Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 5/6

Part 13

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Les sermonnaires, et surtout ceux qui prêchaient dans le genre naïf ou trivial pour se mettre à la portée du vulgaire, nous offrent des témoignages incontestables de la perversité de leur siècle, et l’on peut, sans craindre de se tromper, accepter comme vrais la plupart des faits qu’ils retracent dans leurs discours. Olivier Maillard, Michel Menot, Jean Clérée, Guillaume Pepin et plusieurs autres prédicateurs fameux, qui ne se piquaient pas de faire de la rhétorique en chaire, avaient plus d’action et d’autorité sur leur auditoire composé de peuple et de petites gens, lorsqu’ils parlaient avec l’éloquence du cœur, du bon sens et de l’honnêteté, lorsqu’ils abordaient franchement la peinture des vices et des turpitudes, qu’ils voulaient flétrir. Ils étaient sans doute grossiers et souvent effrontés dans leurs expressions comme dans les exemples qu’ils choisissaient pour les placer sous les yeux de leurs auditeurs; mais, en frappant fort, ils n’en frappaient pas moins juste et ils arrivaient certainement à des résultats très-respectables par des moyens qui ne l’étaient guère. On peut assurer que ces sermons, qui nous paraissent aujourd’hui ridicules et scandaleux, opéraient alors une foule de conversions réelles, et que le prédicateur, en descendant de la chaire, voyait les confessionnaux se remplir de pécheurs repentants. On s’est beaucoup diverti de nos jours aux dépens de ces vieux sermonnaires, qui avaient de si bizarres procédés oratoires et qui débitaient une foule de coq-à-l’âne et de bouffonneries excentriques, qu’ils accompagnaient de la plus incroyable pantomime; mais on n’a pas seulement pris garde à l’espèce de public qui venait écouter la parole, assez peu édifiante pour nous, de ces moines _prêcheurs_.

Ce public, parmi lequel le sexe féminin était sans doute en majorité, ne se recommandait pas par la décence de sa tenue, ni par la pureté de ses intentions. Ce n’étaient que femmes et filles, indécemment vêtues, faisant ce qu’on appelait «la chasse au regard,» agaçant les hommes, donnant des rendez-vous et s’y rendant aussitôt sans sortir de l’église, cherchant aventure, passant des contrats de galanterie ou _ventes d’amours_: «Celui qui mènerait son cheval à l’église pour le vendre, dit l’auteur d’un poëme latin, manuscrit, intitulé _Matheolus bigamus_, ferait une action très-inconvenante, mais les femmes, qui sous prétexte de religion viennent à l’église pour s’y vendre elles-mêmes, ne sont-elles pas plus coupables? Ne convertissent-elles pas la maison du Seigneur en un marché de Prostitution?» Le même poëte énumère toutes les églises et chapelles de Paris, où se tenait cette foire de Prostitution, et qui, par cela même, dit-il avec une candide impudence:

Font à nos dames grand soulas!

Nous avons vu que Paris comptait au quinzième siècle _cinq ou six mille belles filles_ vouées à la Prostitution légale; c’est un écrivain contemporain qui en a fixé le chiffre. Un poëte italien, Antoine Astezani, qui voyageait en France vers ce temps-là, écrivait dans une de ses lettres datées de Paris: «J’y ai vu avec admiration une quantité innombrable de filles extrêmement belles; leurs manières étaient si gracieuses, si lascives, qu’elles auraient enflammé le sage Nestor et le vieux Priam.» (Voy. _Jeanne d’Arc_, par Berryat Saint-Prix, p. 311.) Nous avons rapporté, en effet, d’après le _Journal du bourgeois de Paris_, que le prévôt de la ville, Ambroise de Loré, avait laissé s’accroître démesurément le nombre des _folles femmes_, malgré les ordonnances, à ce point que l’auteur du Journal s’écrie avec indignation: «Il y en avoit trop à Paris!» Enfin, nous ne doutons pas, comme nous l’avons déjà fait entendre ailleurs, que ces folles femmes, qu’on arrêtait sans cesse en contravention, à la porte des églises, avec des chapelets, des _agnus-Dei_ et des livres d’heures, ornés d’or et d’argent, ne fussent les piliers les plus assidus des prédications, où elles allaient _faire des amoureux_. Clément Marot, qui s’est mis en scène dans son _Dialogue de deux amoureux_, avoue qu’il avait rencontré sa belle à l’église; cette belle était probablement la _lingère du Palais_, dont il fut épris avant qu’elle lui eût laissé des souvenirs cuisants. Son _ami_ lui demande en quel endroit il est devenu si subitement amoureux.—En une église! reprend le poëte en soupirant.

Là commençay mes passions!

L’autre se met à rire, et s’écrie gaiement:

Voilà de nos dévotions!

On a longuement disserté pour savoir si le prédicateur, qui s’adressait à cette galante assemblée, lui parlait français ou latin. Les uns ont soutenu que les sermons, prêchés en langue vulgaire, avaient été mis en latin pour l’impression; les autres, au contraire, ont pensé que, les avocats plaidant en latin, les prédicateurs ne devaient pas se servir de la langue vulgaire. La question, quoique traitée avec érudition de part et d’autre, est restée pendante; ce n’est pas le lieu de la résoudre ici. Nous remarquerons toutefois qu’Olivier Maillard ayant prêché à Bruges en français (voy. ce Serm., in-4 goth. de 12 ff., sans date), on a peine à croire qu’il ait prêché en latin, à Paris, à Tours et à Poitiers. Il est probable que ses sermons, recueillis par le moyen de la stéganographie lorsqu’il les débitait, furent traduits en latin macaronique, comme ceux de l’italien Guillaume Barletta ou Barlète, qui prêchait à Venise dans sa langue et dont les sermons n’ont été publiés qu’en latin. Or, le latin macaronique convenait à merveille pour reproduire le langage burlesque et libre de ces prédicateurs populaires.

Olivier Maillard, dont la réputation était faite du temps de Louis XI, prêchait ordinairement à Saint-Jean en Grève, et l’on doit supposer que la population impure des rues voisines se pressait en foule à ces sermons, qui ont souvent pour objet la luxure et la débauche de son temps (_hujus temporis_, dit-il à tout propos). Il appelle les gens et les choses par leurs noms; il n’emploie les périphrases, que pour ajouter un trait de plus à ses peintures grossières; il a l’air de ne pas songer à la sainteté du lieu où il prononce ses invectives contre les agents et les actes de la Prostitution; il affecte même d’emprunter ses expressions au vocabulaire du vice qu’il flagelle; mais, néanmoins, on ne saurait jamais l’accuser, malgré cette licence de termes et d’images, d’une immoralité qui n’est pas dans sa pensée. Il faut se rappeler, aussi, qu’en ce temps-là l’obscénité du langage n’était point la conséquence d’une vie obscène, et que, dans les sujets les plus graves, les plus sérieux, les plus dignes, l’emploi d’un mot libre ou d’une figure indécente ne semblait pas un outrage fait aux oreilles chastes et aux cœurs honnêtes.

Pour bien apprécier ce qu’était la Prostitution parisienne à la fin du quinzième siècle, il suffit d’extraire, des sermons d’Olivier Maillard et de Michel Menot, ce qu’ils disent des mauvais lieux, des prostituées, des proxénètes de l’un et de l’autre sexe; des débauches et des infamies de toute nature qu’ils reprochent à leurs contemporains. Nous nous servirons, de préférence, pour nos citations, du style élégant et coloré d’Henri Estienne, qui a traduit un grand nombre de ces mêmes extraits dans son _Introduction au traité de la conformité des merveilles anciennes avec les modernes, ou Traité préparatif à l’Apologie par Hérodote_. Henri Estienne, en bon réformé qu’il était, se faisait un malin plaisir de rendre le catholicisme responsable des libertés incongrues et indécentes de la chaire catholique, sans prendre garde que Luther, et Calvin, dans leurs sermons comme dans leurs écrits, n’avaient pas mis beaucoup plus de réserve quand ils décrivaient les excès de la Grande Prostituée Romaine.

Commençons par les lieux de débauche. «Il y a des prostituées dans toutes les rues de Paris,» dit Maillard: _Hodie quis vicus non abundet meretricibus?_ (_Quadrages._, serm. 23.) Il se plaint des bourgeois de la ville, «qui donnoyent leurs maisons à louage aux putains, maquereaux et maquerelles. Item, qu’au lieu que le roy S. Louys avoit faict bastir une maison aux putains hors la ville, alors les bordeaux estoyent en tous les coins de la ville.» Il s’adresse aux magistrats, pour les sommer de faire exécuter l’ordonnance de saint Louis: _Ego facio appellationem, nisi deposueritis ribaldas et meretrices a locis secretis. Habetis lupanar fere in omnibus locis civitatis._ «Où sont les ordonnances du roy saint Louis? s’écrie-t-il. Il avoit ordonné que les bordeaux ne fussent point auprès des colléges, au lieu que maintenant la première chose que rencontrent les escoliers au sortir du collége, c’est le bordeau!» Il s’en prend toujours aux propriétaires des maisons, qui ne se soucient que de toucher de bons loyers; et cependant il avoue que, si les ribaudes étaient chassées des grandes villes, le libertinage y ferait plus de scandale: «O maquerellæ et meretrices! Et vos, burgenses, qui locatis domos ad tenendum lupanaria, ad exercendum suas immunditias et ut lenones vadant, vultis vivere de posterioribus meretricum?»

Si ce n’eût été que les _bordeaux_ stationnaires et attitrés! Mais la débauche était partout, et pas une maison n’en était exempte; c’est Menot qui le dit avec énergie: «Nunc ætas juvenum est ita dedita luxuriæ, quod non est nec pratum, nec vinea, nec domus, quæ non sordibus eorum inficiatur.» Menot ajoute qu’on ne voyait que des filles de joie dans la ville comme dans les faubourgs: _In suburbiis et per totam villam non videtur alia mercatura_. Cette _marchandise_ convenait à tous les âges et à toutes les conditions sociales; les vieilles comme les jeunes, les femmes mariées comme les filles, les servantes comme les maîtresses, faisaient ce que le prédicateur appelle le trafic de leur corps, _lucrum corporis_. «In cameris exercentur luxuriæ, in senibus, juvenibus, viduis, uxoratis, filiabus, ancillis, in tabernis et consequenter in omni statu.» Les tavernes et les hôtelleries étaient alors, comme de tout temps, des repaires de Prostitution. Michel Menot fait dire à des jeunes gens nouvellement mariés: «Vous savez que nous ne pouvons pas avoir tousjours nos femmes auprès de nous pendues à nostre ceinture ou plustost les porter en nostre manche, et cependant nostre jeunesse ne se peut pas passer de femmes. Nous venons à des tavernes, hostelleries, estuves et autres bons lieux: nous trouvons là des chambrières faites au mestier et qui ne valent pas beaucoup d’argent: à scavoir-mon si c’est mal fait d’en user comme de sa femme?» Les étuves publiques servaient aussi aux rencontres des amants. Maillard en parle souvent, et dans son sermon _de Peccati stipendio_, il s’adresse à son auditoire: «Mesdames, dit-il à ses paroissiennes, n’allez pas aux étuves (_stuphis_), et n’y faites pas ce que vous savez!» Les églises, que la Prostitution, comme nous l’avons dit, ne respectait pas plus que les tavernes et les étuves, devenaient elles-mêmes, au besoin, les succursales des mauvais lieux. «Si les piliers des églises avaient des yeux, s’écrie Maillard en redoublant ses _hem! hem!_ oratoires, et qu’ils vissent ce qui s’y passe; s’ils avaient des oreilles pour entendre et qu’ils pussent parler, que diraient-ils? Je n’en sais rien; messieurs les prêtres, qu’en dites-vous?» (_Quadragesim._; serm. 11.) On trouve en effet, dans tous les anciens pénitentiaires, la désignation spéciale du péché de luxure commis dans une église, soit pendant les offices, soit en dehors des cérémonies du culte, ce qui établissait plusieurs degrés dans ce péché comme dans sa pénitence. Maillard s’étonne que les saints, qui ont leurs reliques ou leurs tombeaux dans les églises où se commettent de telles abominations, ne se lèvent pas de leurs châsses et de leurs sépultures, pour arracher les yeux aux paillardes et à leurs ribauds.

Maillard et les autres sermonnaires du même temps nous donnent peu de détails sur les ribaudes de profession. Quoiqu’ils les traitent de viles prostituées (_viles meretrices_), ils ont l’air de les plaindre. «O pauvres filles pécheresses! s’écrie le bon Maillard dans son Sermon 14 (_Quadragesim._), ô femmes mondaines qui vivez avec des chiens (_mulieres mundanæ, sociæ canum_)! n’endurcissez pas vos cœurs, mais convertissez-vous à l’instant!» Ailleurs, il les supplie encore de revenir à Dieu, ainsi que leurs écoliers de débauche; il les adjure de ne pas perdre leurs âmes dans les délices du monde: _O peccatrices mulieres, et, vos, scolares cujuscumque conditionis, hortor vos in Domino Jesu quod propter delectationes mundi non perdatis animas vestras!_ Dans un autre sermon, il les somme, ces misérables filles du diable (_vos, miserabiles filiæ diaboli_), de se convertir; il fait appel en même temps aux courtisanes qui cachent leur honteuse profession et qui l’exercent secrètement (_vos, secretæ meretrices, quæ facilis pejora publica_). (Serm. 48.) On voit qu’il éprouve un sentiment de compassion charitable pour ces malheureuses victimes de la Prostitution.

Quant aux agents de cette Prostitution, il est impitoyable pour les dénoncer à la haine et au mépris des honnêtes gens, pour invoquer contre ces infâmes toute la rigueur des lois. «Êtes-vous ici, messieurs de la justice? dit-il un jour. Quelle punition faites-vous des maquereaux et des rufiens de ceste ville?» Une autre fois, il s’adresse encore aux magistrats, en les invitant à punir l’excitation à la débauche: «J’en appelle à vous, messieurs de la justice, qui ne faites pas punition de telles personnes!» dit-il, en accusant les femmes perdues, qui, après avoir trafiqué d’elles-mêmes dans les mauvais lieux, trafiquent des autres qu’elles corrompent et qu’elles vendent, en quelque sorte, à l’encan. «S’il y avoit en ceste ville, continue Olivier Maillard, qui s’élève presque à la véritable éloquence, s’il y avoit quelqu’un qui eust dérobbé dix solds, il auroit le fouet, pour la première fois; s’il y retournoit, pour la seconde, il auroit les oreilles coupées ou le corps mutilé, en quelque autre sorte (car il est dit: _Esset mutilatus in corpore_); s’il déroboit, pour la troisième fois, il seroit mis au gibbet; or, dites-moi, messieurs de la justice, qui est pire dérober cent escus ou bien une fille?» (_Quadrages._, serm., 21.) Ce passage confirme ce que nous avons dit du premier métier des courtières du vice. «Nonne tales invenietis in illa civitate, quæ in juventute incipiunt lupanaria et semper continuant, et postmodum efficiuntur maquerellæ?» Olivier Maillard poursuit avec un zèle édifiant tous les êtres dégradés qui font le courtage de la Prostitution et qui vivent à ses dépens; il les accable d’injures; il les signale à l’aversion de tous; il les cherche du regard, et il les désigne du geste, au milieu de son auditoire frémissant: «Dicatis, vos, mulieres, posuistis filias ad peccandum; vos, mulieres, per vestros tactus impudicos provocastis alios ad peccandum? et, vos, maquerellæ, quid dicitis? (Serm. 37.)» Celles à qui le fougueux cordelier s’adressait de la sorte, baissaient la tête en rougissant et cherchaient à échapper à cette pénitence publique qu’il leur faisait subir en les démasquant.

Il les interpelle, ces vieilles impures; il voudrait qu’on les écorchât vives: _Estis hic antiquæ maquerellæ: si essetis scoriatæ, non essetis satis punitæ!_ (Serm. 41). Il les représente comme inspirées par le diable et il ne se dissimule pas qu’elles sont presque aussi nombreuses à Paris que les pauvres filles qu’elles mènent à mal: _Hoc tangit etiam diabolicas mulieres provocantes alias ad maleficiendum. Habetis in ista civitate multas mulieres quæ provocant sorores suas ad immunditiam suam._ (Serm. 39.) Mais, entre toutes ces viles créatures, celles qu’il déteste le plus, celles qu’il dévoue aux flammes de l’enfer, ce sont les mères qui travaillent elles-mêmes à la Prostitution de leurs filles sous prétexte de leur faire gagner une dot: «Suntne hic matres illæ maquerellæ filiarum suarum, quæ dederunt eas hominibus de Curia ad lucrandum matrimonium suum? (Serm. 1.)» Il regarde autour de lui, comme pour découvrir dans l’assemblée quelqu’une de ces mères dénaturées: toute l’assistance est émue et attend un arrêt. «Nous avons, reprend le prédicateur, nous avons plusieurs mères qui vendent leurs filles et sont les maquerelles de leurs filles, et leur font gagner leur mariage à la peine et à la sueur de leur corps! (_Et faciunt eis lucrari matrimonium suum ad pœnam et sudorem sui corporis._)» Il fallait que cette Prostitution, la plus hideuse de toutes, fût bien fréquente alors, puisque les sermonnaires ne se lassent pas de la frapper d’anathème. Menot la dénonce, à peu près dans les mêmes termes que Maillard: «Les mères, dit-il, damnent leurs filles par les mauvais exemples qu’elles leur donnent, par le goût du luxe et des parures qu’elles leur inspirent, et par la trop grande liberté qu’elles leur laissent. Et ce qui est bien pis encore, et je ne le dis qu’en versant des larmes, elles vendent leurs propres filles à des pourvoyeuses de débauche! (_Et quod plus est, quod et flens dico, numquid non sunt quæ proprias filias venundant lenonibus?_)» Les prédicateurs sont tous d’accord sur cette horrible exploitation des filles à marier sous les yeux et à l’instigation de leurs parents. Maillard ne craint pas de dire aux mères de famille: «Mères qui donnez à vos filles des robes ouvertes et autres vêtements indécents, pour leur faire gagner leur mariage!» Et aux pères de famille: «Et, vous, bourgeois, n’est-ce pas pour prostituer vos filles, que vous leur donnez de beaux habits et que vous les fardez comme des idoles!»

Tout ce qui tenait de près ou de loin au commerce de la Prostitution se plaignait hautement des censures, souvent personnelles, que leur adressait le prédicateur du haut de sa chaire. Ainsi, Maillard, après avoir marqué au fer rouge les mères proxénètes, se tournait vers des dames qui chuchotaient entre elles: «Mesdames les bourgeoises, leur disait-il, n’êtes-vous pas du nombre de celles qui font gagner la dot à vos filles à la sueur de leur corps (_ad sudorem corporis sui_)?» Les femmes de folle vie le conjuraient de ne plus parler d’elles et de s’attaquer, par exemple, aux barbiers et aux apothicaires. «Je vous ai dit, reprenait l’indomptable Maillard, que telle demoiselle est une courtière de débauche; il en est beaucoup d’autres qu’on ne connaît pas et que je vous dénoncerai de même (_Dixi vobis quæ domicella quædam est maquerella, et sunt multæ secretæ de quibus etiam loquar._» (Serm. 41.) Les sermons du terrible jacobin produisaient un tel effet dans le monde de la débauche, que les filles publiques disaient à leurs amants: «Vous êtes allé entendre ce prédicateur? Je vois bien maintenant que vous deviendrez chartreux et que vous n’aurez plus souci des femmes!» (_Quadrages._, serm. 39.)

Ces sermons nous apprennent qu’à cette époque les proxénètes de sexe masculin n’étaient pas moins dangereux que les femmes dégradées qui faisaient ce vilain métier. Le prédicateur prend sans cesse à parti les lénons et les maquereaux (_lenones et maquerelli_), que les gens riches, les membres du parlement, les abbés et les chanoines employaient au service de leurs amours illicites. On voit, en plusieurs endroits, que les prostituées avaient des souteneurs et des pourvoyeurs, qui allaient par la ville leur chercher des chalands: _Et, vos, meretrices_, dit-il dans son 43e sermon quadragésimal, _quando lenones vestri querunt quod juvetis ac diligatis eos magis quam alios_. Il les appelle, ailleurs, _procureurs_ (_procuratores_). Il ne rejette pas sur eux toute la responsabilité du péché qu’ils provoquent, car il blâme un pénitent qui s’excuse d’avoir commis la faute en l’attribuant à quelqu’un de ces misérables vendeurs de chair humaine: _Ille enim qui habuit unam juvenculam per medium alicujus maquerelli, non debet se excusare super eum, sicut nec illa quæ dixit quod fuit tentata; itaque tentator compulit eam facere quod voluit, sicut aliquis ribaldus vel leno_. (Serm. 37.) Il invite ces lénons, qui foulent aux pieds la croix de Jésus-Christ, à se repentir et à échapper ainsi à la damnation éternelle: _Audite, o pauperes peccatores, blasphematores, usurarii et lenones, et, vos etiam, viles meretrices, timetisne damnari?_ (Serm. 1.) Michel Menot, qui fait souvent comparaître dans ses sermons ces ignobles intermédiaires de la débauche, ne les convie pas à résipiscence, comme s’il n’était que trop convaincu de leur endurcissement: il les abandonne impitoyablement aux tourments de l’enfer. Voici comment il les traite dans son jargon macaronique: «_Est una maquerella quæ posuit multas puellas_ au mestier; _ad malum ibit_, elle s’en ira le grand galot _ad omnes diabolos_. _Estne totum?_ Non, elle n’en aura pas si bon marché, _non habebit tam bonum forum, sed omnes quas incitavit ad malum servient ei_ de bourrées et de coterets pour lui chauffer ses trente costes!» (_Serm. quadrages._, 2.)

Olivier Maillard, dans un sermon prononcé à Saint-Jean en Grève, le lundi avant le premier dimanche de l’avent, nous fait un curieux tableau du rôle que jouaient les lénons dans les affaires de trafic amoureux. Il raconte qu’un de ces agents de Prostitution (_aliquis maquerellus_) est chargé de porter de la part d’un président de Cour une belle bague à quelque femme de plaisir: il y en a cinq que l’envoyé doit voir l’une après l’autre, la première est Picarde, la seconde Poitevine, la troisième Tourangelle, la quatrième Lyonnaise, et la cinquième Parisienne. Il se rend chez la première et frappe à sa porte, en disant: _Trac, trac, trac_. La servante vient et demande: «Qui est là?—Ouvrez, dit le messager, et dites à madame que je suis le serviteur de tel seigneur, et que je veux lui parler.» La chambrière retourne près de sa maîtresse, qui ne veut pas donner audience à cet envoyé, et qui lui fait dire de se retirer. «Cette femme est bonne!» s’écrie le prédicateur. Le courtier d’amour va ensuite frapper à la porte de la Poitevine; la servante ouvre, et il est admis chez la dame, qui lui répond: «Dites à votre maître que je ne suis pas ce qu’il croit (_Dicatis magistro vestro quod non sum talis seu de illis_).» «Cette seconde femme est bonne aussi! objecte le prédicateur, mais moins bonne que la première.» L’envoyé va chez la troisième; il entre, il lui montre la bague. «Certes, dit cette femme, votre bague est très-belle, et elle me plaît beaucoup.—Elle est à vous, si vous voulez, reprend l’homme.—Je n’en veux pas, réplique-t-elle, car je crains que mon mari ne la voie.» «Cette femme est mauvaise!» s’écrie le prédicateur; car elle consent d’intention, quoique la crainte du scandale l’empêche d’en venir au fait.» Le proxénète est encore mieux accueilli par la quatrième, qui lui dit: «La bague est belle, mais j’ai un très-méchant mari; s’il savait ce qu’on exige de moi, il me casserait la tête; je ne ferai donc pas ce que désire M. le président.» «Cette femme ne vaut rien, ajoute le prédicateur, parce que ce n’est pas la crainte de Dieu, mais celle de son mari, qui la retient.» L’envoyé arrive enfin chez la cinquième, qui est née à Paris et qui y a fait son éducation. Elle garde la bague et dit au serviteur: «Avertissez votre maître que mercredi mon mari doit s’absenter, et que ce jour-là j’irai rendre visite à M. le président.» «Cette femme, dit Olivier Maillard en toussant à plusieurs reprises, cette femme est plus mauvaise que les quatre autres!»