Part 11
Cependant Bodin n’avait qu’à se rappeler la description du sabbat, où Satan affectait la forme de chien, ou de taureau, ou d’âne, ou de bouc, pour recevoir les sacrifices de ses adorateurs: aussi, se reproche-t-il presque aussitôt d’avoir innocenté Satan aux dépens de l’espèce humaine: «Il se peut faire, dit-il en se ravisant, que Satan soit envoyé de Dieu, comme il est certain que toute punition vient de luy, par ses moyens ordinaires ou sans moyen, pour venger une telle vilanie: comme il advint, au monastère du Mont-de-Hesse en Allemaigne, que les religieuses furent démoniaques; et voioit-on, sur leurs licts, des chiens qui attendoient impudiquement celles qui estoient suspectes d’en avoir abusé et commis le peché qu’ils appellent le peché muet.» (_Démonomanie des sorciers_, liv. III, ch. 6.) Bayle, dans ses _Réponses aux questions d’un provincial_, semble avoir voulu expliquer et motiver tous les déportements qu’on attribuait aux sorcières, en prouvant que la plupart de ces sorcières étaient de vieilles débauchées qui ne trouvaient plus à satisfaire leur imagination et leurs sens dépravés, que dans un commerce surnaturel et diabolique. «Tel étoit, avant le déluge, le goût des démons, dit-il au chapitre 57, ils n’en vouloient qu’aux belles; ils sont devenus moins délicats avec le temps, et les voilà enfin dans une autre extrémité: ils n’en veulent qu’à la laideur de la vieillesse. Ce n’est plus qu’avec des vieilles qu’ils se marient, s’il est permis de se servir de ce mot dans le commerce charnel qu’ils ont avec les sorcières, et qui commence régulièrement après le premier hommage qu’elles rendent au président du sabbat, et se continue ensuite toutes les fois qu’elles retournent à cette assemblée, _non aliter hæc sacra constant_, sans compter les extraordinaires. (Voy. Bodin aux chap. 4 et 7 du 2e livre de sa _Démonomanie_, et Antonio de Torquemada.) On n’oublia pas de dire que, vu la figure qu’ils prennent et l’hommage qu’ils exigent, les plus laides bouches seroient encore trop belles, _similes habent labia lactucas_, ajoute-t-on proverbialement. (Voy. Torquemada, _Jardin de flores curiosas_. Anvers, 1575, in-12, p. 294.)»
Tous les écrivains qui ont apporté un esprit de critique et de philosophie dans l’examen des arcanes de la sorcellerie, se sont rendus compte de l’espèce de fureur utérine, que le diable surexcitait plutôt chez les vieilles que chez les jeunes femmes. Le savant et grave professeur Thomas Erastus avoue, il est vrai, qu’on rencontrait des sorcières de tout âge; mais il démontre doctoralement que la plupart étaient âgées, parce que la vieillesse, dans certaines natures féminines, exalte les passions physiques, au lieu de les éteindre. «Avant d’être sorcières, dit-il, ces femmes-là étaient libidineuses, et elles le deviennent de plus en plus dans leurs rapports avec les démons.» Il les compare à de vieilles chèvres qui vont sans cesse au-devant des caresses du bouc. _Hinc proverbio apud nostros factus est locus, vetulas capras libentius lingere sales juvenculis._ Il ajoute qu’on ne doit pas s’étonner que des femmes qui ont perdu toute crainte de Dieu et toute pudeur sexuelle, se livrent à des excès que l’âge n’épargne pas même à d’autres femmes, qu’il faut plaindre plutôt que blâmer: _Quis dubitet illas immodestius, majoreque ardore, ad impuritatem sine rationis fræno aut infamiæ metu, brutorum instar ferri?_ (Voy. le traité de Th. Erastus, _De lamiis_, p. 30 et 113.)
Les démons, ces maîtres d’impureté, comme les appelle un mystique, n’étaient que trop portés à donner carrière à leurs sales et bizarres imaginations: on ne pouvait rester dans leur compagnie, sans y contracter les plus déplorables habitudes. La sorcellerie était une académie de perdition, où l’homme et le diable semblaient lutter d’incontinence et de lubricité. L’initiation consistait toujours en quelque horrible péché, dans lequel Satan avait sa part. Ainsi, pour ne citer qu’un seul fait entre mille, la sibylle de Norcia, si célèbre au moyen âge comme reine d’une école de magie où l’on allait se faire initier à ses risques et périls, accueillait d’une singulière façon les curieux qu’elle recevait dans sa caverne. «La sibylle et tous ceux qui habitoient son roïaume, dit Bayle (_Réponses aux questions d’un provincial_, ch. 58), prenoient chaque nuit la figure de serpent, et il faloit que tous ceux qui vouloient entrer dans la caverne, eussent affaire à quelcun de ces serpents. C’étoit leur debut et leur initiation; c’est ainsi que l’on païoit le droit d’entrée (voy. Leandro Alberti, _Descritt. di tutta Italia_, fol. 278): _La notte, tanto i mascoli quanto le femine, doventano spaventose serpi, insieme con la sibilla, e che tutti quelli che desiderano entrarci, gli besogna primieramente pigliare lascivi piaceri con le dette stomacose serpi_.» Il y avait une continuelle affluence de pèlerins qui venaient tenter l’aventure. La sibylle donnait audience à tout le monde, et parfois elle prenait la place de ses serpents, pour faire fête à ses hôtes. Pendant ce temps-là, les belles fées qui formaient sa cour se changeaient aussi en serpents, en lézards, en scorpions et en crocodiles, pour se mêler dans un effroyable sabbat, où on les voyait, dit le bonhomme Blaise de Vigenère dans ses notes sur les _Tableaux de platte peinture_ de Philostrate, «demenans un très laid et hideux service.» Malheur au simple mortel qui n’obéissait pas aux ordres de la sibylle ou qui les exécutait mal! Il devenait la proie de l’insatiable lubricité des reptiles, jusqu’à ce qu’il fût délivré par l’heureuse arrivée d’un ermite ou d’un moine.
Il résulte de tous ces faits et d’une foule d’autres analogues, que la sorcellerie, qui faisait moins de dupes que de victimes, a toujours eu pour objet la Prostitution. A part un petit nombre de magiciens crédules et de sorcières convaincues, tout ce qui avait été initié servait ou faisait servir les autres à un abominable commerce de débauche. Le sabbat ouvrait le champ à ces turpitudes. Tantôt le sabbat rassemblait une hideuse compagnie de libertins des deux sexes; tantôt il réunissait, au profit de certains fourbes libidineux, une troupe de femmes crédules et fascinées. Ici c’était un moyen de luxure, là c’en était seulement l’occasion. On peut conclure, d’après les aveux des accusés dans divers procès de sorcellerie, que tout le bénéfice du sabbat revenait souvent à un seul individu, qui débauchait des filles en bas âge et qui expérimentait sur ces initiées les odieuses inventions de sa perversité. Dans un grand nombre de circonstances, le rôle du diable appartenait à quelque scélérat, qui en abusait pour satisfaire ses horribles caprices, et qui prélevait un tribut obscène sur les misérables qu’il attirait sous sa domination. Dans un des derniers procès de sorcellerie, en 1632, le curé Cordet, qui fut jugé et condamné à Épinal, était accusé d’avoir introduit au sabbat la ribaude Cathelinotte et de l’avoir présentée à maître _Persin_, homme grand et noir, froid comme glace, _etiam in coitu_, habillé de rouge, assis sur une chaise couverte de poils noirs et pinçant au front ses néophytes pour leur faire renier Dieu et la Vierge. (Archives d’Épinal, cit. par É. Bégin.)
Dans un procès du même genre, qui avait eu, peu d’années auparavant, une immense publicité, on sut qu’un curé de la paroisse des Accouls, à Marseille, nommé Louis Gaufridi, s’était donné au diable, à condition qu’il pût inspirer de l’amour aux femmes et aux filles en soufflant sur elles. En effet, il souffla sur la jeune Magdeleine, fille d’un gentilhomme provençal, nommé Madole de la Palud, lorsqu’elle n’avait pas encore neuf ans. Il souffla depuis sur d’autres femmes qui n’eurent rien à lui refuser. Magdeleine de la Palud continuait à être, malgré elle, la maîtresse de Gaufridi, qui l’avait fait entrer dans l’ordre religieux de Sainte-Ursule. Enfin, ce séducteur de l’innocence, poursuivi par l’Inquisition, avoua ses crimes et déclara qu’il avait eu plusieurs privautés avec Magdeleine, tant en l’église que dans la maison d’icelle, tant de jour que de nuit; qu’il l’avait connue charnellement et qu’il lui avait imprimé sur le corps divers caractères diaboliques; qu’il était allé avec elle au sabbat et qu’il y avait fait, en sa présence, une infinité d’actions scandaleuses, impies et abominables, à l’honneur de Lucifer. Louis Gaufridi fut brûlé vif, à Aix, sur la place des Jacobins, après avoir fait amende honorable tête et pieds nus, la hart au cou, une torche ardente à la main.
On citerait une multitude de procès de sorcellerie, dans lesquels on voit la dépravation morale se couvrir, comme d’un manteau, de la possession du diable, et attribuer tous ses méfaits à la tyrannie de l’enfer; mais on reconnaît sans peine que ceux-là même qui prétendaient avoir cédé à une puissance occulte et à un irrésistible prestige, ne croyaient pas toujours à l’intervention des démons. C’étaient ordinairement des libertins honteux, forcés, par état, à vivre dans la continence, ou du moins à cacher sous des dehors respectables l’effervescence de leurs passions sensuelles; c’étaient des prêtres, c’étaient des moines, qui s’abandonnaient en secret aux tentations du démon de la chair. Le sabbat était le rendez-vous de tout ce qu’il y avait de plus pervers: voilà pourquoi il se tenait dans des lieux écartés, au milieu des bois, dans les montagnes, parmi les rochers, et toujours l’endroit, affecté à ces assemblées nocturnes de débauche, avait eu, de temps immémorial, la même destination. Il nous paraît donc démontré que les sorciers, du moins la plupart, n’usaient de la magie que pour des œuvres de Prostitution, et que, si les sorcières étaient souvent de bonne foi, mais aveuglées et fascinées par leur propre imagination, les diables qui avaient avec elles un commerce régulier, appartenaient tous à la pire espèce des hommes débauchés.
On s’explique par là comment la justice ecclésiastique et séculière sévissait avec tant de rigueur contre les sorciers et les sorcières: elle avait compris dans la sorcellerie tous les actes les plus exécrables de la dépravation humaine, et quand elle condamnait un sorcier, elle lui appliquait la pénalité de l’inceste, de la sodomie et de la bestialité, comme s’il était coupable de tous ces crimes. La sorcellerie, qui n’était autre que la débauche, nous croyons l’avoir prouvé, se répandit de si furieuse manière en Europe au seizième siècle, que le fameux Troiséchelles, qui fut condamné au feu en 1571, et qui obtint sa grâce à condition qu’il dénoncerait tous ses complices, dit au roi qu’on pouvait évaluer à 300,000 le nombre des sorciers en France. «Il s’en trouva si grand nombre, riches et pauvres, dit Bodin, que les uns firent eschapper les autres, en sorte que ceste vermine a tousjours multiplié avec un tesmoignage perpétuel de l’impiété des accusez, et de la souffrance des juges qui avoyent la commission et la charge d’en faire le procès.» L’impunité eût fait de la France entière une vaste arène de sorcellerie ou de Prostitution. Il n’y avait que 100,000 sorcières dans le royaume sous le règne de François Ier, suivant le calcul du père Crespet, dans son traité _De la Haine de Satan_. Troiséchelles, qui s’entendait sans doute en ce genre de statistique, révéla que ce nombre avait triplé, en moins d’un demi-siècle. Filesac, docteur de Sorbonne, autre faiseur de statistique démoniaque, écrivait, en 1609, que les sorciers étaient plus nombreux que les prostituées. Il cite, à l’appui de son dire, deux vers de Plaute, qui signifient qu’il y a plus de femmes de joie et de proxénètes, que de mouches en été:
Nam nunc lenonum et scortorum plus est fere, Quam olim muscarum est, cum caletur maxime.
_Trucul._, act. I, sc. 1.
Puis, il ajoute, dans son traité _De Idolatria magica_: «Etiam magos, maleficos, sagas, hoc tempore, in orbe christiano, longe numero superare omnes fornices, et prostibula, et officiosos istos, qui homines inter se convenas facere solent, nemo negabit, nisi elleborosus existat, et nos quidem tantam colluviem mirabimur ac perhorrescimus.» Cette dénonciation n’allait à rien moins qu’à faire juger par l’Inquisition la moitié de la France; mais il ressort de cette citation du grave Filesac, que les jurisconsultes ne voyaient dans la sorcellerie qu’une forme de la Prostitution la plus criminelle, et qu’ils étaient obligés de recourir à toute la sévérité des lois, pour réprimer des désordres qui corrompaient les mœurs publiques, et qui auraient fini par détruire la société dans son principe. On avait l’air d’attribuer à la malice du démon une quantité d’actes détestables qui n’accusaient que la dépravation des hommes, et l’on se gardait bien de diminuer l’horreur dont la crédulité du vulgaire entourait le sabbat, car si l’on avait montré les choses sous leur véritable aspect, le sabbat eût été encore plus fréquenté, tant la curiosité sert de dangereux mobile à la dépravation morale et physique. Les tribunaux se montraient impitoyables envers les sorciers, mais, à coup sûr, ils savaient, en général, que le diable était bien étranger aux crimes de lèse-majesté divine et humaine que la débauche mettait sur le compte de la sorcellerie. On pourrait donc, jusqu’à un certain point, justifier la terrible législation du moyen âge à l’égard des sorciers, et prouver que la société était forcée de se défendre ainsi, par le fer et par le feu, contre la gangrène envahissante de la Prostitution publique.
CHAPITRE XXVII.
SOMMAIRE. —La Prostitution dans l’hérésie au moyen âge. —Homogénéité de l’hérésie et du sensualisme. —Le manichéisme reparaît dans toutes les hérésies. —Assemblées secrètes. —Leur but et leur usage. —Les _Bulgares_ ou _bougueres_. —Leur doctrine. —Leur destruction en France. —La _bouguerie_. —_Patares_ et _cathares_. —Étymologie de ces différents noms. —Stadings, Fratricelles, Begghards. —Les Flagellants. —Leurs réunions impudiques. —Avantages moraux de la flagellation selon les casuistes. —Abus qu’en faisait aussi le libertinage. —Portrait d’un flagellant par Pic de la Mirandole. —Flagellations publiques en France. —Procession des _Battus_ sous Henri III. —Les nouveaux Adamites. —Leur prophète Picard. —Cérémonial du mariage des Picards. —Les Turlupins. —Origine de ce nom. —Leur costume indécent. —_Fraternité des pauvres._ —Jehanne Dabentonne brûlée vive au Marché-aux-Pourceaux. —La _Vauderie_ d’Arras. —Les Anabaptistes. —Leurs dogmes de Prostitution. —Bayle s’en moque, et les combat par le ridicule. —Les bons et les mauvais hérétiques. —Les réformés calomniés à cause de leurs assemblées. —La cour de Rome, dite _la Grande Prostituée_. —L’hérésie déclare la guerre à la Prostitution.
Nous avons déjà vu, aux premiers siècles de l’ère chrétienne, la Prostitution sacrée survivre au paganisme, se reproduire, et se perpétuer dans l’hérésie; nous avons vu l’hérésie, fondée sur la satisfaction des sens, se multiplier à l’infini dans le giron de l’Église du Christ, et n’en sortir avec effervescence que pour se livrer à tous les débordements des passions physiques. On a compris que le christianisme naissant, qui ne faisait appel qu’aux nobles et généreux élans de l’esprit, avait dû employer les moyens de rigueur pour comprimer et pour étouffer des sectes qui corrompaient les mœurs et menaçaient l’avenir de la société nouvelle, en donnant plein pouvoir aux forces aveugles et brutales de la matière. Mais les persécutions, émanées de l’autorité des conciles et dirigées par le bras séculier des Églises grecque et latine, n’avaient pas anéanti l’hérésie, quoiqu’elles eussent fait disparaître de la face du monde chrétien les hérésiarques et les hérétiques; après des guerres sanglantes, après des supplices et des massacres innombrables, le principe de l’hérésie restait vivace et persévérant, car ce principe n’était autre que la Prostitution sacrée.
Voilà comment l’hérésie, en variant sa forme et en changeant de nom, a reparu sans cesse à travers le moyen âge; voilà pourquoi la Prostitution a souvent essayé de se réfugier dans l’hérésie, ainsi que dans une forteresse où elle pouvait braver avec audace la morale de l’Évangile et l’austérité du dogme chrétien. Il y avait, sans doute, dans les différentes sectes de l’hérésie, des docteurs et des philosophes, qui s’attachaient de bonne foi aux discussions métaphysiques et qui ne cherchaient que la vérité, avec passion, sinon avec discernement; mais le vulgaire, mais les esprits faux et pervers, les imaginations faibles ou dépravées, les natures ardentes et vicieuses, étaient entraînés à la poursuite des jouissances matérielles, et ne voyaient dans la pratique religieuse qu’une affaire de honteux sensualisme. On ne saurait mieux expliquer ce qui fit si longtemps l’invincible opiniâtreté de l’hérésie, qui avait constamment recours aux mêmes séductions et qui en obtenait partout les mêmes résultats.
Depuis le douzième siècle jusqu’à nos jours, l’hérésie a fait en France de nombreuses apparitions, dans lesquelles on reconnaît ordinairement le germe du manichéisme et le fruit de la Prostitution. Bayle, dans son Dictionnaire, s’est occupé du manichéisme, pour démontrer que cette forme de l’hérésie était née tout naturellement du contraste des passions qui sont en lutte dans la vie de l’homme: «Comment se peut-il faire, disait-il (article de GUARIN), que le genre humain soit attiré vers le mal par une amorce presque insurmontable, je veux dire par le sentiment du plaisir, et qu’il en soit détourné par la crainte des remords ou par celle de l’infamie et de plusieurs autres peines?... Le manichéisme est apparemment sorti d’une forte méditation sur ce déplorable état de l’homme.» Bayle raisonnait comme un philosophe, mais la plupart des manichéens n’étaient pas capables de raisonner là-dessus, ni de comprendre même le raisonnement: ils acceptaient les yeux fermés un dogme et un culte, qui favorisaient leur sensualité et leur libertinage: la religion devenait ainsi pour eux une continuelle excitation à la débauche.
Nous allons constater rapidement la présence de la Prostitution dans l’hérésie, en France, presque à toutes les époques. Il faut remarquer d’abord que, dans chaque hérésie, à partir du douzième siècle, les sectaires tenaient des assemblées secrètes, la nuit plutôt que le jour, dans des lieux déserts ou fermés. Ces assemblées avaient pour objet ou pour prétexte la pratique du culte: ici, les deux sexes se trouvaient réunis; là, ils étaient séparés, au contraire; ailleurs, les hommes seuls avaient le droit d’être admis dans ces mystérieux cénacles. Tout s’y passait dans l’ordre et dans la convenance, car il ne s’agissait que de prier et d’adorer en commun; mais, en certains cas, il y avait eu des abus et des désordres, au profit de l’impureté de quelques faux apôtres ou néophytes, et l’opinion publique s’était emparée des bruits scandaleux qui couraient sur les assemblées des hérétiques: on accusait ceux-ci d’éteindre les lumières à un signal donné, et de se livrer dans les ténèbres à tous les égarements de la chair. Tantôt, on leur attribuait les plus honteux excès de la promiscuité; tantôt, on leur reprochait d’outrager la nature par d’abominables habitudes de sodomie.
Les Bulgares, qui ne se multiplièrent en France qu’à la fin du douzième siècle, avaient commencé, dès le dixième, à se répandre en Europe et à se fixer en Bulgarie, où ils eurent une espèce de pape ou de Prêtre-Jean, qui était leur chef spirituel. Le nom de Bulgares, appartenant alors à une nation, devint un nom de secte et se propagea dans tous les pays, avec l’hérésie, qui n’était autre que l’ancien manichéisme. Ce nom fut bientôt corrompu dans la langue française qu’on parlait à cette époque; car, au lieu de _bulgares_, on disait _bougares_ et _bouguères_ (_bugari_ et _bugeri_ dans la basse latinité); de _bougueres_ on fit _bougres_, et l’on comprit sous cette qualification générique tous les hommes dépravés, qui se conformaient, dans leurs mœurs, à la doctrine et à l’exemple des véritables Bulgares. Ces derniers regardaient comme un sacrilége les rapports naturels des deux sexes, même dans l’état de mariage; ils ne toléraient pas entre époux la conjonction charnelle, si ce n’était en vue de la procréation des enfants; quelquefois même, ils oubliaient cette destination providentielle de l’humanité, pour interdire absolument à l’homme tout commerce sexuel avec la femme. Une aussi monstrueuse hérésie contre la loi de nature avait dû exposer les bulgares aux plus graves accusations, qu’ils se chargeaient peut-être de confirmer par leur manière de vivre. Quoi qu’il en soit, leur hérésie avait fait des progrès effrayants, surtout dans le Languedoc, lorsque Philippe-Auguste, selon une Chronique manuscrite citée par Ducange (au mot BULGARI) «envoïa son fils en Albigeois pour destruire l’hérésie des bougres du pays.» La même Chronique ajoute, sous l’année 1225: «En cest an, fist ardoir les bougres frères Jean, qui estoient de l’ordre des Frères prescheurs.»
Quant à l’ hérésie en elle-même, qui alluma des bûchers par toute l’Europe, on ne sait positivement si elle était coupable des horribles souillures que la voix du peuple lui prêtait; mais on voit que cette hérésie, que les chroniqueurs contemporains qualifient d’exécrable (_omnium errorum fæx extrema_, dit le moine d’Auxerre), avait pour synonyme le mot de _bouguerie_ ou _bougrerie_, qui justifierait seul les rigueurs de la législation à l’égard des Bulgares. Saint Louis, dans ses _Établissements_, ne craignit pas, malgré sa charité et sa clémence, de réclamer la peine de mort contre ces hérétiques: «Se aucuns est soupeçonné de bouguerie, la justice le doit prendre et l’envoïer à l’évesque, et se il en estoit prouvez, l’on le doit ardoir.» Les Bulgares, pour se soustraire à la réprobation générale qui les poursuivait en France, n’eurent rien de plus pressé que de changer de nom: ils essayèrent de se mêler avec les Albigeois, qui les repoussaient avec horreur, et de se rattacher aux Vaudois, qui ne voulaient pas être flétris de leur infâme nom. Ils furent appelés successivement _Paterins_, _Patares_, _Cathares_, _Joviniens_, etc. Mais, sous tous ces différents noms, ils étaient également suspects de _bouguerie_, et ils n’échappaient pas au bûcher, quand ils tombaient dans les mains des inquisiteurs. On peut même les accuser d’avoir provoqué, sous le règne de Louis VIII, par l’horreur qu’ils inspiraient, la croisade contre les Albigeois, avec lesquels on s’obstinait à les confondre.
Au reste, on pourrait trouver à l’aide de l’étymologie, dans les noms mêmes de ces ignobles hérétiques, la preuve des turpitudes qui caractérisaient leur secte impure. Le nom de _Bulgari_ dérive de _bulga_, qui signifiait à la fois une sacoche de cuir, une bourse et les braies de l’homme: Ménage et Leduchat ne s’arrêteraient pas à ce simple aperçu étymologique, qui suffit cependant pour faire entendre tout ce que nous rougirions d’expliquer. Le nom de _Paterini_ semble avoir été formé par contraction de _Paterni_ et _Paterniani_, hérétiques également manichéens, qui, du temps de saint Augustin, prétendaient que les parties inférieures du corps avaient été créées non par Dieu, mais bien par le diable, et qui, en conséquence, ne se faisaient aucun scrupule de s’en servir pour toutes sortes de honteux usages (_omnium ex illis partibus flagitiorum licentiam tribuntentes, impurissime vivunt_, dit saint Augustin). De _Paterin_ ou _Patarin_, on avait fait _patalin_ et _patelin_, qui est resté dans la langue, pour exprimer que ces hérétiques usaient d’obscènes attouchements (_palpando_) à l’égard des prosélytes qu’ils voulaient entraîner au mal. Le nom de _Cathari_, suivant le docte Godefroi Henschenius, cité par Ducange, avait pour racine un mot allemand, _caters_, qui veut dire chat ou démon incube, et ce sobriquet, appliqué aux Bulgares, faisait allusion à leurs assemblées de débauche (_propter nocturnas coitiones_).