Part 14
C’est surtout contre l’incontinence des prêtres et des religieux, que tonnent les prédicateurs, et l’on comprend qu’en ne faisant pas grâce aux impuretés et aux scandales du clergé séculier et régulier, ils se soumettaient à l’opinion générale. La conduite de beaucoup d’ecclésiastiques devait être, à cette époque, si honteuse et si dépravée, que fermer les yeux sur elle, c’eût été l’approuver. Olivier Maillard est inflexible à l’égard des gens d’église qui ont des concubines _à pain et à pot_ ou qui hantent les femmes de mauvaise vie. Il ne craint pas de dire qu’un évêque ou un abbé, en fréquentant une maison, déshonore les personnes qui l’habitent. Il parle donc à chaque instant de _sacerdotes concubinarii_ ou _fornicarii_. Il tance les femmes qui s’abandonnent aux moines et aux curés (_vos, mulieres, quæ datis corpus vestrum curialibus, monachis, presbyteris._ Serm. 36). Il maudit ceux qui entretiennent des filles et qui célèbrent la messe (_ecclesiasticis tenentibus meretrices publicas et celebrantibus._ Serm. 20); ceux qui font des cadeaux à leurs prostituées (_certe credo quod libenter enim dant meretricibus._ Serm. 57); ceux qui donnent des chaînes et des robes à queue à leurs pénitentes, et que celles-ci gagnent à la peine de leur corps (Serm. 39); ceux qui font de leurs clercs de vils agents de Prostitution; ceux qui, dans leurs banquets, tiennent des propos obscènes; ceux qui se chargent de la dot des filles à marier; ceux enfin qui commettent mille abominations.
Michel Menot n’est pas moins explicite sur les débordements des ecclésiastiques: Il défend de donner l’eucharistie aux servantes des prêtres, lesquelles ne sont que leurs concubines. Il nous montre des filles séduites par les prêtres, qui les enferment (_est filia seducta quæ fuit per annum reclusa cum sacerdote cum poto et cochleari_, à pot et à cuiller). «Il dit aussi en quelque endroit, rapporte Henri Estienne, que, quand les gendarmes entroyent es villages, la première chose qu’ils cerchoyent, c’estoit la putain du curé ou vicaire; mais, au regard des prélats (à ce qu’on peut juger par ce qu’en dit ce prescheur), on eust bien fait d’advertir depuis un des bouts de la ville jusques à l’autre: «Gardez bien vostre devant, madame ou mademoiselle!» Car, outre celles qu’ils entretenoyent en leurs maisons, ils avoyent leurs chalandes par tous les endroits de la ville; mais ils prenoyent plaisir à faire les conseilliers cornus surtout. Et le bon estoit qu’il faloit toujours que les grosses maisons eussent un prélat pour compère; de sorte que souvent il advenoit que le mari prenoit pour compère celuy qui estoit jà père, sans qu’il en sceust rien.» Les prédicateurs parlent, avec plus de réserve, des mœurs dissolues de certains couvents de femmes; mais ils en disent assez pour qu’on devine la Prostitution qui s’y cachoit quelquefois. «Théodoric de Niem, dit Dulaure dans son _Histoire de Paris_, nous apprend que les couvents de religieuses étaient des espèces de sérails à l’usage des évêques et des moines; qu’il en résultait plusieurs enfants qu’on érigeait en moines; que quelques religieuses se faisaient avorter, que d’autres tuaient leurs enfants, etc.» (_Nemoris Unionis tractatus_, VI, ch. 34.) Olivier Maillard avait donc raison de s’écrier: «Puissions-nous avoir d’assez bonnes oreilles pour entendre la voix des enfants jetés dans les latrines ou dans les rivières!»
La démoralisation devait être bien grande, puisque Maillard n’osait pas même s’exprimer ouvertement sur les incestes et les autres _péchés de paillardise_ qu’il reprochait à son époque: _Taceo de adulteriis, stupris et incestibus et peccatis contra naturam_. Gabriel Barletta, qui ne fut en quelque sorte que l’écho de Maillard et de Menot en Italie, est moins réservé à cet égard, parce qu’il s’adressait à des Italiens: _O quot sodomitæ, o quot ribaldi!_ s’écriait Barletta, qui n’hésitait pas à devenir technique dans cet affreux sujet: _Hoc impedimento impedit diabolus linguam sodomitæ, qui cum pueris rem turpem agit. O naturæ destructor! impeditur ille qui cum uxore non agit per rectam lineam; impeditur qui cum bestiis rem agit turpem._ Barletta trouvait sans doute la chose plaisante, puisqu’il joue sur le mot _carnalitates_, dont il fait _cardinalitates_, par allusion aux cardinaux, qu’il accusait surtout de ces turpitudes. Maillard s’efforce aussi de corriger les erreurs de la chair, _ad domandum carnis vitia_; mais il n’attaque pas en détail les péchés de luxure; il reproche seulement aux ribauds de vivre comme des porcs (_vos, meretrices et paillardi, qui vivitis sicut porci._ Serm. 57). Il a honte de son siècle, et parfois il détourne les yeux avec dégoût, en s’écriant: «O mon Dieu, je ne croy point que, depuis l’incarnation de Nostre-Seigneur Jésus-Christ, la luxure ait autant regné en tout le monde qu’elle règne maintenant à Paris!»
On peut dire avec certitude que les progrès de la Prostitution furent le résultat immédiat des progrès du luxe: la coquetterie et la vanité. Les femmes servirent à les pousser au vice, et ce fut bientôt un trafic général de débauche, pour subvenir aux dépenses de la toilette et aux fantaisies de la mode: «Vous direz peut-être, mesdames, s’écriait Menot en les montrant au doigt, vous direz: «Nos maris ne nous donnent pas telles robes, mais nous les gagnons à la peine de notre corps! A trente mille diables telle peine!» L’histoire des mœurs nous prouve que de tout temps il a existé un niveau proportionnel et relatif entre le luxe et la Prostitution. «Luxe et luxure sont frère et sœur,» disait le _petit père_ André, dans un de ses joyeux sermons.
CHAPITRE XXIX.
SOMMAIRE. —La cour est «l’enseigne des mœurs du peuple.» —Les petits imitent les grands. —La malice du vulgaire. —Blanche, mère de saint Louis, et son chevalier Thibaut, comte de Champagne. —Chanson des écoliers de Paris sur le Légat. —La cour de France sous les successeurs de Louis IX. —Chanson de la tour de Nesle. —La cour vertueuse de Charles V. —Dépravation de la cour de Charles VI. —Les _passes de lubricité_, au tournoi de Saint-Denis. —La chambre des portraits, à l’hôtel Barbette. —Usage des masques et des habits dissolus. —Le ballet des Ardents. —Les deux Augustins de l’hôtel des Tournelles. —Les sermons de Jacques Legrand. —Colère d’Isabeau de Bavière et de sa cour. —Punition de ses favoris et de ses complices. —La _petite reine_ Odette. —Les amours du duc d’Orléans. —Le sire de Canny et sa femme. —La cour de Charles VII et ses ébattements. —La demoiselle de Fromenteau. —Agnès Sorel sauve le roi et la France, par un bon conseil. —Quatrain de François Ier. —Les Parisiens insultent la concubine du roi. —Les mascarades de cour. —Le momon. —La fête des Fous et les Barbatoires. —Arrêts contre les masques. —La fête de Conardie. —Le jour des Innocents. —Usage original. —Une épigramme de Marot. —Libertinage d’esprit. —Les _Advineaux amoureux_. —Coutume indécente de la nuit des noces. —Le mariage d’Hercule d’Est avec Renée de France. —L’_honor della citadella_. —Le pilori du mariage.
La cour de France a été autrefois, suivant une vieille expression, «l’enseigne des mœurs du peuple.» C’était la cour qui servait de modèle pour le mal comme pour le bien. C’était elle qui, par son exemple, corrompait ou purifiait la moralité publique. Le _commun_, ainsi qu’on appelait alors tout ce qui ne participait point aux prérogatives de la noblesse, avait les yeux toujours fixés sur la conduite des grands, et il tenait à honneur de les imiter en toute chose, pour s’assimiler autant que possible à leur caste privilégiée. La Prostitution n’avait pas plutôt paru à la cour, qu’on la voyait se montrer effrontément à la ville. Voilà pourquoi les époques les plus dissolues furent toujours celles où la licence et la dépravation de la cour eurent la plus triste influence sur les mœurs du pays.
On comprend avec quelle rigueur le souverain devait alors veiller au maintien de la décence et de la chasteté dans l’intérieur de sa maison, car il se trouvait, en quelque sorte, responsable des scandales qui avaient un si funeste résultat, puisque les citoyens semblaient invités à copier les vices dont on les rendait témoins. Souvent, il est vrai, la calomnie, ardente et prompte à répandre son venin sur tout ce qui brille, s’attaquait injustement à quelques réputations irréprochables; mais, si c’était assez pour amuser la malice du vulgaire, cela ne suffisait pas pour l’autoriser à se jeter dans les excès qu’il condamnait comme de honteuses exceptions. Ainsi, à la cour de Louis IX, où les mœurs étaient aussi régulières que pouvait les faire la rigidité du saint roi, la calomnie avait osé porter atteinte à la bonne renommée de sa mère, et, pourtant, ce ne fut pas Thibaut, comte de Champagne, qui décria ainsi la reine Blanche de Castille. On savait bien que la passion du _gentil_ comte de Champagne ne causait aucun préjudice à l’honneur conjugal du roi Louis VIII; c’était, de la part du comte, une affaire de trouvère: il avait choisi pour sa dame la reine Blanche, et il composait, pour elle, des chansons amoureuses qu’il faisait écrire sur les murailles de ses châteaux de Troyes et de Provins, et qu’il chantait lui-même en s’accompagnant de la _rote_ ou de la vielle; mais tout se bornait là, et le peuple le savait bien. Mais la reine Blanche, si pieuse et si austère qu’elle fût, passait pour avoir des relations moins innocentes avec le cardinal Romain, légat en France. Or les écoliers de l’Université de Paris, qui avaient eu à se plaindre de l’intervention de la cour de Rome dans leurs querelles avec l’autorité ecclésiastique, se vengèrent du Légat, en le chansonnant dans ce distique léonin, que Mathieu Pâris nous a conservé dans sa Chronique:
Heu! morimur strati, vincti, mersi, spoliati! Mentula Legati nos facit ista pati!
Les prétendues amours du Légat avec Blanche de Castille n’eurent pas d’autre effet moral sur le _populaire_, qui avait sous les yeux, comme un imposant contraste, la _prudhommie_ du jeune roi, la sévérité de ses _établissements_, et la vertueuse école de son entourage.
Sous les successeurs de Louis IX, la cour de France conserva les traditions d’honnêteté qu’elle devait surtout au règne de ce pieux monarque. Les différents rois qui se succédèrent, depuis Philippe le Hardi jusqu’à Charles V, se firent un point d’honneur, selon une vieille expression consacrée, de ne point entacher l’éclatante pureté des Lis; ils furent sinon austères dans leurs mœurs, du moins très-rigides à l’égard des mœurs de leur cour. Ainsi, comme nous l’avons vu, Philippe le Bel n’épargna pas ses trois brus, les héroïnes de la tour de Nesle, et leur emprisonnement, suivi sans doute d’un procès à huis clos, prouva au peuple que le manteau fleurdelisé n’était pas fait pour couvrir la Prostitution. Philippe le Bel donnait ainsi, aux dépens de sa propre famille, satisfaction aux sentiments moraux de ses sujets, qui perpétuèrent le souvenir des horribles débauches de Marguerite de Bourgogne, par une chanson dont le refrain est arrivé jusqu’à nous dans la bouche des nourrices et des enfants. On raconte que les écoliers, qui passaient devant la tour de Nesle pour se rendre au Pré-aux-Clercs, lieu ordinaire de leurs promenades et de leurs ébats, chantaient à voix basse: _La Tour, prends garde de te laisser abattre!_ Cependant cette tour, qui avait été le théâtre des orgies de trois princesses ou d’une seule, que l’histoire n’a pas suffisamment désignée entre les trois, ne fut abattue qu’au milieu du dix-septième siècle.
La cour de Charles V n’était pas moins recommandable que celle de saint Louis, et l’on peut supposer qu’elle exerça une salutaire influence sur les mœurs publiques; car non-seulement le sage roi avait pris soin d’y entretenir les vertus qui découlent de la _noblesse de corage_, mais encore il avait voulu que les dames de Paris eussent de fréquents rapports avec les dames de la cour, afin qu’elles devinssent plus parfaites, en s’efforçant mutuellement de se surpasser dans le bien. Christine de Pisan dit que les _femmes d’estat de Paris_ étaient mandées à l’hôtel Saint-Pol, quand le roi ou la reine y tenait _cour plénière_; la reine, qui était belle, bonne et gracieuse, les recevait courtoisement: on dansait, on chantait, on faisait joyeuse chère, mais tout se passait «pour l’honneur et révérence du roy.» L’historiographe des _faits et bonnes mœurs_ de Charles V nous fait observer que, de la noblesse de cœur, naissent les bonnes mœurs et les actions vertueuses, l’éloignement de toutes mauvaises habitudes et _œuvres vilaines_, l’abondance des grâces, la louange, l’honneur, l’amour, la courtoisie, la charité, la paix et la tranquillité.
Mais, à la mort du roi, l’aspect de la cour changea tout à coup, comme si la pudeur et la chasteté avaient suivi Charles V dans la tombe. Le jeune roi Charles VI et surtout son frère Louis, duc d’Orléans, étaient impatients de plaisirs, et ils ne furent que trop encouragés dans leurs penchants libertins par leurs quatre oncles, les ducs d’Anjou, de Bourbon, de Bourgogne et de Berry, qui avaient supporté avec contrainte la tyrannie morale de leur vertueux frère. Tous les historiens s’accordent à dire que la Prostitution sembla s’être déchaînée sur la cour de France depuis le mariage de Charles VI avec Isabeau de Bavière. Nous avons déjà parlé (t. IV, p. 314) des épouvantables désordres qui signalèrent le fameux tournoi de Saint-Denis, en 1389. «Ces joutes, d’après l’expression pittoresque d’un contemporain, devinrent des passes de lubricité (_lubrica facta sunt_).» Dans la dernière nuit de la fête, tout le monde se masqua, et cette mascarade favorisa d’étranges déportements; on avait commencé par des postures indécentes, on en vint à des actes de débauche, et, si l’on en croit le chroniqueur, il n’y eut presque personne qui ne trouvât à se contenter, «aussi bien les filles et les femmes, que les hommes.» Ce fut, dit-on, dans le vertige de cette nuit-là, que le duc d’Orléans put rencontrer sous le masque Isabeau de Bavière, femme du roi, son frère, et Marguerite de Bavière, femme de son cousin, Jean de Bourgogne. «Et estoit commune renommée, dit Jean Juvénal des Ursins dans son _Histoire de Charles VI_, que desdites joûtes estoient provenues des choses deshonnestes en matière d’amourettes, et dont depuis beaucoup de maux sont venus.»
Le duc d’Orléans était un débauché qui ne se lassait pas de séduire toutes les femmes qu’il convoitait. Il ne se bornait pas aux grandes dames; il faisait enlever des filles de basse condition, et il en triomphait de gré ou de force. Du Haillan rapporte que ce prince avait dans son hôtel Barbette une chambre toute remplie des portraits de ses maîtresses: le portrait d’Isabeau de Bavière s’y trouvait à côté de celui de sa parente, Marguerite de Bavière, duchesse de Bourgogne. Le duc Jean-sans-peur pénétra dans cette chambre et y vit le portrait de sa femme; il jura de se venger, et, peu de temps après, il assassinait le duc d’Orléans, à deux pas de son hôtel, dans la rue Barbette. Louis d’Orléans, qui avait pourtant une épouse si digne d’affection et de respect, cette belle et gracieuse Valentine de Milan dont aucun nuage n’a terni la réputation, fut constamment l’âme des _ébattements_ et des _folâtreries_ de la cour, depuis la démence de son frère comme auparavant. Il n’était que trop bien secondé par la reine, qu’il avait débauchée et qui en débaucha bien d’autres à son tour. Les mascarades faisaient alors le principal divertissement de la cour, et ceux qui y figuraient «en masque et en habits dissolus» avaient recours à ce déguisement pour «jouir de leurs amours.» Une mascarade de cette espèce, au carnaval de 1393, se termina d’une manière tellement sinistre, que les compagnons de débauche du roi y virent un avertissement du ciel et se tinrent pour convertis pendant quelques jours.
Ce terrible ballet des Ardents a jeté comme une sombre lueur sur tout le règne de Charles VI, qui retomba en démence à la suite de l’événement. C’était un bal qui se donnait à l’hôtel Saint-Pol, en l’honneur du mariage d’une dame d’honneur de la reine. La mariée avait eu déjà trois maris, et, selon un vieil usage très-répandu en France, il s’agissait de livrer aux épreuves d’un charivari cette veuve qui convolait en quatrièmes noces. «C’est un usage ridicule, dit le chroniqueur anonyme de Saint-Denis, et contraire à toutes les lois de la décence et de l’honnêteté.» Mais néanmoins on avait coutume de faire droit à l’usage, en se déguisant avec des habits et des masques immodestes et en poursuivant de propos obscènes (_ignominiosa verba_) les deux époux, qui subissaient mille avanies. Le roi et cinq seigneurs de sa cour devaient être cette fois les acteurs du charivari. Ils se vêtirent, de la tête aux pieds, d’un costume de toile, étroitement serré, sur lequel on avait collé des étoupes avec de la poix; ils entrèrent ensuite dans la salle avec d’horribles cris, et coururent de tous côtés avec des gestes indécents; puis, ils dansèrent la sarrasine d’une si furieuse façon, qu’ils avaient l’air de démons. Le duc d’Orléans prit une torche et la jeta sur ces diables, qui s’enflammèrent à la fois: ils étaient enchaînés l’un à l’autre, et ils furent brûlés vifs, à l’exception du roi, qui parvint à rompre sa chaîne et qui se cacha sous la robe de la duchesse de Berry. Le chroniqueur fait un affreux tableau de la mort de ces malheureux: «Le feu, dit-il, consuma aussi les parties inférieures de leurs corps, et leurs membres virils (_genitalia cum virgis virilibus frustatim cadentia_), qui tombaient par lambeaux, inondèrent de sang le plancher de la salle.» (Traduction de M. Bellaguet: _Chron. du Religieux de Saint-Denis_, t. II, p. 69.) Charles VI fut sauvé miraculeusement, et il en remercia Dieu dans une procession solennelle où les princes allèrent nu-pieds, de la porte Montmartre à Notre-Dame.
La maladie du roi suspendit les fêtes et non les débordements de la cour. La reine et son amant le duc d’Orléans les protégeaient, en leur assurant l’impunité. Cependant, pour avoir l’air d’obéir à l’indignation publique, on fit une justice exemplaire de deux moines augustins, qui s’étaient présentés pour guérir le roi et qui n’avaient garde d’exécuter leur promesse: ces moines souillaient l’hôtel royal des Tournelles, où on les avait logés, par l’entremise d’infâmes lénons (_per lenones infames_); ils portaient le déshonneur dans les familles, et commettaient de continuels adultères qu’ils payaient avec l’argent du roi. Ces hypocrites furent dégradés, après avoir avoué leurs turpitudes, et décapités sur la place de Grève. Ils eurent pour vengeur un moine de leur ordre nommé Jacques Legrand (_Jacobus Magnus_), qui vint prêcher devant la reine, trois ou quatre ans plus tard: «Je voudrais, dit-il, noble reine, ne rien dire qui ne vous fût agréable; mais votre salut m’est plus cher que vos bonnes grâces, je dirai donc la vérité. La déesse Vénus règne seule à votre cour; l’Ivresse et la Débauche (_commessacio_) lui servent de cortége et font de la nuit le jour, au milieu des danses les plus dissolues. Ces maudites et infernales suivantes, qui assiégent sans cesse votre cour, corrompent les mœurs et énervent les cœurs.» Passant ensuite au luxe des vêtements, que la reine avait surtout contribué à introduire, il le censura énergiquement: «Partout, noble reine, s’écria-t-il avec véhémence, on parle de ces désordres et de beaucoup d’autres qui déshonorent votre cour. Si vous ne voulez pas m’en croire, parcourez la ville sous le vêtement d’une pauvre femme, et vous entendrez ce que chacun dit!»
Isabeau de Bavière eut peine à dissimuler sa colère; mais les demoiselles de sa suite s’approchèrent du prédicateur, et lui dirent qu’elles étaient étonnées de son audace: «Et moi, leur répondit Jacques Legrand, je suis bien plus étonné que vous osiez commettre d’aussi méchantes actions et même de pires, que révélerai pleinement à la reine, quand il lui plaira de m’entendre!» Un des officiers de la reine crut fermer la bouche à cet insolent: «Si l’on m’en croyait, dit-il, on jetterait à l’eau ce misérable.—Oui, sans doute, reprit hardiment le moine, il ne faudrait qu’un roi aussi méchant que toi pour ordonner un pareil crime.» Le roi parut très-satisfait des dures remontrances que le fougueux prédicateur avait adressées à Isabeau; mais il n’intervint lui-même qu’une seule fois dans les scandaleuses galanteries de la reine, ce fut en 1419, peu d’années avant sa mort, lorsqu’il fit juger et exécuter le chevalier Louis de Bourdon, qui passait pour être l’amant et le favori de _madame Isabeau_, comme on disait dans le peuple. «La reine, raconte le chroniqueur, avait mandé auprès d’elle un grand nombre d’hommes d’armes, qu’elle plaça sous le commandement des sires de Graville, de Giac et de Bourdon. Ces chevaliers, qui étaient chargés spécialement de veiller nuit et jour à sa sûreté, ainsi qu’à celle des dames de la cour, tenaient une conduite indigne de leur noblesse. Enrichis par les bienfaits de la reine, ils n’avaient pas craint de fouler aux pieds l’honneur de la chevalerie, et avec l’aide de leurs proxénètes (_lenonum nutibus continuatis et blanditiis impudicis_), ils étaient parvenus à séduire quelques dames de haute condition. Ce commerce adultère, auquel ils se livraient sans cesse et sans rougir, même pendant la semaine sainte, avait soulevé l’indignation des grands de la cour, qui conseillèrent au roi de faire un exemple. Voilà pourquoi Louis de Bourdon fut arrêté et emprisonné dans la tour de Montlhéry; puis, ramené à Paris et noyé secrètement, la nuit, dans la Seine, pour que le peuple ne parlât plus de son crime (_ne super ejus scelere vulgus amplius loqueretur_).
Charles VI, dans les premières années de son règne, avait eu des maîtresses _à la foule_, qui se disputaient ses préférences. Le maréchal de Boucicaut dit, à ce propos, que «la vue de tant de nobles et belles dames accroist le courage et la volonté d’estre amoureux.» Mais, du jour où il entra en frénésie, les médecins mirent ordre à l’abus qu’il faisait de ses forces physiques, et on éloigna de lui toutes les occasions illégitimes de dépenser sa prodigieuse ardeur érotique. La reine, dans ces circonstances délicates, se refusait aux devoirs que voulait lui rendre le pauvre roi en démence, elle s’échappait du lit ou repoussait avec dédain les caresses de son époux; celui-ci, furieux et outragé, se permettait quelquefois de la frapper. Ce fut pour se soustraire à ces exigences conjugales, que madame Isabeau imagina de choisir une victime qui se prêterait sans résistance au bon plaisir du roi. Cette victime se nommait Odette de Champdivers; elle était probablement de bonne maison, et le peuple, qui la plaignait, sans lui faire honte du rôle qu’elle avait accepté, la surnommait la _petite reine_. Odette couchait au pied du lit du roi, et quand elle entendait commencer la _riote_ entre Charles VI et sa femme, elle se glissait dans la couche royale, pendant que Isabeau de Bavière en sortait. Le roi ne paraissait pas s’apercevoir qu’il y eût à ses côtés une autre femme que la reine, et pourtant il cessait de la battre, et il retrouvait parfois la raison dans les bras de la _petite reine_. Celle-ci employait son influence auprès du malheureux roi, pour le forcer à changer de linge et à se soumettre à des ablutions nécessaires de propreté.