Part 12
Tous les sectaires, par un raffinement de libertinage, s’imposaient des privations de tout genre et affectaient, en général, un détachement complet des choses matérielles; mais ce n’était qu’un masque de continence et d’abnégation, sous lequel ils se sentaient plus à l’aise pour s’adonner à leurs passions et lâcher la bride à la nature. Leurs pratiques de dévotion austère ajoutaient une sorte de ragoût à leurs débauches cachées. C’était toujours la Prostitution qui échauffait le prosélytisme et qui servait de lien occulte à l’hérésie. On ne peut expliquer autrement la faveur que rencontrait chaque nouvelle métamorphose du manichéisme, malgré les périls de la persécution catholique. Plusieurs sectes nées hors de France, celles des _Stadings_ en 1232, celles des _Fratricelles_ en 1296, celle des _Begghards_ ou _Beghins_ en 1312, et beaucoup d’autres non moins bizarres, n’eurent pas une existence aussi longue et aussi tenace que la secte des Bulgares, parce qu’elles n’étaient point aussi favorables aux mauvais instincts de l’homme. Lorsqu’on vit apparaître en 1259 la secte des Flagellants, on ne soupçonna pas d’abord que les pénitences volontaires de ces pécheurs, qui se flagellaient en public, pussent être une invention de luxure. Les nouveaux hérétiques marchaient deux à deux en procession, précédés de croix et de bannières; ils étaient nus jusqu’à la ceinture (_solis pudendis honeste velatis_) par les plus grands froids de l’hiver, et ils se frappaient eux-mêmes ou l’un l’autre, avec des fouets et des lanières de cuir, en poussant des gémissements et en versant des torrents de larmes; ils ne tardaient pas à se mettre tout en sang, et ils n’en continuaient qu’avec plus de fureur à se fustiger mutuellement. Ce n’est pas tout: ils se rendaient la nuit, dans la campagne, au fond des bois, en des lieux isolés et maudits: là, dans les ténèbres ou à la lueur d’une torche, ils redoublaient leurs flagellations, leurs cris et leurs folies impudiques. On devine les odieuses conséquences de ces réunions d’hommes et de femmes à demi nus, animés par le spectacle de cette indécente pantomime, dans laquelle chacun devenait acteur à son tour et arrivait graduellement au dernier paroxysme de l’extase libidineuse.
Les casuistes avouaient que cette fustigation individuelle ou réciproque avait pour résultat ordinaire la surexcitation physique des sens; mais ils prétendaient que le patient n’en avait que plus de mérite à dompter sa nature et à conserver sa chasteté sous l’empire d’une vive démangeaison de pécher. D’autres casuistes, au contraire, soutenaient que l’effet immédiat de la flagellation était de réprimer les mouvements désordonnés de la chair et de tenir en échec le démon qui se loge dans les parties honteuses. Voici en quels termes l’abbé Boileau, dans son _Histoire de Flagellans_, a osé traduire cette étrange proposition: _Nec esse est cum musculi lumbares virgis aut flagellis diverberantur, spiritus vitales revelli, adeoque salaces motus ob viciniam partium genitalium et testium excitari, qui venereis imaginibus ac illecebris cerebrum mentemque fascinant ac virtutem castitatis ad extremas angustias redigunt_. Quoi qu’il en soit, on ne peut douter que les Flagellants, qui avaient emprunté au paganisme le cérémonial indécent des Lupercales, ne trouvassent dans ces pénitences publiques un aiguillon de libertinage et une étrange récréation de sensualité. L’usage de la flagellation dans l’antiquité était bien connu de tous les débauchés, qui l’appelaient en aide pour se préparer aux plaisirs de l’amour. Mais, au moyen âge, si la flagellation érotique ne s’exerçait plus que rarement et dans le plus profond mystère, elle avait pris un caractère de férocité sanguinaire, qui se reproduisait dans les actes des Flagellants. Pic de la Mirandole, dans son _Traité contre les astrologues_ (lib. III, cap. 27), nous indique assez ce que devait être la flagellation des hérétiques, en décrivant l’affreuse jouissance qu’éprouvait un libertin (_prodigiosæ libidinis et inauditæ_), qui se faisait battre de verges jusqu’à ce que le sang jaillît de toutes les parties de son corps: «Ad Venerem nunquam accendetur nisi vapulet. Et tamen scelus id ita cogitat; sævientes ita plagas desiderat, ut increpet verberantem, si cum eo lentius egerit, haud compos plene voti, nisi eruperit sanguis, et innocentes artus hominis nocentissimi violentior scutica desævierit.» Cet homme infâme arrivait par la douleur à la volupté, et la vue du sang, de son propre sang, mettait le comble à sa frénésie sensuelle.
La secte des Flagellants, qui venait d’Italie, et qui s’était rapidement propagée par toute l’Europe, ne fit que se montrer en France dans le cours de l’année 1259, car la puissance ecclésiastique s’empressa de foudroyer cette hérésie, qui n’était qu’un hideux spectacle de Prostitution. Mais, un siècle plus tard, les Flagellants reparurent en France, principalement dans les provinces de l’Est et du Nord, et ils recommencèrent leurs pénitences publiques, avec des fouets armés de pointes de fer, en chantant des cantiques et en s’excitant les uns les autres à ne pas se ménager. Il y avait la pénitence commune, dans laquelle hommes et femmes, la tête et le visage voilés, les épaules et les reins nus, échangeaient entre eux une grêle de coups de discipline. Il y avait aussi la pénitence individuelle, où chacun recevait, de la main du _général de la dévotion_, un nombre de coups analogue à la nature du péché qu’il lui fallait expier. Les pénitents s’étendaient tous à terre, dans diverses positions analogues aux différentes espèces de péché: le parjure élevait en l’air trois doigts de la main; l’adultère se couchait à plat ventre; l’ivrogne feignait de boire; l’avare, d’enfouir son argent; tous découvraient la partie du corps que la fustigation devait atteindre: cette fustigation, le chef de la confrérie la distribuait d’un bras vigoureux, au prorata des péchés qu’accusait la pantomime muette du patient. Le peuple accourait en foule à ces scandaleux spectacles, et il admirait avec enthousiasme la constance des martyrs volontaires qui ne se lassaient pas plus de battre que d’être battus. En 1343, pendant la grande Peste Noire, on comptait en France près de 800,000 flagellants, parmi lesquels il y avait des gentilshommes et de nobles dames, qui n’étaient pas moins avides de fustigation publique, et qui abandonnaient leurs châteaux, leurs familles et leurs armoiries, pour s’enrôler dans ces bandes de fanatiques et de libertins.
On ne sait trop comment ils disparurent en si peu de temps devant l’horreur et le dégoût des honnêtes gens; mais la flagellation religieuse leur survécut: elle fut dès lors concentrée dans les couvents, et elle n’outragea plus les regards et la pudeur des passants. Néanmoins, elle sortit encore une fois des cellules monastiques, et elle osa se promener effrontément dans les rues de Paris, quand le roi Henri III essaya d’établir l’ordre des Pénitents et figura lui-même dans les processions des _Battus_. Ce dernier essai de flagellation publique prouve assez combien le libertinage avait part à de pareils actes de dévotion simulée ou incohérente.
Dans la plupart des hérésies qui procédaient du manichéisme, les sectaires ne rougissaient pas de la nudité du corps; ils la regardaient même comme une condition essentielle des pratiques du culte, plus ou moins abominable, qu’ils rendaient à Dieu. Les Adamites, qui ne cessèrent jamais d’exister au milieu de l’Église chrétienne, où ils évitaient toutefois de causer du scandale, n’exigeaient cette nudité que dans leurs cérémonies secrètes; mais un de leurs adeptes, nommé Picard (ce nom-là n’est peut-être que la désignation de son pays natal), ne se contenta pas d’une nudité temporaire et accidentelle: il voulut que lui et ses disciples fussent toujours nus. Il se disait fils de Dieu, et annonçait que son père l’avait envoyé au monde, comme un nouvel Adam, pour rétablir la loi de nature. Or, selon lui, cette loi de nature consistait en deux choses: la nudité de toutes les parties du corps et la communauté des femmes. On appela _Picards_ ceux qui écoutèrent ce prophète obscène et qui voulurent vivre suivant sa loi. Les rapports entre les deux sexes n’avaient pas lieu cependant sans l’aveu du chef de la secte. Dès qu’un des Picards éprouvait un désir de convoitise pour une de ses compagnes, il l’amenait au Maître et formulait ainsi sa requête: «Mon esprit s’est échauffé pour celle-ci (_in hanc spiritus meus conculcavit_)! Le Maître répondait par les paroles bibliques: «Allez, croissez et multipliez!» Et tout était dit. Les Picards, qui auraient cru perdre leur liberté originelle en renonçant à leur chère nudité, furent obligés de chercher une retraite hors de France, pour échapper aux poursuites de l’Inquisition. Ils se réfugièrent en Bohême, parmi les Hussites, qui, tout hérétique qu’ils étaient eux-mêmes, s’indignèrent des infamies de ces misérables, et les exterminèrent jusqu’au dernier, sans avoir pitié des femmes, qui étaient toutes enceintes, et qui refusaient obstinément de se vêtir dans la prison, où elles accouchèrent en riant et en chantant des chansons horribles. (Voy. le _Dict. hist._ de Bayle, au mot PICARDS.)
On n’imaginait pas que la Prostitution dans l’hérésie pût aller plus loin; mais en 1373, les Picards ressuscitèrent en France, sous le nom de _Turlupins_. Ce nom, dont l’étymologie n’a pas été fixée d’une manière certaine, paraît faire allusion à la vie errante et brutale, que menaient ces nouveaux Adamites, cachés au fond des bois comme les loups. Non-seulement ils allaient tout nus, comme les Picards, mais encore, à l’instar des cyniques de la Grèce, «ils faisaient l’œuvre de chair en plein jour, devant tout le monde.» Ce sont les termes, dont se sert Bayle, qui cite à l’appui un curieux passage du discours du chancelier Gerson: «Cynicorum philosophorum more omnia verenda publicitùs nudata gestabant, et in publice velut jumenta coïtu, instar canum in nuditate et exercitio membrorum pudendorum degentes.» Leur doctrine était à peu près celle des Begards, qui furent condamnés par le concile de Ravenne en 1312: ils enseignaient que l’homme est libre d’obéir à tous les instincts de la nature, et que la perfection réside dans une liberté sans bornes; ils ajoutaient que la créature doit être fière de tout ce qu’elle a reçu du Créateur. Voilà pourquoi ils attachaient tant de prix à leur état de nudité. Ils furent obligés pourtant de se couvrir, à cause du froid sans doute; mais ils se gardèrent bien de cacher les attributs de leur sexe, et ils se firent une loi d’exposer à la vue de tous les parties qu’ils considéraient comme divines. Le savant Genebrard dit positivement, dans sa Chronique, que cette secte détestable se faisait reconnaître à la nudité partielle qu’elle affectait d’étaler partout: _Turelupini cynicorum sectam suscitantes, nuditate pudendorum et publico coïtu_.
Ces infâmes s’étaient multipliés en Savoie et en Dauphiné, mais leur principale association était à Paris, et avait à sa tête une femme nommée Jehanne Dabentonne, qui fut brûlée vive au Marché-aux-Pourceaux, près de la porte Sainte-Honoré. On brûla en même temps les livres et les habits de la confrérie, avec plusieurs des _prescheurs_ de cette superstitieuse religion, qui avait pris le nom de _Fraternité des pauvres_. Charles V envoya dans les provinces du midi Jacques de More, de l’ordre de Saint-Dominique, pour extirper une si exécrable hérésie; et Jacques de More, qui prenait le titre singulier d’_inquisiteur des bougres de la province de France_ (voy. le Gloss. de Ducange, au mot _Turelupini_), n’accorda pas de grâce aux Turlupins et aux Turlupines qu’il put saisir en flagrant délit. Il ne resta bientôt de cette honteuse fraternité que le mot proverbial de _turlupin_, qui s’emploie encore dans le sens de mauvais plaisant et de plat bouffon, probablement en souvenir des prédications excentriques et des costumes ridicules de la secte de Jehanne Dabentonne.
Il y eut encore d’autres hérésies où la Prostitution la plus criminelle se couvrit du manteau religieux. Ainsi la fameuse _Vauderie_ d’Arras, au quinzième siècle, n’était qu’un simulacre de doctrine vaudoise, qui se retrempait dans la sorcellerie et qui servait de prétexte à des assemblées nocturnes, pleines de mystères abominables. Nous avons raconté, dans le chapitre précédent, une partie de ces mystères, qui ressemblaient au cérémonial ordinaire du sabbat des sorciers; mais il existait d’autres réunions de Vaudois qui n’avaient rien à faire au diable et qui ne s’en conduisaient pas plus décemment: c’était une vaste association de débauche, organisée par des prêtres apostats, lesquels prêchaient le plus sale épicuréisme et en donnaient eux-mêmes l’exemple. Le vicaire de l’Inquisition au diocèse d’Arras, secondé par le comte d’Étampes, gouverneur de l’Artois, dirigea d’abord les poursuites contre des filles de joie, qui étaient les apôtres les plus dangereux de la Vauderie, et bientôt après on comprit, dans ces poursuites judiciaires, des bourgeois, des échevins, des chevaliers et des personnages de distinction, que la nouvelle hérésie avait déjà pervertis. On soumit les accusés à la torture; on leur arracha d’effrayantes révélations; on en fit périr un grand nombre dans les flammes. Cette terrible persécution contre les Vaudois d’Arras dura plus de trente ans, et alluma des milliers de bûchers dans l’Artois.
Vaudois, Anabaptistes, Adamites, Manichéens, n’étaient jamais bien morts: ils renaissaient de leurs cendres, tant il est vrai que le libertinage a des entraînements irrésistibles pour certaines natures perverses, faibles ou dépravées. Cependant, diverses hérésies, inventées par la Prostitution, eurent cours en Europe sans pénétrer en France, ou du moins sans y faire beaucoup de progrès. Ainsi, les Anabaptistes, qui eurent des armées à eux en Hollande et en Allemagne, se montrèrent à peine isolément dans les États du Roi Très-Chrétien. Cependant ils offraient à la Prostitution une prodigieuse carrière à parcourir, car non-seulement ils enseignaient que toute femme est obligée de se prêter à la concupiscence de tous les hommes, mais encore que tout homme est tenu également de satisfaire toutes les femmes. C’est Prateolus qui affirme le fait dans son _Elenchus hereseon_ (lib. I, p. 27), et voici en quels termes il définit cette incroyable hérésie: «Dicunt postremo quamlibet mulierem obligatam esse ad coeundum cum quolibet viro eam petente, et contra eodem vinculo adstringunt omnem virum ad tantundem reddendum cuilibet mulieri hoc ab illo petenti.» Bayle, qui raille un peu vivement l’impossibilité matérielle d’une pareille doctrine, pense, avec raison, que c’était là une fable inventée par les adversaires des Anabaptistes, dans le but de les rendre à la fois odieux et ridicules: «La communauté des femmes, dit-il, n’égale point l’abomination de celle-ci; elle n’ôte pas la liberté de refuser; elle n’engage pas la conscience à tout acquiescement.» C’était déjà trop de vouloir établir en principe que le mariage est contraire à la loi de Dieu, et que la femme, pour se conformer à cette loi, doit appartenir successivement ou simultanément à tous ceux qui la convoitent. Le sexe le plus faible était livré, selon cette détestable hérésie, aux passions brutales et dépravées du sexe le plus fort. La Prostitution se trouvait introduite de la sorte dans le code religieux de ces fanatiques, qui donnèrent au monde le spectacle hideux de leurs étranges débordements, au milieu des plus atroces scènes de meurtre, d’incendie et de pillage, tant il est vrai que la Prostitution ressemble à un chemin glissant qui se cache sous des fleurs et qui mène aux abîmes.
Les Anabaptistes n’étaient que des manichéens déguisés, comme la plupart des hérétiques qui avaient essayé de faire secte depuis le douzième siècle et qui se gardaient bien d’avouer leur commune origine. Il y avait, au reste, dans toute hérésie, les bons et les mauvais, les purs et les impurs, de telle façon que chacun suivait l’impulsion de sa nature, selon qu’il obéissait plus ou moins à l’esprit ou à la matière. On peut donc reconnaître, avec le savant historien du Manichéisme, Beausobre, que les manichéens ont été souvent calomniés. Faut-il croire ce qu’on disait généralement, par exemple, de leurs assemblées nocturnes et des horreurs qui s’y commettaient à la faveur des ténèbres? Ce sont toujours de semblables accusations qui se reproduisent à toutes les époques, et il est remarquable que les païens attribuaient aux premiers chrétiens les mœurs dissolues et les pratiques sacriléges que les chrétiens attribuèrent plus tard aux hérétiques. On peut donc supposer que paganisme et christianisme se servaient des mêmes armes contre leurs adversaires, qu’ils s’efforçaient de déshonorer en les calomniant de la même manière. Dans l’hérésie, comme dans le christianisme primitif, il y eut certainement des natures ardentes, exaltées, perverses, qui employèrent le culte au contentement des sens et qui autorisèrent par là cette croyance, généralement établie dans le peuple, au sujet des abominations que favorisaient ces assemblées où l’on éteignait les lumières.
Les réformés eux-mêmes ne furent point exempts, dans l’origine, des soupçons injurieux qu’on attachait toujours aux assemblées nocturnes des deux sexes. Comme ces assemblées s’entouraient d’un profond mystère pour échapper à la curiosité et à la persécution des catholiques, comme elles cherchaient les nuits les plus obscures et les lieux les plus retirés, on supposa que la nouvelle secte avait des raisons de cacher ses cérémonies ainsi que sa doctrine. Le peuple se trouva tout porté à répandre ces indignes faussetés et à y ajouter foi. «J’ay ouy conter, dit Brantôme dans ses _Dames galantes_ (je ne scay s’il est vray, aussy ne le veux-je affirmer), qu’au commencement que les huguenots plantèrent leur religion, faisoient leurs presches la nuit et en cachettes, de peur d’estre surpris, recherchés et mis en peine, ainsy qu’ils le furent un jour en la rue Sainct Jacques à Paris, du temps du roy Henry second, où des grandes dames que je scay, y allans pour recevoir ceste charité, y cuidèrent estre surprises. Après que le ministre avoit faict son presche, sur la fin leur recommandoit la charité; et incontinent après on tuoit leurs chandelles, et là un chascun et chascune l’exercoit envers son frere et sa sœur chrestienne, se la departans l’un à l’autre selon leur volonté et pouvoir: ce que je n’oserois bonnement asseurer, encor qu’on m’asseurast qu’il estoit vray, mais possible est pur mensonge et imposture.» Cependant, malgré les assertions du catholique abbé de Brantôme, qui raconte ensuite les aventures de la belle Grotterelle au prêche de Poitiers (voy. _Dames galantes_, disc. Ier), il est à peu près certain que jamais les novateurs du seizième siècle, en France, ne donnèrent lieu à des scandales que les Anabaptistes et les Adamites des Pays-Bas n’épargnaient pas alors à la pudeur publique. Ainsi, dans l’histoire des innovations religieuses de notre pays, on ne trouverait aucun fait à opposer à cette indécente assemblée qui se fit à Amsterdam, le 13 février 1535, dans laquelle sept hommes et cinq femmes, cédant aux excitations et à l’exemple d’un prophète anabaptiste, se dépouillèrent de tous leurs vêtements, les jetèrent au feu et sortirent, à travers les rues, dans un état de complète nudité. (Voy. la _Rel. des tumultes des Anabapt._, par Laur. Hortensius.) Il faut aller jusqu’aux convulsionnaires du dix-huitième siècle, pour rencontrer en France quelque chose d’analogue à cet aveuglement de Prostitution religieuse.
Cette persistance de la Prostitution dans l’hérésie, en tous les temps comme en tous les pays, prouve bien l’excellence de la morale évangélique, qui avait seule le pouvoir de combattre les grossiers appétits de la sensualité. L’hérésie commence, dès que le chrétien, sans cesse assailli et tourmenté par le démon de la chair, a brisé les liens de la continence et s’abandonne aux funestes instincts qui le poussent au vice. Si les disciples de Luther et de Calvin appelèrent la cour de Rome la _Grande Prostituée_, c’est que l’Église romaine, à l’époque où parurent ces réformateurs, avait entièrement oublié les préceptes de Jésus-Christ. L’hérésie cette fois s’était purifiée dans l’Évangile, tandis que le saint-siége devenait, pour ainsi dire, le honteux sanctuaire de la Prostitution. Ce fut l’hérésie qui fit rougir le catholicisme, en signalant la dépravation de ses ministres et la corruption de ses enfants; ce fut l’hérésie qui eut la gloire de remettre en honneur la chasteté des mœurs dans la religion de Jésus-Christ.
CHAPITRE XXVIII.
SOMMAIRE. —Les vieux sermonnaires font l’histoire de la Prostitution de leur temps. —Selon Dulaure, la Prostitution était un vice de gouvernement. —Selon Henri Estienne, tout va de mal en pis. —Olivier Maillard, Michel Menot, Jean Clerée, Guillaume Pepin et autres prêchaient pour le petit peuple. —Leurs auditeurs ordinaires. —Les vendeurs dans le temple. —Nombre des filles publiques à Paris au quinzième siècle. —Admiration du poëte Antoine Astezani. —Les amoureux à l’église. —Les sermons étaient-ils débités en latin ou en français? —Olivier Maillard à Saint-Jean en Grève. —Extraits de ses sermons et de ceux de Michel Menot, relatifs aux mauvais lieux, aux prostituées, aux proxénètes des deux sexes, et aux débauchés. —Ces citations prouvent que la Prostitution s’était énormément accrue sous Louis XI, Charles VIII et Louis XII. —Les mères qui vendent leurs filles et les filles qui gagnent leur dot. —Style macaronique de Menot. —Le courtier d’amour et les cinq femmes. —Débordements des ecclésiastiques. —Les concubines _à pain et à pot_. —Mystères des couvents, d’après Théodoric de Niem. —Les jeux de mots, en chaire, de l’Italien Barletta. —Causes des progrès de la Prostitution.
Nous avons recueilli les preuves de cette Histoire dans les ouvrages des poëtes, qui menaient la plupart une vie vagabonde et libertine; nous avons constaté combien ces ouvrages étaient les miroirs fidèles des mauvaises mœurs, à l’époque où ils avaient été composés. Ce n’est plus chez les poëtes, que nous allons chercher maintenant les vestiges de la dépravation publique à la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième; c’est dans les sermons des prédicateurs contemporains, que nous trouverons des couleurs nouvelles, plus vraies et plus hardies, pour compléter ce tableau étrange d’une corruption générale qui témoigne de l’impuissance des lois divine et humaine contre le démon de la sensualité. Dulaure qui, dans son _Histoire de Paris_, s’est servi également des vieux sermonnaires pour peindre l’état moral de la société à cette même époque, n’a point exagéré les choses en représentant la Prostitution comme la reine triomphante du quinzième siècle; mais il a eu tort de dire qu’elle «n’était qu’un des moindres effets des vices du gouvernement.» Le gouvernement n’avait rien à voir en cette affaire. «La Prostitution, _autorisée par les rois_, s’écrie l’impitoyable Dulaure, était encore favorisée par le grand nombre des célibataires, prêtres et moines; par le libertinage des magistrats, des gens de guerre, etc.» Dulaure ne soutenait pas la thèse de l’_Apologie pour Hérodote_, où Henri Estienne s’efforce de démontrer que tout va de mal en pis ici bas, «car, dit-il, quelque corruption qu’il y peust avoir, il est vraysemblable qu’elle estoit petite à comparaison de celle qui est ensuyvie, veu que tousjours depuis elle a monté comme par degrez.»