bourges, ne songeait qu’à rompre des lances en l’honneur des dames, à lire des romans, à danser aux chansons et à chasser _au vol et à courre_. Il avait une maîtresse et il n’en eut jamais d’autre, depuis qu’il en devint éperdument amoureux. La belle Agnès Sorel était d’abord attachée à la maison de la reine Marie d’Anjou, et pendant les cinq premières années que la _demoiselle de Fromenteau_, comme on l’appelait à la cour, passa auprès de la reine, on ignora qu’elle avait captivé le cœur du roi. Ce secret fut révélé par la faveur, dont jouit tout à coup la famille Sorel ou Soreau, et par les «grans et excessifs atours de robes fourrées, de colliers d’or et de pierres précieuses,» que cette demoiselle ne craignit pas de porter dans les cérémonies, où elle éclipsait par le luxe de sa toilette les plus nobles dames. Alors, dit Monstrelet dans sa Chronique, «il fut commune renommée que le roy la maintenoit en concubinage.» Agnès Sorel paraît avoir été plus jolie que belle, plus séduisante qu’imposante; son caractère était enjoué et sa conversation divertissante (_lepida et faceta_, dit le chroniqueur Gaguin). La passion de Charles VII pour la belle Agnès ne fut donc pas indigne d’un roi de France, si l’on considère que cette passion décida seule le _petit roi de Bourges_ à reconquérir sa couronne et à chasser de France les Anglais. Un jour que Charles consultait un astrologue sur la destinée d’Agnès, l’astrologue répondit que cette belle demoiselle devait être longtemps aimée d’un grand et puissant monarque. Aussitôt Agnès se lève, et saluant le roi: «Sire, lui dit-elle gravement, je vous supplie de permettre que je m’en aille à la cour du roi Henri, car il faut bien que je remplisse ma destinée. C’est le roi anglais que la prédiction m’ordonne de servir; aussi bien est-il déjà le vrai roi de France, tandis que vous êtes à peine le roi de Bourges.» Charles VII fut frappé de la justesse du reproche que lui adressait une si belle bouche, il eut honte de son abaissement, et, pour plaire à Agnès, pour être estimé d’elle, il n’eut pas de repos, que la France ne fût délivrée de l’oppression des Anglais, et qu’il ne se fût fait sacrer à Reims.

Le service qu’Agnès avait rendu à la royauté des lis et à la France méritait bien d’effacer ce qu’il y eut d’illégitime dans sa liaison avec Charles VII. François Ier voulut réhabiliter la mémoire d’Agnès, par ce quatrain, qui est un document historique à l’appui de la tradition:

Gentille Agnès, plus d’honneur tu mérite, La cause estant la France recouvrer, Que ce que peut dedans un cloistre ouvrer Close nonnain ou bien devot hermite.

Mais l’opinion des contemporains n’était pas aussi favorable à la belle Agnès, qui ne pouvait, quoi qu’elle fît, se relever de l’abjection d’une prostituée, vis-à-vis de la morale publique. Quand elle osait paraître en public, la foule se pressait sur son passage, mais on ne lui épargnait pas les regards dédaigneux, les quolibets moqueurs et les injures menaçantes. Elle vint une seule fois à Paris, vers la fin d’avril 1448, et elle en partit, peu de jours après, en disant, des Parisiens, «que ce n’estoyent que villains, et que, se elle eust cuidé que on ne luy eust fait plus grand honneur qu’on ne luy en fist, elle n’y eust jà entré ne mis le pié.» Le _Bourgeois de Paris_, qui a consigné dans son journal l’arrivée d’Agnès à Paris, rapporte qu’on «la disoit estre aimée publiquement du roy de France, sans foy et sans loy, et sans vérité à la bonne royne qu’il avoit espousée; et bien apparoist qu’elle menoit aussi grant estat comme une comtesse ou duchesse, et alloit et venoit bien souvent avec la bonne royne, sans ce qu’elle eust point honte de son péché, dont la royne avoit moult de douleur en son cueur.» Charles VII respectait assez l’opinion, pour ne pas avouer hautement le commerce adultère qui existait depuis dix-huit ou dix-neuf ans entre lui et Agnès; il avait eu d’elle quatre filles, dont trois vivaient et portaient le titre _de France_, comme les enfants légitimes du roi; lors de la naissance de la première de ces quatre filles, laquelle mourut peu de jours après, «Agnès, dit Monstrelet, desclara qu’elle estoit du roy et la luy donna comme au plus apparent; mais le roy s’en est toujours excusé et n’y clama oncques rien. Elle le pouvoit bien avoir emprunté d’ailleurs.» Mais Charles VII reconnut ses trois autres bâtardes, qui furent bien apanagées et bien mariées sous le règne de Louis XI. On doit croire, cependant, que, du vivant de leur père, elles n’avaient pas paru à la cour, et que leur naissance était même à peu près ignorée, puisque des historiens, tels que Jean Chartier et Enguerrand de Monstrelet, ont osé soutenir que rien n’était plus innocent que la liaison d’Agnès Sorel avec le roi: «L’amour que luy monstroit le roy, dit Monstrelet, n’estoit que pour les folies, esbattemens, joyeusetez et langage bien poly qui estoit en elle.» Si Charles VII se défendait d’avoir une maîtresse en titre d’office, ce sentiment de pudeur de sa part prouve qu’il sentait la nécessité pour un roi de donner l’exemple des bonnes mœurs, et qu’il ne voulait pas que sa cour fût décriée comme un repaire de Prostitution. On peut induire de là que cette cour s’était amendée, surtout dans les dernières années de la vie du roi, qui devint, en vieillissant, triste, morose et solitaire.

Le peuple de Paris se rappelait toujours avec horreur le ballet des Ardents, et les mascarades obscènes qui avaient eu pour théâtres les hôtels du roi, de la reine et des princes; il s’était fait sans doute de ces passe-temps de cour une idée tout à fait exagérée, car il vit, dans les malheurs qui désolèrent le règne de Charles VI, une punition des impiétés et des infamies que ce malheureux roi avait autorisées de son exemple. Il est assez probable, toutefois, que les mascarades, à cette époque, n’étaient pas de simples déguisements inventés pour la récréation des yeux; ces déguisements avaient toujours quelque chose d’impudique: tantôt certaines parties du corps, que la pudeur invite à dissimuler, se trouvaient mises en évidence, sinon découvertes; tantôt le masque lui-même offrait, au lieu des traits de la physionomie humaine, les attributs monstrueux du sexe masculin; tantôt la marotte ou _momon_, qui était inséparable du masque, représentait une figure priapique; tantôt les oripeaux dont se couvrait le _porteur de momon_ étaient tout bariolés d’images et de devises indécentes. Ce n’est pas tout, ces habits _dissimulés_ et _dissolus_ étaient, pour les hommes qui s’en affublaient, des moyens de satisfaire leurs passions, sans être reconnus; de là, des femmes violées ou insultées. Les amoureux qui étaient d’intelligence se servaient aussi de ces masques et de ces travestissements, pour communiquer ensemble et pour en venir aux dernières privautés, sous les yeux d’un père ou d’une mère, d’un mari ou d’une épouse, en face de toute la cour.

Ce n’était pourtant pas la cour qui avait imaginé ces mascarades: elle n’avait fait que les imiter de celles de la fête des Fous, qui fut célébrée, au moyen âge, dans la plupart des églises et des couvents de la chrétienté, et qui descendait en ligne directe des saturnales du paganisme. Cette fête des Fous n’avait pas encore disparu au quinzième siècle, malgré les efforts de l’épiscopat, qui cherchait en vain à la détruire depuis l’établissement de la religion chrétienne dans les Gaules. Grégoire de Tours, dans son _Histoire des Francs_ (liv. X, ch. 16), mentionne un arrêt épiscopal rendu contre les religieuses de Poitiers qui avaient célébré les _barbatoires_. On appelait ainsi la fête des Fous, à cause des masques à barbe, hideux et fantastiques, dont les acteurs de cette fête se couvraient le visage. «Le 1er janvier, jour de la Circoncision, la cathédrale de Paris était envahie par une foule de gens masqués, qui la profanaient par des danses immodestes, des jeux défendus, des chansons infâmes, des bouffonneries sacriléges et par mille excès de toute espèce jusqu’à l’effusion du sang. Les prêtres et les clercs étaient les instigateurs et les complices de ces scandaleuses mascarades, qui se répandaient par les rues et jetaient le désordre dans toute la ville.» (Voy., dans _le Moyen âge et la Renaissance_, le chap. de la _Fête des Fous_, par P. Lacroix.) L’évêque Eudes de Sully eut beau menacer d’excommunication quiconque, prêtre ou laïque, prendrait part à ces honteuses orgies, qui se renouvelaient chaque année sous le nom de _liberté de décembre_; la fête des Fous ne fut célébrée qu’avec plus de fureur et d’éclat, dans son église. Il fallut enfin que l’autorité civile vînt en aide à l’autorité ecclésiastique, pour faire cesser ou plutôt pour restreindre des excès, qui ne se bornaient pas à l’élection d’un pape ou d’un évêque des Fous, par ceux qui s’intitulaient ses _suppôts_, et qui se soumettaient à ses joyeuses prescriptions pendant toute la durée de son mandat folâtre. Cependant cette fête des Fous, si variée dans ses noms, dans ses coutumes et dans sa liturgie burlesque, ne fut définitivement supprimée en France, qu’au milieu du dix-septième siècle.

Le peuple prenait un singulier plaisir aux _montres_ grotesques qui étaient l’accessoire obligé de toutes ces fêtes carnavalesques; le peuple a toujours aimé l’extraordinaire, et il quittait tout, travaux et affaires, pour voir passer dans la rue une cavalcade d’hommes bizarrement vêtus et masqués. Si la police n’était pas intervenue dans l’intérêt de l’ordre public, les masques et tes travestissements se fassent multipliée avec les crimes et les désordres qu’ils ne favorisaient que trop. Il y eut, pour les défendre, de nombreux édits des rois et des parlements. On de fait une idée des indécences qui se commettaient sous prétexte de mascarades, en lisant ce passage dans Sauvai: «Présentement, à la fin de l’année (décembre 1502), les masques ne courent plus les rues déguisés en foux, tenant en main des bastons farcis de paille ou de bourre et faits comme des priappes, dont ils frapoient tout ce qui se rencontroit en leur chemin.» (_Antiq. de Paris_, liv. XII, p. 651.)

Une des variantes les plus licencieuses de la fête des Fous s’était établie, au quatorzième siècle, en Normandie, notamment à Evreux et à Rouen: les _gens de Conardie_, confrères de Saint-Barnabé, élisaient un chef, nommé l’_abbé des Conards_, qui visitait ses États, monté sur un âne, coiffé d’un coqueluchon vert à houppes, brandissant sa marotte comme un sceptre, et entouré de ses _conards_. Cet abbé des Conards appelait à son tribunal toutes les causes graveleuses, prononçait des arrêts en matière _conardante_, et tirait ses arguments du célèbre _Évangile des Connoilles_, vieux et naïf répertoire de sales équivoques et d’aphorismes libres. L’indécent abbé conserva sa juridiction gaillarde dans la ville de Rouen, jusqu’à la fin du seizième siècle, où il fit encore la _montre_ de ses sujets, qui s’appelaient les _conards_ et non les _cornards_, comme on a essayé de les rebaptiser pour la décence de l’étymologie, et qui ne s’offensaient pas d’être appelés _Innocents_ par les honnêtes gens, qui craignaient de souiller leur bouche d’un mot grossier. _Conard_ (_conardus_) était synonyme de _sot_ ou _fou_ (_stultus_ et _fatuus_); mais ce vilain synonyme, qui porte avec lui le stigmate de son origine populaire, s’explique naturellement par un proverbe, que l’auteur du _Moyen de parvenir_ n’a pas oublié de recueillir dans le vieil arsenal de la joyeuseté gauloise: on disait alors, et on dit peut-être encore aujourd’hui dans la langue ordurière des halles: _sot comme un c...._

Cette fête extravagante des Innocents ou des Conards avait sans doute donné naissance à un usage très-impertinent, qui eut cours en France, chez la plus haute noblesse comme dans le bas peuple, pendant les quinzième et seizième siècles. Il n’y a que les poëtes et les conteurs qui fassent allusion à cet usage; mais, à la manière dégagée dont ils en parlent, on doit croire que personne n’y trouvait à redire ni à s’en plaindre. Voici comment l’abbé Lenglet-Dufresnoy, dans ses Notes sur les œuvres de Clément Marot (édit. in-12, t. III, p. 97), explique l’usage en question: «Les jeunes personnes qu’on pouvoit surprendre au lit, le jour des Innocents (28 décembre), recevoient sur le derrière quelques claques, et quelquefois un peu plus, quand le sujet en valoit la peine. Cela ne se pratique plus aujourd’hui: nous sommes bien plus sages et plus réservez que nos pères.» Lenglet-Dufresnoy écrivait ceci en 1730 ou 1731, et cinquante ans auparavant, le mot, sinon la chose, était encore en vogue; car on lit, dans le Dictionnaire de la langue française, par Richelet: «_Donner les innocents à quelcun_ (_Aliquem virgis excipere_), c’est-à-dire lui donner sur les fesses, le jour des Innocents, et cela pour rire seulement.» Clément Marot, dans l’épigramme qui a mérité une note un peu leste de son éditeur, nous fait entendre que le jour des Innocents n’était souvent qu’un prétexte innocent, pour amener un résultat qui ne l’était pas.

Très-chere sœur, si je sçavois où couche Votre personne au jour des Innocents, De bon matin je yrois à vostre couche Veoir ce corps gent, que j’aime entre cinq cens. Adonc, ma main, vu l’ardeur que je sens, Ne se pourroit bonnement contenter, Sans vous toucher, tenir, taster, tenter, Et si quelcun survenoit d’avanture, Semblant ferois de vous innocenter: Seroit-ce pas honneste couverture?

La _très-chère sœur_, à qui Clément Marot s’adressait avec tant de familiarité, n’était autre, si l’on en croit les commentateurs et la tradition, que la Marguerite des Marguerites, sœur de François Ier, la belle et séduisante reine de Navarre. On peut induire de là que le jeu des Innocents, tel qu’il se jouait à la cour, rapprochait les distances et ne tenait aucun compte de l’étiquette. Ce jeu-là sauvait les apparences et cachait bien des mystères sous _honnête couverture_, selon l’expression marotique. Brantôme, dans ses _Dames galantes_, cite, à ce sujet, une grande dame, qui se fit estimer pendant quarante ans «la plus femme de bien du pays et de la cour,» et qui, «estant veuve, vint à estre amoureuse d’un jeune gentilhomme, et ne le pouvant attraper, au jour des Innocents vint en sa chambre, pour les luy donner; mais le gentilhomme les luy donna fort aysément, qui se servit autre chose que de verges.»

Il est facile d’apprécier l’état de dépravation morale dans lequel était tombée la cour de France, lorsqu’elle adoptait de pareils usages, qui avaient pris naissance dans les derniers rangs du peuple; mais nous verrons bientôt que cette dépravation fut poussée encore plus loin sous le règne des Valois, où les mœurs italiennes arrivèrent à la cour avant Catherine de Médicis. Au reste, le jeu des Innocents n’était pas le plus scabreux de ceux qui se jouaient avec les demoiselles d’honneur de la reine. Ces demoiselles se trouvaient placées, dès leur jeune âge, à une école de dangereuse galanterie qui les amenait naturellement à la Prostitution. On ne leur épargnait pas plus les spectacles indécents que les paroles obscènes. Il y avait une foule de _joyeusetés_, les plus crues, les plus grossières du monde, qui étaient sans cesse offertes à l’imagination des jeunes gens; tout ce que la liberté galloise ou gauloise a créé de _rencontres_ facétieuses, d’équivoques libertines, de jeux de mots effrontés et de contes à rire, passait et repassait dans les entretiens de la cour. Nous n’oserions pas, par exemple, extraire des _Advineaux amoureux_ les audacieuses énigmes qu’on donnait à deviner aux dames de la cour de Bourgogne. Il faut lire les _Cent nouvelles nouvelles du bon roi Louis XI_, pour se représenter ce que pouvait être la démoralisation de la cour de France, au quinzième siècle; mais un seul usage, plus impudent peut-être que le jeu des Innocents, un usage reçu et autorisé partout, chez les rois comme chez les gueux, fera mieux comprendre à quel degré de relâchement en était venue la moralité publique. Tout mariage, fût-ce celui d’un prince, donnait lieu à une bien scandaleuse comédie, qui eût été à peine pardonnable dans un pays de sauvages ou dans une cour des Miracles.

Dès que les deux époux étaient entrés dans la chambre nuptiale, tous ceux qui avaient assisté à leurs noces, jeunes et vieux, fous et sages, se mettaient en campagne pour voir et pour entendre ce qui allait se passer entre les époux. Ce n’étaient pas, comme chez les anciens, des enfants qui agitaient des noix, en chantant: Hymen! ô Hyménée! C’était un complot général, qui avait pour objet de trahir les mystères de la couche conjugale. Les uns se collaient aux fentes de la porte, les autres se cramponnaient aux fenêtres; ceux-ci sapaient la muraille pour y faire une ouverture, ceux-là perçaient le plafond. On ne se proposait pas seulement de s’emparer des secrets du lit des époux, on cherchait souvent à leur ôter le courage d’être à eux-mêmes. Tout ce qui avait pu être surpris par les yeux et les oreilles de ces argus, devenait l’aliment de la curiosité et de la malice des _gens de la noce_. On comprend que cet usage indiscret se soit établi dans les campagnes chez des paysans peu délicats, mais on est étonné de le trouver plus répandu à la cour que partout ailleurs. C’était une sorte de tribut, que les mariés payaient au libertinage de leurs amis. Chaque cri, chaque plainte de l’épousée, provoquait, de la part des assistants, une salve de bravos en l’honneur du mari.

Clément Marot, qui assistait au mariage de madame Renée de France, fille du roi Louis XII, avec le duc de Ferrare, Hercule d’Est, en juillet 1528, fait allusion à ce bel usage, dont la princesse ne fut sans doute pas exempte. Il nous apprend, dans son _Chant nuptial_, que les dames n’étaient pas moins curieuses que les hommes, à l’égard des épisodes d’une nuit de noces.

Vous qui souppez, laissez ces tables grasses: Le manger peu vaut mieux pour bien danser. Sus, ausmosniers, dictes vistement Graces; Le mari dict qu’il se faut avancer. Le jour luy fasche, on le peut bien penser. Dansez, dansez! et que l’on se deporte, Si m’en croyez, d’escouter à la porte S’il donnera l’assault sur la my-nuict. Chaut appetit en tels lieux se transporte: Dangereuse est la bien heureuse nuict.

Elle était probablement aussi dangereuse pour les dames et les demoiselles qui y allaient chercher des instructions spéciales, que pour l’épousée, qui y jouait un rôle d’autant plus difficile que chacune de ses paroles était répétée par de malicieux échos. On ne doit pas s’étonner, d’après cela, de la multitude de contes gras, d’épigrammes plaisantes et de bon mots, que la _nuit bien heureuse_ a fournis à nos pères. Toutes ces histoires, naïves ou grossières, étaient prises sur le fait; on les recueillait avec un soin tout particulier, et on en faisait l’entretien ordinaire du lendemain des noces. Brantôme n’a pas oublié ce chapitre dans ses _Dames galantes_, où il dit que le soir des noces «chascun estoit aux escoutes, à l’accoustumée.»

Ce jour-là ou cette nuit-là, où tout se passait, pour ainsi dire, devant témoins, comme le contrat de mariage, avait de quoi épouvanter les nouveaux mariés. Il s’agissait de ne pas faire de faute, suivant le dicton d’une habile qui avait expérimenté les hasards et les périls de la situation. Le mari jouait souvent gros jeu, car il avait, en quelque sorte, à faire preuve de la virginité de sa femme. Celle-ci pouvait être fort embarrassée de paraître ce qu’elle n’était pas: il fallait quelquefois en venir à des aveux bien pénibles; mais, comme dit Brantôme, «il y a cent autres remèdes qui sont meilleurs, ainsy que le scavent très-bien ordonner, inventer et appliquer ces messieurs les médecins, scavans et experts apothicaires.» Voici un de ces remèdes, que Brantôme tenait d’un empirique: «Il faut, dit-il, avoir des sangsues et les mettre à la nature, et faire par là tirer et sucer le sang, lesquelles sangsues, en suçant, laissent et engendrent de petites ampoules et fistules pleines de sang, si bien que le gallant mary, qui veut le soir des nopces les assaillir, leur creve ces ampoules d’où le sang en sort, et luy et elle s’ensanglantent, qui est une grande joie à l’un et à l’autre, et par ainsy, l’_honor della citadella è salvo_.» Brantôme, au chapitre des cocus, est entré dans des détails encore plus techniques, qui ne sont pas déplacés dans ses _Dames galantes_, et qui pourraient l’être ici, quoiqu’ils tiennent essentiellement à l’histoire de la Prostitution.