Histoire de la peinture en Italie

Part 30

Chapter 303,832 wordsPublic domain

Tout ce que la liberté mourante peut faire de miracles, malgré la trahison des chefs, fut déployé dans ce siége. Il ne manqua à Florence, pour se sauver, que le régime de la terreur. Pendant onze mois, au milieu des horreurs de la famine, les citoyens se défendirent en gens qui savent ce que c'est que le pouvoir absolu. Ils tuèrent quatorze mille soldats au pape; ils perdirent huit mille des leurs. A la fin, ils voulaient au moins livrer bataille avant de capituler. Malatesta était en correspondance secrète avec le général ennemi. La bataille ne fut pas donnée.

Le premier article de la capitulation qui ouvrit la porte aux Médicis était l'oubli des injures. D'abord on ne parla que de clémence et de bonté. Tout à coup, le 31 octobre, on vit trancher la tête à six des citoyens les plus braves. Le nombre des emprisonnés et des exilés fut immense[455]. Sur-le-champ l'on envoya arrêter Michel-Ange. Sa maison fut fouillée jusque dans les cheminées; mais il n'était pas homme à se laisser prendre. Il disparut, au grand chagrin de la police des Médicis, qui pendant plusieurs mois perdit son temps à le chercher[456]. Ces princes voulaient sa tête, parce qu'ils le croyaient l'auteur d'un propos qui, ayant quelque chose de bas, était devenu populaire. «Il fallait, disait-on, raser le palais des Médicis, et établir sur la place le marché aux mulets;» allusion à la naissance de Clément VII.

Ce prince hypocrite avait du goût pour la sculpture; il écrivit de Rome que, si l'on parvenait à trouver Buonarotti, et qu'il s'engageât à terminer les tombeaux de Saint-Laurent, on ne lui fît aucun mal. Ennuyé de la retraite, Michel-Ange descendit du clocher de San-Nicolo-Oltre-Arno, et, sous le couteau de la terreur, il fit en peu de mois les statues de Saint-Laurent. Depuis longues années il n'avait vu ni ciseaux ni marteaux. Il commença, comme de juste, par faire une petite statue d'Apollon, pour le Valori.

L'année d'avant, lorsqu'il était question de fortifier Florence, les nobles représentèrent que, quelle que fût l'habileté de Michel-Ange, il serait utile qu'il allât voir Ferrare, chef-d'œuvre de l'art de fortifier et de l'habileté du duc Alphonse.

Ce prince reçut Michel-Ange comme cet homme illustre était reçu dans toute l'Italie. Il prit plaisir à lui montrer ses travaux, et à discuter leur force avec un si excellent connaisseur; mais, lorsqu'il fut sur son départ: «Je vous déclare, lui dit-il, que vous êtes mon prisonnier; je ferais une trop grande faute contre cette tactique dont nous avons tant parlé, si, lorsque le hasard met un si grand homme en ma puissance, je le laissais partir sans rien tirer de lui. Vous n'aurez votre liberté qu'autant que vous me jurerez de faire quelque chose pour moi; statue ou tableau, peu m'importe, pourvu que ce soit de la main de Michel-Ange.»

Buonarotti promit, et, pour se délasser des soucis du siége, il fit un tableau des amours de Léda. La fille de Thestius reçoit les embrassements du cygne, et, dans un coin du tableau, Castor et Pollux sortent de l'œuf. Lors de la chute de Florence, Alphonse envoya en toute hâte un de ses aides de camp, qui eut l'adresse de déterrer Michel-Ange; mais la sottise de dire en voyant le tableau. «_Quoi, n'est-ce que ça?--Quel est votre état?_ répliqua Michel-Ange.» Le courtisan piqué, et voulant plaisanter Florence, grande ville de commerce: «Je suis marchand.--Eh bien! vous avez fait ici de mauvaises affaires pour votre patron. Allez-vous-en comme vous êtes venu.» Peu après, Antonio Mini, un des garçons de l'atelier, qui avait deux sœurs à marier, s'étant recommandé à Buonarotti, il lui fit cadeau de cette _Léda_ et de deux caisses de modèles et de dessins. Mini porta tout cela en France. François Ier acheta la _Léda_, qui, comme tous les tableaux de ce genre, a sans doute péri sous les coups de quelque confesseur[457].

Le carton est à Londres, dans le cabinet de M. Lock. On dit que Michel-Ange, oubliant la fierté de son style, si contraire au sujet, s'était rapproché de la manière du Titien; j'en doute fort.

A Ferrare, il avait vu le portrait du duc, par le grand peintre de Venise, et l'avait extrêmement loué. Probablement dans ce petit genre il trouvait le Titien un des premiers.

Je ne dissimulerai pas que, durant son pouvoir à Florence, Buonarotti fit une petite injustice. Il y avait eu rivalité entre Bandinelli et lui pour un beau bloc de marbre de neuf brasses (cinq mètres vingt-deux millimètres). Clément VII avait adjugé le marbre à Bandinelli. Buonarotti tout-puissant se le fit donner à son tour, quoique son rival eût déjà ébauché sa statue. Il fit un modèle de Samson qui étouffe un Philistin; mais les Médicis rendirent le marbre à Bandinelli.

[449] Les orateurs du peuple prouvèrent que depuis peu d'années les Médicis avaient fait dépenser à la ville, et toujours pour leur propre avantage, la somme énorme d'un million neuf cent mille ducats.

[450] Le titre officiel du nouveau roi était: Jésus Christus Rex Florentini populi S. P. decreto electus. (SEGNI, lib. I.)

[451] Le 24 octobre 1529. (VARCHI, 10.)

[452] Il paraît que, dans cette occasion il y eut des dons patriotiques; Michel-Ange prêta à sa patrie mille écus (cinquante mille francs d'aujourd'hui.)

[453] Varchi, X, 293.

[454] Vauban, Nardi, 338; Varchi, lib. VIII; Ammirato, lib. XXX.

[455] Paul Jove dit fort bien:

«Cæterum pontifex quod suæ existimationis pietatisque fore existimabat tueri nomen quod sibi desumpserat moderatâ utens ultione paucissimorum pœnâ contentus fuit.»

«Il n'y a point de gens que j'aie plus méprisés que les petits beaux esprits, et les grands qui sont sans probité,» dit Montesquieu, _Œuvres posthumes_. (_Stéréot._, page 120.)

[456] Varchi, 448. Le procureur général chargé des assassinats juridiques par le pape se nommait Baccio Valori. (Vasari, X, 115.)

[457] J'apprends que c'est le confesseur du ministre Desnoyers, sous Louis XIII, qui eut cet avantage. Le ministre donna l'ordre de brûler le tableau, qui cependant appartenait à la couronne. Son ordre ne fut pas exécuté à la lettre, car Mariette vit reparaître le pauvre tableau en 1740, mais dans un triste état. Il fut restauré et vendu en Angleterre, où il ne lui manque plus que de tomber dans les mains de quelque puritain, et nous avons le front de demander à nos artistes de la beauté grecque! du despotisme et la loi d'Israël à cette canaille.

Le tableau était peint en détrempe. Ce qu'il y a de mieux sur ce sujet charmant, après le tableau du Corrége, c'est le groupe antique de Venise. Je n'ose transcrire la description de de Brosses qui n'exagère rien. Les dessins de Mini passèrent au cabinet du roi, et dans les collections de Crozat et de Mariette.

CHAPITRE CLXI.

STATUES DE SAINT LAURENT.

Toutes les statues de Saint-Laurent ne sont pas terminées. Dans le genre terrible, ce défaut est presque une grâce. L'on voit en entrant deux tombeaux: l'un à droite, l'autre à gauche, contre les murs de la chapelle. Dans des niches au-dessus des tombeaux sont les statues des princes. Sur chacune des tombes, sont couchées deux statues allégoriques.

Par exemple, une femme endormie représente la _Nuit_[458]; une figure d'homme, couchée d'une manière bizarre, est le _Jour_. Ces deux statues sont là pour signifier le temps qui consume tout. On sent bien que ces statues représentent le Jour et la Nuit, comme le Courage et la Clémence, comme deux êtres moraux quelconques et de sexe différent. On est presque toujours sûr de bâiller, dès qu'on rencontre les Vertus ou les Muses. Il n'y a pour les caractériser que quelques attributs de convention. C'est comme la musique descriptive.

J'aime assez la _Nuit_, malgré sa position contournée où le sommeil est impossible; c'est qu'elle a fait faire à Michel-Ange des vers qui ont de l'âme.

Un jour il trouva écrit sous la statue:

La notte che tu vedi in si dolci atti Dormir, fu da un Angelo scolpita In questo sasso, e perchè dorme ha vita; Destala se nol credi, e parleratti[459].

Michel-Ange écrivit au bas du papier:

Grato m'è il sonno, e più l'esser di sasso, Mentre che 'l danno, e la vergogna dura, Non veder non sentir m'è gran ventura, Però non mi destar! deh parla basso!

Heureuse l'Italie si elle avait beaucoup de tels poëtes!

[458] Vasari s'écrie: «Chi è quegli che abbia per alcun secolo in tale arte veduto mai statue antiche o moderne cosi fatte? (X., 109.)

[459] La nuit, que tu vois plongée dans un si doux sommeil, fut tirée de ce marbre par la main d'un _ange_, et parce qu'elle dort elle est vivante. Si tu en doutes, éveille-la.

RÉPONSE.

Il me plaît de dormir, encore plus d'être de marbre. Tant que dure le règne de la platitude et de la tyrannie, ne pas voir, ne pas sentir, m'est un bonheur suprême. Donc ne m'éveille pas; je t'en prie, parle bas.

Le premier quatrain est de G. B. Strozzi.

CHAPITRE CLXII.

FIDÉLITÉ AU PRINCIPE DE LA TERREUR.

Il y a dans cette sacristie sept statues de Michel-Ange[460]. A gauche, l'_Aurore_, le _Crépuscule_, et dans une niche au-dessus, le _duc Laurent_; c'est Lorenzo, duc d'Urbin, mort en 1518, le plus lâche des hommes[461]. Sa statue est la plus sublime expression que je connaisse de la pensée profonde et du génie[462]. Ce fut la seule ironie que Michel-Ange osa se permettre.

Ici nul mouvement exagéré, nulle ostentation de force: tout est du naturel le plus exquis. Le mouvement du bras droit surtout est admirable; il tombe négligemment sur la cuisse; toute la vie est à la tête.

A droite, le _Jour_, la _Nuit_ et _Julien de Médicis_. Dans les deux figures d'hommes âgés, qui sont sur les tombeaux, on trouve une imitation frappante du _Torse du Belvédère_; mais imitation teinte du génie de Michel-Ange. Le torse était probablement Hercule mis au rang des dieux, et recevant Hébé des mains de Jupiter. Pour rendre sensible la teinte de divinité, l'artiste grec a diminué la saillie de tous les muscles et de toutes les petites parties. Il a passé avec une douceur extrême des saillies aux parties rentrantes. Tout cela pour produire un effet contraire à celui que se proposait Michel-Ange[463].

Ses principes sur la nécessité de la terreur ne sont nulle part plus frappants que dans la _Madone_ avec l'_Enfant Jésus_, qui est entre les deux tombeaux. Les formes du Sauveur du monde sont celles d'Hercule enfant. Le mouvement plein de vivacité avec lequel il se tourne vers sa mère montre déjà la force et l'impatience. Il y a du naturel dans la pose de Marie, qui incline la tête vers son Fils. Les plis des vêtements n'ont pas la simplicité grecque, et prennent trop d'attention. A cela près, les parties terminées sont admirables.

L'idéal de Jésus enfant est encore à trouver. Je suppose toujours deux choses: que Marie ignore qu'il est tout-puissant, et que Jésus ne veut pas se montrer Dieu. Le _Jésus_ de la _Madona alla Seggiola_ est trop fort, et manque d'élégance; c'est un enfant du peuple. Le Corrége a rendu divinement les yeux du Sauveur du monde, comme il rendait tout ce qui était amour; mais les traits n'ont pas de noblesse. Le Dominiquin, si admirable dans les enfants, les a toujours faits timides. Le Guide, avec sa beauté céleste, aurait pu rendre l'expression du Dieu souverainement bon, s'il lui eût été donné de faire les yeux du Corrége.

Dans la sacristie de Saint-Laurent, sculpture, architecture, tout est de Michel-Ange, à l'exception de deux statues. La chapelle est petite, bien tenue, dans un jour convenable. C'est un des lieux du monde où l'on peut le mieux sentir le génie de Buonarotti. Mais le jour que cette chapelle vous plaira vous n'aimerez pas la musique.

Michel-Ange ne restait à Florence qu'en tremblant. Il se voyait sous la main du duc Alexandre, jeune tyran qui ne débutait pas mal dans le genre de Philippe II, mais qui eut la bêtise de se laisser assassiner à un prétendu rendez-vous avec une des jolies femmes de la ville.

Les Philippe II ont une haine mortelle pour les faiseurs de quatrains, et Michel-Ange ne sortait point de nuit. Le duc l'ayant envoyé querir pour monter à cheval et faire avec lui le tour des fortifications, Buonarotti se rappela contre qui elles avaient été élevées, et répondit qu'il avait ordre de Clément VII de consacrer tout son temps aux statues. Il fut heureux de ne pas se trouver à Florence, lors de la mort du pape.

Voici la suite des tracasseries qui lui rendirent le service de l'en éloigner.

Les procureurs du duc d'Urbin l'attaquèrent de nouveau; pour leur répondre il se rendit à Rome. Clément, qui voulait l'avoir à Florence, lui prêtait toute faveur. Il n'en avait pas besoin pour gagner ce procès, mais sa plus grande affaire était de ne pas retomber au pouvoir d'Alexandre. Il fit un arrangement secret avec les gens du duc. Il n'était réellement à découvert que pour quelques centaines de ducats, car il n'en avait reçu que quatre mille, sur lesquels il avait payé tous les faux frais. Il fit l'aveu d'une dette considérable; le pape, ne se souciant pas de la payer, ne put s'opposer à ce qu'il signât une transaction qui l'obligeait à passer chaque année huit mois à Rome.

[460] Outre deux candélabres.

[461] «Il più vil di quell' infame schiatta dè Medici,» dit Alfieri. Après Léon X, cette famille épuisée n'a plus donné que des imbéciles ou des monstres.

[462] Cette statue rappelle d'une manière frappante le silence du célèbre Talma.

[463] Époques des statues.

Le _Torse_ fut trouvé in Campofiore, sous Jules II[xxxii].

[xxxii] Metalloteca de' Mercati, page 367, note d'Assalti.

L'_Hercule Farnèse_, qui est à Naples, dans les thermes d'Antonin, sous Paul III.

Le _Laocoon_, vers la fin du pontificat de Jules II, dans les bâtiments annexés aux thermes de Titus[xxxiii].

[xxxiii] Felix de' Fredi, qui le trouva, eut une pension viagère considérable. Dans ce temps, la découverte d'un monument suffisait pour assurer la fortune d'une famille.

L'_Ariane couchée_, sous Léon X.

Michel-Ange, spectateur de ces découvertes et de l'enthousiasme qu'elles excitaient, aurait pu sentir le prestige de la nouveauté si son génie ferme n'eût pas tenu par des racines trop profondes à la nécessité de faire peur aux hommes pour les mener.

Les plus anciens renseignements sur la découverte des antiques à Rome se trouvent dans des espèces de _guides_ imprimés pour les voyageurs. Ces bouquins, intitulés: _Mirabilia Romæ_, furent imprimés par Adam Rot, de 1471 à 1474. Cela se vendait aux étrangers avec le Manuel des indulgences: rien de plus vague et de plus inutile.

Les premières notions précises sont données par le livre que F. Albertino publia en 1510: _Opusculum de mirabilibus novæ et veteris Romæ_. Il indique comme étant connus dix ans avant la mort de Raphaël, et plus de cinquante avant celle de Michel-Ange:

Les deux Colosses de Monte-Cavallo, L'_Apollon du Belvédère_, La _Vénus_ avec l'inscription: _Veneri felici sacrum_. Le _Laocoon_, Le _Torse_, L'_Hercule et l'Enfant_, La statue de _Commode en Hercule_, Un autre _Hercule_ en bronze, La _Louve du Capitole_, qui fut frappée de la foudre au sénat, Le _Cheval de Marc Aurèle_.

CHAPITRE CLXIII.

MALHEUR DES RELATIONS AVEC LES PRINCES.

Le dessin du tombeau fut réduit à une simple façade de marbre appliquée contre le mur, ainsi qu'on le voit à San Pietro in Vincoli.

Cependant Clément VII, au lieu de laisser Michel-Ange remplir ses engagements, voulut qu'il peignît encore à la chapelle Sixtine deux immenses tableaux: au-dessus de la porte, _Lucifer et ses anges précipités du ciel_, et vis-à-vis, sur le mur du fond, derrière l'autel, le _Jugement dernier_[464]. Buonarotti, toujours froissé par la puissance, feignait de ne s'occuper que du carton du _Jugement_, mais en secret travaillait aux statues.

Clément mourut[465]. A peine Paul III (Farnèse) fut-il sur le trône, qu'il envoya chercher Michel-Ange: «Je veux avoir tout ton temps.» Michel-Ange s'excusa sur le contrat qu'il venait de signer avec le duc d'Urbin. «Comment, s'écria Paul III, il y a trente ans que j'ai ce désir, et, maintenant que je suis pape, je ne pourrais le satisfaire? Où est-il ce contrat, que je le déchire?»

Buonarotti se voyait déjà vieux, il ne voulait pas mourir insolvable envers le grand homme qui l'avait aimé. Il fut sur le point de se retirer sur les terres de la république de Gênes, dans une abbaye de l'évêque d'Aleria, son ami, et là de consacrer le reste de ses jours à finir le tombeau.

Quelques mois auparavant, il avait eu dessein d'aller s'établir à Urbin, sous la protection du duc. Il y avait même envoyé un homme à lui pour acheter une maison et des terres. En Italie, la protection des lois était loin de suffire, ce qui, encore aujourd'hui, maintient l'énergie contre la politesse.

Toutefois, craignant le pouvoir du pape[466], et espérant se tirer d'affaire avec des promesses, il resta dans Rome.

Paul III, voulant le plier à ses desseins par des égards, lui fit l'honneur insigne d'une visite officielle; il se rendit chez lui accompagné de dix cardinaux: il voulut voir le carton du _Jugement_, et les statues déjà faites pour le tombeau.

Le cardinal de Mantoue, apercevant le _Moïse_, s'écria que cette statue seule suffirait pour honorer la mémoire de Jules. Paul, en s'en allant, dit à Michel-Ange: «Je prends sur moi de faire que le duc d'Urbin se contente de trois statues de ta main; d'autres sculpteurs se chargeront des trois qui restent à faire.»

En effet, un nouveau contrat fut passé avec les procureurs du duc. Michel-Ange ne voulut point profiter de cet arrangement forcé, et, sur les quatre mille ducats qu'il avait reçus, il en déposa quinze cent quatre-vingts pour le prix des trois statues. Ainsi finit cette affaire qui, pendant de si longues années, avait troublé son repos[467].

Il faut que l'artiste se réduise strictement, à l'égard des princes, à sa qualité de fabricant, et qu'il tâche de placer sa fabrique en pays libre; alors les gens puissants, au lieu de le vexer, seront à ses pieds. Surtout, l'artiste doit éviter tout lien particulier avec le souverain chez lequel il habite. Les courtisans lui feraient payer cher les plaisirs de vanité. En voyant nos mœurs actuelles, le profond ennui des protecteurs, la bassesse infinie des protégés, je croirais assez que dorénavant les artistes ne sortiront plus que de la classe riche[468].

[464] Michel-Ange avait, dit-on, dessiné la _Chute de Satan_. Un peintre sicilien qui broyait ses couleurs fit une fresque d'après son carton, à la Trinité-du-Mont[xxxiv], chapelle de Saint-Georges. Encore que mal exécutée, on prétendait reconnaître le dessin de Buonarotti dans ces figures nues qui _pleuvent du ciel_, comme dit Vasari, X, 119.

[xxxiv] C'est dans une des chapelles de cette église, restaurée par Sa Majesté Louis XVIII, que se trouve, en 1817, la _Descente de Croix_ faite par Daniel de Volterre sur un dessin de Michel-Ange. Quoique dégradée au dernier point, cette peinture de trois siècles l'emporte encore par la vivacité des couleurs sur les saints peints dans la même chapelle, en 1816, par les élèves de l'école de France.

[465] CHRONOLOGIE DES PAPES:

Nicolas, précurseur des Médicis, 1447--1455. Calixte III, 1455--1458. Pie II, Æneas-Silvius, littérateur célèbre, 1458--1464. Paul II, 1464--1471. Sixte IV, 1471--1484. Innocent VIII, 1484--1492. Alexandre VI, 1492--1503. Pie III, 22 septembre 1503--18 octobre 1503. Jules II, 1503--1513. Léon X, 1513--1521. Adrien VI prenait le _Laocoon_ pour une idole, 1522--1523. Clément VII, 1523--1534, hypocrite et faible, amène les plus grands malheurs de Rome. Paul III, 1534--1549, adorait son fils, le plus insolent des hommes, celui qui viola l'évêque et fut tué dans son fauteuil à Plaisance. Jules III, 1550--1555. Marcel II, vingt et un jours, en 1555. Paul IV, 1559--1565.

[466] Cellini était toujours à Rome. (Voir les mœurs publiques sous le pape Farnèse.) La force nécessaire à chaque instant rendait la _beauté moderne_ impossible.

Cellini est très-bien traduit en anglais.

[467] Voir deux lettres d'Annibal Caro, le célèbre traducteur de l'_Énéide_, qui demande grâce pour Michel-Ange à un ami du duc d'Urbin. (_Lettere Pittoriche_, tom. III, pag. 133 et 145.)

[468] Grimm et Collé, _passim_. Le seul grand poëte vivant est pair d'Angleterre. Je vois bien que l'énergie s'est réfugiée dans la classe de la société qui n'est pas polie[xxxv]; mais les deux chambres vont rendre l'énergie à tout le monde, même à cette grande noblesse qui, par tout pays, se compose de gens effacés, aussi polis qu'insignifiants. La crainte du mépris force les pairs anglais à être savants.

[xxxv] Voir l'état des gardes nationaux qui se sont fait tuer dans les événements de 1814 et 1815. A Paris, les grandes passions et les exemples de fidélité héroïque sont dans la classe ouvrière. Les généraux devenus riches ne se battent plus.

CHAPITRE CLXIV.

LE MOÏSE A SAN PIETRO IN VINCOLI.

Jules II choisit Saint-Pierre-aux-Liens pour le lieu de son tombeau, parce qu'il aimait ce titre cardinalice que son oncle Sixte IV, qui commença sa fortune, avait porté, qu'il porta lui-même trente-deux ans, et qu'il donna successivement aux plus chéris de ses neveux.

Le Moïse eut une influence immense sur l'art. Par ce mouvement de flux et de reflux, si amusant à observer dans les opinions humaines, personne ne le copie plus depuis longtemps, et le dix-neuvième siècle va lui rendre des admirateurs.

Les institutions de Lycurgue ne durèrent qu'un instant. La loi de Moïse tient encore malgré tant de siècles et tant de mépris. Du fond de son tombeau, le législateur des Hébreux régit encore un peuple de neuf millions d'hommes; mais la sainteté dont on l'a affublé nuit à sa gloire comme grand homme.

Michel-Ange a été au niveau de son sujet. La statue est assise, le costume barbare, les bras et une jambe nus, la proportion trois fois plus grande que nature.

Si vous n'avez pas vu cette statue, vous ne connaissez pas tous les pouvoirs de la sculpture. La sculpture moderne est bien peu de chose. Je m'imagine que si elle avait à concourir avec les Grecs, elle présenterait une _danseuse_ de Canova et le _Moïse_. Les Grecs s'étonneraient de voir des choses si nouvelles et si puissantes sur le cœur humain.

Dans le profond mépris où était tombée cette statue, avec sa physionomie de bouc[469], l'Angleterre a été la première à en demander une copie. A la fin de 1816, le prince régent l'a fait modeler. Pour l'opération des ouvriers en plâtre, on a été obligé de la sortir un peu de sa niche. Les artistes ont trouvé que cette nouvelle position convenait mieux, et elle y est restée.

[469] Azara, Falconnet, Milizia, etc., etc.

CHAPITRE CLXV.

SUITE DU MOÏSE.

Un des bonheurs de cette statue, c'est le rapport singulier que le hasard a mis entre le caractère de l'artiste et celui du prince. Cette harmonie, qui existe aussi pour le tombeau de Marie-Christine, à Vienne, manque à la tombe d'Alfieri. L'Italie, qui pleure sur ses cendres n'est pas cette Italie dont il voulut réveiller l'indignation.

A la droite du _Moïse_ il y a une figure de femme plus grande que nature, qui, les yeux et les mains levés au ciel, et un genou fléchi, représente la vie contemplative.

A la gauche, une statue qui désigne la vie active se regarde attentivement dans un miroir qu'elle tient de la main droite.

Singulière image pour la vie active! Au reste, on est revenu en Italie de tous ces emblèmes, par lesquels on prétendait donner à une statue telle ou telle signification particulière. Ce style détestable ne règne plus qu'en Angleterre[470].

[470] Statues de Guidhall.

CHAPITRE CLXVI.

LE CHRIST DE LA MINERVE.--LA VITTORIA DE FLORENCE.